Annika
Chapitre 15
15
Quand il constata qu’il pouvait marcher seul mais était incapable de courir ne serait-ce que quelques mètres, quand bien même sa vie aurait été en jeu, Sawyer dut se résoudre à rester tranquille. Comme son bras droit restait faible, il travailla à améliorer son tir du côté gauche. Toutefois, même cet exercice l’épuisait en moins d’une heure.
Les autres se partagèrent ses tâches, et même s’il savait qu’il aurait fait la même chose pour n’importe lequel d’entre eux, il n’était pas n’importe lequel d’entre eux.
Il avait vécu une vie plutôt saine, et n’avait jamais été confronté à une maladie grave. En fait, il ne se rappelait même pas avoir été patraque pendant plus de vingt-quatre heures d’affilée dans sa vie – même s’il lui était arrivé de simuler plusieurs fois pour s’offrir une deuxième journée sans école.
Sa faiblesse actuelle et la fatigue qui s’abattait sur lui comme une chape de plomb après l’activité physique la plus ordinaire le frustraient énormément.
Alors qu’il faisait tremper ses jambes dans la piscine, renfrogné, Riley vint le rejoindre, ôta ses Converse et s’assit à côté de lui.
— Si j’essaye de faire une longueur, je parie que je me noie.
— Oh, que c’est triste ! Tu devrais être mort, lui rappela-t-elle d’un ton neutre, avant de lui tendre un verre de liquide orange pétillant. Je suis sérieuse, mon pote. Je n’arrivais pas à stopper l’hémorragie, et tu avais déjà laissé une pataugeoire de sang sur le sol. Ton épaule était encore pire. J’ai déjà vu des blessures par balle, et celle-là était moche. J’ai vu l’expression de Sasha et de Bran pendant qu’ils te soignaient. Il a dû l’obliger à arrêter d’absorber ta douleur, parce qu’elle devenait presque aussi blanche que toi. Et je ne te parle même pas de ton visage, de tes yeux creusés, des déchirures dans tes muscles, du choc d’avoir été électrocuté, et de tout le reste.
— Je sais tout ça.
— Alors sache aussi ça : Bran et Sasha t’ont sauvé la vie, lui assena-t-elle en même temps qu’un bon coup de poing dans son bras valide. Sans eux, rien de ce qu’on aurait pu faire ne t’aurait tiré d’affaire. La vie s’échappait de toi, Sawyer. Pas besoin d’être voyante pour le savoir, parce que même moi, je m’en rendais compte. Tu as sauvé Annika, et eux, ils t’ont sauvé.
Fronçant les sourcils, il lui rendit son coup de poing.
— Je déconne, là.
— Oui, et comme tu es presque mort dans des circonstances héroïques et compagnie, on a laissé couler pour un jour. Mais maintenant, il va falloir te reprendre.
— OK. (Étrangement, cette mise au point musclée avait évacué son auto-apitoiement. Toutefois, il conserva son air rembruni en examinant le verre dans sa main.) Qu’est-ce que c’est que ce truc, et où est ma bière ?
— Tu es limité à une par jour pour l’instant.
— Je sens que je vais recommencer à râler.
— Pas de chichis, bois ! C’est Bran et Sasha qui ont concocté ça. Pour te guérir et booster ton énergie.
— Ça ne ressemble pas à ce qu’ils m’ont donné l’autre fois.
— Recette améliorée. Prends ton médoc, cow-boy.
Allez, pourquoi pas. Il but une gorgée.
— C’est bon. Vraiment bon.
— Avec leur accord, j’ai versé une larme de tequila dedans.
— Ça, c’est une amie. (Cette fois, il cogna doucement son épaule valide contre la sienne.) Où en sont tes recherches ?
— Elles avancent lentement. Je dois reconnaître que Doyle est vachement doué en traduction, mais il n’a pas la patience de chercher les sources ni de savoir quand s’arrêter et faire le point. On a un peu croisé le fer à ce sujet.
— Comment ça ? Doyle et toi, vous auriez eu des mots ? Je suis abasourdi.
Elle leva les yeux au ciel devant son expression ironique.
— C’est lui qui a commencé.
— C’est ce qu’ils disent tous.
Riley battit tranquillement des pieds, faisant gicler quelques gouttes d’eau.
— En fait, le temps d’arrêt que ta convalescence nous impose nous fait du bien à tous. On en avait besoin. Sasha et moi, on en a parlé. De façon cordiale, je précise. Bran a eu le temps de refaire son stock, et Sasha a pu peindre. Physiquement, Annika avait besoin d’une pause elle aussi. Ils ne lui ont pas seulement fait mal, ils lui ont fait perdre de son entrain.
Sawyer sentit une colère froide et intense se répandre en lui.
— Je sais. S’ils n’étaient pas déjà morts…
— Je suis sur la même longueur d’onde. Mais son allant naturel lui revient. Rien n’abat Annika très longtemps, je crois. Doyle et moi, on a eu la partie facile, mais…
— Attends. Tu as reçu une balle. J’avais oublié. Oh, putain, Riley.
Elle se retourna pour lui montrer la blessure qui guérissait sur son bras, qui n’était guère plus qu’une égratignure.
— L’effet de l’onguent de Bran. La balle m’a seulement éraflée, même si, tête de ma mère, j’ai douillé ! Moi, elle m’a effleuré le bras, la tienne t’est rentrée dans l’épaule !
— Ils n’essayaient pas de nous tuer. Nos cerveaux fonctionnent encore.
— Oui, ils essayaient de nous faire paniquer et de nous affaiblir. Ils avaient pour objectif de nous capturer, ce qui ne les empêchait pas de faire couler un peu de sang. Et ils ont même abîmé une combi de super bonne qualité, mais Bran l’a réparée. Il est doué, cet homme. La tienne, ce n’était pas possible parce qu’on ne savait pas ce qu’ils en avaient fait. Mais j’en ai une en attente pour quand on refera une sortie.
— Je répète : ça, c’est une amie. Bon, et en parlant de mère, qu’est-ce qu’elle fait, la mère de tous les mensonges ?
— Eh bien, on lui en a mis une bonne à Corfou.
— On lui a démonté sa sale tête de déesse des ténèbres.
— En bonne et due forme, abonda Riley, qui s’arrêta assez longtemps pour lui cogner le poing. Et ensuite, elle ramène Malmon. Bonne stratégie, il faut le reconnaître. Elle le laisse faire son sale boulot, et à la fin, elle récolte les étoiles avec en prime un démon esclave sexuel.
— Et pourtant, dit-il en levant son verre, elle s’est encore ramassée.
— Oui, chaque fois, ses plans partent… j’allais dire en fumée, mais soyons précis, ils sont partis en lumière. Le truc, c’est que Malmon n’était pas dans son assiette.
— C’est dur de le reconnaître, sachant que je suis momentanément hors service à cause de cet enfoiré, mais non, il n’était pas dans son assiette. Tu veux que je te dise ce que j’en pense ?
Elle abaissa ses lunettes de soleil pour le regarder dans les yeux.
— Oui, et ensuite je te dirai ce que moi, j’en pense.
— Elle a mal calculé. Ce qu’elle lui a fait l’a rendu plus fort, je peux en attester. Mais en même temps, ça a mis en berne son côté rusé. Il n’était pas intelligent, Riley, et pourtant, on sait qu’il l’est !
— Encore une fois, on est tout à fait d’accord. Il aurait dû emporter Anni tout de suite. Il avait réussi à choper une sirène, et le Malmon qu’on connaît tous les deux, et qu’on déteste tant, n’aurait pas attendu pour faire son beurre dessus. Risquer de l’endommager ou de la tuer pour t’atteindre toi, ce n’était pas avisé. Il aurait dû la faire livrer dans un lieu secret pour s’en occuper plus tard et te laisser à Yadine. C’est ce que le vrai Malmon aurait fait.
— Il n’en avait qu’après la boussole. Même les étoiles ne lui paraissaient pas aussi importantes.
— Tu lui avais déjà échappé une fois, alors avec le jugement entamé, je crois qu’il n’arrivait pas à penser à autre chose. Quant au fait d’ordonner de tuer Sasha, c’est carrément un truc de déesse des ténèbres complètement allumée, ça ne ressemble pas à Malmon. Ils auraient dû tous nous capturer, dire à Berger de mettre une balle dans la tête de Doyle pour le mettre hors jeu temporairement, et y aller fort avec les autres. Remettre Sasha à Yadine, pour la transformer en diseuse de bonne aventure personnelle.
Absolument d’accord, il battit des jambes en rythme avec elle.
— Et comme il n’a pas réussi à garder la tête froide, il a perdu les deux qu’il avait. Je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’il me rende la boussole, même avec un pistolet sur la tempe. J’y suis allé au culot et il a marché.
— Et je me dis que si les bombes de lumière ne l’ont pas anéanti, Nerezza l’aura fait. Il devrait s’estimer heureux d’être mort.
— Il ne l’est pas.
Pieds nus, les cheveux attachés en un vague chignon, Sasha s’avança vers eux avec un carnet de croquis. Elle était d’une pâleur de cire.
— Hou là, fit Sawyer qui laissa son verre à Riley et la rejoignit assez vite pour en avoir la tête qui tournait.
Il lui prit le bras.
— Tu devrais t’asseoir.
— Oui, je devrais. On le devrait tous. Bran et Doyle sont allés faire des courses au village. J’aimerais qu’ils reviennent. Si j’avais su… j’aimerais qu’ils reviennent.
— Ils ne vont pas tarder.
Debout elle aussi, Riley passa à l’ombre de la tonnelle, où Sawyer installait Sasha sur une chaise.
— Où est Annika ?
— Je crois qu’elle termine la lessive. Elle adore faire la lessive.
— Je vais la chercher, lança Sawyer.
— Non, dit Riley en lui désignant une chaise à lui aussi. C’est moi qui vais la chercher. Sasha, tu veux de l’eau, de l’alcool, du jus de fruits ?
— De l’eau, juste de l’eau. Merci.
— Tu disais que Malmon n’est pas mort, commença Sawyer, mais…
— Non, il est vivant. Ce qu’il est maintenant est en vie.
— Je ne… Bon, je te laisse retrouver tes esprits. Je vais aller chercher ton verre d’eau.
— Non, restons là un instant. Ça me chamboule toujours quand ça vient comme ça.
— Tu as mal à la tête ? Tu veux une aspirine ou merde, le truc que Bran te fait ?
— Non, je n’ai pas mal. (Cependant, elle ôta ses épingles à cheveux, comme si même son chignon lâche était trop serré.) C’est comme ouvrir une fenêtre, s’attendre à une douce brise, et se faire renverser par une tempête. Ça prend un petit moment pour recouvrer son calme.
— Et Bran n’est pas là pour t’aider.
— Mais toi, si. Tu es un roc, Sawyer. C’est grâce à ta compassion, tu en as tant.
Annika sortit en courant de la maison, loin devant Riley.
— Je peux courir très vite au village et ramener Bran.
— Mais non, il va bientôt rentrer.
Riley apporta une grande bouteille d’eau et en servit un verre à Sasha.
— Hydrate-toi et souffle un coup. Tout le monde va bien ici, Bran et Doyle aussi. S’ils étaient en danger, tu le saurais.
— Oui, tu as raison. J’ai juste paniqué sur le moment. (Lentement, Sasha but à petites gorgées.) J’étais en train de peindre. C’était tellement, tellement agréable. Ne s’inquiéter de rien, juste pour une journée. Je voulais reproduire les collines, la verdure et la lumière qui rase la terre. Cette fois, ce n’était pas la mer. J’ai préparé ma toile. J’avais fait quelques croquis avant, alors je les ai sortis et j’ai organisé mes instruments. J’ai commencé à mélanger les couleurs…
Elle s’interrompit et regarda la tache vert céladon sur son pouce.
— Je me suis retournée pour attraper mon carnet, et il y a eu un vent… Il soufflait tellement fort que j’arrivais à peine à respirer. Et je me suis mise à refaire des croquis.
Elle reposa son verre d’eau et ouvrit le carnet pour montrer la première page.
— Malmon. En cravate noire et avec Nerezza, souffla Riley. Mais ça ne ressemble pas à la pièce où tu les avais vus l’autre fois.
— Non, je crois que c’est avant. Ce doit être dans sa maison, à Londres. Elle est allée le voir. Et là, ajouta-t-elle en tournant la page rapidement, c’est lui qui est parti la retrouver, et c’est là que tout a vraiment commencé. Il y a comme une progression. Des flashs, je les voyais par flashs. J’arrivais tout juste à garder le rythme.
Elle tourna la page pour montrer une série de croquis.
— Ses bras, remarqua Annika. Ils ont changé.
— Vous voyez comme les veines sont saillantes. Et elles palpitaient. Ensuite…
Du bout du doigt, Sasha suivit la ligne d’épaules de l’un de ses croquis.
— On dirait des écailles, commenta Riley en s’approchant. Il y en a plusieurs.
— La lumière lui brûle les yeux. Le blanc a viré au jaune. Je sais que c’est subtil, mais vous voyez le changement ?
— Oui, confirma Sawyer. La forme est plus allongée.
— Il s’est mis à porter des lunettes noires tout le temps. Même quand il dort. Et tous les soirs, il va voir Nerezza, et elle lui insuffle un peu plus de ça. Elle met du sang dans son vin et petit à petit, elle augmente les doses, jusqu’à ce que ce soit du vin dans du sang. Il le boit. Il le boit, répéta-t-elle en tournant les pages. Elle a tout pouvoir sur lui, maintenant. Une partie du sang est à elle, alors elle a tout pouvoir sur lui. « Mon toutou. »
Sawyer aperçut Bran se diriger vers eux et il posa un doigt sur ses lèvres.
— Il est sa créature, pas encore entièrement transformé, mais il est à elle. Par lui, elle obtiendra ce qu’elle veut, ce qui lui appartient. Peut-être le gardera-t-elle lorsque ce sera fini. « Mon toutou. » Jusqu’à ce qu’il ne l’amuse plus.
Doucement, Bran posa une main sur l’épaule de Sasha, qui respira un bon coup.
— Là, il rencontre les hommes. Le tortionnaire, le soldat et l’assassin. Il en rencontre d’autres qui feront ce qu’il leur demande pour l’argent qu’il leur verse. Il ne s’ennuie plus, mais il se sent différent. Son esprit s’obscurcit. Il pique des colères folles. Il tue une prostituée et il est content de lui. Ses ongles, il les coupe sans cesse, tous les soirs et tous les matins. Est-ce qu’il perd ses cheveux ? Mais en contrepartie, il est tellement fort. Et elle lui en a promis davantage, encore plus de force et de puissance. Une vie éternelle. Elle est sa déesse désormais. Maintenant, il est à la villa. Il aura bientôt un palais, mais ça lui suffit pour le moment. Sa peau est tendue sur ses os et la lumière lui brûle les yeux. Regardez ses yeux.
— Ils ont changé, reconnut Riley en observant Doyle qui les rejoignait. Des yeux de reptile.
— Il voit dans l’obscurité. Il recherche l’obscurité. Ensemble, ils anéantiront la lumière. Tous les hommes qui travaillent pour lui. Des hélicoptères lui apportent ce qu’il leur faut, mais Malmon sort la nuit, la nuit seulement et il court. Il est rapide comme un serpent. Mais elle vient rarement le voir désormais. Pas assez, il a envie d’elle, comme il a envie de l’obscurité. Elle va venir maintenant. Deux ennemis sont capturés. Elle va venir et lui donner ce qu’il veut. Ce dont il a besoin.
Sasha passa à une page où se trouvait un croquis de la grotte. Il représentait Sawyer battu et ensanglanté, suspendu par ses chaînes, et Annika enfermée dans l’aquarium.
— Il veut la boussole et son pouvoir. Il y est presque arrivé une fois, et il ne supportera pas d’échouer encore. Le voyageur doit payer pour l’avoir défié. Quant à sa reine, elle veut les étoiles. Avec la boussole, il aura ce qu’ils désirent tous les deux. Il les tuera tous les deux, il les tuera tous, mais d’abord, il va prendre ce qui lui revient. Trouver ce qui revient à Nerezza. La douleur des prisonniers le ravit. Il veut leur en causer davantage. Puis la lumière ! La lumière ! Elle brûle au-delà du supportable. La chaleur est bouillante. Il hurle à Nerezza de venir, mais elle n’est pas là.
— Putain de merde. (Quand Sasha passa à la page suivante, Sawyer, malgré tout ce qu’il avait subi, regarda le croquis avec une pitié horrifiée.) C’est Malmon, ça ?
— Il est entre la bête et l’homme, mais il penche plus vers la bête. Il est enfermé dans le noir, quelle douleur, la lumière le brûle, c’est horrible…
— Un démon méphisto. Les démons de basse classe, poursuivit Riley. Souvent esclaves d’un démon plus élevé ou d’un dieu des ténèbres. Ils évitent la lumière. D’après la mythologie, c’est ça.
— Il y a vraiment un nom pour ça ? s’étonna Sawyer.
— Il y a un nom à tout, lui répondit-elle, si tu cherches suffisamment.
— Elle vient le voir. (Encore une fois, Sasha tourna la page.) Il pleure des larmes de sang. La rage de Nerezza est telle qu’elle pourrait le détruire. Il y a une folie en elle, comme en lui. Mais elle reste rusée, et il lui sera utile. Elle l’oblige à supplier et à ramper, mais elle lui redonne la vue, elle l’emmène dans son palais, où une chambre est déjà préparée. Qu’il ait réussi ou échoué, c’était de toute façon ce qu’elle lui destinait. La mère de tous les mensonges lui a promis richesse, pouvoir et jeunesse éternelle. En fin de compte, il vivra comme elle le voudra, aussi longtemps qu’elle le voudra, et n’aura que ce qu’elle voudra.
Sasha passa à la page suivante. Des oiseaux picoraient des lambeaux de peau noircie. Les murs recouverts de miroirs montraient l’horreur que Malmon était devenu. Recroquevillé dans un coin, il affichait un sourire dément.
— On dit qu’il y a des choses qu’on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. Malmon est placé très haut dans la liste de mes ennemis, soupira Riley. Mais non, même à lui, je ne souhaitais pas ça.
— Elle lui a refusé une mort nette, et c’est de la cruauté. Mais… (Avec une pause, Doyle observa le dernier croquis sans émotion.) C’est sa vraie nature, non ? C’est ce qu’il a toujours été, à l’intérieur. Elle l’a simplement rendue visible.
— Oui. Oui, répéta Sasha avant que quiconque ne puisse prendre la parole. Elle a reconnu le monstre en lui. Maintenant, il le devient. (Elle prit une longue gorgée d’eau.) Et elle le dirigera. Il est fou. Elle l’a mené à la folie et aux illusions, mais il est plus fort, plus rapide et plus méchant. Il est plus dangereux maintenant. (Elle attrapa la main de Bran.) Je suis contente que tu sois là.
— Tu n’as pas eu droit à ta journée tranquille pour peindre.
— Non, mais la journée n’est pas finie. La vie de Malmon, si. Toute la richesse, tous les privilèges, il les a échangés contre des mensonges. Non, même au pire des ennemis je ne souhaiterais pas ce destin non plus, mais il s’est donné à elle car le monstre en lui existait déjà.
Elle but de nouveau et inspira profondément.
— Comment s’y prendre pour le tuer ?
— Pour éliminer un démon, répondit Riley avec un dernier regard au croquis, selon la mythologie encore une fois, il faut lui couper la tête, c’est ce qui est avéré. Sinon, pour certains, il faut du feu, pour d’autres, de l’eau, du sel ou une incantation particulière. Je peux chercher. Je suis à peu près sûre qu’il se transforme en méphisto, mais je vais voir ce que je trouve.
— Je vais faire de même. (Une lueur inquiète dans les yeux, Bran embrassa Sasha sur le sommet du crâne.) Tu devrais peindre quelque chose de lumineux et de beau.
— Je vais m’y employer. Annika, tu veux bien poser pour moi ?
— Poser ?
— Après ça, dit-elle en refermant son carnet, je voudrais peindre quelque chose de beau, plein de joie et de lumière. Bran a tout à fait raison.
— Ah, tu voudrais me peindre ? (Annika croisa les mains sur son cœur.) J’accepte avec jouissance.
— Euh… (Sawyer se frotta la nuque.) En fait, tu ne peux pas dire ça…
— Je ne peux pas jouir ?
— Ce n’est pas tout à fait le sens de ce que tu…
— Sawyer, sois direct, nom de nom ! On pense à un orgasme. Le plaisir sexuel, explicita Riley.
— Oh, mais c’est joyeux aussi, non ? Bon, je devrais dire avec grande joie, je poserai pour toi, Sasha.
— Tu voudrais bien poser dans la piscine, en sirène ?
— Oui !
Aussitôt, elle attrapa l’ourlet de sa robe.
— Doucement. N’enlève pas tes vêtements comme ça.
Dépitée, Annika repoussa les mains de Sawyer.
— Je ne vais pas dans l’eau avec mes vêtements, et je ne peux pas porter le maillot pour nager dans ma vraie forme.
— Oui, mais… (Sawyer se tourna vers Doyle.) Si tu allais trouver quelque chose à faire ailleurs ?
— Je suis bien ici, répliqua l’immortel.
— Doyle et Bran m’ont déjà vue sans les vêtements.
— Quoi ?
— Quand on est revenus, j’étais toute nue. Doyle m’a donné son manteau pour que je n’aie pas froid. Tu es trop pudique, déclara-t-elle à Sawyer.
Elle se dirigea vers la piscine, ôta sa robe tout en marchant puis l’envoya sur une chaise et plongea.
— Elle est déjà une œuvre d’art. Et elle est à toi, mon frère. (Avec un regard admiratif, Doyle se leva.) Je vais avancer la traduction pendant que tu fais tes recherches sur les démons, annonça-t-il à Riley.
Et au grand soulagement de Sawyer, il retourna à l’intérieur.
Comme la plongée et même l’entraînement semblaient être effacés du programme, Sawyer passa le reste de la journée à se reposer. Cela l’ennuyait de s’écrouler sur ses propres recherches, mais il se sentit mieux après une heure de sommeil.
Même après sa sieste, la boussole ne lui apprit rien. Malgré le réconfort qu’il avait reçu de ses compagnons, il s’inquiéta tout de même que l’usage qu’il avait fait de la boussole ne lui interdise de s’en resservir.
Il attrapa son téléphone et sortit. Annika était assise, ou plutôt étendue sur les marches de la piscine, ses cheveux lissés par l’eau qui ne couvraient pas tout à fait ses seins. Sa nageoire brillait comme mille petits joyaux. Elle tourna juste un peu la tête et lui adressa un sourire.
— Je dois encore rester immobile plusieurs minutes. Sasha dit que je n’ai pas le droit de voir avant qu’elle ait fini.
Sawyer, lui, se rendit auprès de Sasha à son chevalet et ne se priva pas d’y jeter un œil. Elle avait accroché plusieurs croquis rapides dans différentes poses et expressions. Sur la toile, elle avait capturé la joie et la beauté de la sirène.
— C’est magnifique. C’est… exceptionnel.
— Il y a tant de tons, de teintes et de nuances, commenta Sasha, qui mélangeait encore des couleurs sur sa palette et travaillait avec un pinceau fin. Et elles captent toute la lumière.
— Tu pourrais venir dans la piscine me parler, suggéra Annika. Sasha dit que je peux parler.
— Attends, j’ai un coup de fil à passer.
— Sasha, tu pourras peindre Sawyer ?
— Elle ne… commença Sawyer.
— C’est prévu.
— Ah bon ? Vraiment ?
— Je compte réaliser un tableau de chacun d’entre nous, plus un de nous tous ensemble. Il faut juste… que je le visualise avant. Comme là, avec Annika. J’ai déjà peint Bran, de mémoire. De nuit, en pleine puissance, comme les joyaux de la nageoire d’Annika. Lumineux, brillant, merveilleux. Mais il faut que je sache comment vous représenter, et que je trouve le bon moment. Aujourd’hui, c’était le tour d’Annika.
— C’est… (Il ne trouvait vraiment pas les mots adéquats.) Tu vas adorer, Annika. Je vais passer mon coup de fil et je reviens.
Il décida d’aller dans les citronniers pour savourer le calme, l’ombre et le parfum des arbres. Il ressortit la boussole et envisagea tout simplement de voyager jusqu’à la maison de ses grands-parents. Mais comme son énergie n’était toujours pas à un niveau très élevé, ce n’aurait pas été sage. De plus, il ne voulait pas inquiéter sa famille.
Il se contenterait du téléphone.
— Dedushka. (Le simple son de la voix de son grand-père lui remonta le moral.) Kak dela ?
Il commença par des banalités, passant du russe à l’anglais et inversement, se renseignant sur les dernières nouvelles familiales.
— Zolotse. (Le surnom affectueux de son grand-père ainsi que son ton doux arrêtèrent le débit rapide de Sawyer.) Chto sluchilos ?
Qu’est-ce qui ne va pas ? répéta Sawyer dans sa tête. Par où commencer ?
— Dedushka. Je… je dois te raconter ce qui s’est passé.
Bran alla chercher Sawyer dans les citronniers, car Sasha était un peu inquiète. Apparemment, cela faisait presque une heure qu’il avait disparu.
Il le trouva assis par terre, adossé à un arbre lourd de fruits, la boussole en main.
— J’espère que tu ne viens pas de voyager.
— Comment ? Ah, salut. Non, non. J’étais juste là, je parlais à mon grand-père.
Bran le rejoignit à terre et étendit ses jambes.
— Il va bien ?
— Oui. Plus fort que jamais depuis la fois où il nous a fait si peur.
— Ça fait du bien de parler à sa famille. J’ai eu ma mère au téléphone pas plus tard qu’hier.
— Elle s’en fait pour toi ?
Pendant un instant, dans la chaude et éclatante après-midi italienne, Bran sentit la fraîcheur humide de l’Irlande.
— C’est ma mère. Évidemment, elle est inquiète, mais elle croit en moi. Et même si je n’aime pas lui causer du souci, sa foi accroît la mienne.
— Je comprends. J’adore mon père, tu sais. Et ma mère, mes frères et sœurs et ma grand-mère. Mais Dedushka…
— C’est un attachement spécial ? La boussole était à lui, et c’est à toi qu’il l’a transmise. Moi aussi, j’ai beaucoup d’amour pour mon père et le reste de ma famille. Mais c’est ma mère qui m’a tout appris, qui m’a aidé à m’ouvrir à ma nature magique.
— Alors tu comprends.
— Oui, je comprends. Et tu as fait part à ton grand-père de ce qui te taraude encore.
— Tout ce que vous m’avez dit était logique, et ça m’a aidé. Beaucoup. Mais… toi, tu sais que ton pouvoir est là tout le temps ? Tu n’as pas besoin de l’utiliser pour le sentir.
— Oui, je sais qu’il est en moi.
— Depuis qu’on est revenus de la grotte, je n’ai pas senti le lien avec ma boussole.
Une libellule passa à côté d’eux, légère dans la lumière mouchetée. Sawyer suivit son envol et la regarda s’éloigner à toute vitesse. Il savait ce que c’était que voler.
— Quand j’ai résolu de parler à mon grand-père, j’ai envisagé d’aller le voir. Et puis j’ai préféré continuer à recharger mes batteries et éviter d’inquiéter ma famille. Mais là-dessous, il y avait aussi la peur de ne pas pouvoir y parvenir. De ne plus pouvoir voyager parce que j’en aurais perdu le droit.
— Et qu’en a dit ton grand-père ?
— Il a écouté ce qui s’était passé, Malmon, la grotte, Annika, tout. Je lui ai expliqué que j’avais utilisé ce don pour tuer un homme. Que j’avais peur de ne plus pouvoir utiliser la boussole.
— Et donc ?
— En gros, il m’a dit d’arrêter de faire ma chochotte.
Avec un petit rire, Sawyer haussa les épaules. Il se sentait plus léger.
— Ça a duré plus longtemps que ça, mais globalement il avait les mêmes arguments que vous. Il m’a aussi dit qu’il m’aimait, qu’il croyait en moi, et qu’il pensait que j’allais réussir ce que j’étais né pour accomplir. Il m’a demandé de me presser de terminer et de rentrer à la maison sain et sauf.
— Il me tarde de le rencontrer un jour.
— Oui, on organisera notre fête post-quête qui déchire.
Il sentit différentes émotions s’emparer de lui, et en premier lieu venait la gratitude.
— Je le sens de nouveau, ce lien. Je sais que la boussole est à moi jusqu’à ce qu’il soit temps de la faire passer. Il fallait que j’arrête de faire ma chochotte, en effet, et de me tourmenter au sujet d’un connard qui allait me mettre une balle dans le crâne.
— Magnifique. Je dirais que tu as mérité une bière.
— Une entière ?
Bran palpa l’épaule blessée de Sawyer, puis son flanc. Satisfait, il acquiesça.
— Toute une pinte, lui promit-il en lui tendant la main pour l’aider à se relever. Bon retour parmi nous.
— Alors on peut plonger demain ?
Sentant à peine un léger inconfort, Sawyer se remit debout.
— Encore un jour ou deux avant ça. Autant laisser notre archéologue creuser.
— D’ici deux jours, notre archéologue va nous faire crier au loup.
— Seulement du lever de la lune au lever du soleil. Clairement, il s’agit de cette Baie des Soupirs. Donnons-lui ainsi qu’à Doyle le temps de la trouver, et à toi et Annika un délai supplémentaire pour vous remettre. Et allons boire cette pinte.
— Je serais bien bête de contester.
Annika n’était plus étendue dans la piscine. Sawyer ne vit pas Sasha, mais se dirigea droit vers le chevalet, où reposait toujours la toile.
Là, il resta les yeux rivés dessus. La joie et la beauté, la magye et les merveilles. Il ne savait pas comment Sasha s’y était prise pour capturer les miroitements seulement avec de la peinture. Il ne savait pas comment elle avait pu aussi bien faire ressortir la lumière dans ses yeux océan.
Comment un tableau parvenait-il aussi parfaitement à exposer la douceur, la séduction et la force ?
— Il te plaît ?
L’un des fameux Bellinis de Riley en main, Sasha sortait de la maison, et elle passa le bras sous celui de Sawyer.
— C’est tellement elle.
— Je vais en peindre d’autres. C’est pour ça que j’ai fait autant de croquis. Je veux la voir en sirène classique sur un rocher dans la mer, et puis en train de faire la roue ou des sauts périlleux sur la pelouse.
À entendre son amie aussi détendue, à voir que la tension avait disparu de son visage, Sawyer comprit pourquoi Bran voulait attendre un jour ou deux.
Riley avait raison aussi. Cette pause leur était bénéfique.
— Je pourrais peindre Annika pendant des années, poursuivit Sasha. Et je vais sans doute le faire. Mais celui-ci, il est pour toi.
— Pour… pour moi ?
— Absolument. (Tout en sirotant son Bellini, Sasha observa son œuvre d’un œil critique.) Je dois passer encore une petite heure dessus, juste pour lui donner un peu de punch, et il sera à toi. Tout comme elle.
— Non, elle ne le peut pas…
— Nous sommes dans un monde de miracles et de magye. Je vais croire aux deux.
— Ce tableau, il signifie beaucoup pour moi, plus que je ne saurais te l’exprimer. Je dois te donner quelque chose en échange. Pas de l’argent, se hâta-t-il d’ajouter devant le mouvement de recul de Sasha. Je comprends, ce serait insultant. Mais quand ce sera fini, qu’on aura accompli notre mission, si tu veux cette conversation avec Monet, je t’emmènerai.
Sasha poussa une exclamation, fit un petit saut sur place et le prit dans ses bras.
— Oh, mon Dieu ! Sawyer, ce serait… Oh là là, il va falloir que je révise mon français à fond !
— Pour l’instant, on n’a qu’une étoile sur les trois, donc tu as le temps.
— Riley va trouver la Baie des Soupirs, et on en sera à deux. Seulement… pour l’instant, je n’ai pas ressenti où nous devions aller. Et toi ?
— Pas d’indication de la boussole.
— Ça viendra, pour nous deux. Il te faut au moins une journée de plus avant de tout reprendre. Alors demain, c’est à ton tour.
— À mon tour de quoi ?
— Je vais te peindre. Je n’ai pas encore trouvé comment. (Elle recula d’un pas et l’observa d’un œil aiguisé et curieux qui le fit se sentir bête.) Mais ce sera toi, conclut-elle avec fermeté.
— Ça me fait déjà bizarre.
Puis il s’assit au soleil, impatient de partager une bière avec ses amis.
OceanofPDF.com