Annika

Nora Roberts · Chapitre 13 sur 22

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Annika

Chapitre 11

11

 

Quasiment dix minutes plus tard, Sawyer réapparut, seul.

— La villa est vide, et c’est un système de sécurité extérieur tout simple. Aucun problème. (Il fit un signe vers la villa, où des lumières s’allumaient.) Riley cherche des micros. C’est une baraque incroyable. J’aurais dû fabriquer quatre fois plus de puces.

— On fera avec ce qu’on a, dit Bran.

— Oui, on fait ce qu’on peut.

Sawyer porta la main à son pistolet, puis se détendit quand Doyle sortit de l’ombre.

— Vous êtes prêts ? demanda-t-il.

Sawyer prit le bras d’Annika et les téléporta à l’intérieur.

La lumière éclairait des carreaux gris foncé et du bois sombre dans une entrée majestueuse dotée d’un escalier double.

— On a fait un tour rapide en bas, puis sur les deux autres niveaux. Il y a des provisions dans la cuisine et des bouquets partout. Au rez-de-chaussée se trouve une cuisine d’été, plus une autre sur le toit-terrasse. On a vu de quoi nourrir une armée, mais Malmon est plutôt du genre à avoir seulement sa garde personnelle et ses hommes les plus proches avec lui. Il ne logerait pas ses mercenaires dans son domaine.

— Et je n’ai pas eu vent de combien d’hommes il allait emmener ni d’où il allait les loger, ajouta Riley qui descendait le grand escalier dans ses chaussures de randonnée élimées. En tout, j’ai compté huit chambres, dont deux suites parentales. L’une est plus grande que l’autre, donc on peut parier que Malmon choisira celle-là. La baignoire est au milieu de la salle de bains, en pierre, assez grande pour accueillir tout un groupe. Je veux la même, mais plus à propos, je vote pour poser une puce là-bas.

— Je suis d’accord, dit Sawyer. Il ne recevra pas là, mais vu son caractère princier, il y passera sans doute des coups de fil, il y donnera des ordres et il recevra des CR.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Annika.

— Des comptes rendus, lui expliqua Doyle. En premier lieu, il y aura l’endroit où il recevra ses chefs de brigade.

— Oui, on y a réfléchi, avec Sawyer. On verrait ça au rez-de-chaussée.

— Vous le connaissez, pas nous, déclara Bran.

— Oui, fit Sawyer en regardant autour de lui. Comme je le disais, on a fait un tour rapide. On devrait se séparer pour fouiller les lieux plus en détail.

Ils écartèrent la cuisine, les chambres du premier, une salle de jeux, et sélectionnèrent un grand salon aux fenêtres qui donnaient sur les jardins et la mer, une bibliothèque aux superbes bureaux anciens et meubles en bois massif sombre avec cuir italien d’excellente qualité.

— Que vous souffle votre instinct ? demanda Bran à Riley et Sawyer. Qu’est-ce qui vous frappe ?

— Il aimerait avoir la vue sur ses subalternes, commença Riley. Il est possible qu’il utilise le salon, ou la grande terrasse d’en bas pour un rendez-vous. Mais…

— Le bureau, approuva Sawyer. Je le vois comme son QG. Typiquement « c’est moi qui commande ». C’est tout Malmon.

— Alors, les deux, conclut Doyle en balayant le bureau du regard. Vous nous avez donné une idée précise de lui. Il ne va pas se pencher sur des questions sérieuses dans les étages. Il ne fera pas venir ses soldats dans ce qu’il considérera comme ses quartiers personnels. Le toit-terrasse, la piscine, c’est super, mais le rez-de-chaussée, c’est là qu’il va parler affaires.

— Deux ici, un dans la suite du premier. J’aurais dû fabriquer plus de puces.

— Si on apprend quelque chose, c’est déjà du bonus, lui rappela Bran.

— OK. On est d’accord ? (Sawyer obtint des hochements de tête.) Adjugé. Derrière le bureau, les étagères devraient être pratiques pour les dissimuler.

— Je m’occupe de ça, intervint Bran.

Après avoir observé les rayonnages, Sawyer ouvrit une petite boîte d’argent.

— Quasiment sur mesure.

Il disposa l’appareil à l’intérieur et Bran y posa la main. L’espace d’un instant, le coffret émit une lumière bleue froide.

— Je le protège, expliqua Bran.

Ils réitérèrent le processus dans le salon et dans la suite où ils prévoyaient que Malmon s’établirait.

— Je veux tester le matériel. Mettez-vous à chacun des endroits, je vais me téléporter à notre maison. Donnez-moi trois minutes, puis je veux que quelqu’un dise quelque chose dans le bureau, quelques phrases. Après dix secondes, pareil dans le salon, et passé encore dix secondes, dans la chambre. Si ça marche, je vous rejoins tout de suite. Sinon, vous me laissez environ deux minutes pour faire des ajustements et vous recommencez.

Il fallut en tout trois tours d’essai avant que Sawyer soit satisfait. Prenant bien garde de tout laisser comme il l’avait trouvé, il ramena l’équipe à la maison.

— Tu as l’air un peu abattu, remarqua Riley.

— Non, un peu vidé, juste. Beaucoup de voyages en peu de temps, ça use les batteries.

— Je te prépare un en-cas.

Sawyer s’apprêtait à refuser la proposition d’Annika, puis se ravisa.

— Merci, ce serait super.

Pendant qu’Annika courait vers la cuisine, Sasha sur ses talons pour la superviser, Sawyer s’assit sous la tonnelle.

— Et maintenant, on attend.

— Je vais essayer de savoir où Malmon loge ses troupes. Si on tape juste, on pourrait arriver à lui pourrir la vie. En fait…

Riley s’interrompit, car Annika sortait de la maison en courant.

— Sasha dit qu’ils arrivent ! Du ciel, ils arrivent.

— Les armes, lança Doyle d’un ton sec.

L’entraînement payait. En moins de deux minutes, ils étaient regroupés, armés, dans le verger.

— On va les faire venir à nous, dit Riley, les faire manœuvrer. Tu t’en sens, Œil-de-Lynx ?

— Compte sur moi, répondit Sawyer, un pistolet dans chaque main.

Ce ne furent pas des chauves-souris mutantes comme à Corfou qui se déversèrent du ciel, mais des centaines et des centaines des étranges oiseaux malsains auxquels ils avaient eu affaire sur le bateau.

Plus petits, plus rapides, mais pas moins mortels, ils envahirent l’espace du verger.

Le projectile de Sasha en traversa trois d’un coup, qui explosèrent en cendres. Sawyer tira, des deux mains, pendant que chacun s’affairait. Voyant leurs ailes trancher des feuilles d’arbres – et l’une frôla sa gorge –, Sawyer comprit qu’elles étaient aussi dangereuses que les serres et les becs.

Du coin de l’œil, il vit Annika se rétablir après un saut périlleux arrière, donnant deux coups de pied énergiques tout en éliminant, grâce à la lumière de ses bracelets, deux créatures tandis qu’une aile tailladait la semelle de sa chaussure.

— Attention à leurs ailes ! cria Sawyer. Elles sont affûtées comme des rasoirs.

Il s’accroupit et tira à droite et à gauche, puis affina sa synchronisation. S’il visait un groupe, il pouvait comme l’avait fait Sasha tuer plusieurs bêtes d’un seul tir. L’une d’elles l’atteignit dans sa chute ; son aile acérée érafla son épaule avant de se transformer en cendres. Pour éviter la suivante, il se baissa et fit une roulade, puis il put en anéantir une douzaine de plus avant de devoir recharger son arme.

Sur sa droite, Bran lançait des flots de lumière pour le couvrir. Sawyer aperçut Riley qui se jetait à plat dos pour éviter une créature qui fonçait sur elle, et l’épée de Doyle qui la transperçait. Riley roula sur elle-même pour éviter les résidus qui retombaient et en même temps tira.

Sawyer sentait les cendres et le sang. Le sien, celui des autres… Un groupe de trois oiseaux qu’il visait se sépara, et il n’atteignit que les deux plus en hauteur. Le dernier lui enserra la cheville.

Faisant bien attention à ses mains, il l’écrasa d’un coup de crosse, puis le transperça d’une balle alors qu’il remuait encore au sol.

À ce moment, Annika leva les bras et se mit à tourner sans relâche, ses bracelets lançant des flots de lumière, et les cendres tombèrent comme de la pluie.

Pendant un moment, le verger résonna d’énergie, puis le silence les envahit.

En un geste de défi, Riley donna un coup de pied dans un tas de cendres, puis essuya le sang qui lui ruisselait sur la tempe.

— Et maintenant, je veux bien un en-cas aussi.

Annika vint l’embrasser.

— Je vais t’en préparer un.

Voyant la jeune femme boiter, Sawyer lui enlaça la taille.

— Ils t’ont fait mal au pied ?

— Un peu. Mais surtout, ils ont abîmé mes nouvelles chaussures.

Pendant que Sawyer sentait le tumulte du combat s’évanouir dans un rire, Doyle rengaina son épée.

— Et ils ont tailladé mon manteau. Bran, je suis sûr que tu peux arranger ça.

— Sérieux, tu veux qu’il utilise la magye pour réparer ton manteau ?

Doyle accueillit l’incrédulité de Riley par un simple haussement d’épaules.

— C’est du bon cuir.

— Si on rentrait ? proposa Bran, qui amena à ses lèvres l’une des mains de Sasha qui saignait. On va évaluer les dommages, soigner nos blessures, puis voir ce qu’on peut faire pour les accessoires.

— T’as envoyé, à la fin, dis donc ! lança Sawyer à Annika, gardant le bras autour d’elle pour marcher. Quand tu tournais, là !

— J’étais très fâchée pour les chaussures. J’avais beaucoup de colère.

— Ça te va bien. Mais tu as de sacrées entailles. Ils sont rapides, ces piafs de malheur.

— On les a éclatés, déclara Riley. Non, Doyle, pas de commentaires. Je ne suis pas idiote, je sais qu’elle voulait juste nous occuper, et voir si on avait des nouveautés côté défense. Ses petits zoziaux, c’était un attentat suicide, tout simplement.

À la cuisine, Bran nettoya et guérit les blessures, aidé par Sasha.

— Il n’y a pas eu trop de dégâts, vu l’attaque.

Les sourcils froncés, Doyle ramassa son manteau en cuir et passa un doigt par la déchirure dans la manche.

— Je l’aime bien, ce manteau. Il n’a qu’une trentaine d’années.

— Je vais voir ce que je peux faire, lui dit Bran qui, à l’évier, lavait ses mains couvertes de sang et d’onguent. Et je peux aussi vous annoncer que les nouveautés prévues arrivent : les carreaux, les balles, les lames et les bracelets. J’y suis presque, et d’ici un jour, maximum deux, ils ne toucheront que les personnes malintentionnées.

— Trop la classe, lança Riley, sans cesser de mâcher son sandwich au salami et au fromage.

— Si ça fonctionne comme prévu, on pourra éliminer tout un vol de ces saletés d’un seul coup.

— Encore plus la classe, réagit Sawyer avec un signe de tête à Riley, tandis qu’il sentait son énergie lui revenir en mangeant. Dans tous les cas, il faut qu’on refasse des réserves de munitions.

— C’est réglé.

— À toi, maintenant, dit Sasha en incitant Bran à s’asseoir pour pouvoir s’occuper de ses blessures. C’est comme à Corfou. Un cauchemar qui tombe du ciel, on se bat, on saigne, on tue et personne ne remarque rien ; pour les autres, ça n’existe pas.

— C’est mieux comme ça, non ? répondit Doyle. Les explications créent des complications. Je sors m’assurer qu’il ne reste pas de traînards.

— Merde, je viens avec toi, lança Riley en avalant une dernière bouchée.

Bran courba le doigt.

— Voyons d’abord ce manteau.

Doyle le lui envoya, et le mage passa une main sur la déchirure, alors même que Sasha lui appliquait de l’onguent sur le bras.

Il rendit alors le vêtement, au cuir tout aussi usé qu’avant, mais désormais intact.

— Merci.

Quand ils furent sortis, Bran sourit à Annika.

— Tu ne me demandes pas de réparer tes chaussures ?

— Elles n’ont pas d’importance. Le manteau de Doyle est comme… une armure pour lui, je pense. Ce ne sont que des chaussures.

— Mais sans elles, observa Sasha, tes pieds auraient subi des coupures plus graves, alors elles servent un peu d’armure aussi.

Elle ramassa elle-même les sandales, qu’elle tendit à Bran. Il les rendit entières à Annika, qui l’embrassa avec chaleur.

— Merci. Maintenant, je vais emmener Sawyer au lit.

L’intéressé s’étrangla avec un morceau de salami, et elle lui donna de l’eau.

— Il ne dit rien, mais il est très fatigué, reprit-elle. Cela lui fait du bien de manger, mais il faut qu’il dorme. Viens au lit, Sawyer. Tu peux dormir dans le mien. Juste dormir, précisa-t-elle en lui tendant la main.

Pendant qu’ils s’éloignaient, on entendit encore :

— Si tu veux faire du sexe, tu devrais rester allongé tranquillement et me laisser t’amener au final.

Avec un petit rire, Bran prit Sasha sur ses genoux.

— Quelle femme.

— Mais c’est une sirène… souffla Sasha, qui garda le regard dirigé vers la porte, partagée. Elle n’est pas de notre monde, et son temps est limité parce qu’elle m’a sauvé la vie. (Elle posa sa joue contre celle de Bran, pensant au bonheur qu’il représentait pour elle.) J’ai encouragé leur idylle. Ils voulaient tous les deux, et… Cet amour qu’elle a pour lui, Bran, il déborde. Il est profond, féroce et entier. Mais maintenant, je me demande juste ce qui va arriver à Annika, à son cœur, quand elle devra le quitter ?

— L’amour est là, dit Bran, qui, prenant soin du sien, caressa les cheveux de Sasha. Et parfois, les dieux se montrent cléments envers ceux qui le donnent.

— Jusqu’ici, on n’a pas trop de preuves.

— Juste là, répondit-il en l’entraînant dans un baiser. Comment pourrais-je ne pas croire à la clémence des dieux, quand je t’ai dans mes bras ? Sois heureuse pour ce qu’ils ont en ce moment.

— Et aie foi en le lendemain ?

— C’est ce que nous avons. Allez, toi aussi, tu devrais te reposer.

— Et si je veux du sexe ?

Riant, Bran se releva avec elle.

— Dans ce cas, je me ferai une joie de t’amener au final.

Le André Malmon qui s’installa à Degli Dei n’était pas le même homme qui avait ajusté sa cravate noire lors d’une nuit fatidique à Londres. En fait, il n’était plus vraiment un homme.

Et cela lui plaisait.

Il aimait la force et les appétits qui naissaient en lui. Il en était même venu à apprécier la douleur qui lui tenaillait la colonne vertébrale, comme essorée par des mains cruelles.

S’il avait acquis un goût pour le sang et la chair, il avait les moyens d’y pourvoir. Comme lors de sa dernière nuit à Londres, avec la prostituée qu’il avait tuée et vidée de son sang.

Il se transformait. Nerezza lui avait octroyé un don, et la promesse d’éternité et de puissance quand il aurait accompli ses tâches. En outre, il pourrait faire des six gardiens ce qui lui plairait, une fois qu’il se serait emparé des étoiles.

Ensuite, lui et Nerezza régneraient sur les mondes à jamais. Tous les deux.

Il réfléchit à ce qu’il ferait des gardiens. Il voulait la boussole, c’était le principal. Tout comme il souhaitait tuer cet insupportable péquenaud qui en disposait. D’une mort lente et douloureuse, bien sûr.

Il traquerait l’inestimable archéologue et la forcerait à le mener à sa meute. La simple idée de posséder des loups-garous l’enchantait. Il pourrait vendre certains des jeunes, en élever d’autres, et avoir de quoi tenir des chasses pendant des siècles.

Quant à la sirène, il comptait la garder pour lui. Elle serait très bien, en décoration. Le sorcier connaîtrait sans doute une mort rapide. Malmon avait espéré garder la voyante, mais ce serait à négocier, car Nerezza souhaitait l’anéantir.

Et puis il y avait l’immortel. Ah, une fois maîtrisée, une telle créature serait la source de décennies de divertissement dans la salle de torture qu’il était justement en train de construire à cet effet.

Plus jamais il ne s’ennuierait.

Sirotant un bloody mary comme l’aimait un démon en transformation, il contempla la vue gorgée de soleil de la terrasse. Comme les veines de ses bras avaient tendance à onduler et à palpiter, il portait une chemise à manches longues, ainsi que des lunettes noires, car l’éclat du soleil lui irritait les yeux.

C’était un maigre prix à payer.

Ce soir, Nerezza viendrait le voir, et avec son corps, elle l’emmènerait dans des lieux au-delà de la douleur, au-delà du plaisir.

— Monsieur.

Il tourna la tête, d’une rotation bien plus complète qu’il n’était possible à un être humain, mais le domestique ne cilla pas. Celui qui avait réagi, à Londres, n’avait jamais été revu.

— Le commandant Trake est arrivé.

— Je vais le recevoir dans mon bureau.

Malmon reposa son verre à moitié vide et s’éloigna. Le domestique s’autorisa un discret frisson en ramassant le verre pour le rapporter à la cuisine.

John Trake, la quarantaine sportive, était un homme très séduisant, dont la cicatrice incurvée qui courait sur sa joue à la barbe naissante ne faisait que contribuer à la dangereuse attraction. Il pénétra d’un pas vif dans le bureau de Malmon, ses bottes cirées au point de briller.

Il croyait à la discipline, à l’ordre, et ne lésinait pas sur les punitions quand des subordonnés le décevaient, afin de maintenir ses exigences.

Tuer n’était qu’un aléa de son poste, et même s’il croyait profondément à la rémunération du travail bien fait, il était prêt à tuer gratuitement – ce qu’il avait déjà fait.

Un contrat avec Malmon apportait forcément une grasse rémunération. Pour ce nouveau travail, si compliqué et galvanisant, il avait déjà engrangé un million d’euros. La capture de chacune des cibles lui apporterait un million supplémentaire, avec un bonus de dix s’il parvenait à tout accomplir.

Six captures, ainsi que les trois étoiles que désirait Malmon, sans doute des bijoux.

Il avait soixante hommes sous ses ordres, plus vingt civils qui travaillaient pour lui. En signant le contrat, il avait accepté de se coordonner avec Eli Yadine et Franz Berger, tous deux « spécialistes ».

Il tenait Yadine pour un psychopathe et Berger lui paraissait trop indiscipliné, mais il respectait leur travail et les résultats qu’ils obtenaient.

Même s’il n’en montra rien, il fut surpris par l’apparence de Malmon. Pâle comme un cachet d’aspirine, amaigri dans une chemise qui flottait sur son torse, il l’attendait derrière un grand bureau, les yeux masqués par des lunettes noires.

— Commandant.

— Monsieur Malmon.

— J’espère que tout se déroule comme prévu.

— Affirmatif. Le centre de détention sera terminé demain, dans les temps. Yadine est arrivé hier, et il surveille déjà les zones qui lui sont assignées. Nous attendons Berger d’ici dix-huit heures.

— Très bien. Je compte sur vous pour mettre le centre de détention à profit, et rapidement.

— J’ai pour objectif de vous rapporter la première prise dans les trente-six heures.

— Vivant, commandant. C’est essentiel pour mes besoins.

— Compris.

— Et où sont-ils, en ce moment ?

Trake consulta un appareil qu’il sortit de sa poche.

— Leur bateau est à l’ancrage au large de la côte sud-est. Vous voulez les coordonnées ?

Autrefois, Malmon aurait souhaité connaître les moindres détails. Ce jour-là, il balaya la proposition d’un geste de la main.

— Ce n’est pas nécessaire pour le moment. Dès que leurs cellules seront prêtes, emparez-vous d’eux.

— Sous trente-six heures, monsieur.

— Vous ne m’avez jamais déçu, commandant, ajouta Malmon, une lueur jaune semblant se dessiner derrière les verres sombres de ses lunettes. Que cette fois ne fasse pas exception à la règle.

— J’accomplirai ma mission.

— J’y compte bien, fit Malmon avec un sourire qui découvrit des incisives plus longues et plus aiguisées que la normale. Contactez-moi lorsque l’aquarium sera fini. Je veux suivre cet aspect de près.

Après une longue journée passée sur l’eau et dedans, Sawyer prit une douche rapide puis fila à la radio qu’il avait installée.

Quelques minutes plus tard, Riley vint se pencher par-dessus son épaule, une main appuyée sur son dos, pour écouter avec lui.

— Fais un retour arrière. Doyle et Bran se défoulent avec une partie de billard, je vais les chercher, ainsi que les autres.

Quand tous furent amassés autour d’eux, Sawyer leva une main et leur expliqua :

— Pour l’instant, on n’a rien depuis le salon, et aucune conversation dans la chambre. Seulement du mouvement, sans doute le personnel qui déballe les affaires de Malmon. Mais dans le bureau, on a quelque chose. D’abord, à onze heures et quart. Je pense qu’il est avec Trake.

— Oui, j’ai reconnu sa voix, confirma Riley. Il paraît qu’il s’intitule commandant, maintenant. Il s’est accordé une promotion. Refais écouter, Sawyer.

La qualité du son n’était pas idéale, mais les mots étaient clairs.

— Capturer sans tuer, réfléchit Bran quand Sawyer eut arrêté l’enregistrement. C’est raisonnable. S’ils nous éliminent, ce sera plus difficile de trouver l’étoile qui est déjà en notre possession.

— D’où la présence de Yadine, pour nous torturer. (Riley but une gorgée de la bière de Sawyer.) Pour qu’on leur livre la localisation de la première et tous les renseignements qu’on a sur les deux autres.

— Mais nous ne le ferons pas, assena Annika en regardant les visages un à un. Nous avons prêté serment.

— On ne va pas les lui servir sur un plateau, mais Yadine est vraiment doué dans son domaine. On n’a pas intérêt à ce qu’il commence à nous titiller dans leur « centre de détention », où qu’il soit. Au moins, les trente-six heures annoncées sont bientôt écoulées.

— Il connaissait nos coordonnées, rappela Doyle, ce qui signifie qu’ils ont mis un GPS sur notre bateau. Maintenant qu’on le sait, il ne sera pas compliqué à trouver. Bran, tu pourrais le replacer où ?

— La Nouvelle-Zélande, ça vous dit ?

Doyle produisit l’un de ses rares et brefs sourires.

— Cette distance devrait suffire.

— Ça ne les arrêtera pas, commenta Sawyer, mais leur mettre des bâtons dans les roues, c’est plaisant. Quant au centre de détention, je parierais sur la grotte où Sasha a ressenti de mauvaises ondes.

— Bran pourrait mettre en branle la réaction en chaîne, estima Riley. Toujours pour leur mettre des bâtons dans les roues. Et un bon coup de botte dans les burnes.

— Si on se plante, la botte est gâchée, objecta Bran.

— Je peux me téléporter vite fait, commença Sawyer, pour repérer…

— Non, le coupa Sasha aussitôt. Tu ne dois pas entrer là-bas. Et ce n’est pas le moment. Je ne peux pas vous dire pourquoi ou comment je le sais. Mais ce n’est pas le moment.

— OK. On garde la botte sous le coude, conclut Sawyer. Et on continue d’écouter, dit-il en tapotant l’enregistreur.

— Et ce soir, ajouta Bran, on intensifie le pouvoir de toutes les armes et de toutes les munitions. On profitera de la lumière lunaire pour le sceller.

Le rituel, bien que simple, exigeait la potion que Bran avait concoctée des jours durant, plus leur présence à tous et leur foi.

— Tu veux qu’on balance nos armes dans une grande marmite de truc visqueux, résuma Riley.

Bran haussa son sourcil barré d’une cicatrice et la corrigea :

— C’est un chaudron, et ma potion n’est pas du tout visqueuse.

Elle se pencha au-dessus et examina l’épais liquide bleu.

— Tu parles, on dirait ce que met ma grand-tante Selma dans ses cheveux.

— Ses cheveux, ou son pelage ? demanda Sawyer, qui s’attira un ricanement.

— C’est une matière pure et puissante, expliqua Bran. Elle ne diffère pas énormément des bombes de lumière, mais elle est sous une autre forme pour qu’elle puisse couvrir de lumière et de puissance les lames, les projectiles et le reste.

Annika posa la main droite sur son bracelet opposé, car elle seule pouvait ôter l’arme que Bran et Sasha avaient créée pour elle.

— Il faut de la foi.

Elle détacha le bracelet, puis fit de même avec l’autre, et les tendit.

— Avec ta main, ta foi, plonge-les dedans.

Soigneusement, Annika posa les bracelets à la surface du liquide et les regarda s’enfoncer.

— Allez, pourquoi pas, dit Sawyer, qui l’imita avec son poignard et son couteau de plongée, puis détacha ses armes à feu avec réserve.

— Tu dois croire, lui ordonna Annika.

— Oui, oui. Bon, je n’ai jamais cru en personne comme je crois en vous cinq, admit-il en déposant ses pistolets et toutes les balles dans le chaudron.

Sasha y plongea ses carreaux.

— L’arbalète ne rentrera pas entièrement.

— Mais si, la rassura Bran en lui caressant les cheveux.

Elle acquiesça et posa l’arme, puis songea qu’elle ne devrait pas s’étonner de la voir disparaître dans le bleu.

— Bon, l’Irlandais. T’es un super-sorcier. Si je ne le croyais pas, je ne serais pas là, déclara Riley avant d’ajouter ses couteaux – trois pour commencer –, ses pistolets – au nombre de deux –, et ses munitions.

Elle sortit alors son couteau de poche.

— Tant qu’à faire.

— Ah, j’y avais pas pensé, dit Sawyer, qui ajouta son couteau suisse. On ne sait jamais.

— Je possède cette épée depuis plus longtemps que tu n’as été en vie. Plus longtemps que tes parents et grands-parents n’ont vécu. Alors crois-moi, c’est bien de la foi.

Sur ces mots, Doyle déposa sa lame dans le chaudron, puis son arbalète avec les carreaux, ses couteaux, son pistolet et ses balles.

Enfin, ils ajoutèrent les armes sous-marines.

— C’est le sac à main de Mary Poppins, mais en sens inverse, commenta Sawyer, ce qui fit rire Riley.

— La foi est là, commença Bran. L’unité est là. La puissance est là. (Il désigna la lune.) Les trois déesses ont créé les étoiles. Les trois déesses nous ont mis sur ce chemin. Elles montent la garde, et nous après elles contre les ténèbres, contre tous ceux qui chercheraient à souiller la pureté.

Il leva l’autre main, puis la ramena vers lui lentement, comme s’il soulevait un poids important. Avec son geste, une lumière blanche se répandit au-dessus du liquide bleu. Sa voix résonna alors et fit trembler l’air.

— À cet endroit, à cette heure, nous en appelons à votre lumière et à votre pouvoir. Séléné, Luna et Arianrhod, entendez-nous, filles de la lune, dans l’air, la terre et les eaux, et imprégnez cette potion de lumière, de brillance et de clarté. Que les armes que nous employons ne détruisent que le mal. Ainsi je m’engage, moi, votre fils.

Il regarda Sasha et lui prit la main.

— Ainsi je m’engage, moi, votre fille.

Ils prêtèrent serment, un par un, en cercle autour du chaudron dont le contenu épais bouillonnait paisiblement.

Alors, Bran leva les bras.

— Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

Trois rayons de lumière tombèrent de la lune pour se réfugier dans le chaudron. Des étincelles volèrent comme des étoiles, tourbillonnèrent au-dessus et plongèrent dans le liquide.

Puis tout redevint calme.

— C’est difficile de ne pas applaudir, affirma Riley au bout d’un moment. Tu nous as offert un sacré spectacle, l’Irlandais.

— Celui-ci nous a impliqués tous les six, alors bien joué, tout le monde.

— Allez, chacun fait une révérence. Et maintenant ? enchaîna Riley. On reprend tout en mettant les mains dans le liquide poisseux ? Et magique ?

Bran releva les paumes vers le ciel. Les armes et munitions s’élevèrent alors devant eux.

Sans hésiter, Annika attrapa ses bracelets.

— Ils sont toujours très jolis, et ils ne me paraissent pas différents.

— Ils le seront, lui assura Bran, quand tu auras besoin qu’ils le soient.

Sawyer empoigna ses pistolets, les examina, et les remit dans ses holsters.

— C’est pour dans… moins de trente-deux heures, maintenant.

— Moins, je pense. Je le sens, précisa Sasha, pendant que Doyle rengainait son épée. Moins que ça. Ce soir, ils se déplacent dans l’obscurité, la mère de tous les mensonges avec son toutou. Et demain, vient le sang. Le sang dans l’eau, et la mort d’êtres humains. Et l’un de nous, l’une de nous, si nous prenons de mauvaises décisions. Je ne vois pas qui. Je n’arrive… c’est trouble. Tellement embrumé de douleur, et de peur.

— Allez, respire, murmura Bran en l’attirant contre lui. Tu vas trop loin.

— Si c’est pour ne rien voir, quel est l’intérêt ?

— Tu as vu que c’était demain, lui dit Doyle, qui releva son arbalète. Nous serons prêts.

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