Annika
Chapitre 18
18
Décidée à surprendre tout le monde, Annika sortit du lit très tôt. En silence, elle enfila une de ses robes. Celle ornée de toutes ses couleurs préférées, comme des arcs-en-ciel qui virevoltaient. Avec un regard pour Sawyer endormi, elle se faufila hors de la chambre. Dans l’escalier, elle tressa ses cheveux. Elle ne voulait pas être gênée dans l’activité qu’elle avait prévue.
Ella avait regardé les autres cuisiner nombre de fois, et avait été autorisée à aider. Mais ce matin, elle allait préparer le petit déjeuner seule, pendant qu’ils se reposaient. Doyle avait annulé leur séance de gymnastique quotidienne à cause de la bataille et du sang versé ; ils allaient consacrer la journée à l’exploration des grottes.
Annika aimait beaucoup la gymnastique, mais elle soupçonnait d’être la seule.
En chantonnant, elle sélectionna ses ustensiles, ainsi que les ingrédients à sortir de la grande boîte – un réfrigérateur, c’était le mot. La nuit avait été pleine de peur et de souffrance, mais elle nourrissait un très bon pressentiment pour les heures à venir.
Si elle pouvait servir un excellent petit déjeuner, sans commettre d’erreur, le jour serait lumineux. Elle se servit un verre de jus de fruits en secouant la tête avec incompréhension devant la machine pour faire le café. Tout le monde appréciait ce breuvage, mais pas elle. La gymnastique était bien plus à son goût. Elle but sa boisson bien fraîche, respira profondément, puis serra fort les mains sur ses bras. Elle allait maintenant faire cuire le bacon.
Quand le soleil apparut aux fenêtres qui donnaient à l’est, elle avait un plat de bacon maintenu au chaud dans le four, comme Sasha le lui avait montré, et un joli empilement de pain égaré – non, de pain perdu ! – que Sawyer lui avait appris à confectionner.
Maintenant, elle allait réaliser les œufs brouillés et les galettes de pommes de terre que faisait Bran lorsque c’était son tour. Après sa nuit, Riley serait affamée. Une fois que tout serait prêt, Annika mettrait la table.
Elle entendit quelqu’un entrer, trop tôt pour qu’elle ait fini comme elle l’avait espéré. Quand elle vit qu’il s’agissait de Riley, elle sourit.
— Bonjour ! Je peux te faire du café.
— D’accord. Je sens une odeur de bacon.
— J’en ai préparé.
Ravie, Annika ouvrit le four, se souvint d’enfiler les grandes moufles qui protégeaient les mains des brûlures, et sortit le plat.
— Eh bien, tu n’as pas fait semblant, commenta Riley en se servant abondamment. Il y en a assez pour un régiment.
— J’en ai fabriqué trop ?
— J’ai l’appétit d’un régiment, répondit Riley la bouche pleine. Et du pain perdu ?
Sans attendre, Riley en attrapa une tranche, qu’elle ingurgita sans plus de cérémonie.
— Est-ce que c’est bon ?
— Super. J’ai l’estomac dans les talons. Où est Sasha ?
— Elle dort. Tout le monde dort à part toi et moi.
— Tu cuisines en solo ? fit Riley en dévorant encore du bacon.
— Toute seule ? Oui, c’est une surprise. Sawyer, Sasha et toi, vous avez été blessés, et Doyle a dit pas de gymnastique aujourd’hui.
— Youpi.
— Tu as de la douleur ?
— Non, impeccable.
Sans cesser de manger, Riley se tourna vers la cafetière.
— Je vais le faire ! s’interposa Annika. Tu peux t’asseoir. J’aime faire le café, mais pas le boire.
Elle versa une grande tasse à Riley, puis embrassa son amie.
— Tu as sauvé Bran et Sasha. Je crois que tu nous as sauvés tous, parce que quand tu es venue, les choses mauvaises sont reparties.
— Je m’étais trop éloignée. J’aurais dû rester plus à proximité. Si j’étais revenue plus vite…
— Tu étais là quand il y a eu besoin. Le démon Malmon t’a fait mal, mais tu l’as blessé plus, je pense.
— Il m’en a mis une bonne. Il a la force d’un Hulk sauvage.
— Je ne comprends pas.
— Il est très costaud. Ton café est bon, Anni. Je crois que tu viens de gagner ta place dans le tour de rôle normal pour la cuisine.
Après une exclamation de joie, Annika produisit un sourire rayonnant.
— Tu estimes vraiment ?
— Je vois pas en quoi ça peut te faire aussi plaisir, mais oui. Hello, Sasha, Annika t’a piqué ta place aujourd’hui.
— Ah, Riley, tu vas bien ?
— Maintenant, oui, répondit-elle en avalant encore du bacon.
— Annika, c’est… ?
— Riley dit que c’est bon. Je peux prendre mon tour de rôle. Tu me mettras sur le planning pour la cuisine ?
— Bien sûr, et merci de m’avoir remplacée !
— Tu te sens en forme ?
— Oui. On va tous bien. Comme c’est toi le chef cuistot, je vais mettre le couvert.
— Je peux le faire.
— Je vais t’aider, lança Sasha avec un geste affectueux pour Annika. Après mon café.
À voir tout le monde manger ce qu’elle avait préparé, Annika était tellement heureuse qu’elle avait envie de danser. Ou de recevoir un baiser de Sawyer pendant qu’il se resservait.
Elle avait préparé un repas pour sa famille, et de tout ce qu’elle avait appris, cela paraissait le plus satisfaisant.
— Première question, demanda Doyle à Riley. Malmon va-t-il devenir loup ?
— J’y ai réfléchi toute la nuit, répondit Riley en se servant des œufs. Je n’ai jamais mordu personne, que ce soit un être humain ou un démon. C’est une grosse infraction aux règles, même si c’est valable pour les humains et qu’il n’en fait plus vraiment partie. Et sinon, je n’en sais rien. C’est un territoire inexploré. Je vais consulter des experts sur la question, mais il n’y aura peut-être pas de précédents.
— Et s’il devient loup-garou, quand est-ce que ça arrivera ? demanda Sawyer.
— Pas cette lune. S’il était humain, il serait plutôt malade pendant celle-ci. Des frissons, de la fièvre, et il retrouverait sa forme à la lune décroissante. Jusqu’à la suivante.
— Mais il ne l’est pas, enchaîna Doyle.
— Je vais me renseigner, mais ça me paraît impossible qu’il devienne loup tout de suite. Dans tous les cas, la première transformation est difficile, surtout pour quelqu’un qui a été infecté sans préparation ni entraînement. Après, j’ignore si une morsure de lycanthrope peut atteindre un démon. Je ne sais pas si quelqu’un a des connaissances à ce sujet.
— Dans ce cas, il n’y a plus qu’à attendre, conclut Bran, qui avala son café tout en réfléchissant. Je n’étais pas aussi préparé que j’aurais dû. Je ne le voyais pas clairement, et il faut que je me perfectionne sur ce point.
— Mais tu pourrais ? s’enquit Doyle.
— Je le voyais, moi, intervint Riley, qui n’avait pas cessé de dévorer. Une mocheté, ce qui est drôle sachant qu’avant, il se considérait comme une merveille de la nature. Avec des excuses à la nature, ajouta-t-elle en se resservant. J’ai bien repéré qu’il visait Sash. Il était prêt à éliminer Bran pour l’avoir, mais son but était d’atteindre Sasha.
— Nerezza voulait ma mort et mon sang. Et elle a eu un peu de mon sang.
— Je ne suis pas restée assez près. J’étais distraite, la transformation a eu lieu sans que je me sois préparée. Merci de m’avoir aidée.
— Ce n’est jamais un problème de libérer une femme de ses vêtements, répondit Doyle.
— C’est mignon, mais se transformer devant tout le monde n’est pas… En principe, c’est intime, et j’ai mal réagi à la façon dont la métamorphose s’est produite. Du coup, je ne suis pas restée aussi près que j’aurais dû. Sinon, Nerezza n’aurait peut-être pas récolté de sang du tout.
— Si tu n’étais pas arrivée à ce moment, elle aurait aussi le sang de Bran et je serais sans doute morte, la tança Sasha. Alors ne te fais pas de reproche.
— Si le démon Malmon devient aussi lycan, demanda Annika, est-ce qu’il sera encore plus fort que Hulk sauvage ?
— Hulk sauvage. (Malgré cette perspective, Sawyer sourit.) Où donc… ?
Il tourna son regard vers Riley, qui acquiesça. En reprenant du pain perdu, il leva le pouce vers elle.
— Peut-être, mais pas avant la première transformation, qui sera de toute façon pénible… dans l’hypothèse où elle se produit. Je vais passer des coups de fil pour… Merde ! Les coups de fil. J’avais le cerveau embrouillé. White.
— Doyle nous a dit que tu avais réussi à le joindre, rebondit Sawyer. Tu as appris quelque chose d’utile ?
— Carrément, et il m’envoie d’autres infos. Attendez, que je prenne mes notes.
— Elles sont dans ma chambre.
Tout juste levée de sa chaise, elle s’arrêta pour regarder Doyle, éberluée.
— Pardon ?
— Je les ai emportées hier soir pour essayer de les décrypter.
— Tu n’as pas le droit de fouiller dans mes affaires.
— Elles étaient juste là, à côté du téléphone. Tu as commencé à dire un truc, comme si tu avais trouvé de l’or… et puis le soleil s’est couché.
— Ce sont ma chambre et mes papiers. Et tu n’as pas pu les décrypter, parce que j’ai mon code, justement à cause des gens qui fourrent leur nez dans les affaires des autres.
Tranquillement, l’immortel ignora sa réaction scandalisée.
— Bof, un mélange de sténo pas très au point, de morse et sans doute de navajo. Je l’aurais décodé d’ici quelques heures.
— Mon cul, oui !
Une fois qu’elle fut sortie d’une démarche outragée, Doyle reconnut :
— Il est retors, son code. Je suis surpris qu’elle arrive à le déchiffrer elle-même.
— Je vais chercher mes cartes, annonça Sawyer en se levant. Si elle a une localisation, je pourrais peut-être la vérifier ou circonscrire une zone. Ça pourrait suffire.
— Celles de Capri seulement, répondit Sasha. C’est ici, je n’ai aucun doute là-dessus. J’ai besoin… (Elle se leva à son tour.) Il faut que je peigne. Ne m’attendez pas.
— Quoi donc ?
— Je ne sais pas, répondit-elle à Bran, mais je vais le savoir. C’est aujourd’hui. Cet élément-là, j’en suis sûre. Et je dois… Ne m’attendez pas.
— Tu veux y aller avec elle ? demanda Sawyer à Bran.
— Non, on va la laisser commencer sans distractions.
— Mais elle part où, Sasha ? les interrogea Riley à son retour. J’ai de grandes nouvelles.
— Et elle aussi.
— C’est l’heure de la vision, lui expliqua Sawyer. On doit continuer sans elle.
— OK. Alors, ça a commencé à s’éclaircir à mi-conversation. Ce White, c’est un cerveau, mais qu’est-ce qu’il peut s’éparpiller avant d’en arriver au fait ! Bref. (Elle consulta ses notes.) Il a théorisé une relation entre la Baie des Soupirs et l’Île de Verre. Il a éliminé l’Atlantide du lot, mais ça a pris du temps de démêler les fils. Il pense avoir daté l’invasion et le détachement à il y a trois mille ans. Pendant que l’île va où elle veut, comme elle veut, et se montre quand elle le décide, la baie a dérivé. Impuissante, sans direction. Et ceux qui sont emprisonnés dans ses eaux, d’après lui, chantent et soupirent dans l’espoir d’appeler un rédempteur. Écoutez bien, poursuivit-elle après avoir retourné sa feuille. Le rédempteur, comme il l’était jadis, est à la fois de la terre et de la mer, il cherche et il est recherché, et il viendra défier les sorcières et les monstres, puis les aider à se racheter, quand une étoile tombera dans la baie.
— Et cette baie de malheur, nous n’arrêtons pas de la chercher, intervint Doyle.
— Attends, c’est encore mieux ! L’étoile, bleue comme la baie et la baie, bleue comme l’étoile, ne font qu’une avant que le rédempteur prenne l’astre de la main de la reine des mers, qui la garde à l’abri pour la reine de tout et de tous. Vous ne comprenez pas ? s’enthousiasma Riley en relevant la tête.
— Maintenant, nous devons retrouver la reine des mers ? demanda Doyle. Serait-ce Salacia, sachant que nous sommes au milieu des vestiges romains ?
— Oui, et j’ai une idée assez claire d’où la trouver. C’est la femme de Neptune. Voyez, Tibère a pris sa retraite ici, il y a construit ses palais et ses villas, et a commandé beaucoup de statues. Certaines ont été retrouvées dans un endroit qu’on avait éliminé d’emblée.
— La Grotte bleue, déclara Sawyer, dont la boussole s’éclaira et se déplaça sur la carte.
— La Grotta Azzurra, confirma Riley, autrefois crainte des gens d’ici, qui la croyaient habitée de sorcières et de monstres. Utilisée par Tibère, qui l’avait décorée de statues. Certaines ont été trouvées, et on estime qu’il pourrait y en avoir d’autres, plus enfouies.
— C’est une attraction touristique, objecta Doyle.
— Maintenant, oui. White avait encore plein de théories et de recherches à m’exposer, mais il part dans la mauvaise direction. Là, il se focalise sur la Floride. Non mais franchement ? Bleue comme l’étoile… Et qu’avons-nous ici ? demanda-t-elle en se tournant vers Annika. Tiens, une gardienne qui est de la terre et de la mer. C’est à toi, Anni.
— Mais je ne sais pas où trouver la reine et sa main. J’ai nagé déjà dans les eaux de cette grotte, je n’ai pas entendu les soupirs ni les chants avant notre quête.
— Ce n’était pas le moment, estima simplement Bran. On n’était pas ensemble, et il est clair que notre quête l’impose. La boussole de Sawyer est d’accord. La Grotte bleue. Maintenant, on se débrouille pour aller chercher l’étoile dans un endroit qui se visite en achetant un ticket.
— Pas la nuit, rectifia Riley. La nuit, elle est fermée et la plongée est interdite. Pourtant, je parie que ça arrive. Le problème, c’est qu’il me reste deux nuits avant de pouvoir enfiler une combi.
— J’ai vu des scaphandres pour chiens sur YouTube, lui dit Sawyer. Et pour chats aussi. Extra.
— Pas question.
— Ce serait plus long de t’équiper quand tu deviens velue que d’attendre, alors ça ne marche pas. N’empêche, c’est une idée…
— Boussole et théories de l’ami d’un ami mises à part, intervint Doyle, il faut qu’on aille vérifier. Au moins les environs.
— Cette théorie cadre parfaitement, et elle est confirmée par la boussole, le contra Riley. Mais comme on doit attendre pour plonger de nuit, ça ne peut pas faire de mal d’aller reconnaître les lieux. Pour l’Étoile de Feu, c’était Sasha. Elle l’a appelée, voire attirée.
— Et elle a failli la noyer, rappela Sawyer. Donc quand on y sera, il faudra bien garder Annika à l’œil.
— Je ne peux pas me noyer dans l’eau, rétorqua-t-elle, de la même façon que tu ne peux pas te noyer dans l’air.
— Il existe d’autres manières de nuire, lui rappela Bran. Et si c’est bien toi qui dois trouver l’Étoile d’Eau, on t’accompagne.
— C’est un honneur d’être choisie, énonça Annika avec lenteur. Si c’est bien moi, je ne veux pas vous décevoir ou défaillir à mon devoir. Vous me faites confiance pour essayer ?
— La question ne se pose pas, lui assura Sawyer. Mais ça n’empêche pas qu’on se protège les uns les autres.
— Je comprends. Le « un pour tous, tous pour un ».
— Voilà.
— Mais dans ce cas, je ne veux pas porter la combinaison et les bouteilles. Si ça peut être la nuit hors de vue, je veux être libre dans l’eau.
— Je dirais que c’est sans doute le meilleur mode opératoire, dit Riley. Surtout si tu en as l’intuition. Et ça fait partie de notre confiance. Pas vrai ?
— Pas de scaphandre pour Riley, pas de bouteilles pour toi, conclut Sawyer avec un regard vers Bran et Doyle. Des objections ?
— Non, et je ne pense pas que Sasha en soulèvera non plus.
Bran tourna les yeux vers le balcon.
— Tu essaies de ne pas t’inquiéter pour elle, mais tu t’en fais quand même. Va la voir, suggéra Sawyer. Comme ça, on arrêtera tous de se faire du mouron.
— Elle a appris tellement vite à contrôler son pouvoir et à se concentrer dessus, alors que ce don avait été un fardeau pour elle jusqu’alors… Ça incite à lui faire confiance, mais… (Incapable de rester en place, Bran se leva.) Je vais juste vérifier.
— Si elle doit peindre, souffla Annika, ce sera quelque chose d’utile pour nous.
— Il y a des chances. (Pensif, Sawyer souleva la boussole et la sentit vibrer doucement dans sa main.) Et si ça va à tout le monde, j’ai là quelque chose qui peut nous servir.
— On pourrait se préparer ici, et ensuite, tu nous téléporterais dans la grotte après la lune, approuva Riley. Pas besoin du bateau.
— Et en plus, pas de patrouilles qui s’interrogent sur la présence d’un bateau pendant la nuit. Mais surtout, je pensais, pourquoi attendre ?
— Parce que je ne plonge pas en louve, cow-boy !
Sawyer se contenta de retourner la boussole pour révéler l’horloge.
— Merde alors, fit Riley, qui secoua la tête avec un petit rire. J’y avais pas pensé.
— Qu’on avance ou qu’on recule dans le temps, on n’aurait pas besoin d’attendre pour s’y rendre.
— On recule, affirma Doyle. Moi, j’y avais pensé. (Il s’approcha de l’horloge pour mieux l’examiner.) Suffisamment loin pour qu’il n’y ait aucune patrouille. Quand ont commencé le tourisme et les restrictions d’accès, Riley ? Tu dois le savoir.
Comme il s’agissait simplement pour elle de compulser l’encyclopédie de son cerveau, elle haussa les épaules.
— Un poète allemand et un de ses amis ont visité la grotte dans les années 1820, guidés par des pêcheurs. L’écrivain en a fait un livre, où il évoquait les statues. Dès les années 1830, c’était devenu une destination touristique. Ah là là, murmura-t-elle, son cœur d’archéologue brillant dans ses yeux. On pourrait remonter au temps de Tibère, ou même d’Auguste et… Enfin, ce n’est pas l’objectif.
Elle posa les coudes sur la table, le menton sur ses poings.
— Mais purée, c’est cool de l’imaginer.
— Alors pour que ce soit sûr, avant 1820 ?
— Oui, et c’est préférable d’éviter l’occupation française et les allées et venues des troupes, au début des années 1800.
— Croyez-moi, confirma Doyle, il vaut mieux.
— Tu peux le faire ? demanda Annika. Voyager dans un autre temps et un autre lieu en même temps ?
— Oui. Ça décoiffe un peu, mais je l’ai déjà fait.
— Ça ne me dérange pas d’être décoiffée.
Sawyer lui sourit et, incapable de résister, lui embrassa la main.
— À Riley de choisir la date précise. Je vais chercher les coordonnées de l’endroit. Une fois Bran et Sasha au courant, on peut se préparer pour le voyage. Une chose, Riley. Si on peut faire ça avant le coucher de soleil d’aujourd’hui, ça ne te fera rien. Mais si on ne peut pas revenir ici avant la tombée du jour, qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je n’en sais rien, mais je pense que la transformation me tomberait dessus sans merci. Je peux assumer. Mais faire l’aller-retour avant le lever de la lune, ce serait mieux.
— Nerezza va fondre sur nous, prédit Doyle. Que ce soit au moment où on trouve l’étoile, ou au retour.
— Je ne vais pas vous demander de ne pas rester sur vos gardes, fit Sawyer, mais je pense que la téléportation dans le temps et l’espace pourrait suffire à la perturber. Sinon, c’est sûr, une fois qu’on aura l’étoile, elle frappera. Il faut élaborer un plan de bataille.
Annika considérait comme un honneur de faire partie de ce conseil de guerre.
— Nous devons protéger Bran pour qu’il puisse mettre l’étoile en sûreté si je la trouve. Mais la boussole ne dit pas où aller ensuite.
— Pas pour l’instant.
— Nous allons beaucoup nous reposer sur l’optimisme, maugréa Doyle.
— Tu as une meilleure idée, monsieur Bon côté des choses ? lui demanda Riley.
— Une fois l’étoile mise en sécurité, on pourrait partir n’importe où dans l’attente d’en savoir plus. J’ai cherché pendant des siècles et je ne me suis jamais vraiment approché, ni d’une étoile ni de Nerezza, jusqu’au jour de la grotte à Corfou. Si on tient compte des statistiques, ça fait beaucoup d’étoiles à trouver en si peu de temps. Puis l’Île de Verre ?
— Nous sommes six, déclara Sawyer en prenant fermement la main d’Annika. Il nous reste encore deux mois. Pas une seconde je ne pense qu’on échouera à les trouver dans ce laps de temps.
— Si je dois retourner dans la mer avant la fin de la quête, je peux quand même aider. Je vous aiderai, dit Annika.
— On ne va même pas penser à ça, commença Sawyer, qui s’arrêta quand Bran ressortit. Tout va bien pour Sasha ?
— Absolument. Elle est extraordinaire. Je ne l’ai pas dérangée, et je ne sais même pas si j’aurais pu.
— Et le tableau ? l’interrogea Riley.
— Magnifique, et je pense que ce sera l’endroit où envoyer l’Étoile d’Eau. C’est sûrement là que nous devrons aller une fois qu’elle sera en notre possession.
— Où ? Si on peut localiser notre destination, je peux commencer à chercher une maison, ou un manoir, ou des tentes igloo…
Bran sourit simplement à Riley.
— Si j’interprète correctement le tableau, ça ne sera pas nécessaire. Sasha est en train de peindre ma maison en Irlande. Celle que j’ai construite au bout d’un chemin, représenté sur le tableau qu’elle avait réalisé avant de nous rencontrer tous. Celui que j’avais acheté avant de la connaître.
— Encore une île, commenta Riley en se rasseyant confortablement. Ça cadrerait. Sur la côte ?
— Oui, à l’ouest. Dans le Clare, là d’où vient Doyle. Je pense que ça cadre très bien, en effet.
— Et nous séjournerions dans ta maison. Ça me plairait beaucoup ! Elle doit être très belle, s’exclama Annika.
— À mes yeux, elle l’est. Et il y a assez de place pour nous tous. Je me demandais pourquoi je voulais une maison aussi grande, mais je la visualisais dans ma tête, je sentais qu’elle devait être ainsi, et c’est comme ça que je l’ai construite. Un problème, Doyle ?
— Ça fait un moment que je ne suis pas retourné en Irlande, et encore plus longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans le Clare. J’aurais dû savoir que la quête m’y renverrait. Bien, vous n’avez plus qu’à expliquer à Bran le plan que nous avons mis au point.
Annika le regarda s’éloigner.
— Ça lui fait mal dans son cœur.
— Retourner là où il a commencé, là où il vivait quand il était mortel. C’est un prix à payer, commenta Riley avant de se lever. Je vais aller l’énerver sur un sujet ou un autre pour lui changer les idées. Le comté de Clare, dit-elle à Bran tout en s’éloignant. Ta famille vient de Sligo, mais tu t’es bâti une maison dans le Clare.
— Je ressentais une attraction pour le chemin et ce qu’il y avait au bout. Les ruines d’un vieux manoir sur des falaises qui donnent sur la mer déchaînée. C’est autre chose que les collines verdoyantes de mon enfance, mais ça m’attirait.
— Voilà pourquoi. Bon, j’énerve Doyle et je fais mes bagages. Mieux vaut nous tenir prêts à partir.
À midi, Sawyer surveillait Sasha sur le balcon. Personne ne souhaitait la laisser seule trop longtemps, et il avait choisi de rester là une heure pendant que Bran travaillait.
Il avait nettoyé ses pistolets sur la table qu’il s’était installée. Ensuite, il avait étalé sa carte d’Irlande et regardé sa boussole glisser sans hésitation vers la côte ouest.
Il s’était répété de ne pas s’inquiéter pour Annika, de ne penser à rien d’autre qu’au moment de l’année, au mois et à la nuit que choisirait Riley. Mais son esprit tourna en rond, jusqu’au moment où il s’intéressa de plus près au tableau de Sasha.
En matière d’art, il n’était pas connaisseur ; il voyait simplement ce qui lui plaisait ou pas. Il ne savait rien de plus de la création d’une œuvre que ce qu’il avait appris en observant Sasha croquer ou peindre.
Ce qui vivait sur la toile lui parut d’une beauté ahurissante. Presque impossible. Cette lumière… Comment créait-elle cette luminosité moirée d’intérieur de coquillage ? Elle s’épanouissait sur un manoir de pierre majestueux (c’était le mot qui lui venait pour le qualifier). Tout en fenêtres à petits losanges, il comprenait deux tours rondes au toit pointu, et apparemment des balcons construits de façon à ressembler à des créneaux.
Devant s’étendaient des fleurs et des arbustes comme des jupes colorées, et des arbres d’un vert d’été déployaient leurs branches, projetant des ombres sur l’herbe plus éclatante que des émeraudes.
Et l’ensemble se dressait sur d’imposantes falaises d’un gris orageux, dominant une mer démontée en contrebas.
Il imaginait très bien Bran là-bas. Le mage dans son château au sommet d’une falaise. Pour sa part, quand il devrait s’installer, Sawyer rechercherait plutôt une petite maison chaleureuse, sur la plage, n’importe quelle plage, avec une mer bleue et des palmiers aux frondes agitées par le vent. Mais il comprenait bien l’attraction intense que la demeure de Bran exerçait sur lui.
Quand Sasha recula d’un pas, il s’apprêta à parler, mais l’aspect de ses yeux l’incita à garder le silence.
Elle prit le tableau, le déposa sur sa table, puis plaça son carnet sur le chevalet.
Elle n’avait pas terminé.
Elle attrapa une craie grasse dans une boîte et commença à tracer des lignes courbes sur la page.
Sawyer regarda Annika prendre vie comme il ne l’avait jamais vue. Elle semblait s’élever dans l’eau, le visage montant vers la surface, transportée de bonheur. Ses cheveux tourbillonnaient dans le bleu incroyable.
Les coups de crayon de Sasha étaient tellement sûrs et rapides que Sawyer trouva l’expérience comparable au fait de voir le développement d’une photographie.
Annika avait les bras levés au-dessus de la tête, les poignets accolés et les mains en coupe. Grâce à la craie et au don de Sasha, l’étoile apparut dans les mains d’Annika, bleue et scintillante.
— Dans l’eau et faite d’eau, déclama Sasha. Des mains de la déesse à celles de la gardienne. Elle est dans l’eau et elle est faite d’eau. L’étoile de Luna, celle de l’eau, qui a reçu don de grâce, de joie et d’amour, maintenant tenue par sa fille.
Lentement, Sasha posa les craies et se tourna vers Sawyer.
— Mais la nuit arrive, brutale et sanglante, et il faut l’affronter. Le risque sera pour toi, voyageur. Et la décision de le courir.
— Quel risque ?
— Celui de mettre ta vie en danger pour sauver tout le reste. Prendras-tu contre toi la déesse des ténèbres pour l’emmener dans la lumière et la perdre ? Elle finira par retrouver son chemin, mais prendras-tu ce risque pour épargner le sang de tes amis ? Pour avoir le temps de guérir de nouveau ?
— Je dois l’embarquer avec moi dans un voyage ? C’est possible ?
— Seul toi peux le savoir. C’est toi le voyageur. Elle est la fille, poursuivit la voyante en désignant le portrait. Vous devez tous les deux choisir. Ainsi que nous tous.
Sasha ferma les yeux et poussa un soupir.
— Sawyer ?
— Coucou, bon retour. Tu dois t’asseoir.
— Non, je me sens bien. Un peu euphorique, même. Je sais ce que je viens de te dire, mais…
— On va laisser toutes ces infos reposer. Annika va trouver l’étoile, l’Étoile d’Eau.
— Je sais qu’elle le peut. (En observant ses œuvres, Sasha essuya la craie sur ses doigts.) Et je sais qu’elle sera entourée de voix, de soupirs et de chants. Voilà tout ce que je sais.
Elle se tourna alors vers sa table de travail pour regarder le tableau.
— C’est là que nous devons aller, et que nous attend l’Étoile de Glace. C’est la maison de Bran ?
— Oui, il l’a reconnue tout à l’heure.
— De Bran, et pas seulement. Tu peux demander aux autres de monter ? Il faut qu’ils le voient.
— Oui, je les appelle. Tiens, ajouta-t-il en lui tendant une bouteille d’eau. Tu y as bien passé quatre heures sans interruption.
— Il faut encore quelques retouches, mais… ça suffit pour le moment.
Bran arriva le premier et lui enlaça la taille tout en examinant le portrait d’Annika.
— Est-ce que c’est l’étoile qui l’illumine ou elle qui illumine l’étoile ?
— C’est réciproque, je pense, répondit Sasha. J’avais le sentiment de devoir me presser, parce que le temps venait à manquer. Je n’ai pas rendu justice à leur luminosité, à toutes les deux. Leur éclat arracherait des larmes.
Elle se tourna contre son épaule.
— Bran, tu es sûr que tu ne peux pas les aider ? Qu’il n’existe rien en ton pouvoir pour permettre à Annika de rester avec lui ?
— Elle a reçu le don des jambes dans un but précis et a prêté serment en toute liberté. Je ne peux circonvenir ce fait.
— Ça me brise le cœur. (Elle resta un petit temps contre lui, puis s’obligea à bouger.) Tu rentres chez toi.
— Nous rentrons chez nous. C’est ta maison aussi, fáidh, si tu en veux. Tu accepterais de vivre avec moi là-bas, et de m’accueillir avec toi dans tes montagnes aux States ? Et de venir dans mes appartements à Dublin et New York ? N’importe où et partout ?
— Je vivrai avec toi n’importe où et partout, Bran. (Elle se blottit de nouveau contre lui en regardant le tableau.) C’est une demeure magnifique et puissante. Tellement toi. Sais-tu pourquoi tu as construit une maison juste là ?
— Ma seule certitude est la suivante : la première fois que j’ai emprunté ce chemin, que je suis arrivé sur la falaise où j’ai aperçu les ruines, j’ai su que c’était pour moi. Il me fallait une maison et il fallait qu’elle soit là.
Annika, qui arrivait, poussa un petit cri.
— Tu m’as dessinée. J’ai trouvé l’étoile ! Je la tiens, alors je la trouverai.
— Tu peux, et je crois que tu vas le faire.
Doyle la suivait de près, juste devant Riley. Sasha sentit son cœur se serrer de compassion.
— Tu as trouvé une étoile, Anni, lança Riley. Et je parie que ce portrait va devenir réalité avant la fin de la journée.
Regonflée à bloc, Riley se tourna vers la toile, devant laquelle Doyle n’avait pas bougé.
— Sacrée baraque, Bran. Je pense qu’on pourra s’en contenter pour la troisième partie de notre quête. Tu as combien de chambres ?
— Dix, même s’il n’y en a que deux d’utilisées, à part quand ma famille débarque en troupeau.
— Est-ce qu’il y en a une dans une tour ?
— Oui.
— Preums pour y loger !
— C’est à toi ? s’enquit enfin Doyle sans détacher les yeux de la toile. Cette maison, sur ces falaises, avec la forêt derrière ? Et au nord, juste à l’orée du bois, il y a un puits ?
— Oui, un vieux puits, et on m’a dit que les bois étaient plus proches dans le temps. Comment tu… ? D’accord, comprit Bran. Tu connais cette terre et ces falaises.
— Et cette mer, et ces bois. Je les connais. C’est chez moi. Ou plutôt, ça l’était. Mon grand-père avait aidé son père à construire la maison, ou en tout cas les premières pièces. C’était une belle bâtisse de pierre. Et puis mon père a aidé son propre père à ajouter des pièces côté sud, car il avait neuf frères et sœurs et tous avaient survécu. C’était le sang des McCleary, disaient-ils. Fort et sain. Ensuite, j’ai aidé mon père à réparer la vieille écurie que son grand-père avait édifiée en premier. Les moutons paissaient sur les collines rocailleuses, nous chassions les chevreuils et les lapins dans ces bois… Et mon frère est mort dans mes bras à moins d’une journée de cheval de notre lieu de naissance. Voilà que les dieux voudraient que j’y retourne.
— Je suis vraiment désolée, Doyle, commença Sasha, mais Riley secoua la tête.
— Ceux qui sont venus avant nous, comment ils vivaient, ce qu’ils ont bâti… C’est important. Nous les honorons en y retournant, en marchant là où ils ont marché, en vivant là où ils ont vécu. S’ils ont de l’importance, s’ils sont honorés, alors ils ne sont jamais partis.
Pendant un long moment, Doyle garda les yeux rivés sur elle.
— C’est l’unique endroit au monde où je ne voulais jamais remettre les pieds.
— Les dieux sont des salauds.
— Oui, sans conteste.
— Mais Bran a bâti une maison à l’emplacement de la tienne. Il ne s’agit pas d’une coïncidence. Nous devons partir de là et comprendre pourquoi.
— Il n’est pas question de ne pas y aller. Et c’est là que tu cacheras l’étoile, à la façon dont tu avais mis l’autre dans le tableau de la forêt ?
— Oui, répondit Bran.
— Alors, nous ferions mieux d’aller la trouver.
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