Annika
Chapitre 3
3
Avec l’aube vinrent la douce lumière et les gouttelettes de diamant de la rosée sur l’herbe.
Et avec l’aube, vint aussi l’heure de la gymnastique.
Annika aimait enchaîner vingt pompes selon l’ordre de Doyle, les flexions et les fentes, les sauts de côté, ceux à écart latéral, qui étaient comme une danse. Les gémissements et grognements, qui provenaient surtout de Sasha, la faisaient toujours rire.
Sawyer traita Doyle de « putain de sergent-chef », ce qui fit également rire Annika. Elle comprenait que le mot « putain » n’était qu’un renforcement. Que d’usages pour un même mot ! Il était très utilisé lors de la gymnastique. Les seuls sergents qu’elle connaissait, c’étaient les poissons rayés qui aimaient nager dans les récifs, auxquels les gens de la terre donnaient ce nom militaire.
Imaginer le grand et beau Doyle en petit poisson qui s’introduisait dans les coraux la fit rire au milieu de ses tractions.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
Transpirante et rosie par l’effort, Sasha lui adressa un regard torve en se préparant à se hisser à la barre.
— Doyle est un sergent, c’est Sawyer qui l’a dit.
— Un… (Sasha lança un regard moqueur vers l’intéressé, qui lui faisait signe de commencer.) Tu es un poisson, maintenant, lui lança-t-elle, avant de marmonner : Au secours, c’est parti.
Elle effectua une traction convenablement, une deuxième de façon à peu près correcte, puis une troisième en tremblant de tout son corps tandis que son visage virait au rouge et ruisselait de sueur.
Annika se mit à applaudir, et Sasha râla :
— J’en ai encore une, purée.
Annika retint son souffle, car Sasha émit un cri de souffrance, mais elle parvint à se hisser sur ses bras tremblants avant de se laisser retomber à terre en une masse haletante.
— Bien, commenta Doyle. Pas très joli, mais tu les as faites. Demain, vise les cinq.
— Cinq, mon cul. C’est plutôt toi que je vais viser.
— Voilà, c’est l’idée. (Il lui tendit la main pour la remettre debout et l’écarter de son chemin.) Riley Gwin, à ton tour.
La jeune femme se prépara et enchaîna une douzaine de tractions bien exécutées dans le même intervalle de temps dont Sasha avait eu besoin pour péniblement en effectuer quatre.
— Je devrais peut-être te descendre aussi, fit Sasha d’un ton lugubre. Je suis justement d’humeur à commettre un double homicide.
— Tu en as fait quatre, lui rappela Annika. Le premier jour, tu n’arrivais même pas à une, mais cette fois, tu en as réussi quatre.
— Oui, oui, grommela Sasha avant de souffler un bon coup. Oui, répéta-t-elle d’un ton plus ferme. Et demain, je vise les cinq.
Après le petit déjeuner et quelques tâches ménagères détaillées par Sasha sur le nouvel emploi du temps, ce fut l’heure de partir pour la marina.
Impatiente de plonger dans la mer, Annika avait envie de courir. Mais elle aimait regarder Bran et Sasha se tenir la main, ou Doyle et Riley se disputer pour savoir qui conduirait le bateau.
La brise transportait des odeurs de mer et de fleurs, de citron et d’herbe fraîche. La promenade offrait des jardins à admirer, ainsi que le vol des oiseaux. Et c’était du temps passé avec Sawyer…
— Tu prendras des photos, dans l’eau ?
— Oui, c’est ce que j’ai prévu.
— Si tu m’apprenais à utiliser ton appareil, je pourrais prendre des photos de toi. Comme c’est toi le photographe, tu n’es jamais dessus.
— J’ai quelques selfies.
Il lui expliqua le mot en montrant comment on se prenait en photo en tendant le bras.
— Ah, c’est intelligent.
— Mais je peux t’expliquer. Ce n’est pas inutile d’avoir une deuxième personne pour garder trace des choses.
— Alors je peux t’aider à photographier dans l’eau et en dehors. J’espère qu’on pourra marcher dans les collines. Je sais qu’on risque de la trouver là-bas, de l’affronter là-bas, et que la quête, c’est ce qu’il y a de plus important. Mais la promenade serait chouette et ça changerait. Il y a tellement de choses à découvrir.
Il donna un petit coup d’épaule contre la sienne. Elle savait que c’était une marque d’affection.
— Il faut voir le bon côté des choses.
— Le bon côté nous aide à lutter contre les ténèbres.
— Oui, c’est bien vrai.
— Lors du dernier combat, j’étais effrayée. Je pensais que nous allions gagner, que nous ferions tout ce que nous sommes destinés à accomplir, mais j’avais peur.
Il lui effleura le bras de la main. Là encore, elle savait qu’il s’agissait d’un geste d’affection et de consolation. Cela lui donnait envie de soupirer.
— On a tous peur, Anni.
Surprise, elle le regarda dans les yeux.
— On aurait dit que personne n’était effrayé à part moi.
— On l’était tous, autant qu’on était, la corrigea-t-il. Si on n’avait pas peur, on serait fous. Tu sais ce que c’est que le courage.
Ce n’était pas une question, mais elle hocha la tête.
— C’est la bravoure. C’est le fait d’affronter les ténèbres.
— C’est ça. Affronter les ténèbres, même quand on a peur. Et ça nous concerne tous.
Elle pencha la tête vers l’épaule de Sawyer, sachant que s’il l’estimait courageuse, elle pouvait l’être encore davantage.
— Pourquoi tu n’as pas de partenaire ?
— De… ? Eh bien, je bouge beaucoup. Ça n’a pas été de tout repos d’arriver jusqu’ici.
— Mais il y a eu du sexe ?
Sawyer ôta sa casquette et passa les doigts dans ses épais cheveux aux mèches blondies par le soleil, où elle aussi avait envie de fourrager. Puis il enfonça les mains dans ses poches.
— Si tu as envie de parler de ce genre de truc, tu peux en discuter avec Riley ou Sasha.
— Oh, le sexe, je connais. Ce n’est pas très différent dans mon monde. On peut avoir des partenaires comme on veut. C’est un bon côté.
Il ne put s’empêcher de rire.
— C’est sûr.
— Mais une fois que nous trouvons notre partenaire, quand nous prêtons serment, il n’y a personne d’autre. Comme pour Bran et Sasha, il n’y a qu’une personne.
— C’est sympa. C’est ce que souhaitent beaucoup de gens.
— Alors tu as déjà fait du sexe, mais pas avec une seule partenaire.
— Voilà.
Sawyer tenta de la distraire en pointant du doigt une vitrine parmi les bâtiments les plus proches.
— Oh, s’exclama-t-elle. Il va falloir que nous revenions faire du shopping ! J’ai attrapé le virus.
— Ben voyons ! Tu as toujours le virus du shopping.
— Non, plutôt le médicament. Les achats.
Il sourit, mais la prit par les épaules, cette fois pour la détourner.
— D’accord.
— Regarde comme la nourriture est jolie.
Des pâtisseries et des petits gâteaux, brillants comme des bijoux, les appelaient derrière la vitrine.
— On va en acheter à emporter. Et là derrière, c’est des gelati.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est incomparable.
— Incomparable, répéta-t-elle pendant qu’ils se frayaient un chemin dans l’étroite rue en pente.
Sawyer lui prit la main. La plupart des boutiques n’étaient pas encore ouvertes, mais il avait l’expérience du shopping avec Annika à Corfou, et savait qu’elle pouvait détaler de façon impulsive, comme un terrier lancé après un écureuil.
— Je t’en achèterai au retour, promit-il.
— Merci.
— Mais maintenant, il faut qu’on aille au bateau sans s’arrêter.
— Ce village, il est très grand et très petit, réfléchit Annika. Ils ont des légumes et des fruits ici. Regarde les couleurs, les formes. Je ne les connais pas tous. Est-ce qu’ils sont tous à manger ?
— Oui. Certains tels quels, et d’autres qu’on doit cuire avant.
Elle regardait tout, s’imprégnait de tout. Ça faisait partie de son charme, pensa Sawyer. Elle passa les doigts sur les murs pour éprouver la texture des bâtiments, et serait sûrement partie à la poursuite d’un chat errant si Sawyer ne l’avait pas fermement retenue. Il parvint tout de même à garder le cap et à les faire avancer au même rythme que les autres. Ils dépassèrent des clients en terrasse avec leurs petits gâteaux du matin et leur expresso, des maisons colorées, des hôtels avec leurs auvents et leurs parasols, puis arrivèrent aux quais et aux bateaux.
— Voilà, déclara Riley en désignant une embarcation qui ressemblait beaucoup à celle de Corfou.
C’était un autre… Annika mit un moment à retrouver le nom : semi-rigide.
Puis Riley adressa un signe à un homme mince qui montrait beaucoup les dents et se dirigeait vers eux. Son sourire très large rappela un requin à Annika.
— Je m’en occupe, les avertit Riley.
Elle les devança et entama une conversation animée en italien. Annika reconnut certains mots, et il y en avait de gros.
Sasha sortit son carnet de croquis et entreprit de dessiner ce qui se trouvait autour d’eux : les auvents, les tables, les bâtiments qui s’échelonnaient sur les hautes collines.
— Il veut une rallonge, leur expliqua Doyle. Elle lui répond, de tas de façons différentes, qu’il peut se l’accrocher.
Visiblement convaincu que Riley allait l’emporter, il s’élança sur le bateau.
— Elle a dit… (Annika chercha ses mots.) Quelque chose au sujet d’un trou et de son cul.
Dans un éclat de rire, Sawyer l’entraîna sur le bateau.
— Elle l’a traité de trou du cul. C’est une insulte.
— Un trou du cul passe un marché, puis essaie de se dédire.
— Entre autres comportements typiques de trou du cul.
Quand Riley revint vers eux, l’homme maigre ne montrait plus autant de dents.
— Fabio, mon équipe. L’équipe, voici Fabio. Le club de plongée est juste là. Fabio a gracieusement accepté de m’aider pour l’équipement, mais il nous en faudrait davantage.
— Je vous accompagne, dit Sawyer. Come va, Fabio ?
— Bene, répondit l’Italien en découvrant de nouveau ses dents.
— Je vais avec eux.
Bran déposa un baiser sur le front de Sasha, puis partit avec les autres.
Ils revinrent sans tarder avec les bouteilles d’oxygène, les combinaisons, et les palmes dont les autres avaient besoin pour évoluer et survivre sous l’eau. Ils ramenaient aussi une glacière pleine d’eau et même de certains jus de fruits qu’Annika aimait, et de sodas, ce qu’elle appréciait aussi.
Pendant qu’ils chargeaient le bateau et effectuaient les opérations de sécurité, il y eut encore beaucoup d’échanges en italien, mais cette fois sans les mots impolis.
Enfin, ils montèrent tous à bord, et Fabio le maigre détacha les cordes qui les retenaient au quai.
Riley tapa deux doigts sur le rebord de son chapeau.
— Ciao, Fabio. Sale enfoiré de merde, ajouta-t-elle entre ses dents.
— Un sale enfoiré de merde, c’est un trou du cul ? s’enquit Annika.
Riley abaissa ses lunettes noires pour porter ses yeux rieurs sur ceux d’Annika.
— Un très gros trou du cul. Bon, ma copine Anna Maria, qui n’est ni l’un ni l’autre, m’a dit qu’on pouvait jeter l’ancre au club de plongée pendant notre séjour ici. Ce sera plus facile pour charger et décharger le matériel.
Elle s’avança vers ce qu’ils appelaient le gouvernail, où Doyle procédait à des réglages.
— C’est moi qui pilote aujourd’hui, tu te souviens ?
— Je nous éloignais simplement du sale enfoiré de merde.
Il lui céda la place aux commandes de bonne grâce.
Ils se déplaçaient en glissant sur l’eau, ce qui était presque aussi agréable que d’être dedans. Doyle sortit de la cabine pour passer en revue l’équipement.
— Je n’ai pas besoin de bouteilles, commenta Annika.
— C’est préférable que tu t’équipes comme nous.
— On pourrait croiser d’autres plongeurs qui remarqueraient que tu n’as pas d’oxygène, expliqua Sawyer.
— Alors je fais juste semblant.
— Voilà.
— Je peux.
— On reste groupés, rappela Bran pendant qu’Annika retirait les habits recouvrant son maillot, et que Sawyer s’efforçait de détourner le regard. C’est improbable que Nerezza nous ait retrouvés si vite, mais on ne prend pas de risques.
Il se tourna vers Sasha, qui affirma :
— Je ne ressens rien, mais je vous suis reconnaissante de me surveiller, au cas où je commencerais à faire du somnambulisme sous-marin.
— Je te tiendrai dans mon œil, lui promit Annika.
— Je sais.
— Comme les binômes ont fonctionné la dernière fois, on peut dire Sawyer et Annika devant, Sasha et moi à leur suite, et Doyle et Riley sur le côté. D’accord, tout le monde ?
— Ça me va, répondit Sawyer, qui ferma sa combinaison. C’est la première fois que je plonge en sachant que je vais nager avec une sirène. (Il adressa un sourire à Annika.) Ça file la pêche.
— Mais tu gardes tes jambes, la belle, l’avertit Doyle, alors que Riley se dirigeait vers de hautes falaises.
— Je promets. Sauf s’il y a une attaque.
— À ce sujet, Riley, du nouveau concernant les carreaux, les balles et les lames ? demanda Doyle en manipulant un harpon.
— Oui, mais il faut encore y travailler. Encore quelques jours, et on verra. Pour l’instant, on donne un harpon à chaque binôme ?
— Étant donné le talent de Sasha à l’arbalète, je dirais que c’est elle qui va le manier, répondit Bran.
— Ah, d’accord, commenta l’intéressée.
Doyle le lui tendit.
— Ça va aller ?
Sasha fronça les sourcils, en éprouva le poids dans sa main.
— Oui, je vais me débrouiller.
— Moi, je n’en veux pas, lança Annika sans attendre.
— C’est bon, je le prends, lui assura Sawyer.
— Sawyer et Sasha au harpon… (Doyle regarda vers Riley dans la cabine.) Tu veux discuter sans fin sur qui s’occupe du harpon ?
— On fera à tour de rôle. Quand je conduis, tu le prends, et inversement.
— Logique.
Riley arrêta le bateau et pointa le doigt vers la falaise.
— La première grotte sur notre liste du jour est à deux heures à peu près, et environ trois mètres cinquante de profondeur. Au bout de douze mètres de tunnel étroit, on débouche sur un canyon. Pour les novices, ce n’est pas évident.
— Je m’en tirerai, décréta Sasha, qui revêtait sa combinaison.
— Tu n’es plus une débutante comme à Corfou. (Après s’être déshabillée, Riley enfila la sienne.) L’embouchure est étroite, il faudra nous placer en file indienne. Et elle ne sera pas facile à repérer.
— Je pourrai la trouver, affirma Annika, qui s’assit sur le rebord du bateau.
Enfin, elle fit ce qu’elle souhaitait le plus depuis un moment : elle plongea tête en arrière dans la mer.
Malgré la forte envie de continuer plus bas, toujours plus bas, elle refit aussitôt surface. Cela lui suffisait, pour l’instant, de sentir l’eau autour d’elle. Elle fit signe aux autres.
— Faut nous laisser une petite minute, lui annonça Riley qui, encore sur le pont, plaçait ses bouteilles d’oxygène.
Heureuse, Annika nagea tranquillement autour et en dessous du bateau, en prenant garde de rester en vue et aux aguets, mais en se délectant de la sensation d’être chez elle.
Après un nouveau tour, elle aperçut Sawyer. Il lui montra son appareil, aussi Annika prit la pose, en se dressant à l’envers comme pour une chandelle.
Elle sentit Sasha entrer dans l’eau, suivie de Bran. Puis, quelques instants plus tard, de Riley et de Doyle. Au signe de Bran, elle s’élança en tournoyant.
Pas trop vite, s’exhorta-t-elle. Elle régla son rythme sur celui de Sawyer et se mit en phase avec les autres, comme elle l’aurait fait avec un banc de poissons ou d’autres créatures maritimes. À l’intuition.
Des poissons passèrent à côté d’eux sans leur prêter la moindre attention. Annika sentit le pouls lent d’une étoile de mer qui dormait sur un rocher, entendit le doux bruissement des algues.
Elle sentait les battements du cœur de Sawyer. Pas aussi lents que ceux de l’étoile de mer, mais calmes et posés. Ses mouvements, comme ceux des autres, lui parvenaient comme des murmures.
Quand ils parvinrent dans les profondeurs, elle distingua l’embouchure et la montra aux autres, mais comprit qu’ils ne la voyaient pas comme elle. Elle leur refit donc signe et s’enfonça plus loin. Elle attendit que ses compagnons soient prêts avant de s’immiscer dans l’ouverture.
Sans peur, pensa Sawyer. Dans l’eau, elle était sans peur. Et d’une grâce inimaginable. Elle avançait dans le tunnel d’eau comme l’eau elle-même, en un flot. Les parois se rapprochèrent, laissant à peine assez d’espace pour se faufiler, et la luminosité ternit. Dans ces conditions, elle se mit à nager sur le dos pour pouvoir les observer. Il ne voyait pas son visage, mais savait qu’elle souriait. Annika les compta avant de se remettre à l’endroit et de poursuivre.
Sawyer aperçut une anguille nichée dans une fente de rocher, et espéra qu’elle n’en bougerait pas. Il n’appréciait guère tout ce qui ressemblait à un serpent.
Le tunnel s’élargit, puis s’ouvrit sur la gorge. Là, la lumière était légèrement différente. Il distinguait, très en hauteur, les ouvertures dans la falaise qui permettaient au soleil de filtrer.
Deux par deux, ils s’attelèrent aux recherches. Il espérait que Sasha sente quelque chose, comme pour l’Étoile de Feu. Il se mit en quête de tout élément inhabituel : une formation rocheuse, un changement dans l’eau, un éclair de lumière.
Il faillit paniquer en perdant Annika de vue et effectua un cercle rapide. Il sortit son couteau et entreprit de le taper sur la roche pour attirer l’attention des autres. À ce moment, il aperçut la sirène qui remontait d’un endroit sombre en contrebas.
Elle lui prit vite les mains, les pressa puis les lâcha pour poser les siennes sur les joues de Sawyer.
Par des gestes, Doyle leur rappela que l’heure tournait. Annika entraîna Sawyer vers le tunnel, où elle s’engagea devant lui.
Une fois qu’il se fut hissé sur le bateau, elle retira son masque.
— Comme ton cœur battait vite !
— Pardon ? s’étonna-t-il.
— Dans la gorge, à la fin. (Elle tapota rapidement son propre cœur.) Pourquoi ?
— Je ne te trouvais plus.
— J’étais juste en dessous de toi. Un peu plus profond, pour regarder. Je te voyais toujours.
— Je ne te voyais pas, moi. Nous.
— Ah, c’est vrai, j’ai oublié, avoua-t-elle en détachant ses bouteilles. J’ai oublié que tu ne pouvais pas voir comme moi dans l’eau. Je suis désolée.
— Désolée de quoi ? demanda Riley en montant à son tour.
— Je suis allée plus bas, et je ne suis pas restée en vue. Je suis en désolation. Je ne le ferai plus. Je vous voyais tous, mais je suis allée trop loin pour votre vision. J’ai fait battre le cœur de Sawyer très vite.
Riley sourit par-dessus l’épaule d’Annika tout en l’aidant à ôter son équipement.
— Je parie que ce n’est pas la première fois.
— Très drôle, repartit Sawyer. Annika, comment savais-tu que mon cœur battait vite alors que tu étais aussi loin ?
— Je le sens. Dans l’eau, je peux… pas sentir comme je sens ta main, dit-elle en la lui prenant. Mais sentir quand même.
— Intéressant, commenta Bran, qui ouvrait la glacière. Dans l’eau, tu sens les battements de cœur des êtres vivants ?
— Oui. Ou est-ce que « ressentir », c’est un mot meilleur ? « Savoir » ?
— Et tu vois bien plus loin que nous, poursuivit Bran.
— J’avais oublié. À Corfou, l’autre fois, je sentais, ou je ressentais le cœur de Sasha, et je savais où la voir. Les jambes n’étaient pas assez rapides, alors il a fallu que je les change.
— Mais même avec les jambes, tu peux sentir et voir ? l’interrogea Riley, qui prit un Coca et tendit un jus de fruits à Sasha.
— Dans l’eau, oui. Tu es fâché ? demanda Annika à Sawyer.
— Non. Je ne t’en veux pas. Tu m’as juste fait une frayeur. Souviens-toi, on est en binôme lors des sorties.
Elle s’assit à côté de lui et posa la tête sur son épaule.
— Je serai une binôme meilleure.
— C’est bon. Et toi, Sasha, ça s’est bien passé ?
— Oui. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’ai adoré les passages étroits, mais je m’en suis tirée. Contrairement à Annika, je n’ai rien ressenti.
— Éliminons cette grotte, conclut Riley, qui rejeta ses cheveux en arrière et but à longues gorgées. Et passons à la suivante. Aujourd’hui, on devrait pouvoir en visiter trois. Toutes dans le coin. Il y en aura d’autres sur la côte est, et au sud. Mais on peut terminer ici dans la journée.
Sawyer estimait qu’Annika aurait pu rester la journée entière et la moitié de la nuit à plonger, mais les autres avaient déjà passé cinq bonnes heures sous l’eau et sur le bateau, avec une pause déjeuner express.
Ils ne trouvèrent rien d’autre que l’attraction de la vie sous-marine, les formations rocheuses, et dans l’une des grottes, un graffiti grossièrement gravé dans la pierre, montrant les noms Greta et Franz dans un cœur, daté du 15/08/05.
Il avait envie de penser que Greta et Franz étaient restés ensemble. Qui sait, peut-être vivaient-ils dans une petite ferme au bord du Rhin.
Il n’avait pas espéré tomber sur l’étoile dès le premier jour, et supposait que les autres non plus. Dans une quête, il fallait donner de son temps, fournir des efforts, transpirer et prendre des risques.
Et quand les dieux étaient impliqués, verser de son sang.
Mais il fallait avancer, ce qu’ils avaient fait. Mieux, ils n’avaient pas rencontré de sous-fifres de Nerezza. Toute journée sans blessé aucun était, selon lui, une bonne journée.
Une fois qu’ils eurent amarré le bateau et déchargé son contenu, il enfila son sac sur les épaules. La marche jusqu’à la maison serait longue, mais la perspective des rafraîchissements au bout était réconfortante.
— Et maintenant, on peut aller faire du shopping.
Comme un seul homme, les autres dévisagèrent Annika.
— Il y a beaucoup de boutiques, et de jolies choses, et tous les gens. Et Sawyer a dit qu’on pourrait goûter l’incomparable.
— Une bière, ce serait incomparable, estima Doyle.
— Elle parle de gelati. (Encore une fois charmé à son corps défendant, Sawyer rajusta son sac.) Elle n’oublie rien.
— Je ne dirais pas non à une bonne glace, commenta Riley.
— Et il me faut un autre maillot pour le bain. Je n’en ai qu’un.
— Ce que tu as, c’est le quart d’un, souligna Riley d’un air suggestif.
— Très bien porté, ajouta Doyle, ce qui fit sourire Annika.
— Des glaces, c’est une excellente idée. (Cheveux humides rabattus en arrière, Sasha balaya du regard la marina.) Je parie que c’est facile à trouver et qu’il n’y aura pas de détour à faire.
— Voyons ça, conclut Bran en lui prenant la main.
Cinq minutes plus tard, après avoir écarté Annika des vitrines exposant des objets qui brillaient, ils se heurtèrent à sa volonté farouche.
— Il y a des maillots dans cette boutique. Il m’en faut.
— Sawyer, emmène-la.
— Oh, non. (Avec une volonté tout aussi implacable, il secoua la tête.) C’est un truc de filles. Indéniablement.
— Là-dessus, je soutiens Sawyer, l’appuya Bran en lui tapant sur l’épaule. Je dirais que les femmes peuvent régler ça, et que nous autres, on peut rentrer directement. En achetant des bières au passage…
— Je viens avec vous, décréta Riley en passant du côté des hommes.
— Attends un peu… commença Sasha.
— Je vais trouver de quoi faire des Bellinis. On en a vraiment besoin.
— Des Bellinis, soupira Sasha, qui regarda le magasin, mettant en balance le chaos du shopping frénétique contre les délicieux cocktails. C’est bon, tu m’as eue. Je t’accompagne, Annika, mais tu ne pourras pas tout essayer. Tu dois rester concentrée.
— Bien sûr. Et ensuite, on prendra des gelati incomparables, répondit la créature marine, qui fonça à l’intérieur.
— Ils ont intérêt à être exceptionnels, tes Bellinis, marmonna Sasha à l’attention de Riley, avant de suivre Annika.
Cette dernière dénicha un ravissant maillot de bain à fleurs rouges, ainsi qu’un autre d’un vert lumineux, et ce que Sasha appela un paréo, fin, presque aérien, et puis des chaussures ornées de charmants coquillages, qui laissaient le pied presque nu. Avec l’aide de Sasha, elle acheta toutes ces trouvailles, auxquelles elle adjoignit un autre paréo à vagues bleues sur fond blanc.
— Pour toi, Sasha, dit-elle en lui tendant le petit sac. Pour te remercier de ton aide.
— Mais non, Anni, tu n’as pas à m’acheter quoi que ce soit.
— Si, c’est pour toi. (Avec fermeté, Annika plaça le sac dans la main de son amie.) Le bleu rappelle tes yeux. C’est un cadeau, et ça me donne du bonheur de te l’offrir.
— Merci, il est très beau. Maintenant, il faut vraiment qu’on y aille. Souviens-toi, on doit transporter tout ça.
— Les jolies choses ne pèsent jamais trop.
De l’avis de Sasha, deux maillots qui couvraient tout juste les endroits stratégiques ne pesaient presque rien, mais elle n’en entraîna pas moins l’acheteuse hors de la boutique.
— Les voilà, lança Sasha au bout d’un moment.
Méfiante, elle garda un bras ferme sur celui d’Annika tandis qu’elles se dirigeaient vers le groupe, qui répartissait les bouteilles achetées.
— Tu es dispensée, dit Riley à Sasha en soulevant son sac à dos bien garni. Soyons équitables.
— Je peux en porter davantage, proclama Annika en tendant son sac. Mon bagage n’est pas lourd.
Doyle ferma son sac sur deux bouteilles de bière italienne.
— Ce sera suffisant, nous nous sommes chargés du reste.
— Voilà des gelati ! s’exclama Annika, qui fila dans la pente comme si ses nouvelles sandales étaient pourvues d’ailes.
Le temps que les autres la rattrapent, elle avait entamé un débat animé avec un couple de touristes américains.
— Jessica aime le chocolat, mais Mark préfère la pistache, expliqua Annika. C’est un fruit sec.
— D’accord.
Riley engagea la conversation avec ses compatriotes tout en faisant signe à Sawyer d’entraîner Annika, jusqu’à ce qu’ils se soient éloignés.
— Ils étaient gentils, reprit la sirène, mais je ne savais pas si je devais écouter Jessica ou Mark. Et il y avait teeellement de jolies couleurs…
— Prends deux parfums, lui conseilla Sawyer.
Les yeux ronds, elle s’étonna :
— Je peux en avoir deux ?
— Deux boules dans un cornet.
— Deux boules dans un cornet, répéta-t-elle. Tu choisis quoi ?
— Décide-toi d’abord. Tu ne vas pas te tromper.
— Je dirais… ce rose, là, et puis ce vert ? Ils iront bien ensemble. Comme une fleur.
— Fraise-menthe. Jolie association, approuva Sawyer. C’est moi qui régale.
Après qu’il eut réglé, Annika se contenta d’admirer son cornet, alors il lui montra comment s’y prendre.
— C’est fait pour être mangé.
Elle lécha précautionneusement sa glace une fois, puis une deuxième.
— Oh, c’est comme manger de la joie !
C’était étrange, pensa Sawyer tandis qu’ils repartaient avec leurs sacs à dos, leurs pochettes plastique et leurs cornets, mais elle lui donnait la sensation d’être un héros pour lui avoir fait goûter sa première bouchée de joie.
Grâce à cette note positive, le trajet du retour sembla plus facile.
À l’arrivée, ils étaient dispersés, et comme Sawyer était allé plus vite, il occupa la salle de bains le premier, avant Doyle. Il se débarrassa du sel et de la transpiration, mais ne se sentit reprendre vraiment forme humaine qu’une fois qu’il eut englouti la moitié de sa première bière, tout en se douchant.
En regagnant sa chambre, il entendit des rires dans la cuisine. Des rires de femmes. Le son était très tentant, mais il jugea sage d’attendre quelques minutes et de mettre un peu de distance entre lui et Annika.
Malgré tous ses efforts, son désir latent ne cessait d’augmenter.
Il décida de sortir avec le restant de sa bière, s’installa sur une chaise longue à l’ombre et alluma sa tablette. Il devait envoyer des mails pour tenir sa famille au courant. Il allait peut-être aussi lire un chapitre ou deux des livres qu’il avait achetés en ligne.
Il expédia les messages en promettant des photos pour plus tard. Il pouvait s’octroyer une heure de pause, pour lire, somnoler, ou n’importe, puis il se mettrait à ses recherches. Riley était la spécialiste dans ce domaine, mais lui aussi avait des relations à faire jouer.
Et là, elle arriva, la sirène vêtue de l’une de ses robes vaporeuses, les cheveux détachés, encore ondulés par sa tresse de la journée. Elle portait un plateau de flûtes remplies d’un liquide pêche mousseux.
— D’après Riley, c’est l’heure des Bellinis. (Annika posa son chargement et saisit deux des verres.) C’est elle qui les a faits, et Sasha et moi, nous avons goûté. (Elle lui tendit une flûte et s’assit dans l’herbe en repliant ses jambes interminables.) Les gelati, c’était manger de la joie, et là, c’est en boire.
Sawyer prit une gorgée pour lui faire plaisir.
— Raffiné. Goûteux. Les deux.
— Sasha dit qu’un moine a découvert le champagne, et que c’était comme boire les étoiles.
— J’ai déjà entendu cette histoire.
— Les étoiles sont destinées à la beauté et à la lumière, et pour tous les mondes. Nerezza ne les boira pas.
— Carrément pas, ponctua Sawyer en trinquant avec elle.
— Carrément pas.
Sasha et Bran les rejoignirent avec le carnet de croquis, puis choisirent un autre coin d’ombre où siroter leurs cocktails. Riley s’installa au soleil, Bellini et tablette en main. Doyle arriva le dernier, considéra les verres d’un œil méfiant, puis haussa les épaules et en saisit un, avant de choisir lui aussi le soleil.
— J’aime quand nous sommes tous ensemble, souffla Annika. Même un peu éloignés, comme là, mais ensemble. Ça me manquera. Vous me manquerez tous, quand nous aurons rapporté les étoiles à l’Île de Verre.
— On organisera des retrouvailles.
— Je ne connais pas ce mot.
— C’est quand des personnes qui ont vécu des choses ensemble, puis sont parties chacune de leur côté, se réunissent pendant une soirée ou quelques jours.
— Des retrouvailles. (Ce mot allait être son nouveau préféré.) Tu viendrais ?
— Bien sûr. Je suis sûr que Bran pourrait nous prévoir un coin à l’abri des regards, en bord de mer. On boirait des Bellinis et on mangerait des glaces.
— Et des pizzas.
— Ça va sans dire. (Sans réfléchir, il lui caressa les cheveux.) On va mettre fin à Nerezza, mais ce ne sera pas réciproque.
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