Annika

Nora Roberts · Chapitre 18 sur 22

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Annika

Chapitre 16

16

 

Sawyer sut qu’il était en bonne voie de se rétablir lorsque le lendemain matin, Doyle lui ordonna de reprendre le sport en se ménageant. Il réussit cinq tractions avant que son épaule ne se mette à protester avec l’énergie d’une femme qui se fait pincer les fesses. Peut-être sa fierté fut-elle entamée lorsque Sasha en effectua cinq, puis, à force de volonté, en réussit une sixième.

— Je suis pas la dernière. (S’affaissant à terre, haletante, Sasha leva un poing triomphal.) Je suis pas la dernière.

— Dis donc, j’ai l’épaule en vrac et j’ai frôlé la mort.

— M’en fiche. Aujourd’hui, en cette belle journée, je ne suis pas la dernière. Et c’est toi qui prépares le petit déj.

Peut-être n’aurait-il pas dû être aussi impatient de se remettre sur les rails.

En tout cas, il fut soulagé de ne pas avoir envie de retourner au lit après une heure d’activité. Et lorsque effectivement il y retournerait, avec Annika, il ferait enfin autre chose que dormir.

C’était donc une très belle journée.

Malgré sa réticence, il posa pour Sasha, surtout à cause de son insistance. Il resta une heure debout – ce qui représentait un nouveau triomphe – avec ses pistolets, la main gauche sur la crosse de l’un, la boussole dans la droite.

À un moment, Riley s’aventura au-dehors.

— Tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-il.

— Non. Tant pis pour toi et Doyle, je fais une pause. Le mec qui connaît la légende devrait être disponible demain.

— Espérons que tu puisses le voir avant d’aller gambader dans les bois. (Maintenant un peu déhanché, Sawyer envoya à Riley un bref sourire insolent.) Sinon, tu pourras toujours aboyer en morse.

Riley se contenta de lever le majeur et observa le tableau.

— Oui, Sash, tu l’as, jusqu’à ses petits yeux globuleux.

— Il faudra que tu peignes Riley en louve, Sasha. En pleine action, genre quand elle gratte ses puces.

— Je n’ai pas…

Riley s’interrompit et souffla avec exaspération. Sasha continua de travailler comme si de rien n’était.

— Tu crois à la réincarnation ? demanda-t-elle à Riley.

— Tout à fait. C’est un détour pour nous dire quoi ?

— J’ai la forte intuition que vous deux avez été frère et sœur dans une autre vie. Et c’est vrai, je veux te peindre sous ta forme de louve. Et aussi comme tu es maintenant.

— Je crois pas…

— Toutes nos facettes, la coupa Sasha, qui choisit un autre pinceau. Maintenant que j’ai commencé, je sais que j’ai besoin de le faire. Sawyer, il te faut une pause ?

— Ça va, sauf si tu veux t’interrompre.

— J’aimerais continuer, jusqu’à ce que tu veuilles faire une pause. Il faudra me le dire. Ça m’aide à me concentrer de peindre, et elle essaie de s’introduire.

— Quoi ? Nerezza ? s’exclama Riley avec une pression sur l’épaule de Sasha. Je vais chercher Bran.

— Non, ça va. (Calmement, Sasha apporta des détails aux épais cheveux de Sawyer, en y appliquant des rais de lumière.) Je suis bien, et il est occupé. Annika l’aide à préparer ses remèdes. Je veux que Nerezza essaie, et si je sens qu’elle arrive à ses fins, on ira chercher Bran. (Concentrée sur sa tâche, Sasha continua de peindre, changeant de pinceau pour préciser la courbe des doigts de Sawyer sur la boussole.) Je ne veux pas la repousser aujourd’hui, juste la bloquer. Je ne peux pas expliquer pourquoi.

— Tu n’as pas besoin de te justifier. (La main encore sur l’épaule de Sasha, Riley échangea un regard avec Sawyer.) Il te suffit d’avertir Sawyer si tu as besoin de Bran, ou d’autre chose.

— Exactement, ajouta Sawyer.

Sans en avoir conscience, il s’était mis à tenir son pistolet plus fermement.

— Tu pourras en parler à Bran quand tu retourneras à l’intérieur, Riley. C’est comme si elle jouait avec moi, juste pour essayer de me distraire. Je sais qu’elle attend que Malmon soit entièrement transformé. Il y a autre chose, mais… c’est comme si elle voulait que j’essaie de voir.

— Peut-être pour nous donner de fausses pistes ?

— Je ne sais pas, Riley. Mais je sens, je sais qu’elle essaie de m’attirer, et je ne vais pas tomber dans ce piège. Tout comme je sais que cet interlude qu’on a eu, cette pause charmante loin des combats et du sang, est presque terminé.

— Alors profitons-en.

Après avoir tapoté l’épaule de Sasha et lancé un regard entendu à Sawyer, Riley partit tout raconter à Bran.

Sawyer l’observa pendant qu’elle le peignait. Un autre coup d’œil vers la terrasse lui apprit que le mage s’y trouvait, vérifiant lui-même si on avait besoin de lui.

Peu après, Doyle sortit et s’installa sur une chaise, les yeux sur le dos de Sasha. Riley avait donc œuvré, et on veillait sur Sasha.

Il se détendit et laissa son esprit vaguer. Si Annika avait pu venir… Une fois les étoiles trouvées et rapportées sur l’Île de Verre – en écartant les si –, lui resterait-il du temps, juste quelques jours, pour être avec elle ? Sans guerre ni déesse vengeresse, sans responsabilités ni risques ?

Cela ne semblait pas trop demander, quelques jours.

— Tu lui as dit que tu l’aimais ? lui demanda Sasha tout à trac. Je le sens, c’est trop fort pour ne pas le sentir. Tu le lui as dit ?

— Quel intérêt ? Ça ne la rendrait que plus triste. Je ne veux pas qu’elle parte avec des regrets.

— Je ne pense pas qu’un cœur comme celui d’Annika regrette l’amour. Et je crois que l’amour crée ses propres miracles.

— La pleine lune arrive. (Il apercevait sa silhouette derrière le ciel d’un bleu éclatant.) Après, elle en aura deux de plus. Certaines personnes ont des vies entières, d’autres juste des instants. J’imagine que c’est ce qu’on en fait qui compte.

— Je le crois aussi. C’est exactement la conclusion à laquelle j’étais arrivée. Et il ne faudrait pas regretter ce que tu t’es abstenu de dire ou de faire.

Elle abaissa son pinceau et, les yeux sur sa toile, prit du recul.

— C’est fini pour le moment. Je peux le terminer sans toi. (Elle roula des épaules pour les détendre.) Et une pause ne nous fera pas de mal.

Pas mécontent, il vint découvrir l’œuvre.

— Waouh.

— Tu aimes ?

— Oui. C’est… waouh, voilà.

Elle l’avait peint avec les collines en arrière-plan, l’ensemble radieux de soleil et de vie.

— Comment tu t’y prends pour inonder le tableau de lumière, comme ça ?

— Les ficelles du métier.

— Le talent, plutôt. Je sais que c’est ici, mais à la façon dont tu as peint ces collines, ça pourrait être n’importe quel paysage de collines, de montagnes et de ciel.

— C’est ce que je voulais, parce que ça représente l’étendue de ton don. Et tu regardes depuis le tableau en le sachant. C’est un peu grâce à Riley.

— Ah oui ?

— Avant, je n’arrivais pas à le tirer de toi, et quand elle est arrivée, tu t’es relaxé, tu l’as provoquée, tu as souri. C’est tout toi, Sawyer. La main sur ton arme, prêt à te battre s’il le faut, la boussole à la main, prêt à voyager là où on a besoin de toi. Mais tout aussi prêt à accorder du temps à un ami.

— La boussole, tu l’as représentée brillante.

— Elle brillait.

— Non, je l’aurais senti.

— Pour moi, elle brillait. (Elle hésita quand il observa l’objet, encore entre ses mains.) Je l’ai peut-être vue telle qu’elle a été ou qu’elle sera.

Mais elle avait très bien compris. La boussole avait émis une lueur douce et constante lorsque Sawyer pensait à Annika.

Pendant le dîner, ils décidèrent de reporter au surlendemain la reprise des sorties en bateau. Sawyer ne contesta pas la décision, car avec ce qu’il espérait faire, ce jour supplémentaire serait peut-être bienvenu.

— Avec un peu de chance, quand on repartira, j’aurai un endroit, ou au moins une direction. On saura où on veut aller, affirma Riley.

— C’est bien. En attendant, Annika a besoin de faire un tour en mer.

— Je l’y emmènerai plus tard, dit Bran à Sawyer.

— Non, je m’en charge. (Doyle fit un signe négatif, et Sawyer le regarda avec obstination.) Si je n’étais pas sûr d’en être capable, je ne le proposerais pas. Et je ne pense pas l’emmener ici, où Nerezza pourrait nous repérer. J’ai un endroit où elle peut être en liberté.

— Tu n’es pas remis à cent pour cent, Sawyer, commença Riley.

— Non, mais pas loin, et c’est quelque chose que je fais depuis un moment, maintenant. Je sais que je peux le supporter. Je ne prendrais pas de risques avec Annika, ni avec aucun d’entre nous.

— La piscine est très chouette. Elle me suffit.

— Tu as besoin de la mer, tu seras plus forte. Et moi, j’ai besoin de travailler des muscles autres que mes biceps. Il faut que je me remette dans le bain, et c’est une façon de faire les deux. Vous pouvez me faire confiance là-dessus ?

— Moi, oui, s’écria Annika. Je te fais confiance pour tout.

— On a besoin de savoir où vous serez, et il nous faut une heure limite, déclara Bran en regardant autour de la table. C’est non négociable.

— Deux heures. Ça donne à Annika tout le temps pour profiter de l’eau, et à moi l’occasion de récupérer le cas échéant. Je ne pense pas, mais ça suffira si besoin. Quant à l’endroit…

Il disparut, et quelques secondes plus tard, fut de retour avec une carte.

— Fais ton show, tiens.

Malgré sa remarque, Riley souriait.

— Je montrais simplement que je sors du banc de touche. On sera là.

— Mais… le Pacifique Sud ? (Sasha regarda Bran, inquiète.) C’est très loin.

— C’est l’un de mes endroits fétiches. Ce sera comme rentrer à la maison en voiture.

— Tu peux y aller ? demanda Sasha à Bran.

— S’il le faut, oui.

Sawyer ajouta :

— Et si je pense assez fort, tu pourras me ressentir ? Si j’essaie de te faire savoir qu’on est arrivés sans encombre ?

— Je peux essayer, acquiesça Sasha. Je peux. Et Bran m’aidera. C’est juste que c’est tellement loin…

— Endroit fétiche, répéta Sawyer, qui attrapa un petit sac sous la table.

— Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ? demanda Riley.

— Rien d’intéressant. (Il tendit la main à Annika.) Prête ?

— Il est vingt et une heures, dit Sasha. Couvre-feu à vingt-trois heures. Précises.

— Oui, maman. Allons-y.

Quand ils eurent disparu, Doyle reprit sa bière.

— Alors, vous pensez qu’il va jusque là-bas pour se l’envoyer ?

— Pas seulement, mais ça entre en ligne de compte, évalua Riley.

Sasha lui donna une tape.

— C’est important pour lui de reprendre confiance. Il a failli mourir, il est resté faible et bouleversé. Annika a besoin de la mer, et il a besoin de la lui procurer.

— Le sexe vient juste en bonus, commenta Riley.

— Ils ont deux heures, pour la mer, la restauration de confiance et le sexe, conclut Bran.

Pour donner corps à ses propos, il fit apparaître, d’un mouvement de poignet, un sablier à l’ancienne au centre de la table.

— Il en a pour deux heures. Au dernier grain de sable qui tombe, j’y vais.

— J’aime beaucoup. Je venais de mettre l’alarme de ma montre, commenta Riley en contemplant le sablier. Mais ça, c’est vachement plus cool.

— Il fait ses réglages, annonça Sasha, qui s’immobilisa. (Elle attrapa la main de Bran, tira du pouvoir de lui.) Je les sens. C’est bon, ils sont bien arrivés.

Sawyer les amena juste au bord d’une terre où les vagues déferlaient, douces et régulières, sous des cieux étoilés. Physiquement, il se sentait comme s’il venait de faire un bon jogging, ce qui lui convenait.

— Oh, Sawyer !

Dans son ravissement, Annika tournoya, puis se tint un pied dans la mer et un pied sur le sable.

— Super coin, pas vrai ?

— C’est merveilleux. Je suis déjà venue.

— C’est vrai ?

— Oui, avec ma famille. Beaucoup de fois.

— Comment tu le sais ?

— Je reconnais l’eau, comme toi tu reconnaîtrais une route. Je ne peux pas m’expliquer mieux. Cet endroit, ces eaux, on y vient… (Agacée, elle rabattit ses cheveux en arrière.) Le mot ne me revient pas. Un voyage à un endroit spécial, sacré.

— Un pèlerinage ?

— Oui ! Pèlerinage, pèlerinage, répéta-t-elle pour fixer le mot dans son esprit. Nous commémorons Annika. C’est d’elle que me vient mon nom. Elle était sainte et puissante, et elle parcourait les mers pour répandre la gentillesse et l’amour.

Sawyer porta sa main à ses lèvres.

— Alors, tu es bien nommée.

— C’est un honneur de porter le nom de quelqu’un d’aussi aimé. On raconte qu’elle a failli être capturée, et que des marins qui chassaient dans ces eaux l’ont gravement blessée. Mais un homme l’a trouvée, l’a aidée et soignée jusqu’à ce qu’elle aille mieux. Il l’a sauvée, et elle l’a sauvé aussi. Il était perdu, tu comprends ? Et elle l’a aidé à retrouver son chemin. Elle lui a donné un cadeau pour qu’il ne se perde plus jamais, ni sur la terre ni sur la mer.

Sawyer posa son sac sur la plage.

— Ça ressemble pas mal à l’histoire qui se raconte dans ma famille au sujet de la boussole. Mais c’était dans la mer du Nord, alors…

Il regarda la boussole restée dans sa main.

— À moins qu’il n’y ait erreur. Le marin et la sirène qui se sauvent l’un l’autre. Le don de l’orientation. Ça fait beaucoup de parallèles. Peut-être qu’il s’agit de la même histoire, mais que l’emplacement dans l’une des deux versions a changé avec la transmission pendant toutes ces années. Tu es Annika.

— Oui, je suis Annika.

— Je suis Sawyer Alexeï King. Alexeï était le nom du marin qui a reçu la boussole. Ce sont des parallèles, ou alors le destin, tout simplement.

— Cet endroit sacré, c’est là que ton grand-père t’emmenait ?

— Oui, on campait juste là, sur la plage.

— Alors nous sommes tous les deux déjà venus ici. Cet endroit est important pour nous deux. Ça aussi, c’est un parallèle ?

— Chez moi, oui. Allez, entre dans l’eau. C’est une super nuit pour se baigner.

— Nage avec moi.

Avec son naturel habituel, elle ôta sa robe et la jeta de côté.

Elle courut dans l’eau et plongea dans les rouleaux. Une queue de poisson émergea, aussi mobile que l’eau elle-même, puis elle disparut dans l’eau indigo.

Quelques secondes plus tard, elle émergea jusqu’aux épaules, avec un sourire éblouissant.

— Viens nager avec moi !

— J’arrive tout de suite.

D’abord, il devait tout préparer, ce qu’il fit en vitesse pendant qu’Annika repartait sous l’eau. Puis il se déshabilla et, comme elle, plongea dans les vagues. Il franchit la barre des rouleaux, très satisfait de ne pas sentir ses blessures se réveiller avec les mouvements.

Il se laissa alors flotter dans l’eau fraîche en admirant au-dessus de lui la lune et les étoiles éparpillées comme de petits diamants. Quand il sentit tout en lui se détendre, il comprit qu’il avait eu besoin de ce moment autant qu’Annika.

Tout comme Sasha avait eu besoin de peindre, il lui fallait quelque chose de beau et de lumineux.

Et sa belle et lumineuse compagne surgit de l’eau comme une flèche, la tête penchée en arrière et les cheveux flottants dans son sillage. Elle monta haut, comme si elle allait toucher la lune, avant de replonger. Elle enroula sa nageoire autour de la taille de Sawyer qui se mit à rire et se retrouva propulsé vers le ciel. Elle rit aussi quand elle le vit replier les jambes et retomber dans l’eau en bombe.

— Tu fais de grandes éclaboussures !

— Un peu, oui ! Vas-y, refais.

— Tu as aimé ?

— Carrément.

Comme il était prévenu, il réussit cette fois à exécuter un plongeon carpé. Il ne serait jamais aussi doué qu’Annika, mais il estima que sa performance valait un 7,5 en compétition.

Ils jouèrent, plongèrent, sautèrent et s’éclaboussèrent.

Et puis ils flottèrent tranquillement.

— Tu as mal au bras ou au côté ?

— Non. Je suis presque à cent pour cent maintenant.

— Tu es fort.

— Je vais l’être.

Elle tournoya dans l’eau et l’enlaça.

— Tu es fort, répéta-t-elle. Sasha et Bran sont de très bons guérisseurs. Alors tu vas pouvoir te rétablir. J’avais peur. Dans la grotte, et même après.

— Moi aussi, mais on est là.

— Oui, dit-elle en posant les lèvres sur les siennes. Tu veux bien me toucher ? Ça me manque que tu me touches quand tu as envie de moi.

— J’ai tout le temps envie de toi.

Il parcourut des mains les cheveux lisses qui tombaient sous sa taille, puis en dessous, sa peau et l’étrange et merveilleuse transition avec les écailles. L’ensemble était lisse et magnifique.

D’un geste automatique, il battait des jambes pour les garder tous les deux à flot, mais elle courba sa queue sous Sawyer pour les maintenir tous les deux dans l’eau.

— Je t’ai désirée la première fois que je t’ai vue, lui avoua-t-il.

— C’est la vérité ? demanda-t-elle en lui caressant la joue.

— Absolument. Tu n’étais qu’un dessin dans le carnet de Sasha, mais j’avais envie de toi. (Il sourit.) Et quand je t’ai aperçue sur la plage à Corfou, à la lueur de la lune, dans ta robe blanche, j’ai eu envie de toi.

— Mais tu n’étais que mon ami.

— Je suis ton ami, mais ce n’était pas facile de rester seulement ton ami.

Il posa les mains sur sa poitrine et elle sentit son cœur soupirer et son corps frissonner.

— Pourquoi ?

— Je croyais que c’était plus correct envers toi. Tu avais tellement à apprendre. Je ne voulais pas te perturber.

— Je ne suis pas perturbée.

Elle se souleva pour offrir ses seins à ses lèvres. Quand il les embrassa, elle rejeta la tête en arrière et ses cheveux flottèrent, tache noire veloutée sur la mer sombre.

Il était fort, pensa-t-elle encore. Comme elle avait souhaité ses mains puissantes sur elle, et sa bouche qui maintenant la goûtait, la dévorait d’une façon qui montrait son désir.

Éclatant de joie, elle bondit vers lui et le fit virevolter à la surface de l’eau.

Elle le serra fort, pressa sa tête contre son corps et remonta avec un soupir gémissant. Là, elle tourna doucement, tout doucement, pour que l’eau clapote autour d’eux tandis que leurs lèvres s’unissaient, puis leurs langues, en un baiser soudain pressant.

Elle le caressa délicatement, ses doigts suivant les plaies qui cicatrisaient.

— Ça fait mal ?

— Rien ne fait mal. (En revanche, son sang était en ébullition.) Il faut qu’on retourne sur la plage. Je veux te couvrir. Te remplir. Oh, que je te veux.

— Tu voudrais me prendre ici ?

— Oui. D’accord. (À moitié fou, il s’empara de sa bouche.) Plus près de la terre, que je puisse être debout.

— Non, ici.

Elle prit son visage entre ses mains pour le retenir. Elle lisait le désir, le besoin, miroir du sien, mais…

— Tu me voudrais, comme ça ? Dans ma vraie forme ?

— Je te veux, Anni. C’est toi.

— Je peux m’ouvrir pour toi.

— Alors ouvre-toi à moi. (Hors de lui, l’esprit perdu, il la ramena tout contre lui.) Accueille-moi.

C’était un don, une vérité. En l’accueillant, elle le regarda dans les yeux. Et la signification de ce moment, de ce don, était tellement radieuse qu’elle laissa finalement ses paupières se fermer.

De son côté, Sawyer était ébloui par cette sensation somptueuse de coulisser en elle, de la sentir autour de lui, serrée comme un poing.

Elle trembla contre lui, et ils continuèrent de flotter, amants dans le berceau de la mer.

Il se mut en elle, lentement, très lentement, conscient du bonheur qu’elle soit à lui, entièrement, et de la magie du moment. Un moment à ne pas précipiter. Soutenu par Annika, il couvrit son visage de doux baisers, tout en la caressant, calant son rythme sur la danse tranquille de la mer qui les berçait.

L’amour imprégna Sawyer d’une brise chaude parfumée à l’odeur d’Annika.

Enfermée dans sa propre félicité, elle remonta, tourna avec lui, puis replongea, l’emmena avec elle, la bouche sur la sienne pour le faire respirer par son baiser.

Abrité par la mer sombre, il alla et vint en elle, sentit le plaisir de sa belle atteindre son sommet, respira son souffle pour lui en donner encore. Et lorsque l’amour manqua bien de le faire éclater, il sut que s’il pouvait causer un miracle, il serait prêt à rester avec elle, à adopter son monde.

Alors, elle le remonta à la surface, à la lumière des étoiles et de la lune, dans le bruit de l’eau qui déferlait sur la plage, puis refluait. Là, entre deux mondes, elle se resserra encore une fois autour de lui et murmura son nom contre ses lèvres.

Ce qui l’acheva.

Elle le tint contre elle, la tête sur son épaule, son corps harmonieux pressé contre lui.

— Tu n’es pas déçu ? chuchota-t-elle.

— Annika, je suis… je ne trouve pas les mots, mais je suis tout ce qui est l’inverse de déçu.

— Il y a plus de choses à faire avec les jambes.

Bouleversé, il effleura ses cheveux de ses lèvres.

— Tu es un fantasme fait réalité. Plus belle, plus miraculeuse que toutes les personnes que j’ai pu connaître.

— Tu es pareil pour moi. Pareil.

Elle passa sur le dos et sourit tout le trajet du retour. Une fois debout avec lui, elle porta la main à son cœur.

— Tu avais apporté une couverture, des bougies, et du vin. Même des fleurs ! C’est trop joli.

— Tu vas rendre ce cadre encore plus joli, dit-il en l’attirant vers le sable. Tu as froid ?

— Non, et toi ?

— Je me sens à peu près à la perfection.

Après avoir pris un briquet dans le sac, il alluma les petites bougies et déboucha la bouteille avec son couteau multifonctions.

— Nous avons le temps ?

— Un peu. (Il l’attira sur la couverture et versa le vin.) Du temps pour nous.

— J’aime beaucoup le temps pour nous. Mais je dois l’utiliser pour te dire quelque chose. Je ne t’ai pas révélé la vérité.

— À quel sujet ?

Elle baissa les yeux.

— Tu crois que je t’ai vu pour la première fois comme toi, sur la plage à Corfou, mais… c’est faux.

— Ah bon ?

— Quand je m’entraînais pour la quête, la sorcière des mers m’a emmenée sur une autre île, et je t’ai aperçu, sur la plage, sous la lune comme nous sommes maintenant. Tu étais seul, mais tu n’avais pas l’air d’en souffrir.

Intrigué, il lui releva le menton pour capter son regard.

— Quelle île ?

— On m’a dit de me souvenir comment l’appelle le peuple terrestre. Isle au Haut.

— Dans le Maine ? Je ne suis pas allé là depuis… au moins cinq ans. Tu t’es entraînée combien de temps ?

— Jusqu’à ce que je sois choisie, puis encore, et puis jusqu’au moment où j’ai su, parce que j’étais choisie, que j’allais te rejoindre.

— Tu avais aussi vu les autres, avant ?

— Seulement toi. La sorcière des mers ne m’a parlé que de toi, parce que tu suffirais à me dire où et quand je devais aller pour commencer. Tu étais assez. Tu es en colère que je ne t’aie pas dit la vérité ?

— Non. (Pour le prouver, il entremêla ses doigts aux siens.) Je ne suis pas fâché.

— Je voulais être avec toi à l’époque, mais ce n’était pas le moment, et j’ai dû attendre.

Et lui qui pensait que ces quelques semaines d’attente avaient été interminables…

— Cinq ans. C’est un sacré bout de temps.

— Non, pas sachant ce que j’ai maintenant.

Elle se blottit contre lui, la tête sur son épaule, le regard sur la mer comme lui. Il avait eu l’intention de lui offrir cette escapade, un soupçon de romance et un moment hors du temps, dans un endroit important pour lui.

Sans savoir qu’il était tout aussi important pour elle.

Il n’avait pas eu l’intention de lui donner plus, ni de lui demander plus. Mais cela tombait à pic, dans cet endroit cher à tous les deux, dans ce temps qui n’appartenait qu’à eux deux, de s’offrir davantage, sans regret.

— Moi non plus, je ne t’ai pas avoué toute la vérité.

— Qu’est-ce qui n’est pas toute la vérité ?

— Je suis attiré par toi, mais ce n’est pas tout. Je suis ton ami, mais ce n’est pas tout. (Il enfonça son verre à pied dans le sable pour pouvoir lui prendre les mains et en amener une, puis l’autre, à ses lèvres.) Je suis amoureux de toi.

Ses yeux ensorcelants s’agrandirent. Elle retint son souffle, puis le reprit avec un son qui ressemblait dangereusement à un sanglot.

— Tu m’aimes… tu entends, comme tu aimes Sasha et Riley ?

— Non. Je les aime comme ma famille. Comme des sœurs. Mais je suis amoureux de toi. Ça signifie…

— Je comprends, je comprends, l’interrompit-elle, les yeux brillants de joie et de larmes. Je comprends, répéta-t-elle. J’aime des gens, mais tu es le seul dont je sois amoureuse. Je ne pouvais pas te le dire. (Elle lança ses bras autour de lui et posa la joue contre la sienne.) C’est comme le premier baiser. Je n’étais pas autorisée à te le révéler. À moins que tu ne sois avec moi.

— Je suis avec toi. (Il changea de position et prit ses lèvres.) Amoureux de toi, Annika. Je sais qu’on ne peut pas…

— Non, non. S’il te plaît. Ne dis pas que nous ne pouvons pas nous aimer. Nous connaissons l’amour. Tu es mon amour, le seul. J’ai nagé dans le Canal d’Amour, et tu es venu à moi.

— Le canal… à Corfou ?

— Je t’aimais déjà quand je t’ai vu sur la plage l’autre fois, et j’ai attendu. Et puis quand tu m’as vue arriver la première fois, je venais du canal. On raconte que si on se baigne dedans, on va rencontrer son seul amour véritable. C’est ce que j’ai fait, et tu es venu à moi. Mais je ne pouvais pas t’en parler.

Elle suivit des doigts les contours de ses joues, de sa mâchoire, de sa bouche.

— Je connaissais ton visage et ton sourire, mais pas ton nom. Jusqu’à cette nuit-là. Malgré tout, je ne pouvais pas te le dire. Ni quand tu as combattu à mes côtés, ni quand tu m’as embrassée, ni quand tu t’es accouplé avec moi, ni quand tu m’as sauvée de la mort. Mais maintenant, je peux te rendre tes mots. Je suis amoureuse de toi.

Elle renversa son vin, mais ça n’avait guère d’importance, car elle se jeta sur lui et les fit tomber tous les deux sur la couverture. Le baiser tendre et doux se fit profond et impérieux.

— Dans la mer, je voulais te donner un cadeau.

— C’est ce que tu as fait.

— Mais toi, tu m’as donné un cadeau. (Avec joie et révérence, elle posa sa main sur le cœur de Sawyer.) Il n’existe pas de présent plus précieux que l’amour. Je garderai le tien avec moi, toujours. Tu peux t’unir à moi encore une fois ? Avons-nous le temps ? Je veux célébrer le cadeau.

— On va inventer notre temps.

— Ils sont en retard.

Agité, Bran se leva pour faire les cent pas sous la tonnelle, où les autres s’étaient rassemblés comme pour une veille.

— Ils ne sont pas en péril, lui assura Sasha. Laisse-leur quelques minutes de plus. Ils sont hors de danger et heureux. La suite arrivera bien assez tôt.

— S’il n’est pas capable de faire son affaire en deux heures… marmonna Doyle.

— Oh, la ferme, le coupa Riley. Tout le monde n’a pas forcément envie de tirer son coup vite fait.

— On était d’accord sur deux heures, insista-t-il.

Il pointa du doigt le sablier, approuvé par Bran.

— Exactement.

— On en est à dix minutes de plus à peine. Et ils sont en sécurité. Inutile de… Ils arrivent !

À ces mots, Doyle se leva d’un bond et attrapa son épée.

— Non, pas les ennemis. Sawyer et Annika. Relaxe un peu.

Alors que Sasha parlait encore, ils apparurent.

— J’aurais pu tricher, commença tout de suite Sawyer, dont le sourire aurait pu éclairer Capri entière. On pouvait très bien voyager dans le temps.

— C’est ce qu’il voulait faire, révéla Annika. Mais je lui ai dit que c’était un genre de mensonge, et nous avons eu une nuit de vérité.

— Oui. (Son gigantesque sourire toujours en place, il serra Annika contre lui.) On est punis ?

— C’est important d’être à l’heure, ronchonna Bran.

— Ne te mets pas en colère, souffla Annika, qui vint l’embrasser. Je suis trop heureuse pour la colère. Sawyer m’aime.

— En voilà, une nouvelle, commenta Riley.

Annika la dévisagea avec perplexité.

— Je sais que cette voix est… ironiste.

— Ironique, la corrigea Bran.

— Ironique. Tu savais qu’il était en amour pour moi ?

— Si tu viens seulement de l’apprendre ce soir, tu étais la seule ici à ne pas être au courant. Mais sincèrement, c’est super. Et maintenant, comme les enfants sont de retour, je vais me coucher, déclara Riley en regardant la lune. Je ne pourrai pas demain soir.

— Sawyer aussi a besoin de sommeil. Nous avons fait beaucoup de sexe et il faut qu’il se repose, déclara Annika avec sérieux. Il est prêt à plonger de nouveau, dit-elle à Doyle. Mais avec le sexe, c’est mieux qu’il attende encore une journée.

Riley leva les yeux au ciel tout en continuant de s’éloigner. L’immortel se redressa.

— Je vais faire une dernière ronde. Repose-toi donc, mon frère. Nous attendrons encore un jour pour la plongée, mais tu auras droit à l’entraînement complet.

— D’accord. Eh bien, on va monter se reposer, alors.

Sasha les regarda partir avec un sourire ému.

— C’est pour ça que leur bonheur n’arrêtait pas de retentir comme des cloches. (Elle se leva et prit la main de Bran.) Ça ne vaut pas le coup d’être fâché contre eux. Tout va bien, et en ce moment, encore mieux que bien. Et nous aussi, on devrait aller se reposer.

— C’est ce qu’on va faire. Après beaucoup de sexe.

Pour amuser Sasha, il les transporta en flottant jusqu’au balcon, puis directement à leur lit.

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