Annika

Nora Roberts · Chapitre 21 sur 22

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Annika

Chapitre 19

19

 

Bien que cela gaspille de la lumière du jour dont ils auraient pu profiter autrement, ils décidèrent de faire leurs bagages. Peut-être auraient-ils à voyager vite. Sawyer prit la main d’Annika, qui était occupée à plier gaiement des robes pour les disposer dans son sac coloré.

— Tu peux m’accorder quelques minutes ?

— Oh, Sawyer, je pense qu’on n’a pas le temps pour du sexe.

— Ta réaction spontanée me fait plaisir, mais ce n’est pas ce dont il s’agit. J’ai quelque chose à te demander.

— Tu peux me demander n’importe quoi.

— Je voudrais savoir si – et je sais que c’est un grand si – quand tout sera terminé, qu’on aura accompli notre devoir… Après tout ça, si des aînés, des sorcières des mers, enfin, les responsables chez toi, s’ils te permettaient de rester sur terre, avec moi, tu le ferais ?

Le regard grave, la tristesse dans les yeux, elle lui répondit :

— Je resterais n’importe où avec toi. Tu es le seul pour moi, Sawyer, tu es mon amour. Mais c’est impossible. Les jambes sont empruntées seulement. Elles sont à moi jusqu’à la fin de la quête, et comme je vous ai révélé ma vraie nature, plus que pour deux lunes. Ils ne nous souhaitent pas de mal, mais il n’est pas en leur pouvoir de m’accorder cela.

— Et si Bran…

— Je lui ai déjà demandé, souffla Annika en baissant les yeux un instant. Je n’aurais pas dû, mais quand j’ai su que tu m’aimais, je lui ai posé la question. Ce n’est pas en son pouvoir non plus. Il m’a promis de faire des offrandes, mais il ne peut pas briser un sort qui a été jeté pour le bien, pour la lumière. Même pour l’amour, même pour toi, je ne peux pas briser mon serment.

— OK. OK, fit Sawyer en imprimant un baiser sur son front. Je peux peut-être me la jouer Tom Hanks.

— Qu’est-ce que c’est, jouer tomanks ?

— C’est le nom d’un acteur. Il a tourné dans un film où il tombait amoureux d’une sirène.

— Ah, j’aimerais bien le voir.

— Oui, on fera ça. Bref, elle est tombée amoureuse de lui aussi.

— Alors c’est une bonne histoire.

— Mais il y avait des méchants.

— Des dieux ?

— Non, mais des méchants qui étaient prêts à la blesser ou pire. Alors elle ne pouvait pas rester avec lui et du coup, à la fin, il saute dans l’eau pour la suivre, et elle s’arrange pour qu’il puisse vivre sous l’eau avec elle.

Avec douceur, Annika l’embrassa sur les joues et lui passa les doigts dans les cheveux.

— C’est une jolie histoire. Mais il n’y a rien que je puisse faire pour que tu vives sous l’eau. Tu es de la terre.

— Peut-être que la sorcière des mers…

— Que tu penses faire ça pour moi, cela remplit mon cœur de joie et de larmes. Mais elle n’a pas le pouvoir de te changer. (Annika se détourna pour masquer les larmes en question, qui montaient.) Il faut préparer nos affaires.

— D’accord, mais j’ai encore une proposition. Ne pleure pas, Anni, écoute juste cette possibilité. L’île où je t’ai emmenée, elle est un peu magique en elle-même, tu vois ?

Elle aurait grandement préféré qu’il n’évoque pas des situations irréalisables.

— Oui, l’eau autour est sacrée, et la terre est importante.

— Voilà. Elle n’est pas sur la route des bateaux. Nous y avons tous les deux des attaches. Je pourrais vivre là. Je suis bricoleur, je pourrais construire une petite maison. Vivre à la plage, ça me convient tout à fait. Et toi, tu pourrais vivre dans l’eau à cet endroit. On pourrait être ensemble. Je pourrais nager avec toi, rester sur la plage pendant que tu te mets sur les rochers. Te parler, te voir, te toucher.

Annika sentit son cœur trembler dans sa poitrine.

— Ta famille, objecta-t-elle.

— Souviens-toi, j’ai la boussole. Je peux les voir, les emmener nous voir, et même chose avec ta famille s’ils le veulent. Mais pour être clair… (Les yeux rivés aux siens, il lui caressa les bras.) Pour être clair, Annika, tu es la seule qui compte ainsi pour moi. Je ne veux pas vivre dans un monde où tu n’es pas. Et je ne vais pas croire qu’on s’est trouvés, qu’on s’est battus ensemble, et qu’on a fait tout ce qu’on nous a demandé pour terminer sans toi. Je ne vais pas l’accepter. Est-ce que tu serais prête à rester avec moi ? Toi dans l’eau, moi sur terre ?

— Je ne peux pas te donner de descendance.

— Annika, tu me suffis. Donne-toi juste, toi.

— C’est ce que j’ai fait. C’est ce que je ferai. Oui, je resterai avec toi. Je ne veux pas non plus vivre dans un monde où tu n’es pas. (En un éclair, elle l’enlaça.) Je serai à toi et tu seras à moi.

Il ferma les yeux et la garda dans ses bras.

— Et ça suffit à n’importe qui.

— Je t’aime de tout mon être.

Quand il l’embrassa, ils oublièrent tous deux les histoires de bagages et tout le reste, jusqu’à ce que Sasha toque à coup sec sur le chambranle.

— Désolée, mais on doit tous descendre et répéter les étapes. Il est presque quatre heures.

— Sawyer va construire une maison sur l’île et vivre là-bas, et je pourrai vivre dans l’eau, pour qu’on puisse être ensemble.

— L’amour trouve le moyen. (Touchée, Sasha les embrassa tous les deux.) Un moyen bon et plein d’amour. Et n’allez pas imaginer que vous installer sur une île déserte des mers du Sud nous empêchera de vous rendre visite.

— On y compte bien, lui lança Sawyer.

— Mais pour l’instant, il faut bouger, on commence à avoir des fourmis dans les jambes.

— Cinq minutes.

Ils mirent un peu plus de temps, mais ils descendirent tous et rapportèrent la moto de Doyle dans la pièce.

— Au moins, en Irlande, je pourrai l’utiliser.

— J’aime bien faire de la moto.

— Quand tu veux, la belle.

— Jusqu’à ce jour heureux, il nous reste trois heures… (Riley jeta à un œil à sa montre.) Et trente-deux minutes avant le coucher de soleil. On ferait mieux d’y aller.

— Une dernière chose : la vision de Sasha, l’interrompit Sawyer.

— Non ! (Effrayée, Annika le serra contre elle.) C’est une déesse.

— Et Bran et Sasha lui ont mis une bonne raclée à Corfou. Cette fois, on dirait que c’est mon tour. C’est moi qui prends les risques, c’est mon choix. C’est ce qu’a annoncé Sasha, ce qu’on a expliqué à tout le monde. Je décide, et je dois croire que je peux le faire, de nous faire gagner ce temps-là. Mais il va me falloir de l’aide.

— Tout ce que tu veux, mon frère, lui dit Doyle.

— Le timing doit être idéal, il faut que je m’approche assez d’elle pour pouvoir l’emmener.

— Elle pourrait te réduire en miettes, s’exclama Riley. (Annika enfouit sa tête au creux de l’épaule de Sawyer.) Désolée, mais il faut être direct. On pourrait aussi attendre, passer plus de temps à planifier.

— C’est maintenant, la contredit Sasha, qui caressa les cheveux d’Annika. Je suis moi aussi désolée, mais c’est maintenant. Pour l’étoile, pour le combat, pour les risques.

— Elle pourrait me réduire en miettes, mais je parie qu’elle ne le fera pas, surtout si Bran la ramollit un peu.

— Et je le ferai, tu as ma parole.

— Alors, je m’approche suffisamment, quand elle pédale dans la semoule, je l’emmène, et une fois ailleurs, je me déconnecte. Ça peut marcher.

— Tu seras seul, objecta Annika.

— Non, souffla-t-il en posant la main d’Annika sur son cœur. Allez, préparez-vous tous, à part toi, Annika.

Il lui releva le menton et l’embrassa. Ils enfilèrent l’équipement que Riley et Doyle avaient remonté non sans mal de l’abri à bateaux. Et même si ça le faisait encore grimacer, il attendit qu’Annika ait ôté sa robe.

— Il va peut-être y avoir une petite secousse. Je ne suis jamais passé directement de la terre ferme aux fonds sous-marins.

— Ni en 1742, ajouta Riley.

— La date est fixée, souvenez-vous juste que le voyage va être plus rude que quand on se déplace simplement dans l’espace. Et au moment, ajouta-t-il en évitant délibérément le « si », où Annika aura l’étoile, le voyage retour sera tout aussi chaotique. Restez bien groupés, bien proches les uns des autres. Plus on est serrés, plus c’est facile. Tenez-vous prêts.

Il revêtit son masque, l’ajusta et inséra l’embout entre ses lèvres. Avec le pistolet sous-marin sur une hanche et le couteau de plongée à sa ceinture, il prit la main d’Annika.

Après un dernier regard à ses amis, Sawyer hocha la tête et ferma les yeux. À ce moment, il activa simultanément la boussole et l’horloge.

La secousse fut encore plus grosse que prévu. C’était normal, étant donné qu’il n’avait effectué ce type de voyage qu’avec un seul compagnon jusque-là.

L’air siffla, s’engouffra autour de lui, à travers lui, et il serra fort la main d’Annika tout en maintenant la connexion avec les autres bien tendue dans son esprit.

Le monde tourna, ou c’est ce qu’il lui sembla, il tourna plus vite, plus vite à mesure que les années défilaient.

Pendant un instant, il crut entendre le chant et des soupirs qui s’y mêlaient. Alors l’eau l’avala, roula sur lui, le gifla.

Et puis l’obscurité surgit, brusquement.

C’était la nuit, pensa-t-il, et une nuit sans lune. Riley n’avait pris aucun risque. De son côté, il n’avait pas pensé au manque d’éclairage dans la grotte.

Il sentait la main d’Annika toujours dans la sienne, et le frôlement de sa nageoire contre ses jambes. Mais les autres…

Une lumière s’alluma, suspendue au-dessus de la paume de Bran. Lorsque le mage agita l’autre main au-dessus, elle s’intensifia.

Soulagé, Sawyer inspira plus lentement et chercha à s’orienter.

Sans lune ni soleil, sans lumière qui se reflète, la grotte aurait été d’un noir profond, et non de ce joli bleu presque irréel qu’il avait vu sur toutes les photos.

Mais il vit Annika sourire en nageant à côté de lui, en les rassemblant davantage.

Elle se tapota l’oreille pour se faire comprendre.

Sawyer commença par secouer la tête, mais il entendit. De loin, un concert de soupirs, comme si l’eau elle-même les poussait.

Souriant encore, les yeux brillants et magnifiques, Annika fit un signe vers le bas. Avec une impulsion fluide, elle plongea tout droit, dans le noir.

Éberlué, poussé par son instinct, il la suivit en y mettant toutes ses forces. Mais en quelques secondes, même avec la lumière de Bran, elle échappa à son regard.

Annika descendit profondément et c’était un bonheur de retourner aussi loin. Les soupirs résonnaient autour d’elle, et elle comprenait maintenant les mots qui s’y cachaient.

Nous attendons. Nous attendons.

Et dans les chants résidaient des suppliques.

Pardonne-nous. Rachète-nous. Libère-nous. Embrasse-nous.

Plus loin, plus loin allaient ses yeux. L’obscurité des profondeurs ne lui posait pas de problème. Elle distinguait les roches, les statues fabriquées par les hommes, et en poursuivant, les formes et les ombres de ceux qui avaient été bannis, ceux qui attendaient, ceux qui suppliaient.

Par des chants et des soupirs.

Et elle les sentit, comme l’effleurement de leurs doigts pendant qu’elle passait au milieu d’eux. Alors que leur tristesse pesait sur elle, elle ne put plus suivre que les soupirs et la foi.

La déesse attendait. Blanche dans la mer sombre, le visage joli et majestueux, sa robe ondulant autour d’elle. D’une main, elle en tenait la jupe, et l’autre était tendue à côté d’elle. Mais dans cette main offerte, il n’y avait rien.

Aide-nous. Vois-nous.

Je vous vois, pensa Annika. Je vous vois. Je vous entends.

Elle posa sa main sur celle de la déesse, regarda ses yeux de pierre. C’était une statue. Or, l’étoile n’était pas détenue par de la pierre taillée.

Dans l’eau et faite d’eau.

Comme les mots qui se répétaient dans sa tête, tout ce qui l’entourait soupirait la même chose.

Dans l’eau et d’eau. Comme elle.

Annika étendit les bras et se mit à tournoyer.

Je suis de l’eau. Je suis choisie par mon monde. Je suis la gardienne, la rédemptrice, la chercheuse. Je viens de l’eau.

Elle répéta ces mots en silence encore et encore, tourna toujours plus vite. Au-dessus d’elle, elle perçut des mouvements. Sawyer et ses amis.

De l’eau, pour ramener la lumière dans l’obscurité. Rédemptrice, l’Étoile d’Eau attend. Nous attendons.

Je suis de l’eau. L’étoile est eau. La déesse est eau. De sa main à la mienne.

Tandis qu’Annika tournait, toujours plus vite, l’eau s’éclaira et la lumière se mit à briller. D’un bleu très doux, puis plus éclatant.

Comme il avait été prévu par le destin, Annika leva les bras et mit ses mains en coupe. Au-dessus, l’eau tournoyait, scintillait, se réchauffait.

Au-dessus d’eux, l’étoile brillait de mille feux.

Annika rit pour exprimer sa joie pure, et autour d’elle les soupirs s’emplirent de larmes qui faisaient écho à cette joie. Les bras levés, elle se mit à remonter, et les chants s’élevèrent pour se réjouir.

Sawyer la regardait, le cœur tambourinant dans sa poitrine. C’était l’image du portrait, mais encore plus éblouissante. Avec l’étoile bleue dans ses mains.

Quand elle les rejoignit, elle paraissait voler, tel un oiseau spectaculaire, plus haut, plus haut. Et puis elle remonta à la surface, revint vers eux.

Vers lui. Elle lui tendit l’étoile, comme une offrande.

Avec douceur, Sawyer referma les mains d’Annika dessus.

Il enlaça sa taille, regarda chacun de ses amis.

Ensemble, guidés par le bleu, ils remontèrent jusqu’à la grotte. Là, Sawyer arracha son embout.

— Anni.

Et il écrasa ses lèvres sur les siennes.

— Tu avais disparu, tu m’as fait une de ces peurs. Tu es magnifique. Tu es tout.

— Je devais aller très profondément. Vous n’avez pas entendu les chants ?

— Ils me déchiraient le cœur, répondit Sasha.

— Tu devrais la prendre, dit Annika en tendant l’étoile à Bran.

— Quand on reviendra. Tu es faite de magye, Annika. Et il faut qu’on rentre et qu’on termine.

— On ne peut pas faire une pause de dix minutes ? demanda Riley. Je voudrais juste aller voir dehors…

Doyle agrippa son bras avant qu’elle ne puisse bouger.

— On y va maintenant.

— Maintenant, approuva Sawyer. Tenez bien vos masques.

Il fallut quelques secondes d’une secousse tournoyante qui les propulsa hors de l’eau, sur le sol de la maison.

— Putain de merde, Sawyer.

Un peu ébahi lui-même, il sourit à Riley.

— Quelle course ! C’était vraiment au lance-pierre. Ça doit être l’étoile. Je vous jure que ce n’était pas moi.

— Elle est tellement belle.

Annika la regarda miroiter d’un bleu incroyable dans sa main.

Sawyer contempla, pas seulement l’étoile mais aussi la sirène assise à terre, sa queue enroulée sous elle.

— Tu devrais peut-être, tu sais, te transformer. Et… (Il lui tendit sa robe.) Remettre ça.

— Ah oui, j’ai oublié. Elle vit. Elle respire, dit-elle en la montrant à Sawyer.

En effet, l’étoile, qui ne pesait rien, palpitait, chaude et réelle dans ses mains.

— Eh ben… Tiens, Bran.

Annika se leva, désormais sur ses jambes, et revêtit sa robe en vitesse. Comme il l’avait déjà fait avec l’Étoile de Feu, Bran la protégea dans un globe transparent.

— Pour protéger, pour respecter, pour préserver, pour tenir.

— Il va falloir faire vite, annonça Sasha. Elle est au courant.

Avec un hochement de tête, Bran se dirigea vers le tableau, les autres rassemblés autour de lui, baignés par cette lumière bleue.

— Comme l’autre fois, nous allons tous poser une main sur le globe et prononcer les paroles. Pour protéger cette eau vive, cette lumière pure, je l’envoie à l’abri, là où aucun œil ne peut la voir, aucune main la toucher, aucunes ténèbres lui faire de l’ombre.

Une énergie soudaine frémit. La lumière de l’étoile palpita, puis se répandit au-dessus de la maison, sur les collines alentour, et fit briller le ciel pâle. Alors, elle s’enfonça dans la toile. Avec un dernier éclair bleuté, elle disparut.

— Maintenant, elle ne bouge plus, murmura Annika. Et elle est hors d’atteinte de Nerezza.

— Elle sera plus en sécurité, et la protection sera plus forte, je pense. (Bran tendit une main et le tableau disparut.) Maintenant qu’elles sont toutes les deux ensemble.

— Elle est en rage, dit Sasha qui frissonna à côté de Bran. Elle n’est que fureur et folie. Elle va nous couvrir de feu, nous brûler, nous réduire en cendres.

— On devrait partir tout de suite en Irlande, suggéra Riley en regardant autour d’elle, avec un geste pour ramener ses cheveux mouillés dans son dos. Je suis toujours partante pour une bagarre, mais là, ce serait plutôt le moment de nous retirer et de reprendre des forces.

— Elle va suivre, elle nous enverra du feu là-bas. C’est du feu, je sens sa brûlure. Il est glacial.

— Ici ou là-bas, je veux tenter le coup, dit Sawyer, qui en avait très envie. Je veux gagner du temps, la désorienter pour qu’elle doive nous chercher plutôt que de suivre simplement notre trace. Dans tous les cas, il faut qu’on se déplie. (Sawyer dessangla le pistolet.) Et on va combattre le feu par le feu.

— Le feu par le feu, approuva Bran, qui esquissa un sourire forcé. Et étant donné les circonstances, par l’eau aussi.

— On va être en pleine chaleur et tout mouillés, et le sous-entendu sexuel est tout à fait volontaire, pourquoi s’en priver ? lança Riley. On entrepose le matériel de plongée sous la tonnelle, je leur dirai de passer le prendre ici. De toute façon, ils me trouvent déjà excentrique.

Annika suivit Sawyer dans la chambre où il avait laissé ses chaussures et un change, ainsi que ses armes.

— Sawyer, c’est une déesse. Elle ne te laissera peut-être pas partir.

— Je ne vais pas lui donner ce choix.

— Mais elle…

— Écoute. (Il s’arrêta pour la prendre par les épaules et la regarder dans les yeux.) Il faut que tu me fasses confiance, comme je t’ai fait confiance dans la grotte. Je reconnais avoir paniqué un instant quand tu es partie parce que je ne te voyais plus.

En fait, il avait fallu que Doyle et Bran se mettent à deux pour le retenir.

— Mais je me suis repris, parce que je savais que tu faisais ce que tu devais faire, que tu accomplissais ton destin. J’ai besoin que tu me fasses confiance, que tu croies en moi. J’en ai besoin, sinon je ne pourrai pas y arriver.

— Si je crois, ça t’aidera ?

— Ça fera toute la différence.

— Alors je crois. (Elle prit son visage entre ses mains, posa les lèvres sur les siennes et déversa tout son être dans ce moment.) Tu as toute ma confiance.

— Dans ce cas, je ne peux pas échouer.

Il s’habilla rapidement et rejoignit les autres.

— Vous serez dans la tempête de feu et dans le déluge, lui annonça Bran. Je ferai mon possible pour les renvoyer vers le haut, loin de vous, mais ça va être brutal.

— J’aime bien quand c’est un peu brutal, déclara Doyle en tirant son épée avant d’envoyer un clin d’œil à Riley. Sous-entendu sexuel volontaire.

— Pas mal, répondit-elle, sortant son pistolet et serrant la garde de son poignard.

— Quand vous pouvez, éloignez les sous-fifres de moi, demanda Sawyer. (Il regarda en l’air et se rendit compte que Sasha n’avait pas besoin de les prévenir de leur arrivée : le ciel en était rempli.) Si elle est avec eux, comme nous le dit la vision, il faut que je m’approche assez pour l’entraîner. J’aurai peut-être besoin d’un coup de pouce, lança-t-il à Bran.

— Tu l’auras.

Le ciel s’ouvrit et fit trembler le monde. Alors, les ténèbres amères et flambantes se déversèrent.

— Tu as toute ma confiance, lui répéta Annika.

Puis ils chargèrent.

Sawyer esquiva le feu qui arrivait du ciel et grésillait par terre. Les protections installées par Bran autour de la maison faisaient rebondir les flammes, comme si on frappait un champ magnétique. Certaines de ces boules de feu ricochaient sur les ailes acérées des oiseaux.

Un peu de la monnaie de votre pièce, pensa-t-il tout en éliminant un essaim avec des balles.

Des étincelles brûlantes les frappèrent, et il découvrit que leur contact n’était vraiment pas agréable.

Il tira, tira, rechargea et tira. Le monde n’était plus que feu et fumée, vacarme de balles, lames fendant l’air et sifflements d’arbalète. Et puis les éclairs. C’est à ce moment qu’ils furent inondés.

Ils avaient été prévenus, et Sawyer se remémora la force des tempêtes de Bran, les bourrasques et la pluie incroyablement pénétrante, les éclairs qui zébraient l’obscurité.

Il vit les bracelets d’Annika lancer de la lumière pour frapper les créatures qui arrivaient sur elle.

Les lances de feu fondirent sous la pluie et la fraîcheur apaisa les brûlures de Sawyer. Il perçut une forme brouillée, en déduisit que c’était Malmon. Rapide, mais pas autant qu’avant. Il se remettait encore de ses blessures, pensa Sawyer en visant. Malheureusement, le sol se souleva et le renversa dans une brume grouillante qui sifflait et mordait. Il se releva d’un bond, finalement reconnaissant pour leurs séances de sport à l’aube. Il avait presque perdu Malmon dans le brouillard lorsqu’il vit la forme s’abattre sur Sasha.

Il cria pour l’avertir et se prépara à tirer, mais l’éclair de Bran dévia la silhouette sombre et la propulsa au loin. Du coin de l’œil, il distingua Riley qui s’élançait vers Doyle ; celui-ci l’attrapa par les pieds et la souleva bien haut pour qu’elle puisse tirer sur un cercle d’oiseaux.

Il se demanda quand ils avaient bien pu mettre au point cette technique, puis n’eut plus le temps de penser.

Nerezza émergea de l’obscurité, créant dans l’air un électrochoc, au point que Sawyer sentit ses poils se hérisser. Elle était de nouveau juchée sur la bête à trois têtes, mais portait cette fois une armure noire comme la nuit.

Elle s’empara des éclairs et occulta la pluie par un feu liquide qui se consumait d’un orange sale, comme s’il luttait pour s’insérer dans la tempête.

Elle était focalisée sur Bran, nota Sawyer pendant que les autres accouraient pour former un cercle autour du magicien. Elle cherchait à les déposséder de leur magye, puis à brûler tout le reste. Le cerbère poussa un hurlement de triomphe et ses langues envoyèrent davantage de flammes, les yeux aussi fous que ceux de sa cavalière. La terre trembla de cet affrontement de pouvoir, et Sawyer, se campant au mieux sur ses deux jambes, visa. Ses balles atteignirent chaque tête, et chacune recula sous le choc. Les cris victorieux se transformèrent en plaintes de douleur.

— Maintenant, cria-t-il. Vas-y, envoie-moi !

Il tira de nouveau, puis prit sa boussole. Il vola, reconnaissant d’avoir déjà connu cette expérience avec Bran auparavant, ce qui lui permit de ne pas perdre l’équilibre. Pendant que Nerezza, sa rage focalisée sur le feu, s’échinait à contrôler sa bête, Sawyer employa toute son énergie à se rapprocher d’elle.

Il agrippa ses cheveux qui flottaient autour d’elle et, quand il démarra la téléportation, ceux-ci s’accrochèrent à son bras.

Comme une tornade, l’obscurité l’enveloppa, pleine de vibrations, brûlant de la fureur de la déesse. Son pouvoir lui lacéra le bras, le visage, le corps, mais il tint bon.

Il rencontra ses yeux, et dans sa folie, elle sourit.

— On rentre, ordonna Bran. Tout de suite. Tenons-nous prêts. Vous êtes blessés ?

— Des brûlures, des coupures, des éraflures, et d’autres trucs en « -ure », articula Riley. Le soleil se couche.

Pour régler le problème, et parce qu’elle boitait, Doyle la souleva sans poser de question et la ramena à l’intérieur comme un ballon de rugby.

— On s’occupera des blessures en Irlande. Laisse-moi t’aider, fit Sasha, qui se baissa pour tirer sur les chaussures de Riley.

— Écoutez, je suis pas du genre à faire des manières, mais si vous détourniez les… Merde, plus le temps.

Riley laissa tomber sa pudeur avec son tee-shirt. Doyle défit sa ceinture et l’avertit :

— Tu ne peux pas courir.

— Je sais, je sais ! Sawyer…

— Il va revenir. On doit y croire. (Sasha serra la main de Riley, qui commençait à se transformer.) On doit tous y croire.

Pour toute réponse, Riley se mit à quatre pattes et hurla à la lune.

— Tu le vois ? demanda Annika, qui s’agenouilla pour prendre la louve entre ses bras, poser son visage dans son pelage chaud et les réconforter toutes les deux. Sasha, tu le sens ? S’il te plaît, s’il te plaît.

— Non, mais je ne le sens pas quand il voyage. Il est fort, Anni, et intelligent. Il a réussi à l’entraîner.

— Elle ne l’a pas du tout vu venir, ajouta Doyle. Il l’a eue par surprise. Il en a dans le pantalon, ce petit. Il va s’en sortir. Il va revenir.

— On va vivre sur l’île, récita-t-elle comme une prière, des larmes coulant sur ses joues. Il va construire une maison, et je resterai dans la mer. Nous nagerons ensemble.

— Je sais. (Comme elle sentait la lutte d’Annika contre le désespoir, Sasha se baissa aussi pour se joindre à son étreinte avec la louve.) C’est très chouette. On viendra tous vous voir et on se baignera avec vous.

— Il va revenir à moi, déclara Annika avec une grande inspiration, avant de relever la tête. Comme il l’a fait avant. Il va revenir.

À ce moment-là, il tomba à ses pieds.

— Sawyer, Sawyer. (Elle se jeta sur lui et couvrit son visage de baisers.) Tu es blessé ?

— Rien de grave. (Il l’embrassa en retour, et souffla en se relevant à genoux.) Bon, un peu, reconnut-il. La déconnexion n’a pas été facile. Elle a une sacrée poigne, Nerezza. Je ne sais pas où je l’ai lâchée, ni de combien de temps on dispose avant qu’elle comprenne, mais il faut décarrer d’ici.

— Tu es faible, mon frère.

— Oh, pas tant que ça.

Cependant, il accepta la main de Doyle pour se remettre debout.

— J’ai cru en toi, lui dit Annika en pressant sa main ensanglantée contre sa joue.

— Je l’ai senti. Continue.

— Tu as les coordonnées, commença Bran.

— Oui, répondit-il en tapotant sa tempe. C’est prêt. Je veux bien un coup de pouce.

— Tu l’auras.

— N’oublie pas ma moto, rappela Doyle.

— C’est bon, lança-t-il avec un regard vers Riley. C’est bien la première fois que je voyage avec un loup-garou. (Il sourit à son grognement.) OK, l’équipe, deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin.

— Je t’aime, Sawyer King.

— Continue aussi.

Il posa ses lèvres sur celles d’Annika, gardant mentalement tout près ses amis marqués par la bataille.

Avec les bras d’Annika autour de lui, il les emmena voyager là où les deux étoiles brillaient doucement, et où la troisième attendait d’éclairer de nouveau.

La mère de tous les mensonges dériva dans le temps et l’espace. Une tempête de vent et de sons tourbillonnait autour d’elle. Les mondes défilaient, éraflant sa chair dans sa chute.

Elle saignait, et avec chaque goutte de sang qu’elle perdait, son pouvoir fuyait. Elle empoigna les rênes de son ire de ses mains brûlantes, rassembla tout ce qu’elle était, tout ce qu’elle avait.

Faible, encore plus faible, elle s’effaçait…

Elle traversa le monde comme une comète de glace, et la terre trembla lorsqu’elle tomba dans sa grotte, à côté des marches d’argent qu’elle s’était fabriquées.

Elle sentit le goût de son propre sang dans sa bouche, l’avala sans avoir la force de se lever. Elle resta allongée, engloutie par la douleur.

Elle entendit vaguement des griffes sur la pierre.

— Ma reine, ma déesse, mon amour.

Des mains écailleuses soulevèrent sa tête, la caressèrent, et la bête qu’elle avait créée à partir de l’homme émit des susurrements gutturaux.

— Je les tuerai pour vous, promit-il. Je vous aiderai à guérir, à retrouver vos forces. Buvez, ajouta-t-il en portant une coupe à ses lèvres. Buvez, reposez-vous et guérissez.

Elle but, mais les quelques gouttes de sang de la voyante effleurèrent à peine sa douleur, ôtèrent tout juste une épaisseur de brume de son esprit.

Mais désormais, elle voyait, réfléchie par les dizaines de pierres polies, la bête qui la tenait dans ses bras. Elle voyait ses vêtements en haillons à demi calcinés. Elle voyait la deuxième mèche blanche qui s’était insinuée dans sa chevelure.

Et les traits se creusèrent autour de sa bouche.

Dans ses yeux naquit une folie vengeresse.

Elle en fut ragaillardie.

— Vous allez dormir. Je vous nourrirai, je m’occuperai de vous et je panserai vos blessures. Vous serez guérie, ma reine, et je vous vengerai.

Au sein de la douleur et de la colère émergea un sentiment qui était peut-être de la gratitude. Puis, quand il l’eut portée dans sa chambre, Nerezza s’abandonna à des rêves sanglants.

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