Annika
Chapitre 10
10
Sawyer poursuivit son travail. Riley lui avait procuré ce dont il avait besoin, il lui fallait maintenant mettre au point les appareils.
Il fit de son mieux pour se concentrer et ne pas écouter les recommandations d’Annika à Doyle, et les réponses de Doyle.
Ni leurs rires. Doyle, qui n’était pas spécialement quelqu’un d’enjoué, n’arrêtait pas de s’esclaffer.
Arrête, songea Sawyer en sentant l’agacement, voire la jalousie pure et simple, s’insinuer en lui. Il avait un travail à accomplir, des mondes à sauver, et ne pouvait se soucier du fait qu’un tiers de l’équipe soit en train de faire mumuse dans l’herbe.
Peut-être que lui aussi aurait aimé apprendre le saut à une main. Doyle n’était pas le seul à avoir de la force dans les bras.
Certes, l’immortel était sans doute capable de soulever des Toyota sur son banc de musculation, mais quand même.
Sawyer s’efforça de se calmer. Inutile de se brûler de nouveau avec le fer à souder par manque d’attention.
À ce moment, Sasha sortit de la maison et vint s’asseoir à côté de lui.
— On se disait qu’on pouvait manger d’ici une heure, si ça te va.
Il termina d’enrouler du fil isolé autour d’une bobine en maugréant et le coupa.
— Je préfère continuer, expliqua-t-il en dénudant les extrémités du fil. Je vais rentrer et je prendrai une part de pizza au passage.
— Je peux faire quelque chose ?
Il secoua la tête en signe de dénégation, puis reprit le fer pour souder les parties dénudées à son minuscule circuit imprimé.
— On ne peut vraiment pas travailler à plusieurs dessus.
— Si tu… ça alors !
— Quoi ?
— Doyle vient de faire un saut de mains, mais sur une seule main.
Sawyer releva les yeux juste à temps pour voir Annika embrasser Doyle pour le féliciter.
— Super.
Quand il eut enfin terminé de fabriquer deux des micros, sur une table de la salle à manger où il avait de la place et un peu de paix, la lune était levée et le ciel parsemé d’étoiles. Il avait besoin d’une pause.
Il sortit et descendit s’asseoir sur les marches pour regarder la mer.
— Alors ?
Il releva les yeux et vit Bran sur le balcon.
— J’en ai terminé et testé deux. J’ai besoin…
— Attends, je descends.
Quand Bran le rejoignit, il lui tendit une bière.
— Sasha m’a dit que tu t’en étais tenu à l’eau ou à la caféine pendant ton travail. J’ai pensé que maintenant, ça ne serait pas de refus.
— C’est sûr, merci. J’avais besoin de m’arrêter. Ce n’est pas tant compliqué que précis, surtout quand on fait avec les moyens du bord. Je pourrais me mettre à la dernière ce soir, mais je risquerais de faire du sale boulot. On peut soit attendre demain pour les poser, soit se contenter de deux.
— On en a parlé au dîner, et on s’est déjà décidés pour demain soir. Ne te tue pas à la tâche.
— C’est sympa. (Pas mécontent d’avoir de la compagnie et une bière fraîche, Sawyer passa à la suite.) Je peux nous faire voyager jusqu’à la villa de Malmon sans problème. Comme on n’aura pas besoin de portes ou de fenêtres pour entrer, on n’a pas à s’inquiéter d’un système d’alarme. Mais s’il y a des détecteurs de mouvements, ça pose un souci.
— Ah, s’exclama Bran, en observant le ciel étoilé. Personne d’autre n’y a pensé.
Depuis leur décision de pénétrer dans la location de Malmon, Sawyer avait, pour sa part, beaucoup réfléchi.
— Et s’il y a des caméras, c’est problématique aussi. Si je savais, et d’une, qu’ils ont des détecteurs de mouvements ou des caméras de sécurité, et de deux, de quel type, et de trois, où le système est basé, je pourrais peut-être le contourner.
Amusé, Bran haussa son sourcil orné d’une cicatrice.
— Eh bien !
Sawyer leva sa bière et lui assura :
— Ce n’est pas dans mes habitudes d’entrer par effraction, mais c’est pratique de connaître le fonctionnement des choses. On peut tabler sur le fait que Malmon aura installé un système dans ce genre pendant son séjour ici. On ne sait pas s’il y est déjà. Et si j’y avais pensé avant, Riley aurait peut-être pu se renseigner là-dessus.
— Ce n’est pas trop tard, on va lui en parler. Sinon, je pense que le mieux est de tenter notre chance. Si on déclenche des alarmes, on peut être sortis avant l’arrivée d’un gardien.
— Je peux sans doute faire ressembler notre arrivée à un défaut de fonctionnement, mais les caméras…
— Je peux trouver un moyen, s’il existe.
— Très bien. Si demain, on est de retour vers dix-sept heures comme d’habitude, j’aurai terminé la troisième puce avant le coucher de soleil.
— C’est plus que suffisant, on pensait y aller après minuit. Doyle veut inspecter les lieux alentour, aussi, et il nous faut éviter les regards indiscrets.
— Oui, il ne faudrait surtout pas contrarier Doyle.
Pensif, Bran but une gorgée de sa bière.
— Un problème avec Doyle ?
— Non, non, aucun problème, non.
Aux yeux de Bran, trois non successifs à ce type de question signifiaient oui.
— Il a appris de nouvelles positions avec Annika.
— De quoi ? Des positions ? (Sawyer tourna la tête si vite que Bran se demanda si elle n’allait pas se dévisser comme un bouchon de bouteille.) Ah, évidemment. Le fameux saut sur une main.
— En avant, oui. Elle prétend qu’elle peut lui enseigner celui en arrière en un rien de temps. Il y a entre eux de l’affection et de l’admiration. En revanche, mo chara, si tu crois qu’il y a autre chose d’un côté ou de l’autre, tu es… naze, voilà. Annika est tout à toi, tu n’as qu’à demander. Et maintenant, comme j’ai dans l’idée d’aller retrouver la femme de ma vie, je vais te souhaiter une bonne nuit. Dors bien, ajouta-t-il en retournant vers la maison.
Il n’avait qu’à demander… Sawyer continua de boire sa bière. Ce n’était pas ce que disaient les apparences ni ses sentiments en ce moment même. Par ailleurs, cela ne lui semblait pas correct de « demander ». Annika était nouvelle dans ce monde. Elle mélangeait toujours des mots, devait encore se faire expliquer des tas de choses. Non, il ne pouvait certainement pas lui proposer de coucher avec lui.
Et si cela arrivait, il avait très peur de ne jamais s’en remettre. Où qu’il aille, quel que soit le moment, il penserait toujours à elle.
Pour commencer, il n’aurait jamais dû la toucher, et leur donner à tous les deux de faux espoirs. La solution était simple : ne plus la toucher. Ce n’était pas comme s’ils manquaient d’activités ! Inutile d’ajouter le sexe et les cœurs brisés à leurs préoccupations.
Sawyer se leva en emportant sa bière. Quand il ouvrit la porte de sa chambre, il manqua la lâcher.
Annika était assise au bord de son lit, et elle se leva aussitôt.
— Je t’attendais.
— OK… dit-il en posant sa bouteille avec précaution. Tu as besoin de quelque chose ?
— Oui. Et toi aussi, je pense. Alors je t’ai attendu.
Tout en rivant ses yeux aux siens, Annika abaissa les deux fines bretelles qui retenaient sa robe et, d’un mouvement d’épaule, la fit tomber à ses pieds.
La seule pensée qui traversa l’esprit de Sawyer fut : je suis un homme mort. Les gestes maladroits et précipités, il ferma la porte.
— Annika, non…
Pendant qu’il articulait ces mots avec peine, elle s’éloigna de la robe laissée à terre pour l’approcher, mince, agile et magnifique dans des chaussures qui n’étaient rien d’autre que quelques lanières rouge vif et de hauts talons fins.
— Tu me désires, recommença-t-elle en esquissant un pas vers lui. Je te désire. Prendras-tu ce que je t’offre ? M’offriras-tu ce que je te demande ?
Il se souvenait bien avoir des raisons de refuser, mais ne parvenait plus à en retrouver une seule.
— Je devais…
— Couche avec moi, dit-elle en effectuant un deuxième pas. (Ses yeux, rien que ses yeux d’un vert ensorcelant, le réduisaient à néant.) Accouple-toi avec moi. (Elle avança encore vers lui.) Sois avec moi.
Elle l’enlaça, pressa contre lui son splendide corps longiligne et s’empara de sa bouche.
Avec lenteur, elle l’enflamma jusqu’au plus profond de lui-même. Elle plongea les doigts dans ses cheveux, l’agrippa pendant que les barrières de Sawyer s’écroulaient. Avant qu’il puisse trouver la volonté, la raison, de les élever de nouveau, elle leva une jambe contre la sienne.
Il céda, au désir d’Annika comme au sien. Au diable les règles, pensa-t-il en empoignant sa magnifique chevelure. Tant pis pour les risques. Ils les prendraient et abattraient les murs ensemble.
Quand il la fit reculer vers le lit, elle commença à relever son tee-shirt.
— Je veux te voir, te toucher. Entièrement. Il faut que j’enlève tes habits.
— Oui, c’est ce qu’on va faire, laisse-moi juste… (Comme il tombait sur le lit, il fit courir ses mains sur elle, sur sa peau douce, lisse, sublime.) Annika, laisse-moi juste…
C’était tout ce qu’elle avait imaginé, espéré. Cette liberté qu’il ne lui avait jamais accordée auparavant. La passion entière de ses doigts quand il la caressait, la voracité de sa bouche qui se nourrissait de la sienne à coups de dents, de langue et de lèvres.
Personne ne l’avait jamais embrassé de cette façon, avec tant d’appétit.
Désireuse de lui en donner plus, elle appuya plus fort à l’endroit où elle sentait son membre durci, et il gémit contre ses seins, comme s’il avait mal, le genre de douleur mêlé de désir.
Alors elle se déhancha contre lui, ressentit une décharge d’excitation entre ses cuisses et comme une tension très, très agréable.
Elle était émerveillée par les muscles de Sawyer, son dos, ses bras… La sensation était si différente quand on était allongé dans un lit : la douceur sous elle, Sawyer dur sur elle…
Elle n’avait jamais dévêtu un homme, mais cela ne pouvait pas être bien différent de se déshabiller soi-même. Elle voulait connaître son corps, sans les vêtements, le sentir contre elle. Elle s’attaqua à sa ceinture en tâchant de dompter son excitation pour que ses doigts parviennent à faire jouer la boucle.
— Attends peut-être un peu, lui chuchota-t-il, ou alors ce sera vraiment rapide.
Elle se figea.
— Ça ne peut se passer qu’une seule fois ?
Elle fut interloquée par le son qu’il émit, mélange de rire et de grognement.
— Non. Pas qu’une fois.
— Alors ça peut être rapide cette fois-ci. (Elle le voulait tout de suite, alors elle ouvrit la ceinture.) Je veux savoir. C’est la première fois que je m’accouple en ayant des jambes.
Essoufflé, presque à bout, il s’obligea à s’arrêter.
— La première fois ? (Qu’il était bête, évidemment que c’était la première fois.) Est-ce que… c’est comme si… c’était la première fois de ta vie ?
— Oh, tu me demandes si j’ai encore le bouclier ? traduisit-elle en le ramenant contre elle. Non. Pour cette partie, c’est la même chose. C’est juste le lit, les jambes. C’est différent, c’est nouveau. Je te veux en moi, entre mes jambes. Je veux savoir, Sawyer. Avec toi. (Submergée par le désir, elle reprit sa bouche.) Rien que toi.
Elle entreprit de descendre son jean.
— Attends, j’ai encore mes chaussures.
Il se redressa et elle entendit qu’il se débarrassait violemment de ses souliers, alors elle se releva et, par-derrière, l’attira contre elle, toujours plus près de la folie, avec sa bouche sur sa nuque, ses mains sur son torse.
Enfin libéré de ses vêtements, il se retourna vers elle. Elle resta à genoux, ses cheveux répandus comme une flaque d’encre dans son dos, par-dessus une épaule. Du regard, elle parcourut son torse, descendit. Et elle sourit.
— Tu es beau et fort.
Elle passa doucement les doigts sur son membre, faisant bouillonner son sang. Comme mille cordes pincées à la fois.
— C’est du plaisir ?
— Je pense qu’il n’y a pas de mot pour ce que je ressens.
Souriant encore, elle se rallongea, ses cheveux sillonnant les draps blancs de longues rivières. Une offrande parfaite, sans aucun artifice.
— Accouple-toi avec moi, je t’en prie. Mets ton plaisir à l’intérieur de moi.
Elle l’éblouissait, elle le faisait exploser, il était tout à elle.
Il se pencha sur elle et prit garde de procéder doucement au cas où elle aurait quand même son « bouclier » pour entrer dans sa chaleur humide.
— Oh, oh… (Elle agrippa son bras et y enfonça les ongles en frissonnant, puis cria, les yeux remplis de questions.) Mais ça… normalement, ça vient au final. C’est le final ?
— Non, ce n’est pas la fin. (Tremblant de tous ses muscles, il s’arc-bouta au-dessus d’elle.) Tu veux avoir encore du plaisir ? Sentir ça une autre fois ?
— Je peux ? Oui. Oui.
Quand il s’enfonça plus loin, elle eut un soupir rauque. Il resta là, faisant des efforts juste pour se maintenir, quand elle se mit à donner des coups de hanches.
— J’ai besoin… j’ai besoin de…
— Oui, ma chérie, dit-il en caressant ses lèvres des siennes. Vas-y.
Et là, il plongea la langue dans sa bouche, l’emportant dans un baiser plus rude. Quand un nouvel orgasme survint, elle cria contre ses lèvres.
Il donna un coup de reins, fort, et, surprise, elle arqua le dos en criant.
— Oui ! Encore. Encore.
Alors il la chevaucha, sans rien retenir.
Elle sentit cette fin qui n’en était pas une monter en elle de nouveau. Inondée de ce plaisir, elle rejeta ses bras en arrière, noua les jambes dans son dos et accompagna ses mouvements, s’unit à lui, aborda cette vague, puis la suivante.
Là, ce qui s’éleva en elle était davantage, davantage que le plaisir et la joie, davantage que tout ce qu’elle avait jamais connu. Elle en frissonna, et il frissonna avec elle.
Lorsque la vraie fin arriva, elle la transporta dans un autre monde, au-delà de la beauté même.
Même quand Sawyer retrouva son souffle, ce qui lui prit un certain temps, le sang lui battait encore aux tempes. Lorsqu’il fit un quart de tour pour se dégager d’elle, elle accompagna son mouvement et se blottit contre lui.
C’était parfait.
— Tu es content avec moi ?
— Anni, il n’y a pas de mots assez puissants pour décrire ce que je ressens avec toi en ce moment.
— Je suis pareille. Faire du sexe avec les jambes, ce n’est pas la même chose. Et avec toi, c’est encore plus. Tu as un très bon pénis.
Avec un rire étranglé, il accepta le compliment.
— Merci. Je… je l’aime bien.
— Moi aussi. Tu le remettras à l’intérieur de moi ?
Elle était vraiment unique en son genre, pensa-t-il. Dans ce monde comme dans les autres.
— Après ça, je dirais que tu n’as pas à t’en faire.
— Est-ce que c’était vraiment rapide ?
Il prit la main qu’elle avait posée sur son cœur et l’embrassa.
— La première partie, oui, sans doute tu sais, les préliminaires. Avant le… (Et merde.) L’accouplement, comme tu dis.
— Ah, tu parles de quand on se touche et qu’on s’embrasse. J’aime beaucoup ça. C’est mieux que ce soit plus long ?
— Ça dépend. Mais il y a d’autres choses que les gens apprécient avant d’entrer dans le vif du sujet.
— D’autres choses ? Quoi d’autre ?
Elle était loin d’être innocente, se dit-il. Mais sur certains points précis, elle n’avait pas d’expérience.
— Tu sais, tu devrais peut-être en parler avec Sasha et Riley.
— Je l’ai déjà fait. C’est comme ça que je savais qu’il fallait venir ici et retirer ma robe et porter juste les chaussures.
— Tu… C’est vrai ?
— Tu as aimé les chaussures. Je leur dirai.
Il ferma les yeux, résigné.
— Je n’en doute pas.
Lentement, elle traça des cercles sur son cœur, et descendit tranquillement son doigt.
— Tu me feras les autres choses ? Tu me montreras pour que je puisse te faire d’autres choses, aussi ?
— Annika, tu me tues.
— C’est une expression ? Je ne te ferais jamais de mal…
— Je sais. (Alors qu’il tournait la tête pour l’embrasser, une pensée le frappa comme un carreau d’arbalète.) Je ne t’ai pas protégée.
— Il n’y avait pas de danger.
— Non, je veux dire… (Il se redressa, l’attirant avec lui.) Est-ce que tu peux tomber enceinte ?
— Oh, non. Je ne peux pas avoir de petits avec toi. Nous sommes de deux mondes différents, pas assez semblables. Je suis désolée.
— Non. (Soulagé, il pressa les lèvres sur son front.) C’est mieux comme ça. On est en pleine guerre, déjà. Et tu n’as plus que deux mois…
Aussitôt, elle posa un doigt sur ses lèvres.
— Ne parle pas de la fin. S’il te plaît. On a maintenant.
— Tu as raison. Si on s’inquiète trop du lendemain, on oublie d’apprécier ce qu’on a. J’apprécie ce que j’ai, avec toi.
Elle posa la tête sur son épaule.
— Je veux rester avec toi ce soir.
— Et je veux que tu restes. Le lit est un peu petit, mais on survivra.
— Oui, dit-elle en se lovant de nouveau contre lui. C’est vrai que ça peut se passer plus d’une fois ?
— Oui. Et ça n’est pas loin de se vérifier en ce moment.
— Alors avant de dormir, tu pourrais me montrer une des autres choses.
— C’est une idée.
Tout en l’embrassant, il glissa une main entre ses cuisses.
— Ouh ! Ça me plaît.
Et il rit en la faisant exploser encore une fois.
Au matin, Sawyer se dirigea vers leur zone de gymnastique avec la sensation de pouvoir courir trente kilomètres en montée sans s’essouffler.
Il trouva Doyle appuyé à la table du dehors, occupé à boire du café devant un ciel qui rosissait.
— Les autres suivent, annonça Sawyer.
— C’est ça. Et toi, tu as eu ton compte, dit Doyle. C’est écrit dans tous les sens sur ton visage et même si ça ne l’était pas, eh bien, je suis dans la chambre d’à côté. Ta sirène a l’enthousiasme très vocal.
— Oh, fit Sawyer qui baissa les yeux sur sa gourde d’eau, puis regarda Doyle. Euh, désolé ?
— Non, tu ne l’es pas, et je ne peux pas t’en vouloir. Mais tu m’es redevable.
— Ah oui ?
— Elle m’a utilisé pour t’énerver. Stratégie classique. Elle me serait redevable aussi, mais elle m’a appris d’excellents mouvements, alors nous sommes quittes.
Sawyer repensa au fameux saut de mains et à la jalousie qu’il avait éprouvée.
— Je n’ai rien vu venir.
— Comme tous les autres. Alors, en retour, si vous pouviez passer dans son lit, pour éviter de me rappeler que je n’ai personne dans le mien.
— OK. J’étais énervé contre toi, tu sais.
— Oui. (Avec l’un de ses rares sourires, Doyle souleva son café.) Là non plus, je ne peux pas t’en vouloir. Tu as de la chance, Sawyer. Elle est unique.
— Je le sais. C’est pour ça que j’avais résolu de ne pas m’engager sur ce terrain avec elle.
— Mon frère, quand la beauté te tombe dans les mains, il faut s’y accrocher tant que tu peux. Tu pourrais mourir demain.
— Bon, c’est… inspirant.
Quand les autres arrivèrent, Annika se dirigea droit sur Sawyer pour l’embrasser – un baiser qui le poussa à se demander s’ils ne pourraient pas aller tester l’autre lit tout de suite.
— Tu les distribues ? demanda Doyle.
Avec un rire spontané, elle se tourna vers lui, posa les mains sur ses épaules et lui déposa un doux baiser au coin des lèvres.
— On embrasse la famille comme ça. Sawyer est ma famille aussi, mais ce n’est pas la même chose. Nous faisons du sexe.
— L’information est parvenue à mes oreilles.
— J’avais des étoiles dans la tête. C’est du très bon sexe qui donne des étoiles. Et j’ai appris les autres choses. Tu savais que dans les préliminaires, un homme peut…
— C’est bon, l’interrompit très vite Sawyer en lui prenant la main. Faut qu’on s’y mette.
Après presque une heure de flexions, sauts de côté, pompes, tractions et autres tortures imaginées par Doyle, Sawyer confectionna une montagne de pancakes. C’était son tour de préparer le petit déjeuner, et il était d’humeur.
À la moitié du repas, et de la discussion sur quand et comment pénétrer dans la villa louée par Malmon, le téléphone de Riley sonna. Après un regard sur l’écran, elle se leva et s’éloigna en parlant rapidement en italien.
À son retour, elle souleva son assiette et se remit à manger en restant debout.
— OK, je nous ai trouvé trois SPP-1M, avec vingt-quatre cartouches. C’est le mieux que je pouvais, et le troisième est en cadeau. Il va falloir mettre la main à la poche.
— Je m’en occupe, dit Bran. Où doit-on les récupérer ?
— On doit rejoindre le bateau du gars, donc faire vite. Il va falloir que tu me donnes du liquide, et de l’espace. Il n’aime pas la foule.
— Il est fiable, ce mec ? lui demanda Bran.
— Comment te dire, c’est un contrebandier, un trafiquant d’armes et un brigand, donc pas vraiment. Mais il ne va pas m’entourlouper. Il ne voudrait pas nuire à sa réputation, ou perdre une vente supplémentaire si on lui demande d’autres munitions.
— Ils sont volés, ces pistolets ? demanda Sasha.
— Je pose pas de questions, répondit Riley avec un haussement d’épaules. On en a besoin, on va les avoir. Ça fait un pour Sawyer, un pour moi et sans doute le dernier pour Doyle.
— Je devrais quand même apprendre à m’en servir, au cas où, lança Sasha.
— On pourra voir ça sur le bateau, une fois qu’on les aura.
Même si l’idée d’aller chercher encore des armes à feu ne lui plaisait pas, Annika ne dit rien. Elle accomplit ses tâches du matin, prit son sac pour la journée et avec les autres, se dirigea vers la marina.
Pendant qu’ils sortaient le bateau de son emplacement, Riley pointa une embarcation du doigt.
— Vous voyez le yacht là-bas, à dix heures ?
— Difficile de le manquer, lui répondit Doyle. Il mesure presque cent mètres.
— Oui, Lester ne donne pas dans la subtilité. Arrête-toi à bâbord, je prends le reste en charge.
Elle ajusta ses lunettes de soleil et prit le sac de billets que lui tendait Bran.
— Ah, et si vous apercevez un ou deux mecs avec des automatiques, ne paniquez pas. Ils ne vont pas tirer.
— Je ne sais pas pourquoi, mais ça n’inspire pas confiance.
Sawyer détacha son holster situé dans son dos et le repositionna sur sa hanche.
— Tu as autant de chances de trouver des écervelées qui bronzent les seins à l’air.
— Là, c’est l’appareil photo qu’il me faut.
En s’approchant, Sawyer aperçut en effet des hommes au visage fermé, équipés de kalachnikov. Et même s’il estimait injuste de les penser écervelées, il y avait en effet un trio de jeunes femmes aux courbes avantageuses, qui ne portaient que de grosses lunettes noires et de tout petits strings.
Riley s’annonça et ajouta :
— Lester m’attend. Avec ça, précisa-t-elle en montrant le sac. Salut Miguel, ¿ qué pasa ?
Le gorille à la mitrailleuse sourit.
— No mucho, chica.
Quand on leur descendit l’échelle d’embarquement, Doyle fit signe à Sawyer.
— Prends le gouvernail, je monte avec elle.
— Non, j’y vais seule.
Sans l’écouter, Doyle s’interposa et commença à gravir l’échelle.
— Et merde. Miguel, je monte avec un ami ! Il va m’aider à transporter le chargement.
Doyle arriva sur le yacht, suivi de Riley, et ils s’éloignèrent tous les deux.
— On leur donne combien de temps ? demanda Sawyer, les yeux sur les hommes armés.
— Dix minutes, décréta Bran. Tu peux les lire, fáidh ?
— Celui qui s’appelle Miguel voudrait nous voir nues, Annika et moi. L’autre… il ne se sent pas très bien. Il a des problèmes digestifs, je crois.
— Dix minutes, répéta Bran, sauf si Sasha ressent un changement.
La transaction prit l’intégralité des dix minutes, et Sawyer réfléchissait à comment protéger ses amis, monter sur le bateau et venir à la rescousse des autres, quand il entendit le rire de Riley.
Pour autant, il ne se détendit qu’une fois qu’elle descendit l’échelle, une sacoche de cuir en bandoulière et un casier en métal à la main.
Doyle la suivit, avec une deuxième sacoche et un deuxième casier, ainsi qu’une boîte non identifiée sous le bras.
— À plus, Miguel.
— Hasta luego, chica.
Il lui adressa un baiser, ce qui ne l’empêcha pas de rester monter la garde, armé, jusqu’à ce que Sawyer oriente le bateau pour repartir en mer.
— Tout est bon ? s’informa-t-il.
— Impec’. Trois pistolets sous-marins russes avec les chargeurs, les holsters et les casiers. Et un petit bonus pour Doyle. Il a plu à Lester, ce qui est heureux, parce que ce n’est pas un type qui aime les modifications aux accords.
— Tu n’aurais pas pu tout porter. (Doyle passa sa sacoche à Bran.) Lester est à peine plus grand que Riley, et il a une face de rat qui aurait été coincé dans une porte.
— Il est aussi multimillionnaire, et plutôt bon vivant. Il aime les filles bien roulées et pas trop futées, ainsi que les jeunes hommes, souvent en même temps. Si on lui avait laissé le semblant d’une occasion, il t’aurait huilé de partout en un rien de temps, Doyle.
— Ce n’est pas mon genre. Mais j’ai gagné une bouteille de tequila de premier choix.
— La Tres Cuatro y Cinco, c’est pas du premier choix, c’est la déesse des tequilas ! On ne la gâche pas à préparer des cocktails. C’est à savourer. En tout cas, Lester nous a fournis.
Après s’être assise, elle ouvrit une sacoche.
— Que je vous montre nos nouveaux joujoux.
— Avant ça, intervint Sawyer, vous pouvez me dire où je me dirige ?
— Je vais te relayer, lança Doyle en rejoignant la cabine. Les nouveaux joujoux, je les ai vus.
Annika, qui ne souhaitait pas spécialement voir les pistolets, se leva.
— Je vais avec lui. Il va m’apprendre à conduire le bateau.
— Tiens, mets-toi à la barre, lui souffla Sawyer.
Il s’écarta et Doyle posa les mains d’Annika sur le gouvernail.
— Je peux vraiment ?
— Oui, je reste avec toi, fit Doyle.
Derrière elle, les deux hommes échangèrent un regard exprimant le remerciement d’une part et l’acceptation de l’autre. Annika ainsi occupée, Sawyer se rendit à la réunion sur les SPP-1M.
Pendant la plongée, Sawyer n’essaya pas de tirer : il n’y avait pas de cible sans risque et il était inutile de gaspiller des munitions. Mais il éprouva la sensation de l’arme, différente sous l’eau, son poids et l’équilibre à observer.
La quête de nouveau en ligne de mire, Sawyer garda Annika et tous les autres dans son champ de vision.
Les informations de Riley pouvaient être erronées, ou Malmon avait pu envoyer des troupes en avance. Cependant, ils ne trouvèrent rien ni personne.
En tout cas, Sawyer avait une tâche à terminer. Une fois de retour à la maison, il se concentra dessus. Les autres le laissèrent tranquille.
Quand Annika entra dans la pièce, il releva les yeux.
— Je suis désolée, mais Sasha a dit que tu as besoin de manger.
— J’ai presque fini.
— Elle fait du poulet alla parmigiana.
Tout à coup, il se sentit affamé.
— Ah oui ?
— Il sera l’heure de manger dans trente minutes.
— Ça devrait me convenir.
— Sawyer ? Tu voudras bien coucher dans mon lit ce soir ?
— J’allais te poser la même question.
Le sourire d’Annika illumina la pièce.
— Alors je pourrais mettre le linge que je viens de plier, celui qui est à toi, dans ma chambre ?
— Ce serait bien.
Mais ce ne serait pas simplement sexuel, songea Sawyer. Parce que, tout fataliste qu’il était, Doyle avait raison. Quand la beauté vous tombait dessus, il fallait s’y accrocher.
— On pourrait faire un tour dans les jardins, après dîner, proposa Sawyer.
— Ce serait agréable aussi. J’aime marcher avec toi, et tenir ta main comme font Sasha et Bran.
Mais pendant le repas, Riley proposa d’avancer leur heure de sortie.
— On va jusqu’à la villa de Malmon et on reconnaît les lieux. Il faut nous assurer qu’elle soit vide. Il pourrait avoir envoyé du personnel ou des soldats avant lui, ou demandé à des gens d’ici de lui faire des provisions.
— C’est pour cette raison que nous avions décidé d’y aller après minuit, lui rappela Doyle.
— Il est plus de vingt heures, et c’est à une bonne demi-heure de marche. On doit surveiller les lieux, trouver la sécurité extérieure s’il y en a une, et la désactiver. Une fois que Sawyer nous aura fait entrer, il y aura peut-être un deuxième système de sécurité. Ensuite, on devra trouver les trois endroits les plus logiques où placer les puces.
— Pourquoi attendre ? l’appuya Sawyer, qui ne pouvait qu’abonder dans le sens de Riley. Vous aviez surtout décidé de l’heure pour me donner le temps de terminer, et j’ai fini. Allons-y.
— Et s’il y a quelqu’un dans la résidence ? demanda Sasha.
— On trouvera. (Cette perspective en tête, Riley se ravisa et se servit de l’eau plutôt que du vin.) C’est largement plus facile de se décider sur site que de spéculer dans le vide.
— Ce n’est pas faux, lui accorda Bran. On décide de partir à neuf heures, dans ce cas ?
Ce n’était pas la promenade romantique envisagée par Sawyer, mais il calcula que chaque pas les rapprochait de la fin de leur mission. S’ils pouvaient entendre certains des plans de Malmon et les déjouer, voire les retourner contre lui…
Et s’il était suffisamment mis à mal, de quelle utilité serait-il à Nerezza ? Quelle que soit la punition qu’elle lui infligerait, il l’aurait méritée.
— Nous nous rapprochons de la mer, l’informa Annika. Nous sommes plus en hauteur, mais plus près de la côte.
— Il veut avoir une bonne vue.
Ils arrivèrent à un mur.
— C’est ici, leur dit Riley. Le portail devrait être par là, et fermé. De toute façon, c’est plus avisé de passer par-dessus le mur.
— Attendez, je vais vérifier.
Sawyer s’avança jusqu’au portail : jolie pièce de fer forgé, il était muni d’une fermeture électronique. Derrière, Sawyer distingua une allée de gravier de la largeur d’un véhicule, ainsi que des arbres et des buissons, mais pas de caméra.
Sur le trajet retour, il scruta toute la zone. Il y avait d’autres maisons, mais il ne vit personne sur la route ni aux fenêtres.
— Je n’ai pas vu d’alarme ni de caméra, mais si on tentait de passer par le portail, ça déclencherait peut-être quelque chose. Je peux nous téléporter de l’autre côté.
— Moi aussi, dit Bran, qui entoura Sasha de son bras et flotta au-dessus du mur avec elle, puis redescendit à l’intérieur de la propriété.
— Je ne m’en lasserai jamais, commenta Sawyer. Allez, les autres, on se rassemble. Voyage express.
Ils atterrirent derrière le mur, où l’air était imprégné de la senteur sucrée des fleurs et la nuit pleine d’ombre.
— On reste ensemble, chuchota Bran, et loin de la lumière.
Ils longèrent l’allée de gravier, passèrent un verger de citronniers, contournèrent un coin agrémenté de bancs de pierre et d’une petite fontaine, puis traversèrent un jardin aux riches senteurs.
— Finalement, on a notre promenade, conclut Sawyer, qui pressa la main d’Annika, puis s’arrêta net. Waouh.
La villa se dressait devant eux, blanche comme de la neige récemment tombée. Les fenêtres noires qui s’y détachaient scintillaient à la lumière des étoiles. L’allée de gravier se séparait en deux sentiers : l’un, bordé de rosiers, qui menait à la maison, et l’autre qui se dirigeait vers une dépendance.
Sur la façade, de grands balcons étaient soutenus par des piliers sculptés.
Elle s’élevait sur trois étages, avec ce qui lui apparut comme un toit-terrasse.
Les rayons de lune lui donnaient l’allure d’une luxueuse esquisse au charbon.
— À côté, notre villa de Corfou ferait piètre figure.
— J’aimais mieux la nôtre, répondit Annika. On avait Apollon.
— Super chien, approuva Sawyer avec une nouvelle pression sur la main de sa douce.
— Pas de lumière, observa Riley, et il n’est même pas vingt-deux heures. Il n’y a sans doute personne.
— Celles du dehors s’allument sans doute en détectant les mouvements, précisa Sawyer. Vous savez, pour ne pas se ramasser en rentrant chez soi de nuit. Ce n’est pas grave, si quelqu’un les voit, il se dira sans doute que quelqu’un loge ici.
— Il pourrait y avoir un couche-tôt, réfléchit Sasha.
— Je vais vérifier, je peux faire aussi vite que Flash.
Avant que Sawyer ait pu sortir sa boussole, Riley lui prit le bras.
— Pas tout seul, Barry Allen. Doyle est venu avec moi ce matin, et là, je t’accompagne.
— Ça me va. Laissez-nous dix minutes.
Quand ils eurent disparu, Annika fronça les sourcils.
— Pourquoi elle l’a appelé comme ça ? Barry Allen.
— Aucune idée, répondit Bran.
— Voyons, c’est le vrai nom de Flash, leur répondit Doyle. Incroyable, personne ne lit de comics, ici ? (Secouant la tête avec désapprobation, il se dirigea vers l’ombre.) Je vais explorer les lieux.
— Reste à proximité, lui rappela Bran.
— Je ne fais que quelques pas.
Tout comme Riley et Sawyer s’étaient évanouis dans l’air, il s’évapora dans l’obscurité.
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