Annika

Nora Roberts · Chapitre 4 sur 22

Pages du PDF

Annika

Chapitre 2

2

Le lendemain matin, Annika se réveilla tôt. Elle choisit l’une des jolies robes qui virevoltait autour de ses jambes – moyen sympathique de lui rappeler qu’elle en avait – et se hâta de descendre à la cuisine.

Elle avait envie de préparer le café. Elle avait appris comment faire lors de leur séjour à Corfou, et aimait s’adonner aux activités du quotidien comme les gens ordinaires. Mais dans cette nouvelle maison, la machine du café était différente, et elle allait mettre un peu de temps à comprendre son fonctionnement.

Elle aimait aussi comprendre les choses.

Aujourd’hui, elle voulait mettre de vraies fleurs sur la table, aussi sortit-elle dans le jardin. Là, elle aperçut la piscine, avec son eau bleu pâle sous les premiers rayons doux du soleil.

La mer était trop éloignée pour une baignade matinale, mais cette étendue d’eau se trouvait à sa portée. Les arbres qui bordaient le jardin formaient un mur de verdure et de toute façon, elle ne comprenait pas les histoires que faisaient les humains au sujet de leur corps. Personne ne faisait de manières pour cacher ses yeux, ses doigts ou ses orteils, et le reste du corps était tout aussi naturel.

De plus, elle avait besoin de s’immerger dans l’eau, et ne voyait pas de raison de retourner à la maison chercher un maillot. Elle se dévêtit donc et laissa sa robe sur une chaise, avant de plonger.

L’eau l’enveloppa avec la douceur d’une mère, la délicatesse d’un amant. Elle frôla le fond, ses yeux d’un vert aquatique ouverts et brillants de plaisir. Ravie, elle exécuta un aller-retour puis, prenant appui au fond, leva les jambes à l’air libre.

Quand elle les rabaissa, elles s’étaient transformées en queue de poisson.

Sawyer, une tasse de café à la main, s’arrêta net au bord de la piscine.

Il était sorti voir qui était levé et avait mis en route le café. Dès que les longues jambes dorées et parfaites avaient surgi de l’eau, il avait su qu’il s’agissait d’Annika.

Puis des couleurs s’étaient mises à tournoyer autour, à scintiller telles des pierres précieuses qui auraient fondu à l’état liquide, chatoyant avant de se transformer en queue de sirène.

Sawyer en avait le souffle coupé. Savoir qu’elle était une sirène, c’était une chose, assister à sa transformation en était une autre. C’était tout simplement époustouflant. Avant même qu’il réussisse à la localiser de nouveau, Annika avait jailli de l’eau, ses longs cheveux noirs en cascade dans le dos, les bras ouverts, la queue miroitante, son beau visage éclairé.

Elle se courba dans l’air… Dieu du ciel, elle ne portait aucun vêtement. Puis elle replongea dans la piscine.

Sawyer sentit son corps réagir. Certes, il était un homme, et quel homme n’aurait pas éprouvé d’érection à admirer une superbe sirène nue ? Il s’astreignit à penser à elle comme à une sœur, ce qui ne le mena nulle part. Il y parvint mieux en la classifiant avec fermeté comme coéquipière.

Et avant tout, il devait l’empêcher de faire tourbillonner sa splendide queue de poisson. Ils avaient des voisins autour d’eux.

Annika ressortit de l’eau et se mit à flotter sur le dos. Sawyer s’intima de ne pas regarder sa poitrine… trop tard. Il parvint toutefois à recentrer les yeux sur son visage. Les paupières closes, elle avait un léger sourire aux lèvres, et ne mouvait que sa queue de temps à autre.

— Annika.

Elle ouvrit les yeux et lui sourit.

— Sawyer, bonjour. Tu veux venir nager avec moi ?

Oh, oui. Oh, il en avait très envie.

Non, surtout pas, très mauvaise idée !

— Euh, pas maintenant. Tu ne peux pas, tu vois, montrer ta queue ici. Sans tes jambes. Et toute nue, non plus. On pourrait te voir.

— Il y a des arbres, et il est très tôt.

— Certaines fenêtres sont situées au-dessus des arbres. Si quelqu’un venait à regarder par ici juste maintenant…

— Bon. (Avec un petit soupir, elle abaissa sa queue dans l’eau, et bientôt, il la vit effectuer des battements de jambes.) Je n’en avais pas l’intention, mais j’étais tellement bien que j’ai oublié.

— Ce n’est pas grave, il faudra juste éviter… Non, reste dedans !

Comme elle glissait en douceur vers le bord et se levait, Sawyer se sentit carrément pris de panique. Ce corps délié, parfait, mouillé… L’eau miroitait sur sa peau dorée comme un millier d’éclats de diamant.

Elle le tuait.

— Je… je vais te chercher une serviette. Ne sors pas sans… Attends.

Il se précipita dans la maison. Le café ne pourrait pas grand-chose pour sa gorge asséchée face à ses cheveux qui tombaient négligemment sur des seins très beaux. Vraiment splendides.

Il essaya de compter à rebours de trois en trois en partant de mille, mais dut encore s’accorder une minute pour se reprendre – il n’était qu’un humain – avant d’attraper un drap de bain dans l’arrière-cuisine.

Quand il revint, elle était restée, obéissante, dans la même position.

— Tu dois… te retourner, fit-il en accompagnant ses paroles d’un geste. Et ensuite, la robe.

Il ne voyait que sa robe, ce qui signifiait qu’elle ne portait rien en dessous. Et ce n’était pas bien malin de penser à ce genre de détails non plus.

Le regard sagement rivé sur les citronniers, il tendit la serviette vers la piscine.

— Pourquoi les femmes se couvrent-elles toujours le haut du corps, et pas les hommes ?

— Parce qu’on n’a pas… alors que vous…

— Les seins, explicita-t-elle en sortant de la piscine. Parfois, les sirènes portent des coquillages dessus. Mais c’est juste pour la mode.

Il risqua un œil vers elle, soulagé qu’elle se soit couverte.

— Il y a des modes, chez les sirènes ?

— Oui. Nous aussi, nous aimons les ornements. J’ai préparé du café.

— Ah, merci. (Il prit une gorgée de sa tasse, laissée sur la table. Elle l’avait fait assez fort pour réveiller les morts, mais ça convenait à Sawyer.) Si tu retournes dans la piscine, il faut vraiment que tu mettes un maillot et que tu gardes tes jambes.

— Je suis en désolation.

— Non, ne t’excuse pas. (Il hasarda un nouveau regard : elle avait enfilé sa robe, et ses longs cheveux humides brillaient comme la peau d’un animal marin.) Elle est géniale, ta queue de sirène, très belle. Ça doit te faire bizarre de nager sans.

— J’aime bien les jambes.

— Oui, elles sont extra aussi. Une fois qu’on aura un bateau, on pourra aller assez loin ou à une profondeur suffisante pour que tu reprennes ta forme autant que tu veux. Mais dans la piscine, en plein jour, il ne vaut mieux pas.

— L’espace d’un instant, c’était juste le matin, avec la flaque d’eau ensoleillée et l’odeur des arbres…

— Un jour, ce sera un matin ordinaire.

Elle plongea les yeux dans ceux de Sawyer.

— Tu crois ?

— Oui, je crois.

— Alors je ne peux pas être triste. Je vais t’aider à préparer le petit déjeuner, et je peux mettre la table. Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Avec toutes les provisions qu’on a, je peux préparer à peu près n’importe quoi. Qu’est-ce qui te plairait ?

— Je peux choisir ?

— Bien sûr.

— Est-ce que tu peux fabriquer… les choses qui ne sont pas des pancakes, parce que tu les retournes. Et tu mets une délicieuse garniture à l’intérieur.

— Des crêpes.

— Voilà ! Tu peux en faire ?

— Pas de problème.

Annika aimait s’affairer en cuisine. Tant d’odeurs, de couleurs et de goûts ! Sawyer décida de faire également des œufs au bacon, et les crêpes seraient fourrées aux pêches et surmontées de miel, donc elles seraient bien sucrées.

Elle l’aida à mélanger les ingrédients, et il lui montra comment procéder avant de la laisser confectionner une crêpe toute seule. C’est à cet instant que Sasha arriva.

— J’arrive au bon moment, tout le monde s’agite. Hmm, que ça sent bon, ici.

— Je fais une crêpe.

— Fantastique, commenta Sasha, qui vint passer un bras autour de la taille d’Annika et l’observa un instant. Tu t’en tires très bien. (Elle attrapa une tasse à café.) Je mets la table ?

— Ah, la table ! J’ai oublié d’aller chercher des fleurs. Il nous faut les assiettes et les verres et les serviettes et…

— Je m’en occupe, l’interrompit Sasha.

Concentrée, Annika fit glisser la crêpe avec précaution dans un plat, en se mordant la lèvre.

— J’ai fait comme il faut ?

— Impeccable, à ce que je vois, répondit Sawyer.

— Maintenant, il faut que j’aille chercher les fleurs.

Pendant qu’elle filait, Sasha s’appuya au plan de travail.

— Avec Annika, la table ne sera jamais ennuyeuse…

— Sinon, tu pourrais peut-être lui expliquer qu’il ne faut pas se baigner nue, en tout cas en plein jour.

— Ah, c’est ce qu’elle faisait ?

— Sauf si on compte la queue de poisson comme habit.

— Oups…

— Je ne pense pas que quelqu’un l’ait vue. Elle a l’air d’avoir compris ma mise en garde, mais peut-être que, tu vois, de la part d’une femme… ? À Corfou, elle allait à la plage tous les matins, alors elle devait nager au loin, et en eaux profondes, pour son petit… rituel. Mais là…

— Je vais vérifier qu’elle a bien enregistré. Tu as besoin d’aide ?

— Non, j’ai tout en main.

Riley entra dans la cuisine d’un pas mal assuré en marmonnant :

— Du café, du café, du café… (Elle se servit une tasse, en huma l’odeur et goûta une gorgée.) Ouah ! Ça, c’est du café !

— Tu vas en avoir du poil au torse, rigola Sawyer. Ah, mais c’est vrai, il te suffit de la pleine lune pour ça.

— Arrête, je n’en peux plus de rire. (Elle attrapa la crêpe d’Annika et la fourra dans sa bouche.) C’est bon !

— Un quart d’heure, et je te fournis mieux que du bon.

Sasha apporta les assiettes dehors, revint chercher des verres et se retrouva surprise par un baiser de Bran, qui arrivait juste. Le temps qu’elle retourne à l’extérieur, Annika était au travail.

Elle avait disposé les assiettes en demi-cercle autour d’une petite tour de pots de fleurs vides. Du dernier dépassaient des serviettes aux couleurs vives élégamment pliées. Au pied de la tour, des feuilles et des fleurs, ainsi que de jolis cailloux qui formaient un bassin.

— C’est un arc-en-ciel sur une chute d’eau, devina Sasha.

— Oui ! Et l’eau alimente le petit jardin. On peut nager parmi les fleurs.

— Joliment pensé.

— C’est un endroit de bonheur. Les ténèbres ne peuvent pas y pénétrer. Je trouve qu’il devrait exister un lieu inaccessible aux ténèbres. (Elle regarda les bracelets magiques que lui avait façonnés Bran.) Un endroit où personne n’a besoin de se battre.

— On va repousser les ténèbres, Anni. C’est peut-être tout ce que nous sommes capables de faire, mais c’est important.

— Oui. Les amis aussi, c’est important. Entre amis, nous allons déguster un joli petit déjeuner dans notre premier jour de quête de l’Étoile d’Eau.

Avec un arc-en-ciel sur une cascade.

Durant ce repas, ils abordèrent des sujets pratiques, comme la reconnaissance des lieux et la distribution des tâches quotidiennes.

— Nous ne sommes pas aussi isolés, ici, observa Bran. Il nous faudrait une couverture. On raconte qu’on est des amis en vacances ?

— Pour moi, on va dire vacances-travail, abonda Riley en se servant des œufs. C’est toujours préférable de rester proche de la vérité. Je suis archéologue, je fais des recherches pour un article. Ça expliquera que je pose des questions. Je suis plus à l’aise en italien qu’en grec, donc ça ira. Quelqu’un d’autre ?

— Parlo italiano molto bene, répondit Doyle en coupant une crêpe.

— Ah oui ? s’étonna Riley.

— Si. J’ai eu beaucoup de temps à consacrer à l’apprentissage des langues.

— Utile si on a besoin d’un autre interprète. Je vais passer des appels et faire jouer mes relations. Il nous faudra un bateau et du matériel de plongée.

— Tu t’en charges, tu es douée pour ce genre d’affaires.

— C’est l’une de mes spécialités.

— Ça ne serait pas plus mal d’avoir une voiture à disposition, observa Bran. On aura sans doute besoin d’explorer les environs.

— Je vais voir ce que je peux faire.

— Je ferais mieux de laisser ma moto à l’intérieur, sauf si nous en avons besoin, réfléchit Doyle. Et je vais préparer un terrain d’entraînement dans le domaine. Nous serons masqués par les arbres. Et pour les randonnées, il y a des tas de collines.

— J’aime les randonnées, déclara Annika en avalant une dernière bouchée de pêche enrobée de miel. Pouvons-nous faire une randonnée vers la plage ?

— Plus tard, peut-être, lui dit Bran. Si Sawyer peut aider Doyle à préparer le terrain d’entraînement, je vais m’affairer de mon côté.

— J’y vais, répondit aussitôt Sawyer.

— Annika, enchaîna le magicien, tu pourrais m’aider pendant que Sasha et Riley s’occupent de la vaisselle. Il faut renouveler les potions. Toi, Riley, tu as le champ libre pour opérer ta magye à toi.

— Nous devons étudier les cartes, aussi, fit remarquer Doyle. Et élaborer une stratégie.

— Tout à fait. Sasha, tu pourrais nous refaire un tableau de répartition des tâches ?

— Je m’y mets après la vaisselle.

— OK, c’est parti, l’équipe ! lança Riley avec quelques tapes des mains.

Annika apprécia de travailler avec Bran, pas seulement à cause de sa patience, mais parce qu’elle était émerveillée par sa magye. Elle ne possédait aucun don de sorcellerie, mais pendant leur séjour à Corfou, il lui avait montré comment broyer des feuilles ou des pétales, et comment mesurer les proportions.

Il était en mesure de façonner des armes, comme les potions de lumière et de pouvoir qui avaient vaincu Nerezza et ses bêtes. Il savait invoquer l’éclair et l’utiliser avec autant d’adresse que d’autres maniaient l’épée, l’arbalète ou le pistolet. Elle avait vu ce dont il était capable, et estimait son pouvoir supérieur à celui de tous les sorciers qu’elle avait pu connaître, y compris les plus grands mages de la mer.

Il s’exerçait aussi beaucoup à l’art de la guérison. Annika en comprenait la nécessité, bien que certains se sentent mal ou effrayés à la vue du sang et des blessures. Elle était fière quand Bran lui disait qu’elle était douée pour soigner.

Elle acceptait les batailles, mais n’avait aucun désir d’être une guerrière. Pour seules armes, elle disposait de sa vitesse et de son agilité, dans l’eau comme en dehors. Et des bracelets confectionnés par Bran, qui pouvaient anéantir ou repousser les êtres malintentionnés.

Quand Sasha se joignit à eux, Annika trouva un prétexte pour se retirer. Ils étaient amoureux, et le temps qu’ils pouvaient passer ensemble était précieux. Elle se promena dans la maison, se familiarisant avec les salles… non, les pièces.

Elle suivit le son de la voix de Riley et entra dans une chambre inondée de lumière, où la lycanthrope faisait les cent pas et débitait un flot de paroles dans un sabir d’italien et d’anglais.

— Che cazzo, Fabio ! Tu appelles ça un marché ? Deux semaines minimum, et sans doute plutôt quatre à six. Stronzate ! N’essaie pas de m’entourlouper. Je pourrais aller voir un inconnu, et j’obtiendrais un meilleur prix. D’accord, c’est ce que je vais faire. Et puis je vais profiter de mon séjour ici pour avoir une petite conversation avec ta mère, parce que les souvenirs de la nuit qu’on a passée tous les deux à Naples me reviennent. Pareillement, amico.

Elle écouta la longue litanie qui suivit, soudain très satisfaite.

— Quanto ? reprit-elle. C’est un peu mieux, mais… j’ai vraiment envie de parler à ta mère. Quoi, c’était pour deux semaines ? Ah, là, on va se comprendre. Ça marche, tu gardes la caution dans tous les cas. Comment ?

Riley rit à gorge déployée.

— Pauvre petit chéri, tu aimerais bien, que je te tienne par les couilles ! Quatre semaines minimum, c’est le deal. On vient le chercher demain. Il a intérêt à flotter, Fabio, ou sinon, tu te souviens quand je t’ai sorti de la mouise à Naples ? Je t’y remets dedans, direct. Ciao ciao.

Elle raccrocha et s’avança gaiement vers Annika.

— C’est dans la poche !

Quand Annika regarda ses poches de pantalon, Riley se remit à rire.

— Non, je veux dire que j’ai conclu l’affaire. C’est nickel. On a un bateau, et j’ai négocié le prix. (Elle roula des épaules.) En fait, il a raison, j’ai vraiment fait passer un sale quart d’heure à ses boules.

— Quelles boules ?

— Celles-là, fit Riley avec un geste vers son entrejambe.

— Ah, oui, je connais. Mais comment t’y es-tu prise pour… D’accord, c’est une expression.

— Voilà, tu t’habitues. Pour le matos de plongée, c’était facile. C’est la cousine de Fabio, Anna Maria, qui s’en occupe, et elle nous fait un super prix. Et si Fabio n’avait pas essayé de m’arnaquer au début, j’aurais accepté l’avant-dernier tarif qu’il m’a proposé. Bref, c’est fait. (Elle enfonça le téléphone dans sa poche et se frotta les mains.) Et j’ai la sœur du copain d’une copine qui veut bien nous prêter son van contre l’essence et de la bière. Et les autres, où sont-ils ?

— Sasha et Bran sont en haut, en pleines opérations magyques. Sawyer et Doyle sont toujours en train de prévoir les entraînements.

— Parfait. Enfile un pantalon.

— Un pantalon ?

— Oui, ou un pantacourt, même. Celui qui a plein de poches. Et le débardeur, que tu rentreras dedans. J’ai envie de travailler mes enchaînements, et tu en fais de géniaux. Je te ferai bosser ton corps-à-corps. Mais tu ne peux pas exécuter des triples sauts périlleux avec cette robe, surtout sans rien dessous.

— Je préfère les robes aux pantalons.

— Sans doute, mais si tu commences à faire tes sauts de mains et compagnie, tu t’exposes.

— Comme au musée ?

— Anni, je parle des parties qu’on considère, à tort ou à raison, comme intimes. On pourrait peut-être te trouver des cyclistes à porter sous tes robes.

— Des cyclistes ?

— Oui, des shorts pour faire du vélo. On cherchera. Mais pour le moment, va te changer. Je vais voir si Bran peut se passer de Sasha. Elle a besoin de s’entraîner.

— Elle s’améliore.

— Oui, confirma Riley, qui montait l’escalier. Tu es bonne prof.

— Merci. J’aime bien aider.

Contente, même si elle devait porter un pantacourt, Annika partit se changer et tressa de nouveau ses cheveux en une longue natte épaisse.

Elle laissa la fenêtre de sa chambre ouverte, et avant de ressortir, prit le temps de s’y pencher pour, déjà, s’imprégner de l’air, des senteurs et de la vue sur la mer.

Sur l’étroite route en contrebas, elle aperçut des gens qui gravissaient la pente raide, en short et chaussures de marche. C’étaient peut-être des cyclistes qu’ils portaient, mais elle savait ce qu’était un vélo, et ils n’en avaient pas.

Annika admira les buissons et les arbres en fleurs, et, plus loin, distingua des promeneurs au bord de la mer et des bateaux dans l’eau bleue. Parfois, elle aimait nager sous les bateaux, regarder leur ombre et deviner où ils se rendaient.

Elle vit une femme qui avançait lentement sur la route qui montait. Elle poussait un bébé dans une roulette… non, une trottinette… ah, une poussette ! Des sacs en plastique étaient accrochés de chaque côté, un autre était casé dans le petit filet en dessous.

Le bébé riait et battait de ses mains potelées au son du chant de sa maman.

Annika aurait voulu savoir peindre comme Sasha. Elle aurait esquissé la femme et l’enfant, qui riaient malgré la grande route pentue à gravir. La femme surprit le regard d’Annika, qui lui fit signe.

— Buongiorno, lui dit la dame.

Annika avait quelques notions de différentes langues, parce qu’elle aimait écouter et apprendre.

— Buongiorno, lança-t-elle en retour. Vous et la bambina, sei belle. (Annika tendit les mains.) Molto belle !

La femme sourit et pencha la tête.

— Grazie, signorina. Grazie mille.

Chantant de nouveau, elle reprit son ascension.

Mise de belle humeur, Annika enchaîna les pas de danse pour redescendre et aller s’entraîner pour la guerre.

Sasha et Riley se trouvaient sur la pelouse qui séparait la piscine des citronniers. De jolies plantes et arbustes coloraient les abords, et les hauts arbres minces formaient un mur de verdure.

Ils n’avaient plus autant d’espace, donc ils devraient s’entraîner de façon plus restreinte.

Annika n’en apprécia pas moins l’enchaînement que faisait travailler Riley à Sasha. Un coup de poing, suivi d’un pivot et d’un coup de pied. Comme une chorégraphie.

Après une petite course d’élan, Annika exécuta un double saut de mains, atterrit en douceur et mima des coups de poing sur ses deux amies.

— Vas-y, fais ta maligne, bougonna Sasha.

— Il n’y a pas beaucoup d’herbe, mais elle est bien tendre. Tu pourras pratiquer tes roulades, Sasha, s’enthousiasma Annika en mimant le geste de ses doigts. Et puis le saut pour te relever.

— Double roulade, décréta aussitôt Riley. Tu te relèves, coup de pied latéral et coup de poing dans la direction opposée.

— Tu plaisantes ?

— Il faut que tu commences à associer les sauts et les retournements avec le reste. Quand tu as une arbalète entre les mains, tu es une reine, mais il n’est pas toujours possible de combattre à distance. Agilité, mobilité, puissance. Tu es d’accord, Anni ?

— Oui, c’est ce qu’il faut.

— Elle d’abord, décréta Sasha en pointant un doigt accusateur sur Riley.

— Tu veux la démonstration ? C’est parti.

Riley roula des épaules et fléchit les genoux plusieurs fois d’affilée. Ensuite, elle s’élança en avant et atterrit en chandelle, effectua une roulade, puis une deuxième. Quand elle se releva, elle lança une jambe vers la droite et le poing opposé vers la gauche.

Annika applaudit à tout rompre.

— Ne va pas l’encourager, marmonna Sasha.

— Tu peux le faire, Sasha. Souviens-toi, lui rappela Annika en donnant de petits coups sur son ventre. Bien contractée. Et la puissance part de tes jambes.

— OK, fit Sasha après avoir expulsé l’air de ses poumons et agité les bras. C’est bon. Bien contractée, la puissance part des jambes. On saute, on cabriole, on envoie la jambe… Pfff…

Après quelques pas d’élan, elle exécuta son saut de mains.

Annika hocha la tête, puis grimaça : la première partie était réussie, mais la roulade dévia, et la seconde plus encore. Quand Sasha voulut se rétablir sur ses pieds, elle s’affaissa.

— Et merde !

— Dix sur dix pour le face contre terre, commenta Riley.

Sasha se retourna sur le dos et lui adressa un regard noir.

— Ton premier saut était très bon, la complimenta Annika, qui s’accroupit pour lui masser les épaules.

— À d’autres.

— À droite ? Non, plutôt à gauche. C’est bien ça, la gauche ? demanda Annika en agitant les doigts de la main correspondante. Tu as fait le saut, mais ensuite, tu t’es orientée sur la gauche pour la roulade, et encore plus pour la suivante. Tu n’étais pas centrée, donc tu n’avais pas d’équilibre. Je vais te remontrer, plus lentement que Riley.

Elle se leva et, sans prendre d’élan, sembla jaillir, comme de l’eau versée d’une carafe.

— Bien contractée au centre, rappela-t-elle en se repliant pour les roulades. Bien contractée, les genoux souples pour te relever.

En un mouvement aérien, elle se rétablit et lança un pied d’un côté et un poing de l’autre, puis garda la pose telle une statue.

— Et si je me contentais de jeter des cailloux sur les méchants ?

— De temps en temps, répondit Annika en souriant. Mais tu es capable de faire ça. Je vais t’aider. Bien contractée, répéta-t-elle. Comme si tu serrais. Essaie.

Cette fois, Annika accompagna ses mouvements en gardant les pieds à terre. Elle donna une légère impulsion à Sasha pour la deuxième roulade.

— Bien contractée ! Tu serres, serres, serres, et pousse sur tes pieds !

Sasha atterrit, bien qu’un peu chancelante. Une fois son équilibre retrouvé, elle exécuta le coup de pied et de poing simultanés.

— Bien ! Super bien ! l’applaudit Annika.

— J’ai encore dévié à gauche. Je l’ai senti.

— Pas autant que tout à l’heure.

— Tu y es arrivée, lui dit Riley. Recommence.

— OK, OK. Cette fois, ne m’aide pas. Si je me ramasse, je me ramasse. Mais je vais choper le truc.

— C’est l’idée, approuva Riley avec une tape sur son épaule.

Sasha refit l’enchaînement, tituba encore, manqua de perdre l’équilibre, mais resta en place.

— Toutes les trois, proposa Annika.

— Oh, misère. D’accord.

— Contractée. Comme un poing serré dans le ventre.

Riley acquiesça.

— À trois : un, deux, trois !

Sawyer s’arrêta à la lisière du verger de citronniers.

— Regarde un peu.

Avec Doyle, il observa les trois femmes qui sautaient, roulaient et se rétablissaient d’un bond.

— Riley a la vitesse et la maîtrise pour elle, commenta Doyle. Sasha en veut, et rattrape son retard. Quant à miss Sirène… À la voir, c’est une promenade de santé.

— On aurait pu croire qu’il serait difficile pour elle de s’adapter, entre l’eau et la terre. Mais quel que soit l’élément, elle se balade.

— Sur de très jolies jambes, d’ailleurs.

Il s’avança vers les trois femmes qui abordaient un nouveau point avec Annika, laquelle faisait de grands gestes des mains, puis s’arrêta quand Riley secoua la tête, recula et s’empara d’une corbeille en osier.

Annika courut vers elle, sauta pour poser un pied dans la corbeille, que Riley souleva, et elle exécuta un saut périlleux parfait pour atterrir, un genou plié et l’autre jambe tendue, une main au sol. Une vraie super-héroïne, pensa Sawyer.

— Je devrais les filmer, déclara-t-il.

À ce moment, Annika les repéra et bondit vers eux.

— Venez vous entraîner avec nous !

— Je pourrais m’entraîner pendant le restant de mes jours, je n’arriverais pas à ce truc-là, lui signala Sawyer.

— Je peux t’enseigner comment faire.

— Sûrement, intervint Doyle, mais on doit explorer les environs pour mieux nous situer, connaître notre position et nos points faibles.

— Bien d’accord, lança Riley, les yeux sur le ciel bleu. Cet espace dégagé, c’est un gros point faible.

— Il faudra être prêts.

— Bran y travaille, et il aurait sans doute besoin d’une pause, remarqua Sasha. Je lui annonce qu’on part dans dix minutes ?

— Ça me va, dit Sawyer en souriant à Annika. N’oublie pas les chaussures.

Ils partirent légers et empruntèrent l’étroite route raide.

La journée déjà chaude éclairait d’un soleil cuisant leur vue imprenable sur la mer et le sable, ainsi que les maisons qui jalonnaient la grande pente, aux tons doux rose, blanc et ocre.

Pendant leur montée, Sawyer esquissait des cartes mentales. Il était doué dans ce domaine – il fallait dire qu’il avait appris dès sa plus tendre enfance, avec son grand-père. Sa boussole, cadeau, charge et héritage, exigeait une connaissance précise des lieux et du temps. La main qui la tenait, le voyageur, nécessitait davantage que de la chance et de la magye.

Ils dépassèrent des oliveraies et des plantations de citronniers, qu’il ajouta à son plan virtuel. Les jardins, les maisons aux volets clos, celle aux fenêtres ouvertes à tous les vents.

Depuis leur point de vue dominant, Riley leur désigna les terres et expliqua :

— Avant, Capri faisait partie de la péninsule de Sorrente, et elle a été peuplée au Néolithique. Elle a été colonisée par les Téléboens, puis les Grecs de Cumes. Les Romains s’en sont emparés en 328 er avant J.-C. Mais c’est Auguste, au I siècle, qui l’a développée. Les temples, les jardins, les aqueducs. Tibère, après lui, a encore construit beaucoup de villes. Les ruines de la sienne se trouvent au sommet du mont Tibère. C’est vers là qu’on se dirige, même s’il y a une sacrée marche.

— Tu y es déjà allée ? l’interrogea Sasha.

— Oui, mais ça date. J’étais venue avec mes parents. La villa Jovis, c’est à voir, même de nos jours, et ça vaut le coup de l’explorer.

— Une déesse pourrait trouver opportun d’établir son QG dans les restes de la villa d’un empereur de Rome, commenta Bran.

— Exact, concéda Riley pendant qu’ils cheminaient sur la pente raide. Elle a gardé du panache, mais pour l’intimité, ce n’est pas le top. Vous voyez, on croise des gens qui descendent, on en voit qui montent comme nous… C’est probablement la grande attraction de l’île.

— Et il y a des grottes partout, ajouta Doyle.

— Tout à fait, confirma Riley, qui lui adressa un regard curieux. Tu es déjà venu ?

— Oui. Il y a plus longtemps que toi. Pendant les guerres mesquines entre Anglais et Français, qui se sont disputé Capri.

— En 1806. Les Français ont été renversés par les Anglais, mais l’armée napoléonienne a repris l’île deux ans plus tard. Tu étais de quel côté ?

— Des deux, répondit-il en haussant les épaules. Ça m’occupait. L’endroit a changé, en deux siècles. Les routes, les maisons, le funiculaire. Mais la terre ne se modifie pas aussi vite. Je connais certaines des grottes.

— La Grotta Azzurra, intervint Annika, rayonnante. Elle est magnifique. Je m’y suis rendue avec ma famille, moi aussi, pour me baigner dans l’eau et dans la lumière.

— La Grotte bleue, ça paraît parfait pour l’Étoile d’Eau, enchaîna Sawyer. C’est sans doute pour ça qu’elle ne s’y trouve pas.

— Une fois soulevée, seulement, elle éclairera de bleu. Pour l’instant, elle attend, froide et silencieuse.

Ils s’arrêtèrent tous pour se tourner vers Sasha, et Bran lui posa une main sur le bras.

— Que vois-tu d’autre ?

— Elle. Je la vois, derrière la fumée et les miroirs brisés. Nerezza, la mère de tous les mensonges. Elle va bâtir son palais dans l’obscurité, à partir des ténèbres, et forger une nouvelle arme pour nous combattre. Des promesses de pouvoir semées dans un sol assoiffé. Elle se nourrit de sang. Un chien chaque jour.

Sasha peina à saisir la main de Bran.

— J’ai été bien ?

— Très bien. Tu as mal à la tête ?

— Non, pas du tout. Je ne peux pas invoquer la vision moi-même, mais je l’ai laissée venir.

— Tu es pâle, remarqua Annika, qui prit une gourde dans son sac. Ça aide de boire.

— C’est vrai.

— Se sustenter aussi, et la nourriture nous tend les bras. Je sens des odeurs de pizza, annonça Riley.

— L’odorat de la louve, commenta Sawyer.

— Absolument. Je propose qu’on s’arrête pour déjeuner.

Les sens affûtés de Riley ne l’avaient pas trompée. Moins de quatre cents mètres plus loin, ils s’assirent en terrasse d’une petite trattoria.

— Tu as emporté ton carnet de croquis ? demanda Sawyer à Sasha.

— Je ne me déplace jamais sans.

— Je pourrais te l’emprunter deux secondes ? J’ai quelque chose à reproduire, tant que c’est frais.

Intriguée, Sasha sortit son carnet et une boîte de crayons.

— Tu ne m’avais pas dit que tu dessinais.

— Pas à ta façon.

Pendant qu’ils passaient leur commande et qu’on leur servait leur bière et leur vin, il traça de mémoire la terre incurvée, l’abord de la mer, la plage et l’élévation des collines. Il ajouta la route qu’ils avaient parcourue, ainsi que l’emplacement des maisons, des plantations d’arbres et des champs.

Riley regarda par-dessus son épaule.

— Tu assures, cow-boy.

— C’est important de savoir se situer. La maison est là, on a pris ce chemin, on a tourné là, et maintenant, on est ici.

Il dessina une rose des vents au bas de la page.

— Et si on redescend plus loin que la maison ?

— On se retrouverait à la Piazzetta, appelée chiazz dans le dialecte local, expliqua Riley. C’est une petite place, comme son nom l’indique, qui est le centre de la vie sociale, très fréquenté par les touristes. Il y a des bars et des cafés, et depuis là, partent les petites rues, les boutiques…

— Des boutiques ? l’interrompit Annika. On peut faire du shopping ?

— Il faudra bien faire quelques courses. Des provisions, des munitions. Tu pourras t’acheter des babioles, lui assura Riley. Et ici, c’est la Marina Grande.

— Vu, dit Sawyer, qui nota le nom.

— On y récupère le bateau – encore un semi-rigide – et notre matériel demain matin. On a aussi un van de dispo si nécessaire, mais je ne recommande pas de conduire dans le coin, même à vélo, à moins d’y être obligés. Les transports en commun sont fonctionnels, et si on doit se déplacer vite, on a Sawyer. Le funiculaire va de la ville à la marina. Entre la marina et la maison, le bus est sans doute le plus adéquat.

— Et comment on transporte des armes, en bus ? demanda Doyle.

— Je trouverai un moyen, lui assura Bran.

Leurs pizzas tout droit sorties du four arrivèrent à ce moment, ce qui coupa court à la discussion. Mais comme Sawyer sentait les opinions divergentes se forger, il reprit :

— On peut aller à la marina à pied, et quand il le faut, prendre les transports en commun.

— Raisonnable, comme compromis, déclara Bran. On pourra voir ce que ça donne. Dans tous les cas, je me chargerai de camoufler nos armes, et la marche peut faire partie de notre gymnastique quotidienne.

— J’aime la gymnastique, répondit Annika. J’aime la pizza, et le vin est très bon. Je peux aussi aller voir les boutiques à pied. Tu pourrais m’accompagner, Sawyer, ajouta-t-elle avec un sourire enjôleur.

— Euh…

— On peut plutôt partir d’ici après le déjeuner, intervint Doyle, ce qui nous permettrait de commencer l’entraînement aux armes plus tôt. Je suis sûr qu’il y aura aussi des boutiques à la marina, la belle. Tu ne manqueras pas d’occasions.

— J’aime mes armes à moi, reprit-elle en regardant ses bracelets, avant de sourire à Bran et Sasha. Elles sont jolies. C’est chouette de passer la journée ensemble. Pour s’entraîner, oui, et planifier. Mais aussi marcher au soleil, au milieu des fleurs et des arbres. Manger de la pizza… Juste…

— Être tranquilles ? suggéra Bran, qui cueillit dans l’air une petite fleur en forme d’étoile.

Annika rit et la glissa derrière son oreille.

— Oui. Juste être ensemble. Ici, là où Sasha nous a dit de venir. Où Sawyer nous a amenés. Où je sens que nous devons être, affirma-t-elle en posant la main sur son cœur.

— Tu le sens, comme la septième fille d’une septième fille ? s’enquit Riley.

— Oui, c’est possible. Mais je sais. Je ressens très fortement que nous allons trouver l’Étoile d’Eau, et que cette arme qui va être forgée contre nous ne suffira pas. Les ténèbres ne peuvent pas gagner, alors ce doit être la lumière.

— Tu es lumineuse, Anni, répliqua Sawyer, ce qui emplit son cœur de joie.

— Je suis l’une de nous six. C’est bien d’être l’une de nous. Je peux ravoir de l’huile pimentée ?

Sawyer déposa la bouteille devant son assiette.

— Tout ce que tu veux.

Ils retournèrent à la maison pour s’exercer au maniement des armes. Annika aimait ses bracelets, et elle adora s’entraîner à les utiliser au milieu des citronniers. Les boules flottantes que Bran venait de créer étaient capables de se faufiler entre les arbres et de se cacher, alors elle devait faire montre de vitesse et de réactivité pour les éviter.

Elle devait également prendre garde de ne pas les détruire, pour ne pas interrompre Bran dans son entraînement en lui en demandant d’autres.

Tant que ses compagnons maniaient l’arbalète, cela ne la dérangeait pas de partager ce terrain aux odeurs délicieuses. Mais quand arriva le moment de passer aux armes à feu, Annika fut incapable de se fermer à ce bruit insupportable.

Bran avait expliqué qu’il l’étouffait aux oreilles extérieures, mais ne pouvait en faire de même dans leur espace. Le son agressif n’en finissait plus de résonner, Annika s’éclipsa donc.

Elle allait poursuivre son entraînement seule, loin de ce vacarme et de la puanteur causée par les pistolets. Comme elle était libérée de la contrainte de les utiliser, elle comptait se rattraper en se rendant utile dans un autre domaine.

Le chien et les poules qu’ils avaient en Grèce lui manquaient, tant leur compagnie que le fait de les bichonner. Mais le jardin avait quand même besoin d’être désherbé, et la maison d’être rangée.

Sawyer lui avait montré comment préparer de la tisane glacée, et elle rechercha les ingrédients nécessaires dans la cuisine. Elle assimilait vite, elle pouvait s’en tirer seule. Elle était là pour apprendre, pas seulement pour combattre.

Elle était présente pour aider. L’eau devait bouillir, ce qui prenait du temps. En attendant, elle rassembla des vêtements à nettoyer. Certains étaient couverts de sang et de matière gluante séchée depuis la dernière bataille, à Corfou. Elle allait leur redonner leur propreté.

Cette étape aussi prit du temps, car la machine qui lavait les habits était différente de la précédente. Elle fit ce qu’elle estimait adapté, puis mit la carafe en verre dans l’eau bouillante. Mince, elle avait oublié le mot qu’utilisait Sawyer. Cela servait à éviter que des mauvaises choses restent dans la tisane ou dans la carafe.

Comme Bran lui avait appris à identifier certaines plantes, elle se rendit dans le jardin et procéda à la cueillette, comme elle avait vu faire Sasha.

Elle les lava, puis les mit dans le grand conteneur en verre. Une fois l’eau ajoutée, elle posa le couvercle et l’emporta au-dehors.

C’était maintenant au soleil de faire son travail.

Pendant ce temps, elle allait désherber les légumes et récolter les plus mûrs, ainsi qu’elle l’avait appris.

Ce serait tellement beau, pensa-t-elle, de vivre ainsi, sans l’entraînement et les combats. De s’occuper d’une maison, d’un jardin, de faire infuser des plantes au soleil. De trouver un chien amateur de jeux. Une maison à côté de la mer, pour être toujours près de l’eau. Un endroit où vivre avec ses amis, et où elle pourrait partager le lit de Sawyer.

Oh, comme elle souhaitait apprendre ce que c’était de s’accoupler avec lui.

Elle pouvait rêver, après tout. Cela ne faisait de mal à personne. Rêver d’une maison au bord de la mer, où elle vivrait avec l’amour de sa vie et ses amis, en sachant tous les mondes en sécurité.

Elle savait ce songe irréalisable. Elle ne disposait que de trois lunes avant que ses jambes ne soient plus siennes, et que la mer redevienne sa seule demeure.

Mais elle pouvait rêver, sans cesser de faire tout ce qui était en son pouvoir pour vaincre les ténèbres.

Quand Sasha vint la trouver, elle se redressa et posa le panier de tomates et de poivrons sur sa hanche.

— Ils étaient prêts.

— Oui, approuva Sasha après avoir vérifié. Tu n’as pas chômé.

— Le soleil prépare la tisane. J’ai mis la menthe, la plante qui sent le citron, et la camomille.

— Très bonne association.

— Elle est déjà bonne, mais il faut encore qu’elle repose au soleil.

— Sans doute, mais au moment où les autres s’arrêteront, ils ne lui laisseront pas plus de temps. Ça donne soif. Ils comptent également faire un tour dans la piscine pour se rafraîchir, je crois. Le jardinage aussi, ça donne soif. Tu dois avoir envie de te baigner…

— Toujours. Au fait… j’ai mis des habits dans la machine qui lave, mais ce n’est pas la même. Tu peux vérifier que c’est correct ?

— Je regarderai au passage.

— Tu vas chercher ton maillot ?

— Non, je vais passer ma pause à peindre.

— Tu as une vision ?

— Non, j’en ai juste besoin. Comme toi, tu as besoin de te baigner.

Avec un sourire tendre, Annika hocha la tête.

— Parce que c’est ton identité.

— Exactement. Mais je vais peut-être descendre mon chevalet. Je n’ai plus autant besoin de solitude qu’avant.

— Alors, j’apporte les verres et les glaçons.

Sasha entra la première et passa par la petite buanderie.

— Les taches de sang, j’ai mis à tremper avec du sel, précisa Annika. Et puis le petit flacon de Bran pour purifier.

Elle détailla ses actions en sortant des vêtements pour que Sasha les inspecte.

— Tu as tout fait comme il fallait.

— Quand ils seront secs, je pourrai les plier comme tu m’as montré. Après la pause. Je vais chercher mon maillot de bain.

— Et tout à l’heure, Bran veut que tout le monde participe à la protection, comme vous aviez fait l’autre fois. Tirer les rideaux, et mettre en place la sécurité.

— J’ai vu des balais.

— Parfait. Tu pourras aider à me montrer, vu que la première fois, je dormais. Et lorsqu’on sera protégés, on pourra tenir notre premier conseil de guerre à Capri.

— Les hommes et Riley.

— Ce sont eux qui ont le plus d’expérience, mais toi et moi, on en a aussi. On a lutté, on a versé du sang. Désormais, on siégera tous au conseil.

Annika disposa les verres sur la table, avec un gros seau de glace, puis prépara un bouquet de menthe dans un petit vase. Elle forma une fleur en rondelles de citron dans une petite assiette. Et comme tout le monde était toujours affamé, elle ajouta un petit arrangement de fruits, de fromages et de biscuits apéritifs.

Satisfaite, elle partit vite enfiler son maillot de bain. Avant d’entamer sa quête, elle en avait demandé un seul. C’était tellement dénué de sens de nager habillée qu’elle avait estimé cela amplement suffisant. Maintenant, elle allait prendre son argent destiné au shopping et en acheter un autre. Peut-être même deux.

Les vêtements, c’était sympa et joli, et c’était l’un des grands avantages d’avoir des jambes. Elle sortit de sa chambre au moment où Riley entrait dans la sienne.

— C’est l’heure de la piscine, lui annonça la louve. Sawyer et Doyle y sont déjà.

— Ah ! Je peux voir ?

— Bah, ne te gêne pas, fit Riley en désignant la porte donnant sur le balcon.

Annika se précipita et aperçut Sawyer et Doyle qui discutaient, face à face, à côté de la piscine. Sur la pelouse, Bran était avec Sasha, qui installait son chevalet.

Une joie toute simple imprégnant sa voix, elle cria :

— Coucou !

Sawyer leva la tête et lui sourit avec un geste de la main. Elle adorait son sourire, si spontané et rayonnant.

Guidée par cette joie, elle bondit sur la rambarde et sauta.

Elle entendit Sawyer crier, exécuta un saut périlleux fluide et plongea avec bonheur dans la piscine.

— Iobanny v rot ! s’écria Sawyer, qui se précipita, prêt à sortir de l’eau un corps sans connaissance, lorsqu’elle émergea de l’eau en riant. Anni, tu aurais pu te rompre le cou.

Après avoir remis ses cheveux en place, elle s’étonna :

— Mais, comment ?

— L’eau n’est pas profonde, et depuis cette hauteur, tu aurais pu te cogner la tête au fond.

— Mais pourquoi ? Ma tête sait où est le fond.

Depuis le balcon, Riley l’interpella :

— Ça avait l’air chouette.

— Oui, c’est chouette.

— Chez les humains, reprit Sawyer, on a beau savoir où est le fond, on ne peut pas ralentir notre chute ni remonter au moment où on rencontre l’eau, comme tu le fais.

Annika se retourna vers Riley.

— Tu devrais éviter de sauter depuis là-haut, lui conseilla-t-elle avec sérieux.

— Enregistré.

Annika prit la main de Sawyer pour l’attirer plus près.

— On peut faire la course. C’est rigolo.

— Ben voyons, comme si on pouvait avoir une chance contre toi.

— Je pourrais nager à l’envers.

— Même, fit Sawyer, approuvé par une moue de Doyle. Mais d’accord, je relève le défi.

Il retourna au bout de la piscine et attendit qu’elle soit sur le dos.

— Prêts ? Partez !

Il y mit toute son énergie et compta les secondes dans sa tête. Quand il tapa l’autre bout, Annika, déjà assise sur le bord, essorait négligemment sa tresse.

— Tu te la joues à peine, là.

— C’est sympa de se la jouer.

À son ravissement, il l’entraîna dans l’eau.

Sa peau nue, la brève pression de ses mains sur ses hanches. Ses yeux rieurs, puis sérieux. Comme l’effleurement de ses mains, qui ne dura qu’une seconde.

Et son visage tout proche, assez pour que leurs lèvres puissent se frôler…

Il la lâcha, laissa l’eau les séparer.

— La prochaine fois, on fait la course sur la terre ferme.

— Mes jambes sont très fortes et très rapides.

— On verra bien, Aqua-Girl.

Quand il s’enfonça dans l’eau, elle nagea au-dessus de lui, puis alla raser le fond jusqu’à parvenir à brider l’envie qui la taraudait. Quand elle refit surface, elle s’étira pour flotter.

Elle entendit les voix, puis le plongeon de Riley.

Comme dans son rêve. Tous ses amis ensemble, l’eau et le soleil… C’était suffisant pour la journée.

Même le travail ressembla à un rêve. Tous réunis par la magye de Bran, si belle, brillante et puissante. Ils balayèrent les éléments ténébreux avec des cristaux en poudre et de l’eau enchantée. Ensuite, avec un bouclier pour les protéger des regards humains, il s’éleva pour répandre la protection du faîte du toit jusqu’au sol.

— Je ne savais pas que ce serait si beau, murmura Sasha.

— Il a du style, l’Irlandais, opina Riley en lui passant le bras autour des épaules. On avait déjà fait ça à Corfou, mais je ne m’en lasse pas. Bon, notre conseil de guerre, dedans ou dehors ?

— On est aussi protégés à l’extérieur, et il fait trop beau pour rester cloîtrés, même pour parler bataille.

— D’accord.

— Je dois terminer le nouveau tableau de répartition des tâches, reprit Sasha. Je ferai ça ce soir. Mais je vais prendre mon tour pour préparer le dîner. Ce serait bien que les discussions guerrières aient cessé, autant que possible, avant de manger.

— Je vais chercher des cartes dans ma chambre, déclara Riley.

— Je peux plier le linge maintenant, dit Annika. Il nous faut du vin ?

— Chérie, lui répondit Riley en passant son bras de Sasha à elle. Il faut toujours du vin. Allez, on commence.

Pendant que les autres se penchaient sur les cartes, Annika resta à l’écart. Riley montrait des grottes qu’elle connaissait ou sur lesquelles elle avait effectué des recherches. Doyle leur en indiqua d’autres dont il avait un lointain souvenir.

— Tu connais d’autres grottes marines qu’on n’aurait pas marquées, Annika ? s’enquit Sawyer.

— Nous ne sommes allés qu’à la Grotta Azzurra, répondit-elle en effleurant son emplacement au nord de l’île. C’est une tradition de se baigner dans la lumière bleue. Mais nous ne sommes pas restés longtemps. Il y a tellement beaucoup de monde… Il existe d’autres endroits moins peuplés, voyez.

— Et cette fois-là, est-ce que tu avais entendu les soupirs et les chants ? demanda Sasha.

— Non, mais je ne cherchais pas à écouter. J’étais jeune, c’était magnifique et impressionnant. Je pourrais essayer, depuis la mer.

— Pas seule, lui conseilla Bran en lui touchant la main. Elle va venir, et envoyer ses chiens. Les attaques viendront sur terre, dans l’air, dans l’eau, comme avant. Nous devons nous y préparer. Personne ne sort seul.

— On est plus enfermés ici qu’à la villa de Corfou, fit remarquer Doyle en scrutant les arbres et les lignes des toits. C’est un avantage et un inconvénient. Nous aurons moins de terrain à défendre, mais aussi moins de place pour manœuvrer. Les bombes de lumière avaient réglé leur compte aux nuées de chiens. Enfin, les appeler chiens, c’est une insulte aux vrais.

— J’aimais bien les « sous-fifres » de Sasha, lui souffla Riley.

— Sous-fifres, alors, dit-il en hochant la tête vers elle. Elle les enverra de nouveau. Elle se moque bien de les perdre, elle en fera simplement venir d’autres. Les bombes de lumière peuvent-elles être utilisées sur les flèches, les balles et les lames ?

— Intéressant, réfléchit Bran. Je peux travailler à cette idée.

— Riley, tu as blessé le… c’était un cerbère ?

— Ça y ressemblait beaucoup, ce chien à trois têtes sorti tout droit des Enfers.

— Tu l’as blessé, poursuivit Sasha. Bran, tu as fait mal à Nerezza, tu l’as effrayée, tu lui as fait prendre de l’âge. Je ne vois pas quelle arme elle va forger, mais il lui faut quelque chose pour combattre ce que tu peux faire.

— Ce que nous pourrions faire, lui rappela Bran. Sans toi, je n’aurais pas eu assez de force.

— C’est bien que tu n’aies pas à te passer de moi. Malgré tout, la détourner nous a demandé toute notre puissance.

— Et lui mettre une dérouillée aussi, ajouta Sawyer. Elle s’est enfuie. Vous avez battu une déesse. Nous avons vaincu une déesse, et ses sous-fifres. Ce n’est pas de la prétention d’affirmer qu’on va le refaire, quoi qu’elle prépare. Mais je ne dirais pas non à un chargeur de balles magyques.

— Dans les citronniers, on est bien protégés, observa Doyle. On peut se placer là, plutôt qu’à découvert.

— Mais on peut aussi préparer quelques surprises à découvert, calcula Riley.

— Elle avait répandu la brume à terre, et elle mordait, se souvint Sasha en regardant au loin. On pourrait régler les bombes depuis là-bas. Carreau, balle, lame, magye.

— Je peux le faire avec mes bracelets, signala Annika.

— C’est décidé, déclara Riley en saisissant son verre de vin. Ça nous fait un plan pour la terre et les airs. L’eau, maintenant.

— Des harpons, des couteaux… une aide magyque ? suggéra Sawyer. Et une sirène.

Annika sourit.

— Mes bracelets fonctionnent bien dans l’eau, et là, je suis plus rapide qu’ailleurs.

— On ne t’a jamais posé la question, lui demanda soudain Sasha. Comment tu communiques avec ta famille ? Avec ceux de ton espèce ?

— Ah, c’est…

Annika toucha sa tête, puis son cœur.

— Tu penses et tu ressens.

— Nous pouvons parler, mais c’est souvent sans la voix.

— Je vois où tu veux en venir, enchaîna Riley. Et avec d’autres créatures maritimes ? Les poissons, les baleines, et tout ?

— Nous pouvons nous comprendre. Ils ne réfléchissent pas à notre façon, même si les baleines peuvent être avisées, et que les dauphins sont intelligents. Mais les poissons, ils oublient vite.

— Dory, intervint Sawyer, qui poursuivit devant le regard interrogateur d’Annika : C’est dans un film, on le trouvera pour te le montrer. Ils se demandent si tu peux éventuellement sentir les méchants, sous l’eau ?

— D’accord. Je ne sais pas. Ils ne sont pas des poissons, pas des mammifères, ni des gens. Ils sont autre chose. Mais je peux essayer. Je tenterai, dit-elle d’un ton déterminé. Ça peut aider.

— Ce serait super d’avoir un système d’avertissement. Et sinon, on garde nos méthodes précédentes ? s’enquit Sawyer en jetant un œil à la ronde. Deux par deux, on reste ensemble, on bosse. Si ça devient trop risqué, je peux nous déplacer. Il nous faudrait un deuxième lieu. Si on doit voyager depuis l’eau, on viendra ici, mais si c’est de la maison qu’on doit partir ?

— Que diriez-vous du mont Tibère ? proposa Riley. C’est en hauteur.

— Si ça convient, je vais chercher les coordonnées. En attendant…

Sawyer sortit sa boussole, dont il ouvrit le couvercle de bronze. Lorsqu’il la posa sur la carte de Capri, elle s’illumina, mais ne bougea pas d’un pouce.

— Il va falloir le mériter, conclut-il avant de remettre son précieux objet dans sa poche.

— Je vais me lancer là-dessus, dit Bran en se levant. Les balles, les carreaux et les lames. Et les bracelets. Je suis intrigué.

— Moi, ajouta Riley en l’imitant, je vais me lancer dans les recherches. Je trouverai peut-être des éléments sur ces soupirs, ces chants, et sur d’autres grottes, aussi. Doyle, tu veux la carte ?

— Plus tard, peut-être.

— Je vais préparer le repas, annonça Sasha en replaçant une épingle dans ses cheveux relevés. Annika, tu peux m’aider ?

— Oui, j’aime aider.

Une fois qu’elles furent toutes les deux rentrées, Doyle se renfonça dans son siège avec sa bière et lança un regard entendu à Sawyer.

— C’est la sirène la plus radieuse que j’aie jamais vue. Personne ne t’en voudrait de tenter une approche.

— Elle… Je ne crois pas qu’elle s’en rende compte. De… ça. Ce serait comme draguer la petite sœur d’un extraterrestre débarqué droit de Vénus.

— À mon avis, elle est tout à fait adulte, mais c’est toi qui vois. Si on se promenait derrière les citronniers ? On pourra déterminer s’il y a des défenses à fortifier.

— Tout juste.

Pendant qu’ils prenaient leur repas à la lueur des étoiles, André Malmon ajustait sa cravate. La soirée à venir promettait d’être assommante, mais il fallait bien en passer par là. Il évitait généralement les contraintes, et regrettait déjà de s’être plié à celle-ci.

Malgré tout, cette opération caritative ennuyeuse à mourir offrait des possibilités de nouveaux contacts. Malmon souhaitait du neuf à se mettre sous la dent.

En ce moment, il ne trouvait rien de bien passionnant.

Après tout, que n’avait-il pas encore fait, pas encore vu ? Que ne pouvait-il pas obtenir d’un simple claquement de doigts ?

Ses deux dernières aventures – qu’il n’appelait jamais « travail », même s’il demandait des honoraires exorbitants en échange de ses services – ne l’avaient guère amusé, tant tout avait été joué d’avance.

La femme qu’il fréquentait commençait à le lasser, tout comme la prostituée qu’il utilisait pour des jeux plus inventifs. Il allait se débarrasser d’elle sans tarder.

Bien entendu, il avait des propositions en attente, mais rien qui le fasse grimper aux rideaux. Un assassinat ? Facile, mais il ne tuait plus contre de l’argent, à moins que le meurtre ne lui procure un plaisir personnel.

Un vol ? C’était parfois intéressant, mais là encore, pourquoi dérober des biens pour un tiers ? Autant voler pour lui-même… et à cette heure, il n’avait pas l’idée d’un seul objet qui mérite cet effort.

Des kidnappings, du lavage de cerveau, des mutilations… Moui.

Bien entendu, il existait toujours l’offre de cinquante millions pour une licorne, ou juste pour sa corne.

L’argent ne pouvait acheter la santé mentale.

S’il s’ennuyait suffisamment, il prendrait peut-être le temps de faire fabriquer une fausse corne. Mais c’était vraiment racler les fonds de tiroirs.

Il passa la main dans ses boucles blondes parfaites qui encadraient son beau visage à la bouche bien dessinée, au nez fin, et aux yeux bleus trompeusement calmes.

Tiens, s’il tuait Magda, sa maîtresse actuelle ? Pas la traînée, son espèce ne méritait pas tant de peine. Mais Magda, qui était héritière et avait une touche de sang royal… Magda, belle et sereine…

Il pourrait mettre en scène un meurtre avec mutilation, comprenant des touches d’occulte et de perversion sexuelle. Quel scandale ça ferait ! De quoi lui redonner un peu d’allant.

Il se renfrogna en entendant toquer à sa porte, et se tourna vers l’intrus.

— Je suis désolé, monsieur Malmon.

— Et vous allez l’être encore davantage, articula-t-il avec un accent britannique, son ton froid laissant transparaître une once d’agacement. Je vous ai expressément demandé de ne pas me déranger.

— Je sais, monsieur. Mais il y a une femme qui vient vous voir.

Il s’avança.

— Quelle est votre acception de « ne pas me déranger », Nigel ?

— Elle vous attend au salon.

Stoïque et discret, Nigel tendit une carte à Malmon, qui, furieux, s’apprêtait à la rejeter d’un revers de main, quand il fut arrêté par l’expression de son maître d’hôtel.

Impassible. Presque mort. Il le fixait simplement, la carte tendue.

Malmon saisit d’un geste vif le rectangle d’un noir brillant aux caractères rouge sang qui déclinaient simplement un nom.

NEREZZA

— Que veut-elle ?

— Parler avec vous, monsieur.

— Elle a franchi le portail, elle a pu passer la barrière de Lucien, puis la vôtre ?

— Tout à fait, monsieur. Je sers des rafraîchissements ?

— Oh, que non, surtout pas. Allez vous pendre, Nigel.

Malmon bouscula son maître d’hôtel pour se diriger vers le parloir. Il était agacé, c’était un fait. Mais il ressentait également de la curiosité. Or cela faisait des jours qu’il n’avait pas été curieux de quoi que ce soit.

Il vérifia son Derringer dans sa manche droite. Jamais il ne se déplaçait sans arme, même chez lui. Et comme Lucien semblait aussi inutile que Nigel, il se rendit lui-même au parloir.

Elle se tourna vers lui et lui sourit.

Ce fut comme une vision. Il n’aurait pu la qualifier de belle, et pourtant, sa beauté le submergeait. Une chevelure noire ondulait sur ses épaules, rendue d’autant plus spectaculaire par la mèche blanche qui s’y détachait.

Ses yeux aussi étaient noirs, grands et hypnotiques sur sa peau d’une pâleur éthérée. Ses lèvres rouge sang affichaient une moue entendue. Elle portait également du noir, une robe qui suivait de près sa haute silhouette imposante. Elle s’avança vers lui d’un pas fluide, sans le moindre bruit.

— Monsieur Malmon, commença-t-elle en français, avec un accent un peu exotique qui fit bondir son cœur. Je m’appelle Nerezza.

— Mademoiselle.

Il prit la main qu’elle lui offrait, l’effleura de ses lèvres et ressentit un frisson d’excitation à nul autre pareil.

— Parlons-nous anglais ? Nous sommes en Angleterre, après tout.

— Comme vous le voudrez. Je vous en prie, mademoiselle, asseyez-vous.

— Appelez-moi Nerezza. (Elle s’assit dans un froufrou de tissu.) Nous allons être bons amis, vous et moi.

— Ah oui ? (Malmon s’astreignit à garder sa contenance, mais son rythme cardiaque s’affolait et le sang lui battait aux tempes.) Alors nous devrions débuter notre amitié avec un verre.

— Bien sûr.

Il se dirigea vers le bar, où il prépara deux verres de whisky. Il se dit qu’en négligeant de lui demander ce qu’elle voulait boire, il reprenait les choses en main.

Il revint s’asseoir en face d’elle, et ils trinquèrent.

— Quel bon vent vous amène, Nerezza ?

— Votre réputation, bien entendu. Vous êtes l’homme qu’il me faut, André. (Elle but une gorgée sans cesser de l’observer.) Vous le deviendrez. Et pour assouvir mes besoins, je suis en mesure de vous offrir plus que tout ce que vous rêvez de posséder.

— Des possessions, j’en ai beaucoup, et je rêve toujours de plus.

— S’il s’agit d’argent, j’ai tout ce que vous voulez. Mais certaines choses ont plus de valeur que les métaux précieux.

— Par exemple ?

— Nous en reparlerons, mais ce soir, nous allons évoquer les étoiles. Que savez-vous des Étoiles de la Fortune ?

— C’est un mythe. Trois étoiles, de feu, d’eau et de glace, créées par trois déesses pour honorer une jeune reine. Et maudites par une quatrième déesse.

Les lèvres de Nerezza s’incurvèrent en un sourire suffisamment tranchant pour briser des os.

— Et que pensez-vous des mythes ?

— Certains sont incroyablement réels.

— Tout comme le sont ces étoiles, je peux vous l’assurer. Je les veux. Vous allez les trouver et me les ramener.

Les yeux de Nerezza, tels des puits sans fond, l’attiraient vers les ténèbres. Cependant, sa fierté soufflait à Malmon de résister.

— Vraiment ?

— Tout à fait. Six êtres s’opposeront à vous.

— Personne ne s’oppose à moi bien longtemps.

— C’est ce que j’ai vu ; sinon, je ne perdrais pas mon temps ni le vôtre ici. Si vous relevez ce défi, et que vous souhaitez savoir ce que je vous donnerai en retour, venez à l’adresse indiquée sur ma carte, demain à minuit.

— Il n’y a que votre nom sur la carte.

Elle sourit et se leva.

— Venez, et vous connaîtrez votre destin. À demain.

Avant qu’il ait eu la présence d’esprit de se redresser, elle était sortie en un mouvement. Quand il se rendit à la porte, elle avait disparu.

Il retira la carte de sa poche, et constata qu’il s’était trompé : une adresse était imprimée en toutes lettres dessus.

Époustouflé, mais aussi passablement remué, il appuya sur l’interphone de la maison.

— Lucien.

— Oui, monsieur ?

— Où est-elle partie ?

— Je vous demande pardon ? Où est partie qui ?

— La femme, celle en noir, pauvre débile. Qui d’autre ? Pourquoi l’avez-vous laissée entrer sans mon autorisation ?

— Personne ne s’est présenté ce soir, monsieur. Je n’ai laissé entrer personne.

En rage, Malmon s’éloigna à grands pas en appelant Nigel. Sa colère enfla à mesure qu’il descendait dans les appartements de son maître d’hôtel.

Quand il localisa Nigel, pendu au lustre du parloir, il s’arrêta net.

Et il rit.

Il ne s’ennuyait plus.

OceanofPDF.com