Annika
Chapitre 13
13
Lorsque Sawyer tendit ses mains menottées vers la boussole, il reçut un coup de pied bien senti de Malmon. Dans l’aquarium, Annika cogna sa queue contre le verre.
Yadine agita un doigt menaçant vers elle.
— Tu croyais que j’allais simplement te la rendre ? fit Malmon.
— Je dois la tenir. C’est la seule façon de la passer à un autre. Je… (Il simula une quinte de toux pour gagner du temps, l’esprit tournant à mille à l’heure.) Le premier voyage doit être fait avec moi. C’est la seule façon de la transmettre, et de donner le droit à quelqu’un d’autre de l’utiliser. Merde, Malmon, c’est pas moi qui ai inventé les règles !
Il releva les yeux, tellement perclus de douleur qu’il ne la sentait même plus.
— Tout ce que je demande, c’est que vous ne fassiez pas de mal à Annika. Une fois que t’auras la boussole, tu me liquideras ; c’est comme ça. Mais t’as pas de raison de lui faire de mal. Elle peut pas bouger.
Malmon se baissa et saisit Sawyer à la gorge. Des ongles plus longs et plus effilés qu’ils n’auraient dû lacérèrent sa chair.
— Où est l’Étoile de Feu ?
— Je sais p…
— Remets-en un coup, Yadine.
— Non, non ! Bran l’a cachée grâce à de la magye. Je peux t’emmener à cet endroit, mais juré, je ne sais pas si je peux accéder à la cachette proprement dite. Je peux t’y emmener, te montrer. Putain de merde, Malmon, c’est la vérité. Je ferai ce que tu voudras. Ne lui faites pas de mal.
— Alors, c’est le sorcier ? Fais entrer Berger, et envoie-moi le commandant Trake, ordonna-t-il à l’une des sentinelles. (Il se dirigea vers l’aquarium et, les yeux sur Annika, s’adressa à Yadine.) Troue-lui la peau. Sans le tuer, bien sûr.
Annika tapa sur la paroi pendant que Yadine choisissait un couteau. Elle le supplia du regard.
— Il me dit la vérité ? demanda Malmon à Annika. Je t’avertis, si tu mens… (Malmon regarda Annika tandis que Sawyer étouffait un cri.) Je lui fais sauter les pouces.
Elle garda les yeux sur Malmon, sur ses lunettes noires, et posa les deux mains sur son cœur comme pour jurer.
— Ça ira.
Malmon se retourna, et Yadine retira son couteau de sous les côtes de Sawyer. Et un autre homme arrivait dans la grotte.
Bien droit, il avait les cheveux coupés très court, si blonds qu’on les aurait crus blancs. Il examina Annika avec ses yeux bleus de Viking, la dominant de toute sa hauteur.
— Alors c’est vrai… (Sa voix affairée avait un léger accent.) Le monde est plein de mystères. Tu vas te la faire ?
— Inutile d’être vulgaire, Franz.
— Simple curiosité. À ta place, je tenterais, rien que pour voir comment c’est possible. (Il se tourna vers Sawyer.) Pas joli. Une balle dans la tête, c’est plus efficace.
— Je préfère ma façon, répondit Yadine.
Berger haussa les épaules et reporta son attention sur Malmon.
— Les cibles restantes viennent de retourner à leur base.
— Riggs, la voyante. Tu as sa description.
— Tout à fait. La blonde. La très belle blonde.
— À elle, tu peux mettre une balle dans la tête. (Malmon, qui guettait la réaction d’Annika, fut ravi qu’elle se roule en boule pour pleurer.) Le sorcier, je le veux blessé seulement.
— Tu as une préférence pour un organe ?
— C’est toi l’expert, reprit Malmon alors que Trake entrait. Commandant, M. Berger s’apprête à faire son travail. Prenez une troupe d’intervention, attendez que Berger ait terminé sa part, et puis entrez et capturez les survivants. Je veux Gwin et Killian vivants. Quant à McCleary, vous lui faites mal autant que nécessaire, et vous vérifiez qu’il soit bien contenu.
— Bien, monsieur.
— Et fouillez leur maison. Je veux tous leurs ordinateurs, notes, cartes et papiers, à ma villa.
Malmon les congédia en leur tournant tout bonnement le dos, puis s’approcha de Sawyer.
— Lève-toi.
Serrant les dents, Sawyer parvint à se mettre sur pied.
— Quelles sont les coordonnées de l’Étoile de Feu ?
Sawyer déclina une latitude et une longitude, que Malmon tapa sur un ordinateur.
— Une île dans le Pacifique Sud ? C’est d’une banalité affligeante.
— Elle est inhabitée, et l’étoile est cachée, protégée. Bran a jeté un sortilège, je ne sais pas comment il fonctionne. Je peux t’emmener, mais je ne sais pas si ça brise le sort. Tu n’as pas besoin de tuer Sasha. Écoute, elle peut t’être utile. Nerezza veut son don. Tu peux…
D’un revers de main, Malmon envoya Sawyer valser trois mètres en arrière.
— Je sais ce que veut Nerezza ! Tu n’es pas digne de prononcer son nom. Si tu le répètes, j’infligerai à ta sirène plus de douleur qu’un esprit ne peut endurer.
— Je ferai ce que tu voudras.
— Combien de temps ça prendra, d’aller jusqu’à l’étoile et de revenir ?
— Le voyage en lui-même ? Deux minutes.
— Je t’en accorde une et demie. Toi ! ajouta-t-il en faisant signe à l’un des hommes. Tu l’emmènes là-bas, et tu reviens.
— Mais…
— Tu crois vraiment que je te permettrais de m’emmener ? De tenter je ne sais quel plan que tu as pu élaborer dans ton cerveau en surchauffe sur moi ? Si tu mets plus de quatre-vingt-dix secondes, si tu tentes de t’enfuir, de reprendre la boussole, elle meurt dans d’atroces souffrances.
— Ça ne suff…
— C’est ce dont tu disposes, le coupa Malmon en consultant sa montre. Yadine !
Malgré une certaine désapprobation affichée sur son visage, celui-ci envoya le courant dans l’aquarium.
— Encore.
— Stop ! Merde, je t’ai dit, je ferai ce que tu voudras.
— Et maintenant, tu connais le prix si tu ne le fais pas. Yadine, augmente la tension de l’aquarium, et tiens-toi prêt à la rallumer. Et toi, idiot, sors ton flingue, et je te conseille de le cravater.
L’homme passa un bras solide autour du cou déjà tuméfié de Sawyer, et lui appliqua son pistolet sur la tempe.
— Parfait. Quatre-vingt-dix secondes, à compter de maintenant, dit Malmon en remettant la boussole entre les mains menottées de Sawyer.
Les yeux sur Annika, il murmura son nom, puis disparut.
Dans la maison d’Anacapri, Bran soignait la blessure de Riley pendant que les autres rassemblaient des armes.
— Ce doit être dans la grotte, non ? dit Riley à toute vitesse. Celle où Sasha a averti Sawyer et Annika de ne pas entrer. Je sais qu’il pourrait les détenir chez lui, mais… impossible d’en être sûrs. C’est plus difficile de transporter deux prisonniers blessés et inconscients dans les collines.
— Tu dois rester immobile jusqu’à ce que j’aie fini, lui rappela Bran.
— Ce n’est qu’une égratignure, putain ! Il faut qu’on bouge.
— C’est plus qu’une « égratignure-putain », et on doit savoir où bouger, rétorqua Bran.
— J’ai dit que je les récupérerais, intervint Doyle qui rentra dans la pièce, un pistolet sur chaque hanche, l’épée dans le dos et un couteau dans sa botte. J’ai été soldat pendant plus de deux temps de vie. Je ne laisse pas de camarade derrière moi.
— Ce n’est pas en faisant tout un plat d’une minuscule coupure qu’on les récupère !
— Sans Bran, tu aurais besoin d’une bonne douzaine de points sur ta minuscule coupure, l’admonesta Sasha, qui arriva avec une arbalète, un carquois de projectiles et le pistolet qu’elle n’avait utilisé qu’à l’essai accroché à la hanche.
— OK, c’est bon, maugréa Riley. Alors je suggère que ce soit le moment pour la réaction en chaîne des bombes de lumière.
— Je suis d’accord avec l’archéologue sur ce point.
Bran ne répondit rien, ni à Riley ni à Doyle, alors Sasha s’assit.
— Et si on se trompe, on aura gâché nos pièges, avança-t-elle. Il faut qu’on soit sûrs de notre coup. Personne ne le dit, mais tout le monde le pense. Vous croyez que je ne le sens pas ?
— Ça aiderait, bien sûr, concéda Riley, mais on sait tous que tu ne peux pas faire venir une vision de force.
— Et pourquoi je ne peux pas ? s’énerva Sasha. Pourquoi je ne peux pas la faire venir quand on en a besoin ? À un moment comme celui-ci, quand deux d’entre nous… Pourquoi tu ne m’aides pas ? demanda-t-elle à Bran. Pourquoi ?
— Parce que ça dépend de toi, a ghrá, répondit-il en la prenant par les épaules et l’embrassant sur le front. Parce que tu es la seule à pouvoir l’invoquer.
— Alors oui, c’est ce que je veux ! Trace un cercle, jette un sort. Aide-moi !
— Je fais tout mon possible, mais il n’existe pas de sort. Il s’agit de ton don, ton esprit et ton cœur. Tu es la seule à pouvoir les ouvrir.
— J’ai besoin d’air. De place. Je veux respirer.
En proie à la panique, elle se précipita à l’extérieur et s’évertua à se calmer. Lorsque Bran la suivit, elle appuya les doigts sur ses yeux. Il lui prit les mains et les en retira.
— Fais-toi confiance, comme moi je te fais confiance.
— Comme nous, le corrigea Riley, qui jeta un regard à Doyle derrière elle.
— Oui. Nous te faisons tous confiance.
— Aidez-moi.
Bran caressa la main qu’il avait gardée contre son cœur.
— Ressens-moi, ouvre-toi à moi.
— Amour, confiance, foi. Bran.
— Ouvre-toi à toi-même, fáidh. Laisse venir. Tu es tellement forte. Laisse la peur de côté, pour tout le monde. Et ouvre-toi, tout simplement.
Sasha sentit le cœur de Bran sous sa main, régulier. Régulier. Elle ferma les yeux et compta les battements. Ceux de Bran, les siens. Ceux des autres, les siens, les siens.
— Oh, ils ont mal. Quelle douleur. C’est horrible et la peur est encore pire. Elle a peur pour lui, elle essaie de lutter, mais ils font mal à Sawyer. Lui a peur pour elle, il essaie de lutter, mais ils ont fait mal à Annika. Enfermée, elle est enfermée. Dans l’eau, mais c’est cruel. Cela lui plaît de les faire souffrir. Il sait comment s’y prendre. Et ce n’est pas seulement un homme. Ses yeux, il cache ses yeux, mais…
— Où, Sasha ? Où sont Annika et Sawyer ?
— Dans la grotte. Il y a du sang, il y a la mort dans cette grotte. Enfermée dans un aquarium, elle est blessée, elle perd espoir. Elle pleure. Sawyer, il a perdu beaucoup de sang. Une seule chance, il se dit qu’il y a une seule chance. Je ne peux pas tout voir. Ils sont tellement nombreux, et il y a tant de douleur. Sawyer… attendez, attendez. Il n’est plus là. Il n’est plus là.
— Mort. Non, non !
Elle secoua la tête pour détromper Riley.
— Parti autre part. Je ne…
Pendant qu’elle parlait, une lumière vive s’alluma dans les collines, suivie d’une détonation.
— Une cache de sniper, fit Doyle, qui prit Riley par le bras. Dedans, on se replie dedans.
— C’est le moment pour la réaction en chaîne, Merlin l’Enchanteur, lança Riley qui courut à l’intérieur avec ses armes. Et le moment pour nous de dégager.
— Ils arrivent. (Emplie de son pouvoir, Sasha reprit son arbalète.) Les hommes, ceux de Malmon. Ils viennent ici. Ils veulent nous capturer.
— Ils n’y arriveront pas.
Bran leva les poings, qu’il cogna l’un contre l’autre.
Au-dessus de la maison, les collines s’illuminèrent.
Une seule chance, pensa Sawyer, qui pria pour bien calculer son moment. Il n’y survivrait peut-être pas, mais il avait une seule chance de sauver Annika. Il sentait le pistolet contre son crâne et le bras qui lui enserrait la gorge. Alors il fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait.
Il se déconnecta.
Le bras le lâcha, puis plus rien. Pas même un son. Agrippé à la boussole, il fit venir Annika dans son esprit. Il n’avait jamais tenté d’enchaîner tant de téléportations, mais il avait déjà compté soixante des précieuses secondes qui lui étaient accordées.
Il devait retourner à elle. S’il ne parvenait pas à l’emmener, au moins, elle ne serait pas seule.
Dans l’aquarium, Annika resta immobile, les yeux fermés. Elle lutterait de nouveau, taperait sans relâche sur les vitres quand elle en retrouverait la force. Pour l’instant, son corps était faible et son esprit bouleversé. Seule sa volonté l’empêchait de se laisser tomber au fond de l’eau.
Elle espéra qu’ils allaient la tuer rapidement. Elle avait bien compris qu’ils comptaient se débarrasser de Sawyer. S’il revenait, il mourrait. Or, il allait revenir.
Il avait trop d’honneur pour la laisser derrière lui.
Elle savait qu’il n’avait pas tout révélé à Malmon. Il protégeait toujours l’étoile et avait sans doute un plan. Il allait tenter quelque chose, mais il était quasiment en miettes.
De tout son cœur, elle souhaita qu’il continue de voyager et soit en sécurité. Alors, elle entendit comme un coup de tonnerre. La terre trembla autour d’elle.
Quand elle se redressa, sa vision était brumeuse, mais elle distingua Malmon qui se précipitait hors de la grotte en criant. Yadine tendait les mains vers les molettes.
Et puis Sawyer apparut dans l’eau à ses côtés, comme dans un rêve. Il leva ses poings toujours liés vers elle et la prit dans ses bras.
La lumière se fit aveuglante. L’aquarium trembla, comme secoué par la main d’un géant. Elle entendit des cris, des cris effroyables. Et vit les hommes s’enfuir vers la sortie.
Elle noua les bras autour de Sawyer, sentit son sang qui s’écoulait de ses blessures.
— Je suis là, lui murmura-t-il à l’oreille.
— Tu es revenu me chercher.
Avant qu’elle puisse pleurer, ils s’écroulèrent au sol.
Mais il y avait encore des coups de feu, des cris, des éclairs. Annika sentit Sawyer devenir flasque sous elle. Elle parvint à lever la tête et le regarder. Sous le sang et les bleus, son visage était d’une pâleur mortelle. Il saignait également de l’épaule et du ventre.
Elle aurait voulu se relever, se battre, mais elle n’avait plus de force, pas même pour faire réapparaître ses jambes. Alors elle fit tout ce qu’elle pouvait pour essayer de protéger son corps du sien.
Elle se laissa porter, pendant une minute ou une heure, elle n’en savait rien. De loin, elle entendit une voix. C’était Riley.
— Ils ne réussiront pas de sitôt, ces enfoirés. Et maintenant, on lance la mission de sauveta… Oh, putain ! putain ! Bran !
Elle sentit des mains qui la soulevaient.
— Non, non, c’est Sawyer qui est blessé. Ils lui ont fait du mal. Sawyer.
— Bran s’occupe de lui, la belle. Il est avec nous.
La voix de Sasha retentit :
— Doyle, emmène-la et va la mettre dans la piscine. Elle a besoin d’eau. Riley, encore des serviettes. Il faut arrêter l’hémorragie pour que Bran puisse le soigner.
Sasha s’accroupit à côté de Bran.
— C’est très grave ?
— Oui, il a perdu beaucoup de sang. Je crois qu’il a la pommette explosée et son œil…
— Je veux aider. Je peux absorber une partie de la douleur.
— C’est trop, Sasha.
— Je peux le faire. (Elle posa une main sur la joue de Sawyer et poussa un cri, choquée.) Oh, c’est pas vrai.
— Arrête. C’est déjà plus que tu ne peux.
— Pas du tout. Travaille avec moi. (Désespoir, compassion et amour étaient enchevêtrés en elle.) Tu dis me faire confiance. Alors, fais-moi confiance.
Riley revint précipitamment, embrassa du regard le visage pâle et moite de Sasha ainsi que la concentration exemplaire qui se lisait sur celui de Bran. Elle se mit à genoux pour appuyer une serviette sur la blessure au flanc de Sawyer.
— Allez, Œil-de-Lynx. T’as pas intérêt à te vider de ton sang par terre dans la cuisine. (Elle leva les yeux vers Doyle.) Il ne faut pas laisser Annika seule dans la piscine.
— Elle se sent mieux, et elle demande à voir Sawyer. Elle ira encore mieux si je peux lui dire… sacrebleu, ils l’ont vraiment amoché.
— Ça suffit, Sasha, intervint Bran.
— Un petit peu plus. Je peux en faire plus. Doyle, dis-lui que ça va aller, et apporte-nous le grand nécessaire de Bran. Riley ?
— Le sang coule moins vite, mais je n’arrive pas à l’arrêter complètement.
— Bran va le faire. Il va le faire. Je nous vois ensemble. Tous ensemble sur une colline. Avec un cercle de pierres. La mer est bleue. Je le vois et nous sommes six. Va chercher le truc, Doyle, et préviens Annika qu’il va se remettre.
— Je suis là. (Annika entra, nue, les jambes flageolantes.) J’y crois.
— Tiens, lui dit Doyle qui l’enveloppa de son manteau. Tu as froid.
— Il est revenu me chercher. Il a réussi à les piéger, et il est revenu. Il a tout risqué pour moi, pour nous, pour les étoiles. Il est un exemple de courage. (Elle s’agenouilla tandis que les larmes ruisselaient le long de ses joues.) Je veux aider.
Malmon rampait. La lumière, la lumière terrible l’avait aveuglé. Il ne voyait plus que du noir. Et quelle douleur ! Même maintenant, alors que les hurlements et le tonnerre s’étaient mués en un brusque silence, tout son corps le brûlait.
Il sentit sa peau qui fumait et son sang bouillir dans ses veines.
Toutefois, il était en vie, alors il rampa sur le sol calciné et caillouteux. Il rêvait d’eau, d’eau bien fraîche pour son corps, pour sa gorge. Il aurait donné la moitié de ses richesses pour un verre d’eau.
Alors il entendit sa voix, et il trembla.
— Tu as manqué à tes engagements.
— Non, ma reine. Nous avons été piégés, mais en ce moment même, mes soldats sont en train de les capturer. Vous les aurez, tous les six. Je vous en prie, ils m’ont blessé.
— Tes soldats ont échoué et ne sont plus de ce monde, comme tous ceux qui étaient ici.
— Je vous en supplie, mon amour, ma reine, la lumière m’a brûlé. Mes yeux. Aidez-moi.
Terrassé par la douleur, il rampa vers le son de sa voix, mais fut violemment repoussé.
— Et pourquoi aiderais-je quelqu’un qui a failli ? Je t’ai fait un don, et que m’offres-tu en retour ?
— Moi tout entier, tout ce que j’ai.
À tâtons, il tendit les mains.
— Tu n’es rien. Tu n’as rien à part ce que je t’accorde. Tu avais deux missions, mon toutou. Les étoiles et les gardiens. Pour ces deux missions, je t’aurais donné la vie éternelle, la force éternelle et tout ce que tu pouvais désirer. Tu n’as rien de ce que tu devais me rapporter.
— Je les aurai. Je vous le jure, je n’échouerai pas.
— Tu es aveugle. Faible. Rien qu’une coquille brisée.
— Aidez-moi. (Bien que chaque centimètre parcouru le fasse souffrir atrocement, il se remit à avancer.) Aidez-moi à voir, à guérir. Je vous rapporterai les étoiles. Vous les aurez, plongées dans le sang des gardiens.
— Tu veux voir ?
— Redonnez-moi mes yeux, je vous en supplie. Je ne peux pas trouver les étoiles, je ne peux pas tuer ceux qui vous font obstacle si je suis aveugle.
— Tu veux voir ? répéta-t-elle, avec un rire qui le fit trembler. Et si je t’accorde la vue, tu jureras de me servir ?
— Je suis votre servant. Je le serai. Ayez pitié.
— La pitié est une faiblesse. Je suis force. Je vais te redonner la vue, mon toutou. Je vais te faire voir.
Il eut la sensation que ses yeux se mettaient à bouillir dans son crâne. Il hurla, hurla jusqu’à ce que sa gorge saigne, et couvrit ses paupières qui le brûlaient en essayant d’écarter la douleur à coups de griffes.
Les larmes qu’il pleura étaient de sang. Au travers de ses cris de souffrance, il perçut le rire de la déesse.
Puis il commença à la distinguer dans l’obscurité.
Ses cheveux volaient autour de son visage et son expression montrait sa folle satisfaction face à Malmon qui se tordait et piaillait. Malgré tout, l’homme, avec ce qu’il était presque devenu, tendit sa main vers elle.
C’était un mendiant.
— Ne demande jamais pitié, ordonna-t-elle avec un sourire presque doux. Et ne me déçois pas une nouvelle fois. Va, retourne dans ton trou, fit-elle avec un geste vers la grotte. Et attends mon bon plaisir.
— Ne me laissez pas. Emmenez-moi avec vous. Pour que je puisse vous servir.
— Tu voudrais venir avec moi ?
Comme si elle réfléchissait, elle tourna autour de lui, sa longue robe noire bruissant comme des ailes.
— Je redeviendrai fort. Je vous ramènerai les étoiles. Je vous ramènerai les têtes des gardiens.
— Les paroles et les promesses ne signifient rien. Apporte-moi ce que je veux, dit-elle en se penchant vers lui. Ou alors, la douleur qu’ils t’ont infligée ne sera rien à côté de mon déplaisir.
— Je vais guérir. Je vous donnerai tout ce que vous voulez. Emmenez-moi avec vous, ma reine.
— Très bien. Prends ma main.
Tremblant de gratitude, il tendit sa main noircie et pelée aux longs ongles jaunes incurvés comme des griffes.
— Si tu n’étais pas en cours de transformation, tu aurais péri comme tous ceux que tu avais amenés ici, ceux qui ont échoué. Garde ce fait en mémoire, mon toutou.
La douleur revint, d’un seul coup, comme s’il avait été tiré du feu pour être plongé dans de la glace. Le froid faillit avoir raison de lui. Ses os craquèrent et sifflèrent.
Alors vint l’obscurité, totale.
Quand il cligna les yeux, il y voyait un peu. Il était dans une espèce de chambre, où des chaînes et des fers pendaient des murs de pierre.
Les oiseaux qui n’en étaient pas se tenaient recroquevillés sur des perchoirs, leurs yeux jaunes luisant dans l’ombre.
— Tu vas attendre ton heure ici. Quand tu te seras transformé, j’aurai un usage pour toi.
— Le noir. Le froid.
— Ah oui, il y a encore un résidu de cette chose en toi qui désire la lumière et la chaleur. Accordé.
Des torches et des bougies s’enflammèrent. Sur leur perchoir, les bêtes piaillèrent en s’agitant. Les murs, aux pierres polies au point de briller, renvoyèrent des dizaines de reflets.
Nerezza, dans sa robe noire, un rubis rouge sang à la gorge. Les oiseaux, leurs yeux jaunes brillants, les ailes déployées.
Et quelqu’un ou quelque chose avachi au sol. La peau rouge et noircie qui pelait à grands lambeaux pour révéler… autre chose en dessous. Les mains et les pieds comme des griffes, les cheveux brûlés laissant paraître un crâne où poussaient des bosses luisantes. Des yeux, jaunes comme ceux des oiseaux, en fente comme ceux d’un serpent, lui renvoyèrent un regard absolument horrifié.
La chose bougeait quand il bougeait. Elle se leva sur ses pieds griffus en même temps que lui.
— Que suis-je ?
— Un entre-deux, pour le moment, répondit Nerezza avec une pichenette sur un lambeau de sa peau.
Quand celui-ci tomba à terre, les oiseaux fondirent dessus pour se le disputer.
— Je suis… je suis un monstre.
— Un demi-démon, à mon service. Souviens-toi de la douleur, mon toutou. Souviens-toi de qui t’a rendu la vue. Souviens-toi de ton serment.
— Je suis un homme.
— Tu es à moi, et tu le seras pour l’éternité, ou alors je t’anéantirai. (Elle se dirigea vers une porte qu’il n’avait pas vue et l’ouvrit.) Quand j’aurai un usage pour toi, tu le sauras.
Il essaya de courir vers la porte, mais trébucha. Encore une fois, il voulut ramper, mais il n’y avait plus de porte, aucune issue, seulement les pierres lisses comme du verre. Comme des miroirs qui lui renvoyaient sa propre image où qu’il regarde.
Malmon rampa dans un coin et se roula en boule avec le demi-démon qui l’observait en retour.
Il se mit à rire, rire, et la salle résonna de ce son. Un son qui n’était autre que celui de la folie.
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