Annika
Chapitre 17
17
Dans le palais au creux de la montagne, Malmon s’élançait sur le mur d’une pièce fermée, puis au plafond, et descendait le mur opposé, puis courait au sol, tel un monstrueux hamster dans une roue.
Il courait pendant des heures, donnant de temps à autre un coup de griffe à un oiseau qui se consumait. En général, plus pour s’amuser que par faim.
Plus rarement, pendant qu’il galopait en gloussant, des images apparaissaient dans son esprit malade. Des pièces colorées, des lits douillets, un homme aux cheveux d’or, vêtu d’un costume sombre, qui le regardait avec horreur, comme à travers un verre fumé.
Ces images le faisaient hurler, et les cris résonnaient sur la pierre polie.
Dès qu’elle arrivait, sa reine, sa déesse, son monde, il tombait sur les boules bulbeuses qui lui tenaient lieu de genoux. Quand elle lui caressait la tête, des larmes de peur, de joie et d’amour dérangé emplissaient ses yeux fendus. Lorsqu’elle le laissait de nouveau, il la rappelait avec des grognements gutturaux.
Et il retournait à sa course.
Le jour où elle vint le voir, le prit par la main et l’emmena hors de la pièce, il trembla. Sa petite queue hérissée s’agita.
Elle le guida dans un labyrinthe de pierre rendu brumeux par la fumée de torches crachotantes. Entre les flammes, des chauves-souris et des oiseaux, les yeux luisants, les observaient. Il distingua une créature ailée à trois têtes, enchaînée, vit les os et le sang éparpillés autour.
Puis ils entrèrent dans une grande salle, éclairée de bougies, pleine d’or, d’argent et de bijoux. Comme dans sa chambre, les murs étaient couverts de miroirs ; ils reflétaient le trône sur un sol doré qui s’élevait au sommet de trois marches d’argent.
Nerezza le relâcha, monta et s’assit. Elle lui adressa un geste de ses longs doigts couverts de rubis.
— Sers-nous du vin, mon toutou.
Comme il ne bougeait pas et ne parlait pas, elle inclina la tête.
— Tu ne te souviens pas comment faire ?
Sa réponse s’échappa en un grognement :
— Ça fait mal de se souvenir.
— Je souhaite que tu nous serves du vin. Tu ne veux pas me donner tout ce que je souhaite ?
— Si ! Tout ce que vous souhaitez. Tout !
— Alors donne-moi ce que je souhaite.
Ses mains tremblaient. L’homme aux cheveux d’or lui apparut encore, et la douleur lui vrilla le crâne. Mais il souleva la bouteille de verre pour verser le liquide rouge dans une coupe incrustée des rubis couleur sang qui étaient au goût de la déesse.
Quand il la lui apporta, les griffes de ses pieds raclèrent les marches argentées.
— Pour toi aussi.
— Pour moi ?
— Nous allons boire du vin ensemble, mon toutou. Sers-toi et assieds-toi.
Elle désigna les marches à ses pieds.
Tremblant – quelle joie, quelle terreur ! –, il s’exécuta. Il avait envie de laper le vin dans sa coupe, mais se rappela comment faire avec difficulté, et but avec ses longues dents aiguisées qui cliquetaient contre l’argent.
— Et maintenant, André…
Entendre ce nom décupla la douleur en lui. Il cria, renversa du vin, rouge sur argent.
— Il fallait que tu oublies, poursuivit Nerezza, pour pouvoir te transformer. Maintenant, tu es transformé et tu dois te souvenir. Cela sera nécessaire.
— Ça fait mal !
— M’aimes-tu ?
— Je vous aime. Je vous vénère.
— Alors, tu vas endurer cette souffrance pour moi. Il y a encore l’esprit d’un homme en toi, et j’en aurai l’utilité. J’aurai besoin de toi… André. Tu m’as déçue, mais je me montre clémente. Tu es ainsi juste devant moi et tu bois du vin. Tu es en vie, et tu possèdes une vitesse et une force qu’aucun humain ne peut égaler. Comment vas-tu me rendre ma générosité ?
— Comme vous me le demanderez.
— Bien. Comme je te le demanderai. (Elle sourit et sirota son vin.) Tu te souviens des gardiens ? Des six ?
Son souffle lui brûla la gorge. Sa main griffue s’enfonça dans la coupe d’argent.
— Des ennemis.
— Lequel choisirais-tu de tuer en premier ?
— Sawyer King ! Sawyer King ! Sawyer King !
— C’est vrai, c’est lui qui a été plus malin que toi. Je te permettrai de prendre sa vie. Mais pas en premier. Je veux la mort de la voyante. Quand elle sera morte, je pourrai la vider. Elle est puissante, et ce pouvoir est si jeune qu’il me nourrira. Ainsi, elle ne guidera plus les autres.
— Je la tuerai pour vous, ma reine.
— Peut-être. (Elle saisit la Sphère de la Totalité. Des brumes tourbillonnaient à l’intérieur, lui masquant bien des choses.) Si elle meurt de ta main, tu auras le droit de prendre celui que tu veux et de lui faire ce que tu souhaites. Et maintenant, André, tu dois te préparer à la bataille.
S’il échouait, pensa-t-elle, même s’il mourait dans la tentative, le sang coulerait.
Reposant la sphère, elle s’empara de son miroir. Des mèches blanches striaient ses magnifiques cheveux noirs et des signes de vieillissement marquaient son superbe visage.
C’étaient eux qui avaient causé cela. Les gardiens avaient atteint la perfection de sa beauté.
Mais lorsqu’elle boirait le sang de la voyante, elle absorberait son pouvoir. Ainsi armée, elle retrouverait sa jeunesse.
Comme il sentait de nouveau le lien, et fort, Sawyer déplia ses cartes et y posa sa boussole. Lorsque celle-ci s’illumina, il poussa un soupir de soulagement et de gratitude, puis la regarda se déplacer sur les cartes. Elle se dirigea vers Capri avant de s’immobiliser.
— Oui, c’est bon, j’ai compris. Mais où exactement ? (Renfrogné, il s’appuya au dossier de sa chaise.) Pourquoi il faut jouer aux devinettes pour tout ? Pour une fois, tu pourrais donner une réponse claire, précise et sans détour ?
Il était toujours boudeur quand Riley s’assit en face de lui sous la tonnelle.
— Rien ?
— Non, et toi ?
— J’ai abandonné ma règle de ne jamais harceler les gens et j’ai laissé encore un message vocal urgent et envoyé un nouveau mail à ce White, Jonas White, qui serait l’expert concernant la Baie des Soupirs. Sa retraite se terminait ce matin, donc il devrait être connecté à notre monde, mais rien, putain.
Comme Sawyer, elle garda les yeux rivés sur la boussole.
— Ça apporte quelque chose ? De la regarder fixement ?
— Non.
— Je m’en doutais. Tout comme ça n’apporte rien en ce moment même que j’essaie de trouver plus de renseignements sur cette baie mythique. Je suis arrivée au fond, et il faut que je prenne sur moi et que j’attende. Je déteste prendre sur moi.
— Au moins, on recommencera les sorties en mer demain et c’est peut-être comme ça qu’il faut faire. Continuer de chercher et prendre sur nous. (Il releva les yeux vers Riley.) Parce qu’elle ne me montre pas où est cette fameuse baie, et ne donne pas non plus d’indications utiles sur où aller ensuite, une fois qu’on l’aura trouvée. Pourtant, ce serait important.
— Ce sera vital, même, une fois qu’on aura l’Étoile d’Eau. C’est pour ça que c’est difficile aussi de rester sur le principe de non-harcèlement avec Sasha.
— Nerezza saura quand on trouvera l’étoile, et elle nous tombera dessus.
— C’est certain. (Réfléchissant encore au problème, Riley fit tourner ses lunettes de soleil par une branche.) La priorité sera de la mettre en sécurité. J’imagine que Bran la cachera au même endroit que la première. Ensuite, il faudra soit qu’on décarre, soit qu’on se tienne prêts à la recevoir ici.
— Prêts, on le sera. Mais j’ai du mal à me dire que ce sera ici.
Perplexe, Riley posa son menton sur son poing.
— Non, en effet. J’ai cette impression aussi. Je ne crois pas qu’on aura un grand affrontement avec la vilaine déesse dans un verger de citronniers devant une jolie maison à Capri. Une petite bataille, oui, mais la dernière, c’est peu probable.
— C’est l’Étoile d’Eau, alors peut-être que le grand affrontement aura lieu dans la mer.
— Oui, j’ai envisagé ça aussi. Avec le fait qu’on s’est bien relâchés ces derniers jours, et qu’on n’est plus trop dans l’esprit Fight Club. Mais j’imagine que peu importe où et quand, du moment qu’on est prêts. (Riley regarda vers la maison.) Bran est dans son atelier, occupé à ses affaires magiques.
— Et les autres ?
— Tu veux dire Annika, alors dis-le. Je crois qu’elle l’aide, histoire que Sasha ait du temps pour peindre. Parce qu’on espère tous qu’elle représentera quelque chose qu’on a besoin de savoir. Et Doyle est dans la cuisine en train de nettoyer ses armes.
— En tout cas, si on arrive à avancer, la prochaine étoile est de glace. On va peut-être atterrir en Islande, au Groenland ou au beau milieu de l’Arctique. D’ici peu, on pourrait repenser au soleil et à la chaleur avec nostalgie…
— On n’en est encore qu’à chercher l’Étoile d’Eau. (Tout comme Sawyer avait gardé les yeux rivés à sa boussole, elle observait son téléphone.) Si on allait tirer ?
— Pardon ?
— S’entraîner au tir. Ce n’est pas en restant là qu’on va faire bouger la boussole ou sonner ton téléphone. Je commence à avoir la bougeotte.
— Ni toi ni moi n’avons besoin d’entraînement dans ce domaine, et ce serait dommage de gâcher des munitions. Concours de tir de couteau ?
— Ça marche.
Il prit la boussole, elle prit son téléphone, et ils tuèrent une heure et quelques cibles.
— Un partout, conclut Riley.
— On n’a qu’à rester ex aequo. C’est moi qui cuisine ce soir, et je devrais m’y mettre.
— Il est encore tôt.
— Mais c’est ta première nuit sur les trois, non ? Tu devras manger avant le coucher de soleil. Je pensais faire des cannellonis farcis au bœuf. La viande rouge te fera du bien.
— Super. C’est sympa. (Pendant qu’ils retournaient vers la maison, elle ressortit son téléphone.) Il faudra que vous guettiez l’appel de White après la tombée du jour, quand je ne pourrai plus lui parler.
— Je te dis, essaie le morse.
Elle le gratifia d’un bon coup de coude et monta dans sa chambre faire une sieste en prévision de la nuit.
Plus tard, ils dînèrent en silence, chacun étant préoccupé. Le programme du lendemain était déjà établi, aussi ne restait-il plus qu’à attendre.
— Avec ça, je devrais tenir jusqu’au matin, annonça Riley en se levant.
— Tu as encore le temps, lui rappela Sasha.
— Oui, et je vais en profiter pour tenter de joindre White une fois de plus. Je vais essayer d’accéder à lui par d’autres biais. Plus il me semble inaccessible, plus je me dis qu’il détient des réponses. Si ça ne marche pas, je vous dis à demain matin.
— Ne va pas chaparder dans le poulailler des voisins, lui lança Sawyer, qui récolta un regard noir.
— Je vais prendre son tour, annonça Annika.
— Son tour ? (Distraite, Sasha se massait une tempe douloureuse.) Ah oui, le tour de rôle. C’est Riley et Doyle à la vaisselle.
— Je veux bien la remplacer. Peut-être, elle trouvera le docteur White et elle apprendra ce que nous devons savoir. Et après avoir nettoyé la cuisine, s’il reste du temps, je peux lui apporter de la glace qui est vendue dans la boîte.
— OK, fit Doyle, qui se leva à contrecœur à la suite d’Annika.
Il avait résolu le problème pour les repas en achetant des pizzas quand son tour venait, mais n’avait pas trouvé de solution pour le ménage.
— C’est chouette de rendre les choses à nouveau propres, dit Annika une fois qu’ils eurent débarrassé la table.
— C’est surtout chouette quand elles sont propres.
— Aujourd’hui, tu as nettoyé tes pistolets, et aiguisé ton épée, et même tes couteaux. (Sans déplaisir, elle s’installa à l’évier.) Ce n’est pas si différent.
Annika aimait bien remplir le grand bac d’eau, et elle appréciait l’odeur de la mousse en nettoyant les ustensiles utilisés par Sawyer.
— Le repas était très bon, reprit-elle.
— Oui, il sait cuisiner, ce petit.
Doyle disposa les assiettes dans le lave-vaisselle. Lui qui savait ce que c’était de récurer tant bien que mal une casserole dans un torrent, il n’avait sans doute pas à se plaindre.
— Je sais préparer plusieurs choses maintenant. C’est sympa. Tu as vécu longtemps, mais tu ne cuisines pas.
— Je peux me débrouiller. (Il sortit un torchon et se mit à essuyer les plats.) J’ai appris à griller du gibier, à la chasse.
— Tu as vu des choses extraordinaires arriver. Riley m’a permis de regarder certains de ses livres. Avant, les peuples terrestres marchaient ou se déplaçaient sur le dos des chevaux. Ils ont appris à fabriquer des automobiles, et des motos comme la tienne. Et il n’y avait pas le téléphone que Riley aime tant, ni les films que Sawyer regarde.
— Les objets changent, les gens pas tant que ça.
— Mais les objets ne peuvent pas se changer tout seuls, alors que les gens le peuvent. Sasha a tellement évolué en à peine une lune. Elle est plus forte et elle a appris à se battre. Et elle peut enchaîner six tractions, alors qu’elle n’arrivait pas à en faire une au début.
— Pas faux. Et je parie qu’elle arrivera à dix d’ici la fin du séjour.
— Et nous avons tous vu des choses extraordinaires, des ténèbres et de la lumière.
Pendant un moment, ils s’affairèrent en silence.
— J’ai une question difficile, reprit Annika. Je voulais te la poser quand il n’y a que toi.
— D’accord.
— Tu as vécu longtemps. Tu as eu des gens… (Elle posa une main sur son cœur.) Qui étaient importants pour toi.
— Après un bout de temps, on s’arrange pour que ça n’arrive plus.
— Mais ça arrive. Nous avons de l’importance pour toi, pas juste parce que nous sommes des gardiens et des guerriers. Tu as de l’affection pour nous.
Il regarda la superbe sirène et pensa aux autres, un à un.
— Oui, c’est vrai.
— Comment t’y prends-tu pour dire au revoir ?
Comprenant qu’elle avait besoin d’une vraie réponse, il reposa le torchon.
— Je n’ai jamais trouvé de manière facile. Si c’est facile, c’est que les gens n’avaient pas d’importance.
— Il y a une façon de rendre le départ facile pour celui qu’on quitte ?
— Le convaincre que ça n’a pas d’importance. Mais inutile d’essayer, la belle. Tu ne pourras pas faire avaler ça à Sawyer.
— Non, je ne pourrais pas faire semblant. Ça signifierait que nous n’avons rien ensemble.
— Il ne te croirait pas, et il ne t’oubliera jamais.
— Je me dis que ce serait mieux s’il m’oubliait, si je savais qu’il le peut, je pourrais juste m’effacer. Alors je dois garder le doute.
— Si quelqu’un le peut, c’est bien toi.
— Tu es mon très bon ami, dit-elle en se retournant pour le prendre dans ses bras. Je serais triste de te dire au revoir. Mais j’ai deux lunes avant… oh, c’est presque le coucher du soleil. Je n’ai pas le temps d’apporter de la glace à Riley. Il y a encore des assiettes à ranger. Des biscuits.
Inspirée, elle attrapa un paquet de très bons biscuits dans l’arrière-cuisine.
— Si tu les apportes à Riley, je peux terminer toute seule. Elle aura assez de temps pour manger un biscuit. Et elle pourra les trouver dans sa chambre demain matin, quand elle sera fatiguée et affamée.
— Ça m’étonnerait qu’elle veuille…
— Doyle.
Annika lui sourit en lui tendant le paquet. Il se dit qu’aucun homme sur cette terre n’aurait pu refuser quelque chose à ce sourire.
— Très bien.
Il monta avec le paquet. Au moins, cela lui évitait de mettre les restes au réfrigérateur ou de nettoyer le plan de travail.
Il entendit la voix de Riley, très intéressée.
— Oui, si vous pouviez, ce serait encore mieux.
Il entra dans la chambre, où elle avait empilé des livres partout et utilisé sa table de nuit en guise de bureau pour gribouiller des notes.
Apercevant Doyle, elle fit tournoyer un doigt en l’air pour lui signifier d’attendre.
— Je suis d’accord. L’Atlantide, c’est encore autre chose. Oui, oui. Il me faut juste un peu de temps pour vous le préparer.
Doyle ouvrit le paquet de biscuits. Après tout, ils étaient là. Il en mangea un pendant qu’elle continuait sa conversation, et feuilleta les livres, jeta un œil aux cartes affichées aux murs et à ses notes organisées d’une manière qu’elle seule pouvait comprendre.
Ils avaient eu des échanges vifs sur son rangement défaillant, mais comme elle lui avait prouvé être capable de trouver tout et n’importe quoi en quelques secondes, il avait perdu sur ce point.
La pièce sentait son gel douche, avec juste une légère touche de vanille, et les fleurs qu’Annika tenait à mettre dans chaque chambre. Y compris celle de Doyle.
Il mangea un deuxième biscuit, regarda une traduction que Riley devait avoir réalisée seule, et perdit un peu la notion du temps jusqu’au moment où sa voix l’interrompit dans ses pensées.
— Merci beaucoup. C’est précieux. C’est ce que je vais faire, tout à fait. Merci encore, au revoir.
Après avoir raccroché, elle effectua une petite danse sur place. Ses yeux dorés étaient satisfaits, voire suffisants, et étrangement, il aimait les voir ainsi.
— Tu as de bonnes nouvelles.
— Carrément, beau gosse. Il avait oublié de rallumer son téléphone et n’était pas encore retourné sur Internet. White, ma source. Et il m’a raconté…
Le téléphone qu’elle tenait lui glissa de la main et rebondit sur le lit.
— Oh, merde, merde, j’ai attendu trop longtemps ! s’écria-t-elle. Sors de là, sors !
Elle s’accroupit au sol et entreprit de se débattre contre les doubles nœuds sur ses bottes.
Doyle se rendit compte que lui non plus n’avait pas fait attention. Le soleil se couchait en une boule rougeoyante.
Il recula, puis, se débarrassant du paquet de biscuits, se baissa à côté de Riley.
— C’est bon, je les défais.
— Non, sors ! Oh, putain.
Elle attrapa le bas de son débardeur, qu’elle releva.
— Je vais m’en charger.
Il la déchaussa, et quand elle rejeta la tête en arrière, il distingua la lueur de la transformation dans ses yeux. Il serra les dents et tira sur sa ceinture.
— Attends !
— Peux pas.
Elle gémit, et il entendit ses os craquer et se déformer.
— Riley.
Sasha s’était arrêtée devant la porte ouverte.
— C’est bon, c’est bon, je m’en occupe, lança Doyle. T’as pas intérêt à me mordre !
Pendant que la colonne vertébrale de Riley s’arrondissait, il déboutonna son short, qu’il baissa avec sa culotte. Il releva ensuite sa brassière de sport au-dessus de sa tête, la laissant entièrement nue.
Elle s’éloigna en se tordant, puis tomba à quatre pattes.
Ses épaules se tassèrent et ses muscles se renflèrent. Ses mains s’incurvèrent, les ongles s’allongèrent et devinrent acérés, tandis que sa peau devenait pelage.
Encore une fois, elle rejeta la tête en arrière et, quelque part entre la femme et la louve, hurla. Puis la femme en elle disparut.
La louve gronda, puis courut vers la porte du balcon. En un bond, elle atterrit sur la rambarde de pierre, et en un autre, elle s’évapora dans la nuit.
— Ça alors !
Sasha courut au balcon, juste derrière Doyle, pour voir Riley atterrir d’un mouvement précis de l’autre côté de la piscine. Après un regard vers ses compagnons, elle se retourna et s’enfonça dans les citronniers.
— Je ne savais pas qu’elle pouvait… Ces sauts, ça paraît impossible !
Magnifique, pensa Doyle, qui ne pouvait étouffer cette réaction. Sauvage et magnifique.
— Apparemment pas pour elle.
— Elle a besoin de courir, se rappela Sasha. Elle nous a dit qu’après une transformation, elle doit se dépenser. Toute cette énergie… Tu étais là pour… ? (Elle interrompit sa question en regardant les vêtements épars et s’éclaircit la voix.) Ce ne sont pas mes affaires.
— Rien de tout ça. Annika m’avait demandé de lui apporter de fichus biscuits et Riley était au téléphone avec la personne à qui elle cherchait à parler. Elle ne prêtait pas attention au temps qui filait, et moi non plus. Elle était tout en joie de ce qu’il lui disait, et elle s’est mise à se transformer encore habillée.
— Donc tu l’as aidée…
— Elle n’arrivait pas à s’extirper de ses godillots, alors…
Sasha posa une main sur son bras.
— Tu l’as aidée. Même si ça la gêne et que demain, elle grognera un peu, ha ha, elle te sera reconnaissante.
Avec un soupir, elle retourna dans la chambre.
— Je vais ramasser ses affaires, pour éviter qu’elle…
Doyle tourna les yeux vers Sasha, qui s’était interrompue, et discerna la vision qui arrivait dans ses yeux. Magnifique aussi, pensa-t-il. Il n’avait jamais connu de femmes aussi fascinantes que ses trois coéquipières.
— Ils arrivent. Elle l’envoie, transformé, tout comme l’une de nous s’est métamorphosée. Pour moi, pour mon sang, pour que mon sang la nourrisse.
— Elle peut laisser tomber. (Avec fermeté, Doyle la prit par les épaules.) Va chercher Bran et ton arbalète. Je l’annonce aux autres.
— Pendant que nous sommes cinq et plus faibles, elle nous observe.
— Qu’elle observe. Vas-y !
Il détacha le holster de Riley de sa ceinture, le fixa à la sienne et appela les autres aux armes tout en courant chercher son épée.
Sawyer attrapa des chargeurs de rechange qu’il fourra dans sa poche. Il devait reconnaître, au moins pour lui-même, qu’il souhaitait plus que tout pouvoir atteindre Malmon. Il enfonça un couteau supplémentaire dans sa chaussure montante et se dépêcha de rejoindre les autres.
— On va dans les arbres ?
— Pas le temps.
Bran montra le point où était focalisé le regard de Sasha. On aurait dit un nuage, sombre et en plein remous, vomi par le ciel et empli de tempête.
— Riley ! s’exclama Annika en prenant la main de Sawyer. Elle est…
— Le soleil est couché, la lune levée. Il faut faire en sorte qu’ils ne puissent pas l’atteindre, où qu’elle soit. On assure.
Après une pression sur la main d’Annika, il sortit ses deux pistolets. En un coup, il élimina les meneurs et la lumière s’enflamma.
— À six heures ! cria Doyle.
Sawyer fit demi-tour pour découvrir un deuxième nuage qui s’avançait vers eux.
— Sasha et moi, on s’occupe de l’ouest. (Bien qu’armé aussi, Bran laissa son pistolet dans son holster. Des éclairs jaillirent de ses mains tendues.) Sawyer et Annika, à l’est. Doyle…
— Les deux.
Sawyer lança deux salves de tirs et esquiva un coup d’aile tranchante comme un rasoir pendant qu’il rechargeait ses armes. Malgré toute sa confiance dans les talents d’Annika, qui envoyait des rayons, donnait des coups de pied et tournait pour inonder la nuit de lumière, il la garda en vue, prêt à la protéger.
Il n’y avait aucune trace de Malmon.
— Allez, enfoiré, marmonna-t-il sans faire attention au mélange de sang et de cendres qui lui parvenait depuis l’épée tournoyante de Doyle. Montre-toi.
À ce moment, il sentit quelque chose le dépasser en courant. Il entrevit une ombre et fut surpris par la douleur dans son bras, lacéré par des griffes.
Il se retourna, essayant de suivre des yeux la rapide silhouette et de la garder dans son viseur, mais elle se déplaçait à la même vitesse que l’éclair de Bran, avec en plus une trajectoire aléatoire.
Sa gorge se serra quand il la vit foncer sur Sasha. Celle-ci envoya un carreau, atteignit sa cible et en plaça un autre.
— Sasha ! Écarte-toi !
Elle n’hésita qu’un instant au cri de Sawyer et se jeta sur le côté. Le sang jaillit de son bras et elle poussa un cri de douleur.
Sawyer se précipita vers elle tandis que Bran la prenait contre lui. Sawyer se repositionna pour protéger Sasha tandis que l’attaque changeait de direction si vite que l’épée de Doyle ne rencontra que de l’air.
Le sang coulait de la jambe de Sasha.
— Emmène-la à l’intérieur, cria Sawyer en canardant sans relâche leurs adversaires. On va les tenir en respect par des tirs de suppression.
— Non, il y en a trop.
Sasha se dégagea et envoya un nouveau carreau.
Sawyer aperçut une masse confuse qui bondissait. Il tira, mais manqua sa cible. Encore une fois, Bran repoussa Sasha derrière lui, mais Sawyer vit tout de suite qu’il allait être touché.
À cet instant, la louve jaillit de l’obscurité avec un grognement féroce, aussi dangereux que ses crocs. La masse prit forme, une forme hideuse associant une peau rouge à vif, couverte d’écailles, des yeux jaunâtres exorbités et un long visage étroit surmonté de petites bosses.
La louve plongea les crocs dans l’épaule du démon, dont le hurlement vrilla l’air. Malmon se débattit, le visage déformé par la rage et la douleur. Son coup envoya Riley valser dans les airs. Lorsqu’elle toucha terre, elle ne se releva pas.
— Éloignez-le d’elle.
En un saut sur une seule main, Doyle était devant la louve et pourfendait de son épée les oiseaux qui avaient fondu sur l’animal à terre.
En quelques secondes, ils furent cinq à l’entourer en un mur défensif. Sawyer aperçut Malmon une dernière fois et visa, mais le démon et les oiseaux furent avalés par l’obscurité.
La nuit se fit calme, la lune silencieuse se levait dans le ciel.
— Riley… (Sasha tomba à genoux.) Oh, c’est pas vrai, Riley. Bran !
— Il faut que je la voie. Tu saignes, a ghrá.
— Riley. C’est grave ?
Sasha posa les mains sur son amie tandis que son sang coulait sur son pelage.
— Elle est en vie. Je sens son cœur.
— Elle est au moins assommée. Il faut la faire rentrer.
— Je m’en charge.
Doyle rengaina son épée, s’accroupit et souleva la louve évanouie. Avec un signe de tête, Bran prit Sasha dans ses bras.
— Tu es blessée, et Sawyer aussi. Annika ?
— Ça va. Je vais chercher ce qu’il te faut.
— Je vais bien, protesta Sasha. D’abord Riley.
— Non, tu ne vas pas bien, mais c’est pour bientôt. Doyle, allonge Riley sur la table et va chercher des serviettes.
— Voyons si elle a quelque chose de cassé. (Doyle lui palpa le corps, vérifia ses pattes.) Sans doute deux côtes, mais dites donc, je sens déjà les os qui se ressoudent. Elle guérit vite en louve. Moi, je me sens un peu…
— Oui, moi aussi. (Comme ses jambes ne le soutenaient plus, Sawyer s’assit par terre.) Une brûlure, une faiblesse…
— Du poison, ça ne fait pas de doute. Attrape des serviettes, Doyle, et de l’eau. (Bran leva les yeux vers Annika qui entrait précipitamment.) Viens m’aider, je dois nettoyer leurs plaies, mais il leur faut de la potion, six gouttes sur chaque. Tu vas faire ça tout de suite, et vite.
Il choisit une autre bouteille dans le nécessaire pendant qu’Annika dosait la potion.
— Ça va faire mal, murmura Bran à Sasha. Je suis désolé. Regarde-moi, ouvre-toi à moi.
Sasha cria quand le liquide rencontra la chair à vif, puis ferma les yeux.
— C’est mieux.
— Presque. Et je dois aussi m’occuper de ta jambe. Quelques secondes, juste quelques secondes de plus. Sawyer, bois ça. Voilà, fáidh, tes blessures sont propres et purifiées. L’onguent va les apaiser.
— D’abord Sawyer.
— Je m’occupe de lui, finis avec elles, lança Doyle qui prit la bouteille et s’agenouilla à côté de Sawyer. Tu es prêt ?
— Vas-y, envoie. Oh, putain de putain de merde.
Annika l’embrassa sur la tempe pendant que la brûlure cautérisait les entailles sur son bras, et il sentit Sasha, sa camarade de douleur, lui prendre la main.
— Si tu ne m’avais pas avertie, cela aurait été bien pire.
— Je n’ai pas eu d’occasion de bien viser. Il était trop rapide et ensuite tu étais trop près.
— Il voulait m’attaquer à la gorge. J’ai eu une seconde pour sentir cette pensée de lui, mais comme j’étais prévenue, il a manqué son coup. Tu m’as sauvé la vie, puis Riley a sauvé celle de Bran, ce qui revêt la même importance pour moi. Je t’en supplie, Bran, occupe-toi bien de Riley. Elle a subi une telle chute.
— Encore une minute. Annika, tu vas soigner Sawyer avec l’onguent.
— Oui, je sais comment faire. La blessure est propre. Profonde, mais propre.
— Oui, je le sens. Et je peux me lever. (Ragaillardi, Sawyer se redressa.) Tu dois avoir quelque chose pour Riley dans ta boîte à magie.
— Rien de cassé, annonça Doyle qui sondait son corps. Les côtes sont déjà guéries.
Pendant qu’il parlait, les yeux de la louve s’ouvrirent, et rencontrèrent les siens. À entendre son grondement sourd, il leva les mains en un geste d’innocence.
— Te fâche pas.
— Tu as été blessée, expliqua Sasha à l’animal, qui sauta à terre avec agilité. Tu pourrais me dire si tu as mal ? Me laisser entrer dans ton esprit ?
Elles se regardèrent, puis Sasha sourit.
— Non, il ne te pelotait pas. Tu veux des remèdes ? Rapide, peut-être, mais ça ne veut pas dire… D’accord. Au lever de soleil. Va te reposer.
La louve gratifia Doyle d’un dernier regard appuyé, puis sortit à grands pas de la cuisine.
— Tu viens de parler à un loup. Enfin, on sait bien que c’est Riley, mais… (Rayonnant, Sawyer secoua la tête avec incrédulité.) Un loup, quoi. Comme docteur Dolittle.
— Elle a mal, mais rien de grave, elle va faire une sieste. C’est rare pour elle de dormir quand elle est louve, mais ça contribuera à la guérison. On ne parle pas vraiment, expliqua Sasha. C’est plutôt qu’elle me laisse lire son ressenti, que je peux plus ou moins traduire en paroles. Elle nous comprend parfaitement, et moi, je devine en gros ce qu’elle veut que je sache.
Avec un soupir, elle regarda le sang sur le sol.
— Faut qu’on nettoie.
— Je vais le faire, dit Annika. Je n’ai pas été blessée. Tu devrais te reposer, et toi aussi Sawyer. Cela aidera à vous guérir aussi. Pas vrai, Bran ?
— Tout à fait. Nous reparlerons de tout ça demain matin.
— Il y a une question que j’aurais préféré aborder avant que nous soyons assaillis, lança Doyle avec un regard vers la porte. C’était Malmon, je suppose.
— Oui, lui répondit Sasha. Mais il n’est plus Malmon.
— Donc un homme transformé en démon. Et ce démon vient de se faire mordre par un loup-garou. Ou un lycanthrope, si elle préfère. Sera-t-il transformé par la morsure ?
— Bonne question, reconnut Sawyer. Et est-ce que ce serait une bonne ou une mauvaise nouvelle pour notre camp ?
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