Annika
Chapitre 7
7
Les quatre autres prirent le temps de se reposer et se restaurer avec Sawyer et Annika avant de repartir, et purent leur rapporter que la grotte n’avait rien de particulier.
Il s’agissait d’une vaste cavité, profonde et sèche.
Sasha la dessina ainsi que les trois tunnels qui donnaient sur une deuxième salle, plus grande et plus profonde, et inscrivit les dimensions estimées par Doyle.
À l’aide du croquis, celui-ci marqua les meilleurs emplacements alentour où entreposer leurs pièges.
— Pas trop près de l’entrée, jugea Bran, qui regardait lui aussi le dessin. Et il faudrait qu’il y en ait aussi à l’intérieur au moment éventuel où je les déclencherai.
— Et pourquoi ils iraient utiliser une grotte aussi en hauteur ? demanda Riley. Malmon va plutôt rechercher une villa. Une grotte, c’est pour Nerezza.
— Ce n’est pas à elle, insista Sasha.
— Quelle que soit la raison, il y a quelque chose de prévu, abonda Bran. Sinon, pourquoi Sasha aurait-elle perçu un danger pour deux d’entre nous ? (D’un hochement de tête, il approuva les positions indiquées par Doyle.) Ça peut me servir de base de travail. Mes potions peuvent reposer n’importe où, pas uniquement à l’atelier. Qu’en dis-tu, Sawyer ? On retourne là-bas vite fait, on prend le nécessaire et on le rapporte ?
— Pas de problème, répondit Sawyer, qui instinctivement attrapa sa boussole, puis se ravisa.
— Tu peux nous y amener, comme quand tu avais transporté Sasha au promontoire ?
— Bien sûr. C’est du gâteau.
— Je n’ai jamais voyagé à ta façon, magicien.
— Viens je t’emmène, dit Bran.
Il se leva et les deux hommes s’empoignèrent les avant-bras.
— On revient tout de suite.
Et ils s’éclipsèrent en un clin d’œil.
— Ça me manque de conduire, soupira Riley.
Doyle termina son sandwich.
— Ne m’en parle pas.
Il se releva et fit quelques pas, puis resta à contempler la vue imprenable sur l’eau bleue, les rochers blancs et la verdure qui surplombaient la cascade de maisons.
— Il recherche des caches possibles pour des tireurs embusqués, comprit Riley. Même s’il sait qu’on est beaucoup trop haut. Ils établiront peut-être leur QG ici, mais il faudra qu’ils descendent un bout de chemin pour jouer les snipers. En rentrant, je vais essayer de savoir si Malmon a réservé une villa. Ah, il voudra se procurer un bateau, aussi. Quoiqu’il en a un, alors il le fera peut-être suivre. C’est un yacht baptisé L’Escapade. Comme si c’était pour de charmantes promenades.
— J’espère que nous chercherons l’étoile demain. J’aime l’odeur de la terre d’ici, déclara Annika, qui ponctua ses dires d’une longue inspiration. Et la façon dont le soleil touche l’eau et la terre. Mais si nous trouvons l’étoile avant qu’il arrive, nous pourrions partir.
— Nous l’affronterons avant. Sur terre et dans l’eau. À la lumière et dans l’obscurité. Notre éclair contre le sien. Ils te blessent. (Encore une fois, Sasha agrippa la main d’Annika.) C’est ton sang dans l’eau. Et celui de Sawyer sur la terre.
Elle baissa la tête.
— Les visions viennent trop vite. Je n’arrive pas à les suivre.
— Tu essaies trop, souffla Riley en s’agenouillant sur les cailloux pour masser les épaules de Sasha.
— Je n’arrive pas à distinguer clairement les choses.
— Tu l’as bloquée, tout à l’heure. C’est logique qu’elle te rende la pareille. N’insiste pas, Sash.
À ce moment, Bran et Sawyer réapparurent, quasiment au même endroit. Tous deux portaient une sacoche.
— Vachement cool, comme voyage, lança Sawyer.
— Tu en as eu une autre ? interrogea Bran après un rapide coup d’œil à sa compagne.
— Juste quelques flashs.
— Laisse tomber un moment.
— Tu vois ? reprit Riley, qui poursuivit un instant son massage, puis se releva. Allons-y.
— Ne vont-ils pas voir là où seront les pièges ? s’inquiéta Annika.
— Je les enfouirai en terre, aux points stratégiques choisis par Doyle. Ils réagiront en chaîne, à mon ordre. La première bombe part, puis toutes les autres suivent.
— Est-ce qu’il y aura des morts ?
— C’est la guerre, répondit Doyle en entamant le trajet de retour. Aucun de nous ne peut se permettre d’être faible.
— Hé, doucement, lui conseilla Sawyer.
— Impossible d’y aller doucement quand ils seront là, et qu’ils s’en prendront à nous. Ils auront des munitions, et en abondance. Des cages pour ceux de nous qu’ils captureront. C’est à cet effet que je choisirais la grotte. Et pour dispatcher les hommes depuis l’ouest et s’assurer les emplacements des snipers. Ce sont des hommes, poursuivit-il d’un ton égal, qui auront des fusils à longue portée. Qui tuent pour gagner leur vie et sont entraînés à te loger une balle dans le crâne au beau milieu d’une de tes figures de gymnastique.
Sawyer s’interposa entre Annika et lui.
— Vas-y mollo, putain !
— Non, ne me protège pas, lui dit Annika. C’est gentil, mais non. (Elle sentait que sa main voulait trembler, mais lui imposa de rester ferme quand elle la posa sur le bras en tension de Sawyer.) Je sais ce qui est nécessaire. J’ai prêté serment. (Elle s’avança devant Doyle.) Tu as tué des gens, et tu en tueras encore. Je n’ai pas besoin du don de Sasha pour le savoir. Les gens de la terre se tuent entre eux, c’est votre plus grande faiblesse et votre plus grande honte. Je sais que ceux qui viendront voudront nous tuer, alors nous n’avons pas le choix. Mais cela ne m’apporte ni paix ni satisfaction.
— À moi non plus. Jamais, lui assura Doyle.
— Tu les vois, ceux qui sont morts sous tes coups ?
— Chacun d’entre eux.
Elle le regarda longuement dans les yeux, puis lui prit les mains.
— C’est un lourd fardeau à porter. Après ça, nous allons tous le porter. Je ne peux pas placer les bombes. Montre-nous ce qu’il faut faire d’autre. Sawyer et moi, nous contribuerons aussi.
Ils reprirent la deuxième sacoche et, suivant la carte, se rendirent à l’emplacement le plus proche.
— Tu ne devrais pas en vouloir à Doyle d’avoir été dur avec moi.
— Je peux pas m’en empêcher, répliqua Sawyer.
— Si, le corrigea Annika. Parce que comme moi, tu sais qu’il a peur que j’hésite, que je sois touchée, ou que je ne protège pas l’un de nous. (Pour les apaiser tous les deux, elle se pencha contre lui.) Toi aussi, tu t’inquiètes.
— Un peu, bien sûr.
— Plus qu’un peu, je pense, et je ne veux pas te causer de l’inquiétude. Parfois j’ai besoin que Doyle soit dur, et qu’il me fasse des rappels.
— D’accord, mais souviens-toi aussi de ça : je protège tes arrières. (Sawyer lui releva le menton.) Et tout le reste.
— Je m’en souviens. Nous sommes compagnons.
— Tout à fait. Et maintenant, regarde un peu.
Sawyer retira avec précaution une fiole de la sacoche et la posa sur le sol.
Un instant, elle resta en place, puis s’enfonça comme dans de l’eau et disparut.
— Aaah, quel don a Bran ! s’extasia Annika. Mais est-ce que c’est sans danger pour les innocents ?
Sawyer marcha délibérément à l’emplacement de la fiole, sans tenir compte d’Annika qui essayait de le retenir.
— Ça n’atteint que les gens malintentionnés. Merlin l’Enchanteur a encore fait fort. Allez, la suivante est à mettre à environ cinquante pas, direction sud-est.
Alors qu’ils sortaient du sentier, il la dévisagea.
— Je sais que c’est dur pour toi. Tu as un cœur en or. Mais c’est vrai, Doyle a raison. Il faut voir la réalité telle qu’elle est, Anni. Nerezza a choisi de prendre cette voie, et les hommes qu’elle utilise comme armes ont pris leur décision aussi. Leurs choix nous privent du nôtre. Ils nous tueront, et encore pire, ils mettront fin à toute chance de préserver les étoiles de Nerezza.
Annika resta coite pendant qu’il plaçait la fiole suivante.
— Une fois Malmon en chasse, il ne s’arrêtera pas, poursuivit Sawyer. Et il est doué. Il dispose de ressources quasiment illimitées pour poursuivre ses recherches. Peut-être même qu’à un moment, il pourra détecter l’Étoile de Feu déjà mise à l’abri par Bran.
— Il voudra te tuer…
— En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, répondit Sawyer en claquant des doigts. Il n’accorde aucune valeur à la vie, hormis à la sienne. Moi, je serais simplement mort – non que cette perspective me réjouisse. Mais toi, surtout toi, Riley et Doyle, ce serait bien pire pour vous.
— Pourquoi pour Doyle ? Il est immortel.
— Justement. (Sawyer indiqua la direction à prendre d’un geste, et ils bifurquèrent.) Il ne peut pas mourir, mais il ressent la douleur. Malmon le torturerait pendant des années.
— Je sais que la cruauté existe.
— Mais tu ne la comprends pas.
— Et je ne veux jamais la comprendre. Mais j’entends bien, même si c’est difficile, que nous devons arrêter ces hommes, comme nous avons repoussé les créatures de Nerezza. Nous nous défendons les uns les autres, et nous gardons les étoiles ; c’est notre devoir. Tu as dit ne pas vouloir prendre de vie, mais y être prêt pour protéger les autres.
— C’est vrai.
— Et les autres, je le sais, feraient la même chose. Je ne peux pas faire moins. Je vais placer cette fiole.
Lentement, ils descendirent la montagne dans ce paysage splendide vers l’emplacement suivant. Le soleil miroitait dans la mer, sur les rochers blancs, et chauffait la verdure.
À un moment, Sawyer s’accroupit, puis s’allongea sur le ventre.
— Doyle avait raison, planque parfaite pour un sniper. (Quand Annika s’allongea à côté de lui, il tendit le doigt.) Tu vois notre maison, là ?
— Oui, je la vois. Elle est encore très loin.
— Ils auront un fusil à lunette très puissant, et tu peux être sûre qu’ils le manieront à la perfection. Regarde là-dedans.
Il se redressa un peu pour attraper les jumelles dans son sac. Elle les examina, puis les porta à ses yeux, ce qui lui fit pousser une exclamation et sursauter.
— Tout a bondi tout près. (Elle abaissa les jumelles.) Mais rien n’a bougé.
— Ce sont des jumelles, et le verre spécial, des lentilles. Elles magnifient, c’est le terme le plus simple. Un tireur embusqué aura ce genre de lentille, appelée viseur, sur son fusil.
— Et ça nous rendrait proches, murmura-t-elle en regardant de nouveau par les jumelles. Je vois. Un outil miraculeux utilisé pour faire du mal.
— Dans le cas présent, oui.
— Alors, nous mettons une fiole ici.
Cette action effectuée, elle se leva pour l’embrasser.
— C’est du bon pour contrebalancer le mauvais.
— Rendons-le encore meilleur.
Il l’attira tout contre lui et imprima au baiser une lenteur, un silence, une profondeur. Et il se demanda comment il avait réussi à passer ne fût-ce qu’une heure sans l’avoir pressée contre lui.
— Il y a des chambres pour ça, s’insurgea Riley, qui les avait rejoints et affectait une attitude indignée.
— On veut faire pencher la balance du côté du bien, lui expliqua Sawyer.
— Mouais. Vous avez tout couvert jusqu’ici ?
— Toutes les croix de Doyle. Regarde le point de vue depuis ici.
Rapide, le pied sûr, elle alla se placer à l’endroit indiqué par Sawyer.
— Eh ben. (Elle s’allongea à terre.) Chapeau à Doyle. C’est un emplacement de choix pour un sniper. Avec un M24 ou un…
— AS-50, compléta Doyle, en arrivant à son tour.
Riley l’observa par-dessus son épaule.
— Voilà.
Il s’arrêta juste à côté d’elle et hocha la tête.
— Oui, il y a la couverture, la stabilité du terrain, la portée de tir. Impeccable.
— Réglé comme une horloge, approuva Riley. On sort, pan pan, et six canards descendus dans l’étang.
— Ou plutôt cinq.
— C’est vrai, tu te remettrais à faire coin-coin.
— Ils te maîtriseraient, à tant contre un seul homme. (Dégoûtée par cette pensée, Annika regarda Doyle.) Et ils le feraient souffrir sans fin. Nous ne pouvons pas le permettre.
— On ne le permettra pas, précisa Riley. Il t’en reste ?
Sawyer tapota la sacoche.
— Trois.
— D’autres endroits vous paraissent intéressants à miner ?
— Un ou deux.
— Alors on y va, dit-elle en agitant les doigts pour que Sawyer lui passe la sacoche. Voilà Sasha et Bran. Vous n’avez qu’à continuer tous les quatre. On va terminer et vous rattraper. Et après, je décrète que ce sera l’heure des margaritas.
— Pas des Bellinis ?
— Non, Annika. Après une grimpette de ce genre, il faut des margaritas. Et vous savez ce qui va bien avec les margaritas, après une randonnée en montagne de plusieurs heures à disposer des pièges pour des méchants ? Une bonne sauce piquante.
— Je m’en occupe, promit Sawyer.
Une fois à la maison, Annika avait très envie de foncer dans la piscine pour éprouver le réconfort de l’eau. Comme Sasha et Sawyer avaient déjà commencé à découper les légumes, elle courut à l’étage pour revêtir l’un de ses nouveaux maillots, avec le paréo qui flottait par-dessus.
Quand elle sortit, Doyle était de l’autre côté de la piscine à observer les hauteurs. Il portait des lunettes de soleil et sa main reposait sur la garde de son couteau, à sa ceinture.
Il ressemblait à un guerrier, fort et en pleine santé, prêt à affronter tous les dangers qui pourraient se présenter.
— Tu n’as pas pris ta bière.
— Plus tard.
— Tu regardes là d’où nous venons, parce que tu t’inquiètes. As-tu manqué quelque chose d’important ? Avons-nous fait tout cela pour rien ? Tu as peur que nous soyons tués, malgré tout le travail et les prévisions. Ça n’arrivera pas.
— L’optimisme fait partie de ton charme, la belle.
— Ça n’arrivera pas, répéta-t-elle en se dirigeant vers lui. Mais tu as vu plus de personnes mourir qu’il ne devrait être permis. Un immortel affronte la mort tous les jours, mais jamais la sienne. Les deuils de ceux qui sont tombés devant toi sont toujours présents.
Elle avait épinglé le problème avec précision, songea-t-il.
— Vous vivez combien de temps ? lui demanda-t-il.
— Plus longtemps que le peuple terrestre. Beaucoup plus. Alors je sais que quand je rentrerai chez moi, dans la mer, un jour, mon cœur battra encore alors que celui de Sawyer, non. C’est très difficile.
— Il a de la chance de t’avoir maintenant.
— Nous sommes destinés, répondit-elle simplement, du moins pour le temps dont nous disposons. Et c’est prévu qu’on se retrouve ici ensemble, à chercher les étoiles et à les rapporter à l’Île de Verre. Comme c’est notre destin, nous ferons face à ce qui arrive, et ferons notre devoir.
Affectueuse comme elle l’était, elle lui passa un bras autour de la taille et s’appuya sur lui.
— Tu es un guerrier. Un guerrier n’est pas un meurtrier, parce qu’il a de l’honneur. Ceux qui arrivent ne sont pas des guerriers.
— Certainement pas.
— Et quand ils arriveront, nous les vaincrons. Aujourd’hui, nous avons bien travaillé, et maintenant nous avons le plaisir de l’avoir accompli. Tu devrais aller te chercher la bière.
— Tu as raison.
C’était rare pour lui de s’autoriser des sentiments ou des démonstrations de réelle affection, mais il se surprit à lui déposer un léger baiser sur le visage.
Puis il se dirigea vers la cuisine d’où Sawyer arrivait avec un plateau de chips accompagnées de sauce piquante maison.
— Je dois te casser la gueule, ou pas ?
Doyle observa Annika un instant, qui resta les bras et la figure levés vers le ciel avant de plonger gracieusement dans la piscine.
— Mon frère, si la situation était très, très différente, il faudrait au moins que tu essaies. Mais en l’occurrence, nous pouvons nous épargner des bleus à tous les deux. Tu es partant pour la bière ou pour le machin à la glace pilée de Riley ?
— J’aime bien le machin.
— Comme tu veux, fit Doyle en attrapant une canette.
Après avoir déposé le plateau sur la table, Sawyer s’approcha de la piscine.
Annika était allongée au fond, les yeux clos, les lèvres doucement incurvées, comme si elle faisait un rêve agréable.
Riley arriva avec un pichet de margarita reposant dans un grand saladier de glaçons.
— Sasha apporte le reste. (Elle effectua quelques mouvements d’épaules.)
— Ah, j’irais bien piquer une petite tête.
— Annika y est.
— Et alors ?
— Je crois qu’elle fait la sieste.
Riley alla voir par elle-même.
— Ça alors. Elle dort comme un bébé poisson. Ça me donne le temps de me rafraîchir.
De retour à la table, elle testa la sauce de Sawyer sur une chips.
— Ah, mon gars, tu sais comment me causer. Je pourrais avaler des kilos de ce truc. Apporte les verres par là, Sasha, lança-t-elle quand la jeune femme sortit. Que la fête commence. Où est passé Bran ?
— Il avait quelque chose à vérifier à l’atelier. Ça ne devait pas lui prendre longtemps. Je crois que Doyle est parti prendre une douche. Où est Annika ?
— Au dodo dans la piscine, lui annonça Riley tout en versant trois doses généreuses.
— Une sieste dans la piscine, fit Sasha, qui prit son carnet de croquis sur le plateau. C’est incroyable comme on s’habitue vite à ce qu’on considérait impossible. Annika dort au fond de l’eau. Bran s’occupe de ses potions magiques. L’un d’entre nous pourrait aller faire un plan Psychose à Doyle, et il terminerait quand même sa douche.
Avec un éclat de rire, Riley leva le poing en l’air et imita le bruitage de la célèbre scène de Hitchcock. France au tout début du — Je pourrais demander à Sawyer s’il veut bien me ramener en e XX siècle, parce que j’ai envie de taper la causette avec Monet.
— Monet ou Manet ? demanda Riley.
— Maintenant que tu le dis, les deux, mais surtout Monet, mon peintre préféré. (Sasha goûta la margarita, qu’elle trouva parfaite.) Un petit saut à Giverny, donc.
— Je pourrais le faire, répliqua Sawyer en prenant de la sauce.
— Oui. Et d’ici deux semaines, à la pleine lune, Riley se transforme en louve.
Sawyer rejeta la tête en arrière et effectua une imitation très convaincante de hurlements de loup.
— Quant à moi, fit Sasha, son verre à la main, je ne sais jamais quand je vais me mettre à débiter des prophéties au milieu d’une conversation. (Elle but et poussa un soupir.) Et après quelques semaines à peine, l’ensemble paraît tout à fait normal.
— Parce que ça l’est pour nous, répondit Riley, qui leva son verre à son tour. Alors à nous, et merde au reste.
Pendant qu’ils trinquaient, Annika sortit la tête de l’eau et posa les bras sur le rebord de la piscine.
— C’est l’heure des margaritas ?
— Viens t’en prendre une, lui dit Riley en lui servant un verre.
Quand Doyle les rejoignit, une deuxième bière fraîche à la main, il aperçut Annika et Riley dans la piscine. Cette dernière n’était peut-être pas une sirène, mais elle nageait comme un poisson. Près de la maison, Sasha avait placé son chevalet et faisait face à la mer avec son matériel.
Sous la tonnelle, Sawyer et Bran parlaient d’une voix étouffée. Doyle se dirigea vers eux. Même si les margaritas ne l’inspiraient pas, la sauce piquante de Sawyer lui plaisait beaucoup.
— Quel est le plan ?
— C’est ce qu’on se demandait, lui répondit Sawyer.
— Pour ici, on est protégés autant qu’on peut l’être, précisa Bran avec un regard vers Sasha, la cambrure de son dos et sa nuque vulnérable où elle avait rassemblé ses cheveux en chignon sous son chapeau. Dans les hauteurs aussi. Mais Annika dit que tu es inquiet.
— Il suffit de pas grand-chose, non ? Une balle, ça arrive vite et sans prévenir.
— Merci, monsieur Joyeux, marmonna Sawyer.
— Nous avons disposé des pièges, poursuivit Bran, et j’ai ajouté des protections, mais Doyle est dans le vrai. Notre sécurité repose en partie sur Sasha. À Corfou, elle a su quand Nerezza frapperait, donc là encore, on était prêts. En plus, on a la chance d’avoir le réseau de Riley. On devrait savoir quand ce fameux Malmon partira pour Capri. À ce moment-là, notre combat aura lieu sur deux fronts : les hommes et les créatures de Nerezza. Nous sommes plus forts, maintenant. (Il observa Sasha à nouveau.) Et plus unis. Je pense que ça pèsera en notre faveur. Ensuite, il y a aussi les recherches.
— Pas plus d’indices côté Sasha ? demanda Doyle.
— Pas pour l’instant. Elle ressent beaucoup de pression, alors je voudrais qu’il y ait toujours quelqu’un avec elle si je ne suis pas là. En permanence. Elle gère bien les visions maintenant, mais plus elle y est ouverte, plus Nerezza fait du forcing pour entrer dans son esprit.
— On la surveille, lui assura Sawyer en regardant vers la piscine. Une fois que ça aura commencé, personne ne devrait s’éloigner seul, de toute manière. Mais on s’assurera de toujours garder Sasha près de nous.
— Ensuite, on continue, ce qui nous fait aller dans l’eau, et au-dessus.
— D’un point de vue stratégique, toute attaque sérieuse devrait attendre que nous ayons trouvé l’étoile. Si mon but était de m’en emparer, j’attendrais, je laisserais les cibles faire le travail, puis je les éliminerais et je mettrais la main sur le gros lot.
— Seulement… objecta Bran. Il ne s’agit pas seulement de logique, mais aussi de voracité, avec un grain de folie. Sasha a prophétisé que Malmon n’était pas ce qu’il était ou ce qu’il serait. On suppose qu’il a établi un contrat avec Nerezza. On ne peut pas connaître sa nouvelle nature, ni le pouvoir qu’elle a dû lui octroyer en échange. Ni à quel point il sera déterminé à s’emparer de nous, maintenant qu’il sait qui nous sommes.
— Plus que déterminé, lui certifia Sawyer. Crois-moi.
— Dans ce cas, il est probable qu’il nous tombe dessus, au moins à titre d’essai, pour tenter de tuer ou de capturer l’un d’entre nous. Ou alors, il foncera dès le départ, en estimant qu’on détient des informations ici qui lui permettront de retrouver l’étoile lui-même.
— Il est hyper sûr de lui. Je pencherais pour l’attaque à plein régime. Pas pour nous tuer, ou pas tous. Il préférera nous capturer, mais ça lui plaira de verser le sang sur la terre au passage.
— Ou dans l’eau, ajouta Bran. C’est là que se concentre notre recherche.
— Et là que nous serons le plus vulnérables, précisa Doyle, même avec notre avantage, fit-il avec un regard vers Annika.
— Je pourrais vous distribuer des « bombes ». Elles ne vous blesseront pas comme ceux qu’elles attaqueront. Mais il faudrait que je travaille à leur usage sous-marin.
— Pendant ce temps, on ne peut pas utiliser d’armes à feu sous l’eau, et un harpon ne laisse qu’une chance de toucher sa cible.
— On s’est toujours débrouillés lors d’attaques aquatiques, rappela Sawyer.
— Certes, mais j’ai creusé, avec l’aide de Sasha, l’idée de Doyle d’imprégner les lames et tout le reste d’une substance qui fonctionne comme les bombes. C’est quasiment prêt, ou prêt à être testé. Ça nous aiderait considérablement. Mais on en viendra peut-être à se faire transporter d’urgence par Sawyer. C’est là qu’on en était quand tu nous as rejoints, Doyle.
— Attention, il faut qu’on soit tout près les uns des autres, précisa Sawyer. C’est pour ça que je nous ai tous ramenés à Corfou avec le bateau. Je ne voulais pas risquer de laisser l’un d’entre nous derrière en me déconnectant.
Habitué à conférer en matière de guerre, Doyle se servit de la sauce piquante.
— Que se passe-t-il si tu te déconnectes ?
— Ça ne m’est jamais arrivé, mais il paraît que pour le passager, c’est une longue chute vers l’inconnu, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Sur le bateau, je sais que je peux le faire. Sous l’eau, je pourrais louper quelqu’un, et si on est aux prises avec des ennemis, je risque de les embarquer avec nous.
— Alors si on en arrive là, qu’il n’est pas possible de nous replier sur le bateau, nous devons faire l’impossible pour nous rassembler autour de Sawyer, pour lui donner l’occasion de nous rapatrier tous ensemble.
Une serviette autour de la taille, Riley s’avança vers la table et remplit de nouveau les verres.
— Dans l’eau, nous formerons deux équipes de trois.
— Et pourquoi donc ? contesta Doyle.
— Parce que c’est le plus judicieux, si on y réfléchit. Annika est un avantage clé pour nous. L’eau est son élément. Elle peut entendre et voir bien plus loin que nous et eux, et aussi se déplacer plus aisément. Et pour peu qu’elle remette sa queue, je n’aimerais pas être celui qui en recevrait un coup. Bran aussi est un avantage dans l’eau. Personne n’aime être frappé par la foudre. Il peut en éliminer davantage avec un éclair que nous avec nos couteaux de plongée. En plus, il est capable de partir sans Sawyer et d’emmener une autre personne avec lui, pas vrai ?
— Oui, mais je ne laisserai aucun d’entre vous. C’est non négociable.
— Merci, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Passons à notre avantage suivant : Sawyer. Si le cas se présente, c’est notre porte de sortie. Si Bran sait qu’il peut évacuer les autres, il peut se charger de lui-même seul si nécessaire.
Riley s’assit avec son cocktail.
— Quant aux autres, on s’assure que tout le monde reste en vie et qu’on ne se sépare pas. (Elle tourna son regard vers Sawyer.) Tu as déjà utilisé un pistolet sous-marin ?
— Non.
— Ça existe ? s’étonna Bran.
— Oui, c’est conçu spécialement pour fonctionner sous l’eau. Ce sont des fléchettes et pas des balles, qui maintiennent leur trajectoire de façon hydrodynamique. C’est très efficace.
— J’en ai entendu parler, reprit Sawyer. C’est utilisé par les plongeurs professionnels et les SEAL, non ?
— Oui, et d’autres. Je pourrais peut-être nous en dégotter deux, avec les munitions. Ça prendra sans doute quelques jours, mais j’ai une source.
— Deux, ça ne nous défend pas tous, fit remarquer Doyle.
— En obtenir deux, ça ne sera déjà pas une mince affaire, et nous pouvons nous en contenter. Tu n’es pas un mauvais tireur, mais tu te débrouilles mieux avec l’arbalète ou l’épée. Bran sait viser, mais pourquoi perdre ce temps, alors qu’il peut faire jaillir des éclairs ? Sasha s’améliore au combat, mais ce n’est pas encore ça, alors qu’à l’arbalète, elle égale Robin des Bois. Quant à Annika, elle ne va pas utiliser de pistolet, pas plus en dehors de l’eau que dedans. Donc, un pistolet pour Sawyer et un pour moi. On est les meilleurs tireurs. D’ailleurs, si je ne parviens qu’à en avoir un, il sera pour Sawyer. Œil-de-Lynx est le plus doué.
— Très bien.
— Il va falloir que je fasse un virement, ajouta Riley.
— Dis-nous de combien, intervint Bran, et on se cotisera. Il faut aussi penser que si on a accès à ce type d’armes, eux aussi peuvent en être équipés. Il nous faudrait de quoi les distraire, ajouta-t-il d’une voix plus basse. Quelque chose qui attire les tirs des ennemis ailleurs que sur nous. Je vais y réfléchir. Et les deux équipes de trois, c’est une bonne stratégie, Riley.
— Ils seront plus nombreux, intervint Sasha, qui revint vers eux, toute pâle, et posa une toile sur la table.
Elle venait d’y peindre une bataille sous-marine. Tous les six, équipés de couteaux, de lances, et de pistolets, étaient encerclés par des hommes armés. Sawyer en compta vingt.
Le sang répandu dans l’eau avait attiré des requins.
Annika revint poser les mains sur les épaules de Sawyer.
— Ils aiment le sang et ils ne céderont rien. Le mot que vous utilisez est « frénésie ». C’est vrai.
Riley souffla un grand coup.
— Quelqu’un d’autre a la musique des Dents de la mer en tête ?
Elle se servit un autre verre.
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