Annika

Nora Roberts · Chapitre 16 sur 22

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Annika

Chapitre 14

14

 

Sawyer dormait profondément. Des rêves se présentèrent, apaisants. Des voix également. Des chansons douces d’Annika qui le berçaient. Sasha s’y ajouta en un murmure réconfortant, puis Riley, avec une gaieté décidée. Bran arriva dans le rêve, ainsi que Doyle, avec un ton bourru qui représentait un espoir supplémentaire.

Une autre fois, il vit son grand-père et s’assit avec lui autour d’un feu de camp.

À la lueur des flammes, le visage de l’homme était jeune, aussi jeune que le sien. Ils parlèrent d’héritage, d’étoiles et de dieux, éclairés par la lune blanche qui flottait au-dessus d’eux.

Et Sawyer flotta aussi, comme s’il était dans une bulle. Doucement, tout doucement, au-dessus des mers, des terres, des mondes. Au-dessus d’une île transparente comme le verre, dotée d’un château sur une colline et d’un cercle de pierres.

Magnifique.

Puis la bulle éclata et Sawyer se réveilla.

Assise à côté de lui sur le lit, Annika lui tenait la main.

Sa première pensée fut qu’elle allait bien. Il l’avait ramenée.

— Chut, n’essaie pas de parler pour l’instant. Bran t’a fait dormir. Pour te guérir. (Elle déposa une multitude de baisers sur ses mains, puis sur son poignet encore sensible.) Ils t’ont fait du mal. Ils t’ont blessé.

— Annika.

— Non, reste calme. Bran m’a dit d’aller le chercher quand tu te réveillerais.

— Attends, juste un peu.

Il voulut se redresser malgré l’agitation d’Annika et là, aïe, il les sentit. Les séquelles de la torture.

— Tu as mal. Bran a dit que tu dois boire ça si tu te réveilles avec de la douleur. (Annika attrapa une petite bouteille sur la table de nuit.) Ça va t’aider à dormir.

— Combien de temps ? (Il dut se racler la gorge. Chaque respiration était douloureuse.) Combien de temps j’ai été K-O ? Endormi, s’expliqua-t-il.

— Quand tu nous as ramenés c’était la nuit, et ensuite il y a eu une autre nuit, et là on est le lendemain. Pas le matin, mais après le midi. Bois, Sawyer, s’il te plaît.

— J’ai assez dormi.

— Je vais chercher Bran.

Mais il serra fermement sa main.

— Ils t’ont fait du mal aussi.

— Bran et Sasha m’ont aidée, et j’ai dormi aussi. Pas aussi longtemps, mais je n’étais pas blessée comme toi. Tu as reçu un coup de couteau, ici. (Avec délicatesse, elle effleura le côté de son ventre.) Ça guérit bien, selon Bran. Et tu as été frappé au visage, et…

— C’est vrai. (Il palpa ses joues et sa mâchoire.) Ils avaient cassé des os par là. J’ai juste un petit relent de douleur maintenant.

— Tu es revenu me chercher.

— Évidemment. Jamais je ne t’aurais abandonnée. Il le fallait. Ne pleure pas, Annika. Allez, ne pleure pas.

— Je savais que tu reviendrais me sauver. (Les heures interminables passées à attendre qu’il se réveille la rattrapaient.) Je ne pouvais pas sortir. Je ne pouvais rien faire. Ils n’arrêtaient pas de te blesser et de te blesser. Ils avaient quelque chose qui empêchait mes bracelets de fonctionner. Bran les a réparés, mais je ne pouvais pas briser le verre et venir t’aider. Je voulais causer leur mort. Surtout celle de l’homme aux couteaux. Mais je ne pouvais pas.

— On est là, lui murmura-t-il en lui caressant les cheveux. On est en sécurité, et on est là. C’est ce qui compte. La boussole… ?

Annika se leva d’un bond et l’attrapa sur sa commode.

— Elle est ici. En sécurité aussi. Je vais chercher Bran.

— Si tu m’aidais d’abord à m’habiller, parce que je n’ai rien sur la peau. Ensuite on ira voir Bran.

— Il y a de la douleur dans tes yeux.

Et il y avait des ombres sous ceux d’Annika.

— C’est pas trop grave. Parole de scout. Je veux dire, je t’assure. J’ai besoin de bouger, Anni. De bouger, de manger quelque chose et de savoir ce qui s’est passé.

— Riley avait prévenu que si tu te réveillais, tu ne te rendormirais pas. (Avec un soupir, Annika se retourna vers la commode.) J’ai apporté tous tes habits dans ma chambre. Je veux que tu restes avec moi.

— Parfait, c’est ce que je veux aussi. Tu peux juste m’attraper un pantalon et un tee-shirt ?

Elle l’aida à s’habiller.

— Sawyer ?

— Oui.

— Tu es un héros pour moi.

— Anni ? Tu es une héroïne pour moi. Si tu m’aidais à descendre, pour qu’on puisse aller voir les autres héros ?

Le déplacement ne fut pas agréable, mais sans doute rien qui ne pourrait être arrangé par quelques aspirines. Et de la nourriture. Et une bière. Alors qu’ils sortaient de la chambre d’Annika, Riley émergea de la sienne.

— Je voulais… ah, voilà !

— Il n’a pas voulu prendre la potion, comme tu avais prévu.

— Il va bien, pas vrai cow-boy ? (Riley s’avança et passa doucement la main sur sa barbe de quelques jours.) Un peu négligé, mais ça te va bien. Tu nous as foutu une de ces trouilles…

— J’ai eu peur aussi.

— Allez, on t’emmène en bas. Je parie que tu voudrais manger.

— Sans doute. Et beaucoup.

— C’est bon signe. (Comme Annika, Riley lui passa un bras autour de la taille et elles l’aidèrent à descendre.) On va dehors, conseilla Riley. À l’air frais et au soleil. Je m’en charge, Annika. Si tu allais lui chercher un grand verre de tisane glacée ?

— Ou de bière.

— Pas encore, mon pote. Et de quoi grignoter. Il reste des pâtes d’hier, et…

— Oui, dit Annika, je peux faire réchauffer tout et apporter la boisson.

Quand ils sortirent, Riley reprit à voix basse :

— Elle nous a raconté, mais on veut connaître ta version. Elle s’est fait saigner la nageoire à essayer de te faire sortir, et elle est restée collée à toi depuis que Bran t’a endormi. Elle n’a pas quitté la chambre. Elle a besoin de soleil et d’eau.

— OK, répondit Sawyer qui, un peu instable, s’assit sous la tonnelle. La piscine, ce n’est qu’un pis-aller. Il lui faut la mer. Bran pourrait l’emmener. Pour l’instant, je ne suis pas en état.

— On va s’en occuper.

Riley recula et repéra Sasha qui peignait sur la terrasse. Elle lui fit signe.

— Sawyer est réveillé, et il est au jardin. Tu nous envoies Bran ?

— On arrive tout de suite.

Pour alerter Doyle, Riley mit deux doigts dans sa bouche et émit un long sifflement en direction du verger.

— Tu n’y vas pas à pas de loup, commenta Sawyer.

Avec une moue affectueuse, Riley répondit :

— Bien contente de voir que ton humour pourri est de retour. Merde, Sawyer… (Elle prit son visage entre ses mains et l’embrassa avec force.) Je vais aider Anni. Et me prendre une bière.

— J’en veux bien une aussi.

— Pas d’alcool sans la décharge de docteur Sorcier.

Sawyer aurait boudé, mais Sasha croisa Riley qui l’embrassa elle aussi en arrivant auprès de lui.

— Je devrais peut-être me faire torturer plus souvent. Toutes les filles sont à mes pieds.

— Tu as bonne mine. Tu ne souffres pas trop ?

— Ce n’est pas insoutenable, mais c’est lancinant.

— On va y remédier. Tu as faim ?

— Je suis affamé.

— Voyons le coup de couteau. (Sans cérémonie elle souleva son tee-shirt et palpa doucement la blessure pendant que Doyle arrivait à grands pas.) Ça cicatrise bien. Quant à l’épaule… c’est mieux. Et les poignets aussi. Tu restes avec lui ? demanda-t-elle à Doyle. Bran descend, et je vais aider en cuisine.

Doyle acquiesça et s’assit en face de Sawyer, qui l’observa.

— Tu ne m’embrasses pas comme les autres ?

— Je passe mon tour. Ils t’ont salement amoché, mon frère. D’après ce qu’Annika décrit, ils utilisaient un aiguillon pour le bétail…

— Un truc dans le genre. Et Malmon ?

— Aucune trace. Bran et Riley sont retournés à la grotte après sa destruction. Il ne reste rien là-bas, et on n’a pas trouvé de survivants. Malmon, selon les sources de Riley, n’est pas revenu à sa villa. Ses affaires y sont restées, mais il n’y a pas été vu.

— Si j’avais une bière, je trinquerais à ça.

— Au vu des récents événements, je vais aller nous en chercher deux.

— Pas pour Sawyer, pas tout de suite.

Bran, l’une de ses trousses en main, sortit de la maison.

— Allez, un peu de cœur ! J’ai été presque mort toute la journée.

— Excellente citation de Princess Bride, le félicita Riley, qui sortait avec un plateau contenant son verre d’infusion fraîche et ses pâtes. La suite arrive, mais tu peux commencer avec ça.

— D’abord, s’interposa Bran, comment tu évaluerais ta douleur sur une échelle de un à dix ?

Sawyer haussa les épaules.

— Quatre et demi, peut-être.

— Ce qui équivaut à un bon six, traduisit Riley. Il minimise.

— Je suis d’accord, dit Bran en attrapant une fiole. C’est pour la douleur, pas pour dormir. Juste pour l’apaiser un peu. Sasha va insister pour en absorber, et je préférerais qu’elle se charge moins.

— OK, acquiesça Sawyer qui attendit que Bran en ait ajouté quelques gouttes à son verre pour en avaler le contenu. Il faut que je mange, maintenant.

Après deux généreuses bouchées, il s’assit plus confortablement et s’extasia :

— Waouh. C’est pour la douleur ?

— Il est possible que tu ressentes un regain d’énergie.

— Et pas qu’un peu. Il faut que tu emmènes Annika à la mer.

— Je vais m’en occuper.

Sasha et Annika sortirent, chacune chargée d’un plateau.

— On refait des pâtes, commença Sasha. Et voilà du pain, du fromage, des fruits, des olives, des poivrons et tout ce qu’Annika a pu imaginer.

— Génial. Et vous autres, qu’est-ce que vous allez manger ? demanda Sawyer en prenant un bon morceau de pain.

— Voyons déjà pour la douleur.

— Je ne la sens presque plus, précisa-t-il à Sasha.

— Alors, faisons-la disparaître complètement. Je suis devenue douée à cet exercice. Détends-toi et continue de manger tranquillement.

— Et cette bière ?

— Pour commencer, un demi-verre de vin, commenta Bran. Ensuite, on verra. Tu es en état de nous faire un compte rendu ?

— Ça oui, je suis en meilleur état. Merci, Anni, c’est parfait.

— Je n’ai pas mis la table.

— La prochaine fois ! Alors, voilà mon point de vue. Quand je suis retourné dans l’eau depuis le bateau, Annika était prisonnière d’un filet, et elle était inconsciente. Entre nous et les requins, il y avait moins d’adversaires, mais trop quand même. Ils m’ont envoyé quelque chose, un tranquillisant, j’imagine. Ce qu’ils avaient utilisé sur Annika, vraisemblablement. Quand je me suis réveillé, j’étais suspendu dans la grotte. Il y avait beaucoup de matériel. Des gros bras avec des armes et… l’aquarium. Annika était dans un aquarium. Assieds-toi, Sasha. Je t’assure que ça va.

— Tu as des déchirures dans les épaules, en plus des endroits où tu as reçu des balles. Et des brûlures sur le torse.

Malgré tout, elle s’exécuta.

— Ça va mieux maintenant. Donc, c’est à ce moment qu’intervient M. Torture.

— Yadine, fit Riley.

— Il s’est présenté très poliment, et puis il s’est mis au travail.

Sawyer passa sur les détails, car ce n’était guère utile, mais leur donna un bon aperçu de ce qui s’était passé.

— Yadine s’était arrangé pour pouvoir envoyer du courant dans l’eau et ce salopard n’arrêtait pas de lui balancer des décharges.

— Et à toi aussi, ajouta Annika.

— Selon l’échelle qu’on utilise, on pourrait dire qu’il a eu la main légère, jusqu’à l’arrivée de Malmon, poursuivit Sawyer. Il a quelque chose de changé aussi, Malmon. Il se déplace comme si ses chaussures étaient trop petites pour lui. Il portait des lunettes de soleil à l’intérieur de la grotte, et une chemise à manches longues. Et je sais que c’est bizarre, mais ses doigts étaient trop grands.

— Ses doigts ? répéta Riley.

— Je sais, c’est étrange. Il faut dire que quand il s’est joint aux festivités, je n’étais plus dans une forme olympique.

— Sawyer a raison, il n’était pas comme les autres hommes. J’avais le sentiment qu’il n’était pas… (Annika peina à trouver ses mots.) Complet ? Ni vraiment d’une espèce ni vraiment de l’autre.

— C’est l’instinct de la septième fille d’une septième fille, fit remarquer Riley. Ça va dans le sens de notre voyante maison. On a vu Malmon signer un contrat avec Nerezza. Je réitère mon vote pour un démon.

— Il avait plutôt l’air humain, reprit Sawyer, mais nerveux. Tu es d’accord, Riley, ce n’est pas son style…

— Non, il est plutôt dans le genre calme et supérieur. Celui qui va te trancher la gorge, ou plutôt payer quelqu’un pour le faire, sans que sa tension augmente d’un pouce.

— Et il était contrarié de ne pas pouvoir faire fonctionner la boussole.

— Il a tapé Sawyer très fort, et les menottes que tu lui as enlevées, Bran, elles l’ont coupé. L’autre homme lui a parlé, alors il a arrêté.

— Oui, j’avais zappé ce moment. Malmon a pété un câble et Yadine l’a ramené à la raison.

— Il a ordonné à l’homme de planter son couteau dans Sawyer, mais il lui a aussi dit de me faire encore plus mal.

— Il a augmenté le voltage en menaçant de la faire griller, et il ne plaisantait pas. Il n’arrivait plus à penser aux bénéfices qu’il pouvait tirer d’elle.

— Ça ne lui ressemble pas non plus. Il devait bluffer.

— Je pense pas, lança Sawyer. J’ai vu Yadine hésiter. Il ne voulait pas arrêter de s’amuser aussi vite, mais il lui aurait obéi. J’ai donné à Malmon des coordonnées, vu qu’il était à fond sur l’Étoile de Feu.

— Quelles coordonnées ? demanda Doyle.

— Une île déserte dans le Pacifique Sud.

— Et comment tu les avais en tête ? demanda Riley.

— C’est là que mon grand-père m’a emmené quand il m’a enseigné le fonctionnement de la boussole. Son père l’avait emmené là aussi. On a campé là pendant quelques nuits. J’en ai rêvé, se souvint-il. Bref, je leur ai dit que Bran l’avait cachée là-bas.

— Tu as gardé l’esprit clair, commenta le mage.

— C’était à peu près tout ce qui me restait. Alors je leur ai dit une partie de la vérité : que la boussole ne pouvait pas fonctionner avant d’être donnée, mais j’en ai rajouté. J’ai raconté que je devais absolument emmener Malmon avec moi pour le rituel du premier voyage. J’ai pensé que ma seule chance était de le faire sortir de la grotte, de lui régler son compte, puis de revenir chercher Annika. Mais il voulait un voyage test, alors il a envoyé une chemise rouge.

— L’homme au pistolet ne portait pas une chemise rouge, intervint Annika, elle était marron.

Sawyer sourit.

— C’est une référence à Star Trek, il faut vraiment qu’on te prépare des séances de rattrapage.

— Ça veut dire qu’il peut être sacrifié sans remords, explicita Riley. Dans l’équipage, celui qui porte une chemise rouge ne rentrera pas vivant de la mission.

— Alors pourquoi il ne change pas de couleur ?

Cette fois, Sawyer rit jusqu’à ce qu’une douleur renaisse dans son flanc, ce qui le fit souffler un coup.

— Tu as mal ?

— Seulement quand je ris.

— Alors ne ris pas.

Il prit la main d’Annika et la pressa entre ses doigts.

— Ça m’a quand même fait du bien. Donc Yadine défait la chaîne qui me retient, et Chemise-Rouge me met le pistolet sur la tempe en me cravatant. Malmon me donne quatre-vingt-dix secondes ; j’avais prévu large en lui annonçant deux minutes. Si je ne suis pas de retour dans le délai imparti, il donne à Annika une décharge suffisante pour lui endommager le cerveau. Il lui fait déjà envoyer de bons coups de jus, histoire d’être clair. Puis il me remet la boussole où j’entre les coordonnées.

— Est-ce que Chemise-Rouge se demande ce qu’il fiche sur une île du Pacifique ? demanda Riley.

Sawyer secoua la tête et souleva son demi-verre de vin, qu’il descendit en une gorgée.

— Non. Je ne pouvais pas prendre ce risque. J’aurais été incapable de me battre contre lui, et le temps pressait… Alors, je l’ai laissé tomber.

— Laissé tomber ? répéta Doyle.

— Je me suis déconnecté, je l’ai laissé en plan. Il est parti. (Les couleurs que la nourriture avait ramenées sur son visage se retirèrent de nouveau.) On jure de ne jamais utiliser la boussole pour faire du mal à quelqu’un, pourtant c’est ce que j’ai fait. Tuer lors d’un combat, c’est déjà une chose, mais là, je l’ai carrément abandonné.

— Il avait un pistolet sur ta tempe, lui rappela Riley. Et la vie d’Annika était en jeu.

— Je sais, mais…

— Tu te dis que de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.

Il confirma d’un signe de tête.

— L’oncle Ben avait raison.

— Celui du riz Uncle Ben’s ?

Sawyer rit encore, jusqu’à ce que sa poitrine siffle.

— Sash, tu es presque au même niveau qu’Anni ! Je parle de l’oncle de Peter Parker. Spiderman. Et pour la responsabilité, c’est vrai. Je n’avais jamais tué personne avant qu’ils nous attaquent sous l’eau l’autre jour, et c’était pendant une bataille. Là, c’était…

— Pareil. Exactement pareil, affirma Doyle en pesant ses mots. Il avait une arme, tout comme toi. Tu as utilisé ce qui était en ton pouvoir pour sauver ta peau et celle d’Annika. Ça, mon frère, c’était ta responsabilité.

— An it harm none, do what thou wilt, énonça Bran gravement. Tant que tu ne nuis à personne, fais ce que tu veux. Voilà mon serment sacré. Je n’avais jamais utilisé mon don pour faire de mal à un autre être humain. Jusqu’à présent. Et même si ça pèse sur ma conscience aussi, je sais l’avoir fait pour vous protéger et combattre des gens mauvais.

— Ils ont raison, commenta Annika. Je n’aime pas me battre, et tuer va à l’encontre de mes convictions, mais sans vous je serais morte, et toi aussi. Tu es parti quelques secondes seulement… j’étais faible, et j’ai prié que tu ne reviennes pas. Je savais que tu le ferais, dans mon cœur, parce que tu es Sawyer. Et je savais qu’ils nous tueraient tous les deux. Je le sentais. Dès que ce Malmon aurait obtenu ce qu’il voulait, il nous aurait livrés à Yadine, afin qu’il nous tue d’une terrible façon. Et puis tu es apparu, dans l’eau avec moi. Je savais que nous allions vivre, parce que tu avais eu le courage et la volonté de faire ce qui devait être fait. Si tu crois que c’était mal, alors tu te trompes. Si quelqu’un s’imagine que tu as trahi ton serment, il se trompe et il est vraiment bête.

— Bien dit, approuva Riley, qui prit les mains d’Annika, dont les yeux s’embuèrent. Bien dit, Anni.

— Ça pèse, reprit Sasha, qui se leva et versa un autre demi-verre de vin à Sawyer. Sur nous tous. Nous avons tué des hommes. Des êtres humains, et c’est un poids.

— Mourir est un poids plus lourd, lança Riley.

— Et plus lourd encore que notre mort, poursuivit Sasha, il y aurait l’échec. Nous sommes les gardiens. Protéger les étoiles est de notre responsabilité. Personne n’a brisé de serment ni cessé de croire. Elles nous observent, les déesses. Elles regardent les six êtres qu’elles ont créés et veillent à ce que nous respections notre pouvoir et notre responsabilité, que nous soyons fidèles à nos serments et à nos convictions. Prendre une vie est une peine immense, perdre nos vies est un échec. Sur tous les mondes, les ténèbres suivraient cet échec.

— C’était toi ? demanda Riley après un petit temps de silence. Ou… toi ? Tu avais ton regard de voyante.

— Un peu des deux, reconnut Sasha avec un profond soupir. Dans tous les cas, c’est la vérité. Et en voici une autre. Sawyer, si j’ai bien suivi ce que vous nous avez raconté, tu as voyagé avec un pistolet sur la tempe, après avoir été blessé par balle, par arme blanche, électrocuté et torturé. Tu t’es déconnecté, ce qui était une décision difficile à prendre, mais absolument nécessaire, et tu es revenu sauver Annika. Dans l’aquarium. Est-ce à dire que tu l’as utilisée comme repère ?

— Oui. J’avais les coordonnées de la grotte, mais pas l’endroit exact où elle se trouvait. Je devais me focaliser sur elle, me retrouver juste à côté d’elle pour la faire sortir.

— Et vite, poursuivit Sasha. Ensuite, tu as voyagé une nouvelle fois, jusqu’ici, avec elle. Ce qui donne trois téléportations en quoi, moins de deux minutes ?

— Oui.

— Et cette accumulation de voyages t’épuise, même si tu te sens tout fringant en ce moment. Tu avais perdu va savoir quelle quantité de sang, tu avais été suspendu comme un quartier de viande et battu, et pire, tu as dû les regarder blesser Annika, ce qui est aussi de la torture. Mais tu as fait ce que tu devais faire, et tu es revenu, à peine vivant. J’ai raison sur ce point ? demanda-t-elle à Bran.

— C’était juste, plus juste que je n’aurais pu l’exprimer.

— Exactement. Alors je ne veux plus entendre aucun doute de ta part à ce sujet.

— Un peu, mon neveu, approuva Annika, qui posa sa tête sur la table et se mit à pleurer.

— Oh, non. Ne fais pas ça, non. Allez… (Désemparé, Sawyer lui caressa les cheveux et le dos. Quand il voulut la redresser pour la prendre sur ses genoux, il découvrit qu’il n’en avait pas la force.) Annika, tu me tues.

— Non, non, ce sont presque toutes des larmes de joie. (Elle se blottit dans ses bras.) Presque toutes. Nous sommes là, tous, nous parlons. Et je t’ai entendu rire, même si ça te faisait mal.

Elle couvrit son visage de baisers, trouva ses lèvres et se noya tout simplement en lui.

— Vous voulez qu’on vous laisse ? s’enquit Riley.

— Si seulement, marmonna Sawyer. Mais je pense pas que je serais d’attaque.

— Le sexe reviendra. (À travers ses larmes, Annika lui sourit.) Quand tu seras guéri. Je serai très précautionneuse jusqu’à ce que tu aies retrouvé tes forces.

Sawyer fit mine de ne pas avoir entendu le ricanement de Doyle.

— C’est bon à savoir. Donc OK, plus de doutes. (Il souleva son verre de vin.) J’ai honoré mes pouvoirs et été à la hauteur de ma responsabilité. Je vais réussir à l’accepter. En plus, il y avait encore autre chose qui nécessitait d’aller vite. Malmon a fait venir Berger, et il lui a ordonné de tuer Sasha. Il voulait Bran blessé et les autres vivants, mais Sasha morte. Alors il a demandé à Trake d’envoyer une équipe ici pour les capturer pendant que Berger éliminait Sasha.

— Tu inquiètes Nerezza, fáidh. (Sous la table, Bran lui prit la main.) Elle ne parvient pas à t’imposer sa volonté, et elle ne peut pas s’approprier ton pouvoir comme elle le croyait. Tu étais inquiet pour nous tous, ajouta-t-il pour Sawyer. Mais on était préparés à ça, exactement.

— Oui, j’imaginais bien que Berger allait se faire cramer, mais quand même. L’aquarium tremblait. Il a bien tremblé ? demanda Sawyer à Annika. Les bombes de lumière ont explosé ?

— Oui. Juste au moment où tu es venu me chercher. Malmon s’est enfui, mais il n’a pas pu courir assez vite pour échapper aux lumières.

— Au moment où vous êtes revenus, poursuivit Riley, on s’occupait de Trake et compagnie. On était prêts à les recevoir. Bran a déclenché la réaction en chaîne dans les collines, et on avait encore de quoi les réceptionner ici. Il ne reste plus rien d’eux. S’ils se font blesser par nos armes magyques, ils dégustent simplement, mais s’ils se font tuer, ils sont oblitérés. Plus personne !

— Pas de corps à évacuer, ajouta Doyle, tandis que Sasha grimaçait. C’est la vérité, dans toute sa laideur.

— Tu as raison, dit-elle, et je le sais. Bran et Riley sont montés à la grotte hier. Après des discussions enflammées, on a décidé que Doyle devait rester là. On ne pouvait pas risquer d’y envoyer Bran seul, ni de nous laisser sans protection ici. Alors…

— Il ne restait rien, ajouta Bran. La grotte n’est plus qu’une grotte. Il restait… un relent de ténèbres dans l’air, mais qui se dissipait.

— On a balancé du sel par terre, et Bran a pratiqué un nettoyage, expliqua Riley avec un haussement d’épaules dubitatif. Et c’en est resté là.

— Donc, on remporte cette manche, conclut Sawyer. Il faut qu’on reprenne les recherches. Qu’on se bouge avant qu’elle détermine comment nous attaquer à nouveau.

— Non, répondit fermement Sasha en reprenant son verre de vin.

— Comment ça, non ?

— Nous y allons à six ou pas du tout. Avant que tu sois assez rétabli pour plonger, c’est pas du tout.

— Mais je peux supporter de faire quelques brasses ! Encore un petit coup de la potion magique de Bran, et je pourrai participer à un triathlon.

Sans rien dire, Doyle s’avança pour administrer à Sawyer un léger coup de poing sur l’épaule. Celui-ci vit trente-six chandelles.

— Et merde !

— Mon frère, avant de pouvoir encaisser une petite caresse sans jérémiades, tu es sur le banc de touche.

— Petite caresse, tu parles !

— Les étoiles ont attendu des siècles, lui rappela Bran. Elles peuvent supporter quelques jours supplémentaires. Quand Nerezza reviendra, on aura besoin de toi.

— Je pourrai vous dire quand le sexe ne lui fera plus mal.

— C’est un bon point de repère, estima Riley, qui se propulsa en arrière dans son siège, sa bière à la main. Et il vaudrait mieux que tu sois précise. Que tu nous dises en détail ce que vous avez fait.

— Et combien de temps ça a duré, ajouta Doyle, ce qui fit sourire Riley.

— Ils se fichent de nous, Annika, la prévint Sawyer. Ils plaisantent.

— Je suis extrêmement sérieuse, protesta Riley. Pas toi, Doyle ?

— Absolument. Tiens-nous au courant, la belle.

— Je le ferai. Et quand il sera guéri, nous trouverons la Baie des Soupirs. Elle doit être près d’ici, parce que je l’ai réentendue.

— Ah bon ? Quand ? demanda Sawyer.

— Au moment où tu me ramenais. Tu ne les as pas entendus soupirer et chanter ?

— Euh… (Il se remémora l’instant.) Je croyais que c’était toi. C’est vrai, j’ai entendu des sons dans ce genre. Ça alors !

— Et j’ai découvert quelque chose, ajouta Riley. Depuis ton coma magyque, j’ai pu consacrer davantage de temps à mes recherches, et j’ai des semblants de pistes.

— C’est maintenant que tu nous l’annonces ? se récria Doyle.

— Les bouts de pistes datent de juste avant le réveil de notre Bel au bois dormant. Je sortais pour vous en faire le compte rendu. Il existe une légende. Je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui la connaît. Mais le gars en question effectue une retraite pour le moment, donc il va falloir attendre quelques jours. En attendant, je poursuis mes recherches. Comme la plupart des légendes, des tas de versions en existent, mais celle qui m’interpelle relie la Baie des Soupirs à l’Île de Verre.

— Très intéressant, estima Bran. Que sais-tu de plus ?

— Pas grand-chose, mais je peux spéculer. Dans la version pour laquelle je penche, la baie et l’île étaient accolées il y a bien longtemps. Et comme dans les légendes qui concernent l’île, la baie s’est déplacée, et ne peut plus être vue que par quelques élus.

Riley se servit des pâtes.

— Et un peuple qui s’est partagé l’île. Il pouvait vivre sur terre et dans l’eau, ce qu’il faisait en paix. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au moment où un gars, dont le nom varie selon les versions, mais on retrouve le plus souvent Odhran…

— C’est un nom irlandais, observa Doyle.

— Ça, oui. Donc ce gars se dit tiens, on peut déjà vivre sur terre et dans la mer, pourquoi est-ce qu’on ne posséderait pas tout ? Là-bas, ils ont un chouette château sur la colline. Ça me dirait bien. Et on est meilleurs et plus forts que les autres.

— Allégation très courante pour faire la guerre, commenta Bran.

— Oui, et c’est ce qui est arrivé. Ils ont attiré l’autre peuple dans la baie puis l’ont noyé.

— Avec les chants ? s’enquit Annika.

— Ce n’est pas clair, répondit Riley, mais c’est possible. Ensuite, ç’a été pillages et incendies jusqu’au château, qu’ils ont pris d’assaut. Mais la reine de l’autre peuple n’avait pas peur de rendre les coups. Ce qu’elle a fait. Là encore, j’ai des variantes. Des pluies de flammes, des tremblements de terre, la reine sur un cheval ailé qui brandit une épée de feu, comme souvent dans les légendes, etc. Mais le résultat reste le même. Pendant que les attaquants essayent de retourner à la baie, la reine les prend à revers. Elle leur donne alors le choix : la mort ou l’exil. Odhran a choisi la mort, et d’après la plupart de mes recherches, il l’a reçue. Quelques autres aussi, mais la plupart ont préféré l’exil. Alors, la reine a fait dériver la baie dans la mer. Elle les épargnait, car certains parmi eux étaient innocents. Cependant, ils allaient flotter et errer pour l’éternité, loin de chez eux. Ou dans d’autres versions, jusqu’à l’arrivée de quelqu’un qui leur accorde la rédemption. À ce moment-là, ils pourraient de nouveau rejoindre l’île et vivre en paix.

— Ce sont des sirènes ? s’interrogea Sawyer en passant la main dans les cheveux d’Annika.

— Je n’ai jamais entendu cette histoire, répondit cette dernière. Nous ne connaissons pas cette chanson dans mon monde.

— C’est plutôt obscur, observa Riley. Et je dois encore en trouver la source. Mais comme l’a dit Doyle, le nom du chef des attaquants est irlandais. Ou anglais. Dans certaines versions, il est écrit sans h, ce qui correspond à la graphie anglaise.

— Il doit exister d’autres sources, avança Bran.

— Je cherche, répondit Riley en ponctuant ses dires d’un grand geste, mais c’est la première couche que j’ai exhumée. Ça se recoupe. J’essaie de traduire des variantes du grec, du latin et du gaélique. Je vais continuer.

— Dans ce domaine, je peux t’aider.

Surprise, elle dévisagea Doyle.

— Tu lis le grec ancien, le latin et le gaélique ?

— Je me débrouille.

— Alors très bien. Quand je pourrai contacter celui qui est censé en savoir plus, je creuserai. Mais dans l’ensemble, j’ai l’impression qu’on nous dirige vers la Baie des Soupirs.

— Le plus dur sera de la situer, réfléchit Sawyer. Annika l’a surtout entendue pendant les voyages. Je pourrais…

— Remets-toi d’abord, le coupa Sasha. Tu ne plonges pas, tu ne soulèves pas de poids lourd, tu ne te téléportes pas avant d’être entièrement guéri. Là-dessus, Sawyer, on sera à cinq contre un. Inutile de discuter.

Comme la substance que lui avait fait avaler Bran commençait à faire moins d’effet et qu’il avait l’impression de pouvoir dormir une semaine d’affilée, il ne protesta pas.

— Tu devrais retourner te reposer, lui conseilla Annika, qui se leva et lui prit la main.

— Et ne discute pas, l’avertit Sasha. Je sens que ta douleur revient. Le sommeil aide à guérir. Anni, tu as assez d’onguent ?

— Oui, je vais m’occuper de lui.

— Je serai prêt demain, annonça-t-il.

La détermination de Sawyer était sincère, mais le simple fait de se lever lui fit tourner la tête.

Une fois qu’il eut monté les escaliers avec l’aide d’Annika, il était en nage. Quand il s’endormit, même sans l’aide des remèdes, Annika le déshabilla en douceur et étala avec précaution l’onguent sur ses blessures.

Ensuite, elle s’allongea à côté de lui et posa la main sur son cœur pour pouvoir sentir ses battements. Et pour la première fois depuis qu’ils avaient été capturés, elle dormit profondément.

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