Annika

Nora Roberts · Chapitre 8 sur 22

Pages du PDF

Annika

Chapitre 6

6

La main toujours dans celle de Sawyer, Annika se retrouva sur une petite plage de galets. Abritée par des rochers et des falaises, illuminée seulement par la lune décroissante, elle lui parut à la fois superbe et romantique.

— Oh, que c’est joli ! C’est comme fermer la porte d’une chambre. C’est intime.

— J’avais fait quelques recherches, au cas où tu aurais besoin d’un endroit comme celui-ci.

Comment ne pas être amoureuse de lui ? Comment ne pas donner son cœur au sien ?

— Tu es si gentil. La gentillesse est une force, alors tu es très fort. Tu vas nager avec moi.

— Je vais rester ici monter la garde.

— Je croyais qu’ils ne viendraient pas tout de suite.

— C’est vrai.

— Alors tu peux venir te baigner. (Elle lui prit les mains pour l’attirer plus près de l’eau. Jamais elle n’utiliserait le chant des sirènes, mais elle pouvait lui faire les yeux doux.) Ça t’aidera à dormir, aussi.

— Je n’ai pas de maillot.

— Tu as le « autre chose » ? Sous ton pantalon. Si tu es timide.

Alors là, si ça ne le faisait pas se sentir idiot, rien n’y parviendrait.

— Oui, je l’ai.

Il sortit une chaîne de la boussole, qu’il referma autour de son cou avant de retirer son tee-shirt.

En toute simplicité, Annika se défit de sa robe et se retrouva nue dans la lumière argentée.

— Blin ! Tu pourrais prévenir !

— Qu’est-ce que c’est, blin ? demanda-t-elle en ramassant sa robe, qu’elle jeta sur un rocher.

— Euh… (Où regardait-il ? Mais où regardait-il ? Seigneur, il était un homme. Il ne pouvait détacher ses yeux d’Annika.) C’est une interjection russe, qu’on dit quand on est surpris.

— J’aime bien être blin.

Sur ce, la jeune femme courut vers l’eau et disparut dans les vagues sombres et mousseuses.

Il aurait dû rester sur la plage ; c’était plus avisé et moins risqué. Mais la tête d’Annika émergea des vagues.

— Viens nager avec moi ! C’est merveilleux !

Espérons qu’elle soit froide, se dit-il en ôtant son jean et ses tennis. Ce serait utile, après le regard brûlant dont il avait dévoré la sirène, pâle et parfaite tel un joyau au clair de lune.

Il entra dans l’eau, presque jusqu’à la taille, et sursauta en sentant quelque chose s’enrouler autour de ses jambes. Quand elle tira – il comprit vite qu’elle l’avait entouré de sa queue – il tomba à la renverse.

Il ne put résister à la tentation de passer la main sur ses écailles lisses. Puis elle le propulsa à la surface et apparut à son côté.

— Et maintenant, tu es mouillé de partout.

— Toi aussi.

Elle tournoya lentement, si bien que sa superbe queue scintillante miroita à la lumière, puis se glissa sous la surface.

— Tu peux nager aussi loin que tu veux, lui dit-elle. Je pourrai te ramener à la terre. (Il tapota la boussole, et elle acquiesça.) C’est vrai. Toi aussi, tu peux nous ramener.

Elle s’éloigna, toujours en lui faisant face.

— Pas trop longtemps, lui rappela-t-il en accélérant pour éviter de se laisser distancer.

Elle disparut sous l’eau puis jaillit pour effectuer un saut au-dessus de lui. Peut-être la laissait-il l’entraîner plus loin qu’il n’en avait eu l’intention, mais nager avec une belle sirène à la lueur de la lune de Capri arrivait en tête de sa liste des meilleures choses à faire.

— Retiens ton souffle, l’enjoignit-elle avant de lui prendre les mains et de plonger avec lui.

Là, elle l’emmena à toute vitesse dans l’eau sombre. Enfin, elle le ramena à la surface, dans la nuit et sous la lune, à quelques centimètres des rochers.

— Vachement cool.

— Ça t’a plu ?

— Jamais vu mieux.

— Tu nages très bien. Tu es fort dans l’eau, mais tu fatigues quand même. Nous pouvons rester sur les rochers jusqu’à ce que tu sois prêt à repartir.

Elle posa les mains sur le rocher, se hissa avec l’aisance d’une gymnaste et lui adressa un sourire en essorant ses cheveux.

En effet, il était peut-être un peu essoufflé. Il s’assit à côté d’elle, ce qui lui permettait de ne pas se trouver face à ses magnifiques seins dénudés.

— Alors c’est vrai que les sirènes aiment s’asseoir sur les rochers pour regarder la mer, les bateaux et la côte ?

— Oui. Nous sommes des créatures de l’eau et de l’air. Nous avons besoin de passer du temps dans ces deux éléments pour être heureux. Les humains peuvent aller sur la terre, dans l’eau et dans les airs. Il y a longtemps, certaines sirènes jalouses de ce fait ont attiré des marins vers des rochers ou les ont entraînés vers les fonds pour qu’ils se noient. C’est honteux. Nous prêtons serment de ne jamais faire de mal à notre peuple ni à ceux de la terre.

— Comme Riley et sa meute.

— C’est ça, dit-elle en levant le visage vers le ciel. J’ai une question.

— D’accord.

— Pourquoi ne veux-tu pas m’embrasser ?

— Pardon ?

— Aujourd’hui, tu m’as donné un baiser ici, dit Annika en se touchant le front. Mais ça ne compte pas. J’ai le droit de te demander pourquoi tu ne veux pas m’embrasser.

— On est membres d’une même équipe.

— C’est vrai, mais Bran et Sasha aussi. Je pense que ce n’est pas la raison.

— Ça en fait partie, insista Sawyer. Et tu sais, tu n’es pas… dans… tu n’es pas dans ce monde depuis très longtemps. Tu apprends encore comment les choses fonctionnent.

Elle releva le menton, tendue.

— Je sais comment ça marche pour s’embrasser ! Est-ce que toi, tu as arrêté d’apprendre comment les choses fonctionnent ? Je pense qu’on n’arrête jamais.

— Tu as raison, et c’est même très vrai. Mais il se passe beaucoup de choses, et nous devons établir des priorités. Comme Sasha l’a exprimé une fois, il y a en toi une pureté que je ne veux pas changer pour ne pas perturber l’équilibre des choses.

— Il n’y a aucune vraie réponse dans tout ça. Et je t’ai rendu mal à l’aise, constata-t-elle avec raideur. Je suis en désolation. Je veux dire, je suis désolée. Tu as été gentil de m’emmener à la mer. Nous devrions repartir, maintenant.

— Attends, attends… je ne veux pas te blesser.

— C’est blessant de ne pas recevoir de vraies réponses.

Frustré, il empoigna ses propres cheveux. Que raconter à une sirène vexée et énervée ?

— J’essaie de te donner mes vraies réponses. Et je n’ai pas l’intention de te blesser. Je ne m’attendais pas à cette question.

— Et donc, tu n’as pas eu le temps d’inventer d’autres fausses réponses ?

Parfois, Annika comprenait trop bien.

— Pas tout à fait. Ce n’est pas que je n’aie pas envie de t’embrasser, c’est…

— Comment pourrais-je comprendre ça ? demanda-t-elle, le dévisageant avec une tempête dans ses yeux verts. « Ne pas ne pas avoir envie », ça veut dire « avoir envie », non ?

— Non. Peut-être. Si. Et merde !

Sawyer l’attrapa par les épaules et parvint à se contenir suffisamment pour effleurer très doucement ses lèvres des siennes.

La tempête dans ses yeux mourut aussitôt et elle fit un signe de tête entendu.

— Tu as envie de m’embrasser comme le ferait le frère de mon père. C’est une réponse. Je te remercie. On devrait rentrer.

Avant qu’elle puisse replonger dans l’eau, Sawyer la serra plus fort.

— C’est une réponse, mais ce n’est pas la vérité, avoua-t-il.

— Tu ne peux pas me raconter la vérité ? (Troublée, elle posa une main sur le cœur de Sawyer.) C’est un serment ? Jamais je ne te demanderai de briser un serment.

— Non, non, ce n’est pas ça. C’est… (Une impasse, une situation très gênante, une…) Une erreur, peut-être. Ou alors, c’est avant que je me trompais. On devrait peut-être déterminer ça tous les deux.

Il remonta les mains de ses épaules à son visage. Elle inspira et garda l’air dans ses poumons, le cœur battant. Pendant un moment interminable, il la regarda simplement dans les yeux.

Sans cesser de l’observer, il approcha de nouveau ses lèvres, toujours doucement, mais ce n’était plus la même chose. C’était la légèreté du papillon sur une fleur.

Elle se demanda si la fleur ressentait ce même désir intense qui montait en elle.

Puis ses lèvres caressèrent les siennes, se posèrent dessus. Et les mondes s’ouvrirent.

Elle expira enfin et ferma les yeux pendant qu’il l’emmenait si lentement, si doucement dans ces mondes. Des mondes de plaisir tendre, de nouveautés, d’interrogations silencieuses.

En réponse, elle écarta ses lèvres, et ce fut comme s’enfoncer encore davantage dans la chaleur et le plaisir.

Sawyer s’était bien douté que s’il franchissait ce pas, il serait fichu. Aucune boussole ne serait capable de le ramener sur un terrain solide. Elle s’abandonnait, complètement, la main encore posée sur son cœur comme pour le retenir, bouche et langue glissant en harmonie avec les siennes comme si elles avaient été créées pour lui.

La senteur de la mer mêlée à celle d’Annika le subjuguait. Le son des vagues contre les rochers, cet échange constant, les soupirs d’Annika, tout se fondait. Il était ensorcelé, et le serait à jamais.

Toutes les valeurs de justice, de bonté et de loyauté fusionnèrent en un seul baiser. Et pourtant, il en voulait davantage.

Mais il gardait en tête ce qu’il ne pouvait se permettre d’oublier. L’honneur. Alors il se fit moins pressant.

— Annika…

Il garda les mains sur ses joues, car il avait très, très envie de les faire voyager plus bas. Pendant qu’il peinait à trouver les mots justes et honorables, elle sourit, et il manqua bien d’être aveuglé.

— Maintenant, je peux t’embrasser.

— C’est ce que tu viens de faire.

— Non. La première. Avant, je ne pouvais pas, mais maintenant…

Elle l’étreignit avec force et s’empara de sa bouche dans une explosion de passion qui consumait entièrement la notion d’honneur.

Elle brûlait contre lui, comme une torche sur l’eau, incroyablement sensuelle et lumineuse. Sawyer plongea dans ce feu, se laissa consumer et s’autorisa à l’embrasser aussi. Sa peau, douce comme le velours. Ses seins, fermes, parfaits et enfin dans ses paumes. Le miracle de sa nageoire lisse et humide, fascinante par sa texture changeante.

Il savait qu’il aurait dû ralentir les choses, voire y mettre le holà, mais elle s’enroulait autour de lui et offrait sa poitrine à ses caresses, au point que bientôt, il n’entendit plus que son propre sang qui battait à ses tempes.

En transe, poussé à goûter ces globes superbes, il se déplaça pour l’allonger sur le rocher. Elle accompagna son mouvement, aussi pleine de désir que lui… et ils glissèrent.

Ébloui par le désir, Sawyer se retrouva dans l’eau et battit des jambes pour remonter à la surface. Annika l’y attira, rieuse.

— J’étais trop heureuse.

Encore une fois, elle s’enroula autour de lui, l’enlaça, et le maintint dans l’eau sans paraître bouger pour autant.

Sawyer comprit qu’il était complètement fou, sur plus d’un plan.

Annika nicha sa tête au creux de son épaule.

Son désir n’avait pas beaucoup décru, mais il se mêla d’une tendresse qui permit au jeune homme de trouver un équilibre.

— C’est impossible d’être trop heureux, lui dit-il en lui caressant les cheveux.

— Mais je suis tellement remplie de bonheur que je pourrais rester comme ça sans jamais me lasser.

Ils ne pouvaient pas rester là, songea pourtant Sawyer. Ils s’étaient déjà éloignés des autres et de la maison plus longtemps que de raison.

— Je sais que nous ne pouvons pas, reprit Annika avant qu’il puisse l’exprimer. Mais savourons encore une minute. Ici et maintenant, l’obscurité est précieuse et agréable. Bientôt, elle ne le sera pas.

— Une minute de plus, concéda Sawyer.

Il profita de ce temps à flotter dans une mer éclairée par la lune, dans l’étreinte salvatrice d’une sirène.

Elle ne réclama pas plus. Il sentit ses mouvements de queue dans l’eau et elle se pencha en arrière en l’entraînant.

— Quand tu disais que tu ne pouvais pas m’embrasser avant que je l’aie fait le premier, qu’est-ce que tu voulais dire ?

— Mon peuple n’a pas le droit.

— D’embrasser ?

— Si, ce serait trop triste ! (Ses cheveux de soie noire glissaient sur l’indigo de l’eau.) Nous n’avons pas le droit d’embrasser les gens des terres avant qu’ils nous aient donné un premier baiser. Nous ne pouvons pas demander le baiser ni le faire. Il doit être donné par choix. Ensuite, nous pouvons le rendre.

— Ah, comme pour Ariel ?

Perdue, elle fronça les sourcils.

— Ariel… c’est comme l’air ?

— C’est une sirène dans une histoire.

— Ah bon, je ne la connais pas ! Tu me la raconteras ?

— Mieux encore, je te la montrerai. On verra si on peut mettre la main sur un DVD ou trouver le film en ligne. C’est un dessin animé de Disney. En tout cas, elle devait attendre que le prince l’embrasse.

— Et toi, tu es Sawyer King. Un roi.

Avec un éclat de rire, Annika leva la tête et l’embrassa de nouveau. Sa queue serpenta derrière elle, puis ses jambes réapparurent avant qu’ils n’aient pied.

— Tu m’embrasseras avec les jambes ? J’ai le droit de demander, maintenant.

Amusé et enchanté, Sawyer prit son visage entre ses mains et déposa un baiser sur ses lèvres.

— Il faut qu’on y retourne. Et il faut remettre ta robe. Il y a peu de chances que la polizia vienne par là, mais on pourrait se faire arrêter.

— Parce qu’on s’embrasse ?

— Parce qu’on est nus dans un endroit public.

— Il y a d’étranges lois ici.

Annika se dirigea vers le rocher et enfila sa robe. Sawyer remit ses vêtements sur son caleçon mouillé. Plutôt que de prendre la main de sa belle sirène, il lui passa les bras autour de la taille.

— Tu es prête ?

Elle imita son geste et acquiesça.

Quand ils arrivèrent devant la villa, encore enlacés, elle resserra son étreinte.

— Ce n’est pas la même chose de se déplacer quand tu me tiens dans tes bras. Tout est différent quand tu me tiens dans tes bras. Si tu venais dans ma chambre, nous pourrions coucher ensemble et tu me tiendrais.

Sawyer supplia n’importe quel dieu de lui insuffler la force nécessaire pour refuser.

— On a une rude journée qui nous attend. Tu dois aller te reposer.

— C’est difficile de faire ce qu’il faut, mais tu as besoin de sommeil aussi.

— Oui. Allez, entre. J’y vais dans une minute.

Il l’embrassa à nouveau, puis une fois encore, jusqu’à ce que, les yeux rêveurs, elle se détourne.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit, répondit-il.

Il regarda la porte se refermer sur elle, puis il s’assit sur la marche en attendant de retrouver sa contenance.

Quelques secondes plus tard, il bondissait, le couteau dégainé.

Doyle sortit de l’ombre.

— Repos, soldat. Je fais juste une dernière ronde.

Sawyer rengaina son arme et Doyle s’avança, plein d’allant.

— Sacrée offre que tu viens de décliner. Je ne sais pas si je dois admirer ta volonté ou la prendre en pitié.

— Moi non plus.

— Je te conseillerais bien une douche froide, mais tu es déjà dégoulinant. Tu as pris des risques en vous téléportant à la plage. (Comme Sawyer gardait le silence, il poursuivit.) Mais bon, il y a des limites à tout, même à une volonté admirable ou pitoyable…

— En fait, je te préférais quand tu n’étais pas causant.

— Je comprends.

En passant pour entrer dans la maison, Doyle assena à Sawyer un coup de poing amical.

De son côté, Sawyer décida de rester dehors à dégouliner quelques minutes de plus.

Au moins, ce n’était pas son tour de préparer le petit déjeuner, et aucun entraînement n’était prévu à l’aube à cause de la longue marche qui les attendait. Sawyer put rattraper une heure du sommeil qu’il avait perdu à essayer de ne pas rêver d’Annika toute nue.

Le café ferait le reste, espéra-t-il.

Dans la cuisine, Bran préparait son unique spécialité : le petit déjeuner à l’irlandaise. Comme ce n’était pas pour déplaire à Sawyer, il marmonna un bonjour et attrapa un mug pour le café.

— Ce sera prêt dans dix minutes, l’informa Bran. Doyle veut partir dès qu’on aura terminé nos assiettes.

— Je suis prêt. (Fin prêt, car il avait consacré une partie de sa nuit blanche à faire son sac.) Tu as besoin d’aide ?

— Non, tout est sous contrôle.

— Alors je vais boire mon café dehors.

Là, il trouva Annika, qui avait revêtu un treillis et des chaussures de randonnée, ainsi qu’un tee-shirt tie-and-dye qu’elle avait voulu parce qu’il lui rappelait les arcs-en-ciel. Elle chantonnait tout en créant l’un de ses décors de table. D’une pyramide de verres jaillissaient des guirlandes de fleurs et de trèfles qui formaient un bassin sur la nappe. Ce qu’il supposa être des silhouettes qu’elle avait dû façonner en cure-dents se trouvaient au milieu de feuilles et d’autres trèfles.

Comme il s’avançait, elle leva les yeux de son œuvre.

— Bonjour ! dit-elle en se jetant dans ses bras.

Leur baiser parvint à être aussi radieux qu’un matin de mai et aussi suggestif que le milieu de la nuit.

— Waouh, commenta Riley, qui arrivait avec son café. J’ai loupé quelque chose ?

— Sawyer m’a embrassée.

— Oui, je vois ça. Félicitations. Rien ne sert de courir, hein, petit ? lança-t-elle à Sawyer.

Il n’avait pas du tout l’impression de partir à point, aussi s’assit-il. Sois naturel, songea-t-il. Tout le monde devait agir de façon naturelle.

— C’est une cascade de fleurs ?

— Oui ! s’écria Annika. Et nous sommes tous en vacances. Voyez, le miroir représente l’Île de Verre, et nous pourrons passer une journée parfaite là-bas, après avoir trouvé les étoiles.

— Une journée parfaite ne serait pas de refus, soupira Riley.

— Elle le sera. Je voulais faire un jardin, mais je n’avais pas le temps.

— La cascade de fleurs est un jardin à elle toute seule.

Ravie du commentaire de Sawyer, Annika exposa son visage au soleil.

— Peut-être que cette journée va être parfaite.

Si les journées parfaites comprenaient des ascensions pénibles qui faisaient transpirer, alors celle-ci était parfaite.

— L’escalier phénicien.

Sasha observa Riley d’un air vide, et cette dernière lui sourit.

— Ainsi nommé parce qu’on pensait qu’il avait été construit par les Phéniciens. Maintenant, on sait que ce sont les Grecs. (Elle poursuivit pendant qu’ils entamaient l’ascension.) Ces mille marches, ou presque, ont été un temps le seul accès à Anacapri. Souvenez-vous, quand vous vous essoufflerez et que vos quadriceps crieront grâce, que les femmes devaient les monter pour aller chercher de l’eau, puis les redescendre, le tout la cruche posée sur la tête.

— Mille, tu dis ? demanda Sasha.

— Neuf cent vingt et une, pour être précise.

— Parfois, j’aimerais que tu sois moins savante !

— Mais c’est joli. (Regardant à la ronde, Annika montait d’un pas dansant.) Toutes ces fleurs et cette verdure.

— Et c’est plus facile de monter que de descendre, ajouta Riley. C’est raide et inégal.

— La dernière fois que j’ai monté ces marches, se souvint Doyle, nous avons failli perdre deux hommes dans un éboulement.

— D’où les filets, maintenant.

Ils poursuivirent, dépassant des maisons, des champs de fleurs sauvages et de genêts. Plus haut, des châtaigniers et un petit carré de vignes aux raisins encore minuscules les attendaient.

Quand ils arrivèrent au sommet, Riley consulta sa montre.

— On a mis trente-six minutes. Pas mal.

— Le reste de la route se fait sans marches, lança Doyle sans s’interrompre, ce qui fit lever les yeux au ciel à Riley.

Le soleil tapait sans relâche, et parfois, des cailloux roulaient dans le maigre sentier choisi par Doyle. Annika galopait, aussi résistante, semblait-il, que les minuscules fleurs sauvages qui perçaient entre les pierres.

Au-dessus d’eux, des oiseaux volaient, et de temps à autre, l’un d’eux s’approchait, dans un silence absolu. Un lézard ou deux prenaient le soleil ou se carapataient dans une fente en sentant les vibrations des pas.

Sawyer songea aux serpents, qu’il avait en horreur. Quand Annika poussa un cri étouffé, l’idée lui revint aussitôt à l’esprit. Il lui prit la main et de l’autre, attrapa son pistolet.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle lui désigna une série de pierres dressées et les buissons qui y étaient accrochés. Sawyer relâcha sa prise sur son arme.

— C’est une chèvre. Une chèvre des montagnes.

— Une chèvre ? (Elle regarda l’animal, qui la dévisagea en retour.) Ce n’est pas du tout comme le fromage. On en avait mangé, c’était « du chèvre ».

— Oui, c’est ce qu’on obtient à partir du lait de la chèvre. On trait l’animal… (Il s’aperçut qu’il allait avoir du mal à se dépêtrer de son explication.) Oh, et puis demande à Riley. C’est elle, le cerveau du groupe, elle t’expliquera.

— D’accord. (Annika grimpa, aussi agile que la chèvre en question, pour aller poser la question à Riley.)

— Tout ça pour éviter de parler de mamelles, fit Bran, qui se hissa sur une pierre, puis aida Sasha qui le suivait.

— En l’occurrence, je ne savais pas par où commencer.

— Moi, je commencerais par faire une pause de dix minutes, proposa Sasha, qui s’essuya le front et montra du doigt un endroit. Là, il y a un semblant d’ombre. On n’en retrouvera peut-être pas de sitôt.

— Bonne idée. Doyle ! lança Bran, qui fit signe au groupe devant eux. Pause de dix minutes dans ce petit coin d’ombre. Je suis sûr que notre guide pourrait marcher jusqu’à Naples s’il y avait un pont…

Ils s’assirent dans la caillasse, rassemblés à l’ombre d’un buisson qui poussait voûté sur un rocher. Au-dessus d’eux, la chèvre lança un bêlement moqueur.

— Facile, pour elle, marmonna Sasha, qui but à sa gourde. Les trois emplacements que vous avez repérés pour les bombes ne suffisent pas, je suppose.

— C’est un bon début, lui assura Bran en lui caressant le genou.

— Super vue ! déclara Riley avec enthousiasme.

Sasha avait envie de l’assassiner, mais elle embrassa la vallée du regard et ne put que s’extasier elle aussi.

— Oui, c’est une super vue, j’aimerais beaucoup la peindre un jour. Mais avec la grimpette qu’on vient de faire, on devrait être aussi haut que le Vésuve… et on est encore à un kilomètre de la grotte que vise Doyle.

— Quelle grotte ? s’étonna l’immortel.

— Celle dont tu te souviens, du temps où tu as été soldat ici. Vers où tu nous diriges.

— Je n’en ai pas dit un mot.

Sasha affronta son regard calme.

— Mais… Ah, c’est vrai, tu n’en as pas parlé. N’empêche, c’est là qu’on va.

— Tu lis dans nos pensées, maintenant ?

— Non… c’est juste… (Elle secoua la tête et se leva.) Un instant. (Elle fit quelques pas sur le chemin et se tourna vers le nord-ouest.) Je la vois. Je ne sais pas si l’image provient de ton souvenir ou si c’est une vision de l’avenir. Je ne sais pas si elle compte l’utiliser, mais elle n’y est pas, pas en ce moment. Il y a des chauves-souris, des araignées, des fientes sèches. Mais elle n’y est pas.

Elle se réorienta vers le sud-ouest.

— Dans la grande montagne, elle établira son palais. Ceux qui y grimpent et s’extasient sur le paysage ne représentent rien d’autre que des fourmis à ses yeux. Des moins-que-rien. Elle sera là bientôt. Mais ce n’est pas aujourd’hui ni ici qu’elle frappera son dernier coup. Son arme est forgée, pas la nôtre. Nous ne la détruirons pas en ce lieu mais des âmes périront.

Soudain, elle se prit la tête entre les mains.

— Elle sent ma présence. Bran…

Il se précipita vers elle et posa à son tour les mains sur la tête de Sasha.

— Bloque-la. Tu sais quoi faire.

— Elle attaque mon esprit. Elle est tellement forte…

— Toi aussi, fáidh. Regarde-moi.

Elle releva des yeux emplis de douleur sur lui.

— Nous sommes plus forts ensemble. Puise de la résistance chez moi.

Elle hocha la tête et obéit, frissonna un coup, puis laissa retomber la tête sur l’épaule de son compagnon.

— Elle est arrivée tellement vite. Je n’étais pas prête.

— Mais tu as réussi à la bloquer. Tu progresses et tu deviens plus puissante chaque jour. (Bran la ramena à l’ombre, puis rafraîchit sa gourde d’eau d’un simple passage de ses mains.) Sasha va se reposer le temps qu’elle voudra.

— Juste le temps que ma tête soit dégagée.

— Tu devrais boire l’eau, suggéra Annika en lui présentant la gourde. Bran l’a rendue froide. Et ça… c’est la barre énergétique. Mais elles ne sont pas très bonnes.

— Pas du tout, même, mais ce n’est pas de refus, j’ai besoin d’un coup de pouce.

— Tu as parlé du mont Solaro, l’informa Riley.

— Si tu le dis.

— Par là, la grande montagne d’Anacapri.

— On est du côté Anacapri de l’île, observa Doyle, mais Solaro est à des heures de marche.

— Malmon ne se basera pas là, ni lui ni aucune de ses troupes. (L’esprit plus clair, Sasha inspira une bonne fois.) C’est pour Nerezza. Elle va la mettre à terre, et sans doute y emmener Malmon, mais ce sera sûrement cette grotte qu’il utilisera. J’en verrai peut-être davantage quand on y arrivera.

— Je peux nous y téléporter, proposa Sawyer avec un geste affectueux. La montée a déjà été rude.

— Franchement, je me sens bien. Je crois que je peinais parce que ma vision s’annonçait, que Nerezza me… griffait, et que je ne comprenais pas l’origine de mon trouble. Je peux marcher sans problème.

— Si tu changes d’avis, n’hésite pas.

Pour prouver qu’elle était en forme, Sasha se releva.

— Il reste un kilomètre, c’est ça ?

— Environ, confirma Doyle. Tu vas y arriver, blondinette, ou alors, double dose de flexions demain matin.

— Alors là, sûrement pas ! s’exclama-t-elle avant de passer son sac sur ses épaules et d’avancer dans le chemin caillouteux.

Annika s’élança pour marcher avec elle.

— Nous sommes des chèvres des montagnes !

— Toi, oui, on dirait. Tu te déplaces avec autant d’agilité qu’elles.

— On m’a donné de très bonnes jambes. Toi, tu es née avec les tiennes, et elles sont aussi très bonnes.

— Elles sont pourvues de muscles dont je ne soupçonnais pas l’existence, c’est déjà ça. Mais en ce moment, chacun d’eux est en train de pleurer, et ça c’est une autre histoire.

— On devrait chanter.

— Chanter ?

— Pour ne plus penser à tes muscles qui pleurent. J’ai entendu ça dans un bateau quand j’étais petite, c’est chouette : Buddy, you’re a boy make a big noise…

— Queen ? s’étonna Sasha en riant.

— Non, ce n’est pas la chanson d’une reine.

— C’est le nom du groupe qui chante We Will Rock You.

— Mais les voix que j’ai entendues, c’étaient des hommes.

— Pas évident à expliquer. Bref, bon choix, du rock classique, mais je ne connais pas toutes les paroles.

— Moi, si, intervint Riley, qui chanta la suite, bientôt imitée par Annika.

— Freddie Mercury serait fier de vous, estima Sawyer quand elles entamèrent le refrain, que Sasha connaissait aussi, et qu’elles en réalisèrent une interprétation pleine d’énergie.

— La princesse des mers a raison. Ce n’est pas pour rien que les soldats chantent pendant une longue marche, intervint Doyle, qui jeta un coup d’œil entendu à Bran. Elle va s’en tirer, la blondinette !

— Je n’en ai jamais douté, répondit-il, envahi de fierté et d’amour. Même si ses jambes faiblissaient, la force de sa volonté la porterait. Elle est plus courageuse que nous tous, car elle s’est engagée dans cette aventure avec plus de peur et moins de savoir.

— Des savoirs, elle en a davantage maintenant : si ma mémoire ne me trompe pas, elle se dirige droit vers la grotte que j’avais choisie.

— Laisse-la continuer et vois si elle nous y mène.

— Ça ne me dérange pas de rester dans l’arrière-garde, ajouta Sawyer. Il n’y a pas que le chant pour distraire l’esprit lors d’une marche.

— Il faut reconnaître qu’elles ne sont pas désagréables à observer.

— Difficile de risquer un avis, souffla Doyle à son tour. Si je fais un commentaire sur la silhouette de la blondinette, je risque de recevoir un éclair du sorcier. Et sur la nymphe des océans, c’est le voyageur qui va s’en prendre à moi.

— Il en reste une, lui rappela Bran.

— La louve ? fit Doyle avec un haussement d’épaules. Pas mal.

— On devrait en chanter une autre ! s’exclama Annika en sautant sur un tas de cailloux, effectivement aussi agile qu’une chèvre des montagnes.

— Tu en connais une autre ?

Essoufflée, Sasha n’en était pas moins conquise.

— Oh, oui. J’adore écouter la musique qui vient des bateaux ou de la côte. Je connais celle-là, mais je ne comprends pas les paroles.

Elle ferma les yeux et agita un instant les mains dans les airs, comme pour chercher le rythme. Puis, à l’ébahissement de tous, elle entonna une aria époustouflante.

— Tvoyu mat, souffla Sawyer. Un air d’opéra.

— On dirait bien, et joliment interprété, en plus, confirma Bran.

Sa voix emplissant toujours l’air, Annika descendit de son perchoir pour poursuivre la montée.

— La Traviata, précisa Doyle. Elle est passée de Queen à Verdi.

— Tu t’y connais en opéra ? s’étonna Sawyer.

— Au bout de quelques siècles, on sait des tas de choses. Et je reconnais une voix de sirène quand j’en entends une, aussi. Attention à toi, mon pote, ou tu vas être cuit.

— Il l’est déjà, je pense, estima Bran, qui assena une bonne tape sur l’épaule de Sawyer.

Quand la dernière note eut retenti, ses compagnons applaudirent Annika, qui effectua une révérence rieuse.

— Bravo pour tes capacités vocales, commença Riley. Et sinon, où tu as appris cet air ?

— Il y a un grand opéra près de la mer, loin d’ici. Pendant trois nuits, ils ont raconté cette histoire en chansons. Ce n’est pas heureux, parce que la femme qui chante cet air meurt ensuite.

— De l’opéra, quoi, estima Riley.

— Mais les chants et les voix étaient magnifiques, alors je suis allée les écouter tous les soirs. Je peux t’enseigner cet air, si tu veux.

— Tu aurais deux décennies que tu ne pourrais pas m’apprendre à chanter comme toi.

— Et on n’a pas vingt ans devant nous, rappela Sasha, qui s’arrêta. La grotte est ici.

L’ouverture était haute et étroite dans la roche. Des arbustes aux branches tortueuses s’accrochaient au-dessus, constituant une sorte d’auvent, et un serpent noir s’y trouvait.

— Un lézard des murailles, annonça Riley.

— Ç’a pas l’air d’un lézard, dit Sawyer, qui approcha ses doigts fébriles du pistolet dans son dos.

— Ah non, c’est une couleuvre. Ce n’est pas venimeux. (Avec un sourire, Riley sortit sa gourde.) Mais elles aiment bien mordre.

Elle but une rapide gorgée puis s’avança vers la grotte. Marmonnant des propos incohérents sur les serpents, Sawyer la suivit.

— Attendez ! Arrêtez-vous !

Sasha bondit à sa suite et lui prit la main. Doyle et Riley, qui étaient presque à l’entrée, se retournèrent.

— Ne bougez pas. (Ses yeux se firent plus sombres, plus profonds.) Ne vous approchez pas. (Elle se tourna vers Sawyer.) La douleur, la peur, l’ombre de la mort. Le sang et la fureur. L’eau et les pièges. Je ne sais pas. Je n’y vois pas clair. Toi et Annika.

— Annika ?

— C’est risqué pour vous deux. N’approche pas, Anni.

— Je suis là, ne t’en fais pas. (D’un geste doux, Annika saisit la main de Sasha.) Nous n’irons pas à l’intérieur.

— Il va l’utiliser. Vous utiliser. L’un et l’autre. Ne le croyez pas.

— Malmon.

— Lui. Pas ce qu’il était, ni ce qu’il sera. Mais il lui appartient. Vous ne pouvez pas entrer.

— D’accord. On reste dehors. Juste là, lui assura Sawyer. Et les autres ?

— Quoi ?

— Est-ce que nous, nous pouvons y aller ? s’enquit Bran en écartant doucement Sawyer.

— Je ne sens rien pour les autres, soupira Sasha. Juste pour Annika et Sawyer, pour qui c’est une question de vie ou de mort. Pour nous, c’est une simple grotte.

— Très bien. Ils vont rester à l’extérieur et nous, on va l’explorer.

Sasha acquiesça.

— S’il vous plaît, dit-elle en prenant la main de Sawyer et en attrapant celle d’Annika. Promettez-moi de ne pas entrer.

— T’inquiète, on ne bouge pas de là.

Mais quand les autres disparurent dans la grotte, Sawyer garda les yeux rivés sur son embouchure.

— Promets-le-moi, souffla Annika.

— Quoi ?

— Que tu n’entreras pas, reprit Annika. Que tu ne vas pas utiliser la boussole, juste pour aller voir. (Comme cette idée l’avait effleuré, il hésita.) Tu me promets, et je te le promets. Parce que nous faisons confiance à Sasha.

Mince.

— Tu as raison. Je promets que je n’entrerai pas sauf si nous n’avons pas le choix. Sauf si l’un d’eux est en danger à l’intérieur. Ça te va ?

— Oui. Je promets la même chose.

Annika s’empara de son visage et l’embrassa.

— Maintenant, c’est un serment et il ne peut être rompu.

Sawyer repensa aux paroles de Doyle, qui l’estimait cuit. Ce n’était pas comme s’il avait eu le choix.

OceanofPDF.com