Annika

Nora Roberts · Chapitre 10 sur 22

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Annika

Chapitre 8

8

 

Sawyer regardait le tableau.

— Ça fait partie de mon top cinq des façons de ne pas mourir.

— Même chose pour moi, dit Riley, qui parvint à sourire après une longue gorgée de margarita. Quel est ton numéro un ?

— Une fosse aux serpents. Et toi ?

— Écartelée.

— Pas mal.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Annika.

— Je ne te conseille pas de le découvrir, lui souffla Sawyer en lui caressant la main. Sasha, tu as vraiment vu tout ça ?

— Oui. Très clairement.

— Nous, entourés par les ennemis et les requins…

— Oui ! répéta Sasha d’un ton sec en refusant le verre tendu par Riley.

— Pas génial, comme perspective, commenta Sawyer. On dirait aussi qu’il y a un mur entre nous et Bruce et ses copains.

— Bruce ? (Dans tous ses états, Sasha se frotta les yeux.) Qui c’est, ce mec ?

— C’est comme ça que l’équipage appelle le requin mécanique dans Les Dents de la mer, expliqua Riley.

— Tout à fait, commenta Bran, qui poussa fermement Sasha vers une chaise. Allez, assieds-toi. On ne pouvait pas demander de meilleure distraction.

Sasha ferma les yeux.

— Une attaque de requins, tu appelles ça une distraction ? Une distraction !

— Une parfaite distraction, oui. Il y a toutes les chances que nos agresseurs commencent par se retourner vers les requins, observa Doyle en analysant la peinture comme il aurait planifié une bataille. Voilà quelque chose que je n’ai pas eu l’occasion de connaître dans ma vie à rallonge : une attaque de requins. Et toi, la belle ?

— Nous sommes capables de les entendre, ou de les sentir, et nous restons à l’écart. Mais nous pouvons aussi émettre un son qu’ils n’aiment pas, et avertir les autres s’ils viennent se nourrir.

— Quel son ?

Annika inspira, puis ouvrit la bouche.

Aucun son n’en sortit, pourtant ce fut comme si leurs oreilles étaient attaquées par un pic à glace qui atteignait directement leur cerveau. Au loin, des chiens se mirent à hurler.

— Waouh. Compris, dit Riley en se passant les mains sur les oreilles.

— S’ils viennent quand même, il faut se battre et les toucher ici, expliqua Annika en se tapotant le nez. Fort.

— « Parfois le requin veut bien partir, parfois il ne part pas. »

— C’est Quint, toujours dans le film, expliqua Riley.

— Les mers sont remplies de proies plus faciles. Ici, sur le tableau, les ennemis sont plus accessibles que nous, fit remarquer Annika.

— Tu as raison, opina Riley. Et grâce à Sasha, on est prévenus. Comment va-t-on s’en servir ?

— Ils cherchent à nous capturer seulement, rappela Doyle. Certes, il y a du sang, certains d’entre nous sont blessés. Mais nous sommes à moins de un contre trois, et nous sommes en vie. S’ils voulaient nous tuer, au moins l’un de nous serait mort, ou en plus piteux état que sur l’image.

— Et on est regroupés, ajouta Bran. On est assez près ? demanda-t-il à Sawyer.

— Oui. La partie difficile, ce sera d’arriver à nous placer comme ça, les laisser nous encercler, sans perdre nos moyens.

— On les laisse… (Un peu plus calme, Sasha s’empara du verre qu’elle avait refusé.) Oui, je vois.

— Notre instinct sera de nous battre et pas de nous rendre. Mais on laisse cette situation se produire ? (Riley désigna le dessin.) Leur instinct à eux sera d’éliminer les requins, ou alors de décamper vite fait.

— On reste assez proches les uns des autres, je nous téléporte sur le bateau, et…

— Les requins s’occupent du reste, conclut Riley en levant son verre vers Sawyer. À Quint.

— Pas de tout le reste, la corrigea Doyle. Ils seront sans doute venus en bateau, eux aussi, et si je préparais une attaque de ce genre, je stationnerais des hommes dessus, et au moins deux sur le nôtre.

— Tu casses l’ambiance, là, déclara Riley. Mais malgré tout, ces gens-là ne s’attendront pas à ce qu’on surgisse de nulle part. L’un de nous deux file au gouvernail, et les autres se battent.

— On pourra gérer tout ça, décréta Bran. C’est ce qui est prévu.

— C’est prévu, confirma Sasha, mais il faut prendre en compte une donnée supplémentaire : la panique pure et simple. Il ne s’agit pas de requins mécaniques dans un film. Il suffit qu’un seul décide qu’il a envie de goûter à un délicieux humain.

— Pas faux. Mais en dernier recours, on a le sifflement anti-requins d’Anni.

— Quand même, il ne faut pas oublier ce facteur. Parce que désormais, j’ai ma liste aussi. J’avais pourtant vécu sans en avoir jusqu’ici. Mais être mangée par les requins arrive en numéro un. (Sasha avala sa margarita à grosses goulées.) Avec les balles.

Prêts à subir une attaque, résolus à agir comme la situation l’exigerait, ils se consacrèrent de nouveau à leur quête le lendemain matin. Et le surlendemain, et le jour suivant. Nul incident ne survint, pas plus qu’ils ne trouvèrent d’indice pour les mener à l’étoile.

Agité, Doyle parcourait le jardin dans tous les sens pendant l’entraînement.

— Sasha, utilise tes pieds ! lança-t-il sans acrimonie quand la voyante se retrouva de nouveau sur les fesses. Gwin, tu arrêtes de la ménager, et tu te donnes à fond !

— Elle se défend, protesta Riley.

— Tu parles ! Tu as un couteau à la main, Sasha, sers-t’en, nom d’un chien ! (Sasha perdit pied et manqua sa cible de trente bons centimètres. Il se dirigea vers elle à grands pas et la saisit par le bras.) Tu le tiens comme ça et tu frappes vers le bas.

Il lui guida le bras, de façon assez rude et rapide pour qu’elle ressente douloureusement l’effet des tractions précédentes dans ses muscles.

— Ça ne va pas lui faire mal. Ou alors, tu ne fais pas confiance à ton homme ?

— Si, je lui fais confiance. J’essaie.

— Essaie plus sérieusement. Elle n’est pas si forte.

— Quoi ? fit Riley en se déhanchant. Mais vas-y, le costaud. Affronte-moi.

Comme il était d’humeur, Doyle prit le couteau de Sasha, qui marmonna :

— J’espère qu’elle va te foutre une raclée.

— Voilà, énervée comme ça pour ton entraînement, la prochaine fois, lui conseilla-t-il.

Pendant qu’il parlait, Riley le frappa en plein dans le sternum d’un coup de pied enlevé qui le propulsa un mètre en arrière.

Elle reprit son équilibre et sourit.

— Toujours être prêt, toujours être sur le qui-vive. Ce n’est pas ce que tu nous serines à longueur de temps ? On dirait bien que tu as oublié la leçon, messire le Gros-Malin.

— Et toi, tu as oublié de frapper pour tuer.

Ils se tournèrent autour ; Riley esquiva un coup de couteau, mais pas le poing de Doyle en plein estomac. Elle tomba à la renverse, mais enfonça le couteau dans sa cuisse, effectua une roulade arrière et se releva.

— J’ai loupé l’artère fémorale, reconnut-elle alors qu’ils recommençaient leur danse. La prochaine fois, je l’aurai.

Des coups de poing, des feintes, des coups de pied, un direct.

Sawyer et Bran interrompirent leur propre entraînement pour les observer, et Annika abaissa les bras, ses propres boules de feu restant immobiles dans les airs.

Doyle réussit à faire un croc-en-jambe à Riley, qui roula, se releva d’un saut de mains arrière et en même temps, lança un coup de pied – un peu fort pour un simple entraînement – en plein dans l’entrejambe de son adversaire.

Doyle serra les dents pour encaisser la douleur – elle n’avait pas lésiné sur l’impact – et lui entailla le bras gauche.

— Avec un vrai couteau, tu saignerais.

— Ça serait pas la première fois.

Ils se lancèrent à l’assaut l’un de l’autre. Les lames se croisèrent et ils tinrent bon, comme des pirates, les yeux brûlants, puis Doyle repoussa Riley. Elle se rétablit et lui décocha un coup de pied style taekwondo en plein torse. Il lui attrapa le pied et utilisa son élan pour la projeter en l’air. Elle parvint à se retourner pour atterrir debout, mais en manquant d’équilibre.

Il s’élança de nouveau sur elle et la plaqua au sol, le couteau sur la gorge.

— Et là, tu es morte.

— Toi aussi, mon gars. J’ai mon couteau dans ton ventre.

Il resta un instant dans cette position, ne s’avouant qu’à lui-même qu’il était essoufflé et que ses testicules le faisaient atrocement souffrir. Puis il se redressa pour vérifier ses propos, et en effet, l’arme de Riley était enfoncée en lui jusqu’à la garde.

— L’effet ne durerait pas, alors que toi, tu serais toujours morte.

— Heureusement que je vais pas affronter Highlander, alors. Dégage.

— Attends un peu. Je t’ai mise par terre. Imaginons que tu sois désarmée. J’ai mon couteau contre ta gorge. Comment réagissent les autres ? Annika ?

Sans hésiter, elle leva le bras, et il sentit un picotement dans la main qui tenait le couteau.

— Parfait, bien visé et bon réflexe. Bran, à toi.

D’un geste de la main, le mage transforma son couteau en banane en précisant :

— Un brin humoristique, mais efficace.

— Ça me va. Sasha ?

Elle saisit le couteau de Bran et le lança. Il atteignit Doyle à la nuque.

— Impressionnant.

— Je visais ton dos, au centre, mais je ne vais pas cracher sur un peu de chance.

— Sawyer ?

Une main en poche, il évalua la distance. En un instant, il fut accroupi à côté de Doyle et Riley, et fit le geste de trancher la gorge de l’agresseur. Agrippant l’épaule de Riley, il les ramena tous les deux à l’endroit d’où il venait.

— OK, dit Doyle en se levant. Évidemment, ça suppose que l’un de vous dispose d’une fraction de seconde pour agir.

— Nous la trouverons, déclara Annika avec fermeté. Nous avons pour rôle de nous protéger. Si nous ne faisons pas tout ce qu’il faut les uns pour les autres, nous échouons. Si nous trouvons les étoiles, mais que l’un de nous tombe, nous ratons. Nous t’avons cru mort à Corfou, et nous avons pleuré. Car maintenant, nous sommes de la famille. La famille se protège, toujours.

— Tu as utilisé ta seconde pour protéger Riley, cette nuit-là, rappela Sasha. Anni a raison. C’est ensemble que nous devons trouver les étoiles. Si l’un de nous tombe, on est fichus. On ne peut pas échouer. Je bosserai plus dur.

— Tu es meilleure qu’avant. C’est toi qui avais le plus de progrès à faire.

— Ce doit être un encouragement, j’imagine. Tu es en colère, observa Sasha. Je le sens. Et tu commences à te demander si on est sur la bonne piste, au bon endroit. Si ma vision qui nous a amenés ici n’était pas simplement erronée.

— Tu es encore novice pour les interpréter.

— Et elle ne s’est encore jamais trompée, le contra Bran. L’impatience, c’est très humain, mais ce n’est pas productif.

— La boussole est en accord avec Sasha, rappela Sawyer en la sortant de sa poche. Je la consulte tous les soirs, et on est au bon endroit.

— Quand on a perdu un objet, il est toujours au dernier endroit où on le cherche, réfléchit Riley. Parce que quand on le trouve, on arrête de chercher. On n’est pas encore arrivés au dernier endroit.

— Est-ce que vous vous demandez aussi pourquoi Nerezza ne nous a pas encore attaqués ? insista Doyle. Voilà presque deux semaines que nous sommes ici.

— Elle le fait, le corrigea Bran en enlaçant Sasha.

— Il ne passe pas une journée sans qu’elle essaie de s’insinuer dans ma tête, précisa cette dernière. (Elle se mit à triturer le collier de pierres protectrices fabriquées par Bran.) Les dieux ont tout le temps du monde, non ?

— Les dieux et les immortels, répondit Riley. Mais pour nous autres, ça ne marche pas comme ça.

— Alors on continue de chercher, déclara Sawyer en pressant la main qu’Annika venait de glisser dans la sienne. On finira bien par trouver ce dernier endroit. Il est là quelque part, et je ne vais pas me plaindre de ne pas avoir à me battre à mort en même temps.

Ne voyait-il pas qu’ils étaient cinq d’un côté et Doyle seul de l’autre ? Annika, qui percevait cette distance, s’avança vers lui et le surprit en lui faisant un gros câlin.

— Tu es en colère parce que tu n’as que des amis avec qui te battre.

— Il est peut-être un peu énervé d’avoir des amis, suggéra Riley, qui esquissa une moue suffisante. Dont une qui lui a mis un coup de pied dans les burnes.

— Peut-être, reconnut-il. Et si nous n’avons pas encore trouvé ce dernier endroit, c’est peut-être parce qu’on ne regarde pas là où il faut. Pour l’île, je veux bien que ce soit Capri, la voyante et la boussole le confirment. Mais l’étoile n’est peut-être ni dans l’eau ni dans une grotte. Nous n’avons pas évalué les autres possibilités. Sasha, tu as dit qu’elle était dans l’eau, faite d’eau. Qu’en est-il des fontaines, des puits ou des sources souterraines ? Des baies, des criques, des anses ?

— La Baie des Soupirs, murmura Sasha, dont les yeux se firent sombres. Perdue entre ce qui est, ce qui était, et ce qui sera. Là où résident une beauté infinie et le regret. Êtes-vous dignes d’y entrer ? Avez-vous le cœur le plus honnête, l’esprit le plus pur ? Des soupirs pour ceux qui ont été acceptés. Des soupirs pour ceux qui ont été refusés. L’espoir, jamais assouvi, de rédemption. Et le chant de l’étoile pour vous guider.

Ce fut au tour de Sasha elle-même de soupirer.

— Ils attendent qu’on la trouve.

— Qui ? demanda Doyle. Où ?

— Je n’en sais rien. Je sens… quelque chose qui attend, qui espère. Mais je n’ai pas les réponses, je suis désolée.

— Moi non plus, intervint Riley. J’ai fait des recherches sur la Baie des Soupirs, mais je n’ai rien trouvé. Je vais continuer de chercher avec d’autres angles d’attaque. Un monde parallèle ? Un autre temps ? Ce serait l’affaire de Sawyer. J’explorerai d’autres ressources.

— Moi aussi, ajouta Bran. Il est possible qu’un membre de ma famille sache quelque chose, ou connaisse quelqu’un qui saurait. Entre-temps, on poursuit nos recherches et on procède par élimination.

— On ferait mieux de prendre un petit déj rapide et d’aller au bateau, suggéra Riley, qui s’immobilisa pour prendre un appel. Attendez, c’est mon contact pour Malmon.

— Gwin à l’appareil, lança-t-elle en s’éloignant.

— Je peux t’aider pour le petit déjeuner parce que Riley est occupée, dit Annika à Sasha.

— D’accord, on s’y met.

Quand Riley revint pour le café, Sasha déposait la dernière tranche de pain perdu sur un plat à côté d’une montagne de bacon.

— Quelles sont les nouvelles ?

— Je vais vous faire le petit déj. Merci de m’avoir remplacée, Anni.

— Ça ne me dérange pas. J’aime préparer la coupe à fruits.

— C’est joli et ça sent bon. Je vais vous raconter pendant qu’on petit-déjeune.

Riley ne perdit pas de temps pour remplir son assiette ni pour commencer à parler.

— Malmon est encore à Londres, mais il a réservé une villa, très grande, avec vue sur la Marina Grande. Degli Dei.

— Des dieux, traduisit Doyle.

— Le destin ne manque pas d’humour, pas vrai ? Il l’a réservée pour un mois, en doublant le prix pour l’obtenir. Sa location débute dans trois jours. Il aurait également loué les services de John Trake.

— Ça ne me dit rien, commenta Sawyer.

— À moi, si. Anciennement colonel Trake, armée américaine, forces spéciales. Il a été Black Ops, et libéré de ses fonctions avec les honneurs il y a environ sept ans, dans la discrétion, quand il les a outrepassées. Il s’était un peu trop habitué à tuer, et se fichait des dommages collatéraux, y compris quand ils concernaient ses propres troupes, des civils sans armes, ou des enfants. Trake est accompagné d’Eli Yadine.

— Ce nom-là, je le connais. Yadine était dans l’équipe du Maroc. Il a fait partie du Mossad, je crois.

— Tu crois bien. Il est devenu un peu trop foufou pour eux, et il faut être vraiment atteint pour choquer le Mossad. C’est un assassin, mais il est spécialisé dans la torture. Encore un nom : Franz Berger. Chasseur, traqueur, sniper… de mammifères à deux et quatre pattes.

— Quelle fiabilité accordes-tu à ta source ? demanda Doyle.

— Totale. Elle est à Interpol, et crois-moi, Malmon et les autres y sont fichés. Ils sont aussi intéressés que nous par ce qu’ils mijotent.

— Ce serait pas mal qu’on évite d’apparaître sur le radar d’Interpol, observa Bran.

— On va devoir être prudents. On a quelques jours devant nous. Pourquoi ne pas en profiter pour inspecter le logement de Malmon ? Ce soir, quand tout sera calme…

— Une petite effraction ? fit Sawyer en piquant un morceau de pain perdu de sa fourchette. On pourrait se marrer. Tu sais, si je peux mettre la main sur quelques trucs, je pourrais fabriquer des puces.

— Comment on peut fabriquer des puces ? s’étonna Annika. Et pour quoi faire ?

— Des micros, expliqua Sawyer. On y va, on repère les lieux et on en place dans les endroits les plus logiques. Ça pourrait nous donner un avantage.

— Exact. Mais déjà, tu sais vraiment fabriquer des puces ? demanda Riley, impressionnée.

— Je suis utile, répliqua-t-il en souriant.

— D’accord. Mais Malmon va forcément vérifier que sa villa en est exempte.

— Là, je pourrais aider, dit Bran. Je pourrais mettre au point un sort pour les dissimuler aux recherches électroniques.

— Utile aussi, en effet. Dis-moi ce qu’il te faut, Œil-de-Lynx, et donne-moi un peu de marge. Je peux passer quelques coups de fil, mais il me faudra sans doute vingt-quatre heures.

— Je vais dresser une liste, et on peut entrer par effraction demain soir, calcula Sawyer. On a trois jours. Avec de la chance, on pourrait trouver l’étoile avant son arrivée.

— Et dans le cas contraire… ajouta Sasha, qui regarda les cinq personnes qu’elle en était venue à respecter le plus au monde. On fait tout ce qu’il faut pour protéger l’étoile et nous protéger les uns les autres.

Sawyer établit sa liste et Riley passa ses coups de fil. Cela les fit partir plus tard que prévu, mais selon lui, avoir une idée des plans de Malmon valait bien une heure de perdue dans leurs recherches.

Pendant que Sawyer rassemblait ses affaires, Annika apparut à la porte de sa chambre.

— Je dois te parler.

— Bien sûr. (Quand elle entra et referma derrière elle, il s’interrompit dans ses gestes.) C’est grave ?

— C’est important. Dans le tableau de Sasha, tu es blessé.

— On le sera tous dans cette aventure, Anni. Doyle avait l’air atteint aussi, alors…

— Il ne peut pas mourir.

— Et moi, je ne mourrai pas. (Lisant l’inquiétude dans ses yeux, il vint lui prendre les mains.) Je m’en sortirai.

— Ce n’est pas facile pour toi de voyager avec autant de personnes. Je t’en prie, ne me mens pas pour me calmer. Des mensonges ne me calmeront pas.

— Ce n’est pas si difficile de déplacer tout le monde, c’est simplement délicat. Mais bon, je nous ai amenés ici, non ?

— Et ce serait encore plus délicat si tu es blessé ?

— Annika, inutile de te tracasser à ce sujet. (Il lui caressa les bras et la tint par les épaules.) Je nous en sortirai, et sains et saufs. Tu dois me faire confiance.

— Je te fais confiance. Tout en moi te fait confiance. Mais tu auras mal. Toi et Doyle. Il ne peut pas mourir, mais il ressent la douleur. Moi, dans le tableau, je ne suis pas blessée, et je suis dans mon élément.

— Oui…

— Je peux m’éloigner de ses hommes et des requins. Je peux… les distraire, c’est le mot, le temps que tu partes avec les autres, et ensuite…

— Sûrement pas.

Un mouvement d’humeur lui fit resserrer les mains sur ses épaules.

— Tu dois m’écouter ! s’exclama Annika, avec un agacement égal au sien. Si c’est trop difficile d’être « délicat », tu peux me faire confiance, à moi. Je peux m’échapper sans la boussole. Tu emmènes les autres, tu me laisses…

— Je ne te laisserai pas. Jamais. Hors de question, débita-t-il d’un ton cassant avant qu’elle puisse reprendre la parole. Si tu me penses capable de le faire, et même de l’envisager, alors tu me connais très mal.

— Tu te rends compte que je pourrais arriver au bateau à ma façon quasiment avant toi à ta façon ?

— Je m’en fiche. Je ne te laisse pas derrière, ni aujourd’hui, ni demain, ni quand ce tableau deviendra réalité. Nulle part, et à aucun moment. (Il vit une lueur passer dans ses yeux et lui lâcha les épaules pour prendre son visage entre ses mains tout aussi fermement. Elle ne serait pas douée pour le poker.) Et ne crois pas pouvoir t’éloigner assez pour que je ne puisse pas me connecter à toi. Ça n’arrivera pas non plus. Tu me rendrais juste les choses plus difficiles.

— Je ne veux pas rendre les choses difficiles. Je veux que tu survives.

— C’est ce qui arrivera, et à toi aussi.

Il lui inclina légèrement la tête en arrière pour poser les lèvres sur les siennes, en un baiser doux et apaisant… du moins au départ.

C’est alors qu’elle l’enveloppa et qu’il se perdit dans la chaleur et le désir. Il la plaqua au mur et savoura ce qu’elle lui donnait, s’autorisa à se délecter de ce qu’elle faisait naître dans son sang, dans sa chair.

Les trois coups violents à la porte pénétrèrent tout juste sa conscience.

— Sawyer ! Arrête les exercices de langue ! ordonna Doyle. On bouge.

— Il faut qu’on y aille.

À contrecœur, presque douloureusement, Sawyer arrêta les exercices de langue.

— Pourquoi tu ne couches pas avec moi ?

— Quoi ? (Il recula d’un pas, comme devant une grenade dégoupillée.) Que… quoi ?

— Ta partie sexuelle durcit pour du sexe, mais tu ne vas pas plus loin. Je ne sais pas si j’ai le droit de demander du sexe. Je ne connais pas les règles.

Elle était allée jusqu’à montrer du doigt son entrejambe, et il dut lutter contre sa volonté instinctive de la masquer de sa main.

— Je n’ai pas… ce n’est pas que… J’ai des principes, décréta-t-il précipitamment. Il y a des règles, beaucoup et compliquées. On devrait en parler. Plus tard. Faut qu’on y aille.

— Tu m’expliqueras les règles ?

— Je… oui, sans doute. Plus tard. (Il attrapa son sac et ouvrit la porte. Curieusement, il n’arrivait pas encore à respirer librement.) Pour l’instant, on y va. Étoiles perdues, mondes en péril, méchante mère de tous les mensonges. Tu sais, notre routine, quoi.

— Quand je saurai les règles, nous pourrons coucher ensemble dans ma chambre. Mon lit est plus grand.

— Eh bien, c’est une idée. (À la hâte, il enfila son sac à dos et tenant la porte grande ouverte, il attrapa la main d’Annika.) Allons-y.

Il la guida hors de la chambre et garda la même allure jusqu’au dehors, où les autres attendaient. Il parvint à se détacher suffisamment d’Annika pour chuchoter à Sasha :

— Tu peux la distraire, s’il te plaît ? Je dois parler à Doyle et Bran.

— Euh, je vais…

Comme Sawyer était déjà parti rattraper Doyle, Sasha ralentit un peu.

— Oh, regardez ! Un papillon.

Son exclamation lui attira un regard intrigué de Riley, mais amena Annika à s’arrêter pour admirer l’insecte coloré suffisamment longtemps pour donner de l’avance à Sawyer.

— Écoute, expliqua-t-il à Doyle pendant ce temps. Il ne s’agissait pas que de langue.

— Je n’ai pas envie de t’entendre parler du reste de tes organes.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je dois vous parler, à vous deux et aussi aux filles, de l’idée détestable d’Annika. Si je n’arrive pas à la lui sortir du crâne, on va devoir la surveiller.

Il lança un coup d’œil en arrière, l’air naturel, et jugea disposer d’assez de temps s’il allait vite. Il fit signe à Bran.

De son côté, Annika ne voyait pas d’inconvénient à marcher avec ses deux amies. Peut-être des femmes seraient-elles moins timides et nerveuses au sujet du sexe.

— Vous pouvez me donner les règles du sexe ?

— Les règles ? fit Riley, interloquée. Quelles règles ?

— Je ne les connais pas, pas celles d’ici. Sawyer me dit qu’il y en a beaucoup, et qu’elles sont compliquées. Je ne vois pas pourquoi elles devraient être compliquées, mais je peux les apprendre. J’aime apprendre.

— Compliquées, railla Riley. Plutôt simples, je dirais. Mes trois grands principes, c’est que les partenaires soient consentants, disponibles et clean.

— C’est très simple. (Et c’était très satisfaisant.) Selon tes principes, Sawyer et moi pouvons coucher ensemble.

— J’essaie encore de comprendre pourquoi il ne t’a toujours pas sauté dessus.

— Riley, fit Sasha en levant les yeux au ciel. Tous les gens n’ont pas les mêmes principes. Quoi qu’il ne s’agisse pas tant de principes que de sensibilité. Ce n’est pas toujours facile à expliquer.

Riley énuméra avec ses doigts :

— Consentants, disponibles, clean.

— C’est une base importante, lui accorda Sasha. Il va nous falloir un peu plus de temps, et un endroit un peu moins public, ajouta-t-elle au moment où elles croisaient d’autres promeneurs.

— Mais vous m’expliquerez, pour que j’apprenne.

— On t’expliquera.

— Merci ! Ensuite, Sawyer et moi on pourra faire du sexe comme toi et Bran. Je suis désolée que tu ne puisses pas coucher avec quelqu’un, ajouta-t-elle à l’attention de Riley.

— Tu n’es pas la seule, ma sœur.

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