Au nom de tous les miens v2
3 Le jeu de la vie et de la mort
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Tu ne sortiras plus d’ici, Martin.
Cette nuit-là, j’ai dormi quand même. Au matin j’allais beaucoup mieux : je pouvais soulever les paupières, voir. La jeunesse est le meilleur des remèdes. Mais quand j’ai tenté d’ouvrir la porte, je me suis aperçu qu’elle était cadenassée. Heure après heure, ma colère est montée. Ma mère m’a passé sous la porte une lettre de mon père : il m’expliquait qu’il attendait ma promesse. Jusque-là je serais ravitaillé par la fenêtre. À l’heure du repas, de l’appartement du dessus on m’a fait descendre un panier de vivres. Ma mère me sermonnait derrière la porte. Un premier jour est passé, puis deux autres : au quatrième, quand j’ai eu recouvré toutes mes forces, je suis devenu enragé, fou furieux. Mokotow me saluait de la rue. Pavel m’expliquait que tout allait mal : la bande se désagrégeait, Rudy-le-Rouquin et Dzioback-la-Vérole se battaient. Pila-la-Scie et Brigitki-la-Carte voulaient monter leur propre affaire. Tous buvaient plus que de raison. Miétek-le-Géant, Zamek-le-Sage et Wacek-le-Paysan envisageaient de recommencer à rançonner les « chats », les « bédouins », qui passaient le mur. « Il fait soif », répétait Miétek. Mokotow attendait, mais avertissait Pavel qu’il fallait faire vite. J’ai essayé de négocier, expliquant que je me ridiculisais auprès de ma bande. Père ne voulait rien savoir : j’étais en danger de mort, il me protégeait contre moi-même. Je l’ai insulté pour la première et la dernière fois de ma vie, puis je me suis assis dans un coin de la pièce. À quoi servait de hurler ? Mon père croyait avoir raison, pourquoi lui en vouloir ? J’avais un mur, un nouveau mur devant moi : puisque je ne pouvais accepter de vivre sans le franchir, il suffisait de le passer, si j’en étais capable.
J’ai commencé à déchirer les rideaux, les draps, les couvertures ; j’ai tressé, noué, la corde paraissait solide. J’ai poussé le lit près de la fenêtre. C’était un vieux lit aux pieds torsadés, un lit lourd : j’y ai fixé ma corde. Elle pendait de la hauteur d’un étage et nous habitions au troisième. J’ai attaché la corde à ma cuisse par prudence : je voulais réussir et non me tuer. Je suis descendu prudemment, centimètre par centimètre. À la hauteur du second étage, j’ai brisé les vitres d’un coup de pied et je suis parvenu à entrer dans une pièce vide. J’avais réussi. J’ai ouvert la porte. Le docteur Celmajster et sa femme étaient en train d’achever de déjeuner.
— Bonjour madame, bonjour docteur, vous me reconnaissez ?
Ils restaient immobiles, pétrifiés.
— Je passe.
J’étais déjà dans l’entrée, et dévalant l’escalier je riais à gorge déployée, répétant ma formule : « Bonjour madame, bonjour docteur. » Je venais d’en finir définitivement avec la dernière manifestation de l’autorité paternelle. Maintenant, vraiment, père et moi nous étions des égaux : j’avais contre lui pris mes responsabilités. Quelques jours plus tard alors que j’avais déjà recommencé à passer le mur, nous nous sommes rencontrés au café Sztuka comme deux amis qui s’estiment et s’aiment. Mokotow-la-Tombe m’attendait dans la rue : qu’il là me donnait de la force.
— Ne viens pas souvent ici, a dit mon père, les rafles vont se multiplier, je le tiens de source sûre.
Nous avons commandé de la vodka et choqué nos verres.
— Tu pourrais habiter la maison, a-t-il dit.
Je buvais lentement.
— Évidemment, tu serais libre, tout à fait libre d’agir comme tu l’entends.
Le soir même, je rentrais rue Mila et j’ai, en l’embrassant, soulevé ma mère qui riait, puis séparé mes frères qui se disputaient les chocolats que j’avais ramenés de là-bas.
À nouveau les jours ont passé sans accident : seulement le risque de la mort et son spectacle dans les rues. Rue Bonifra Terska, à la limite du ghetto, j’ai vu un enfant qui paraissait avoir l’âge de mon frère, une dizaine d’années, qui courait, un sac de pommes de terre sur le dos : le gendarme l’a attrapé et, secouant le gamin, le tenant comme le fermier le ferait d’un animal, il sort son poignard et lui en donne un coup sur la tête : peut-être cherchait-il à frapper à la gorge mais le gosse se débattait. Il s’enfuit, se tenant le front qui rougit, puis il trébuche et reste allongé sur le trottoir. Une femme sortie d’une porte s’est précipitée vers les pommes de terre qui ont roulé et commence à les ramasser. Le gendarme épaule, tire calmement : un deuxième corps est là, sur la chaussée.
Je passe. Que faire ? Serrer les poings. On voit de plus en plus souvent les hommes de Pinkert, poussant leurs charrettes chargées de corps maigres ; mais Pinkert a ouvert aussi une succursale rue Smocza où il propose des funérailles de luxe : pour 12 zlotys on peut avoir des croque-morts en uniforme. Mais nous mourons trop vite pour les enterrements car on nous traque comme des animaux nuisibles. Quand je suis dans la Varsovie aryenne il m’arrive d’essayer d’arracher malgré les risques ces grandes affiches qui représentent un Juif horrible et repoussant dont la barbe laisse apercevoir un pou : « Juif-pou-typhus », dit le texte. Nous sommes porteurs de germes, la vermine. Alors on nous désinfecte : c’est notre nouveau supplice, après les rafles, le froid, la faim, la mort. On nous oblige à entrer dans des bains brûlants ou glacés.
Je travaille comme on tue, avec haine. Je m’enferme dans ma rage, comment ne pas haïr ces Polonais paisibles qui se promènent sur la Marszalkowska ? Je n’accepte que mes voyous, hors-la-loi comme moi. Quand mon père m’a demandé de porter un message au professeur Hulewitz, près du boulevard de Nowy-Swiat, j’ai d’abord haussé les épaules.
— Il nous aide, a-t-il dit.
Je n’ai pas répondu. Qui nous aide ? Le monde entier nous laisse mourir. Père m’a expliqué, calmement, la résistance polonaise, ses courants, ses divergences. Et je me suis retrouvé dans l’entrée du professeur Hulewitz. La chance une nouvelle fois : le professeur était absent et j’ai ainsi rencontré Zofia.
Depuis des mois, je vivais avec Dziobak-la-Vérole et Pila-la-Scie, avec Brigitki-la-Carte et Miétek-le-Géant. Je couchais avec Yadia. Ces hommes changeaient plus souvent de femmes que de chemises. Et Yadia avait le cœur tendre pour tous ceux qui ne la battaient pas trop. À Pola, dans notre cache rue Mila, m’unissait une sorte d’amitié physique : nous avions besoin de rassurer nos corps alors que le ghetto se murait dans le silence. L’exemple des hommes de ma bande, Yadia, Pola : quand je me suis trouvé en face de Zofia, je ne savais pas ce que c’était que l’amour.
Et puis, à la regarder, je me suis mis à rire, simplement, comme si mes muscles se détendaient, comme si j’entrais dans un bain chaud après une grande fatigue, comme si je m’étirais, reposé, propre, neuf. Elle riait aussi, et nous parlions, pas du ghetto ou de la guerre, mais d’avant, des bords de la Vistule, d’un cirque qui était venu à Varsovie, et s’était installé, peut-être en 1938, sur la place de la Vieille-Ville.
— Place du Théâtre, soutenait-elle.
Elle m’a montré ses livres, la photo de son père, un officier de cavalerie qui était prisonnier des Russes.
— Nous n’avons reçu qu’une lettre, répétait-elle.
Sa mère était morte durant le siège de Varsovie et depuis, elle vivait chez son oncle, le professeur Hulewitz. J’étais désespéré de ne pouvoir rien faire pour elle, lui rendre son père, presque gêné de lui avouer que les miens vivaient. Mais la joie nous reprenait. Je parlais de ma mère, et puisqu’elle ne savait pas ce que c’était qu’un tcholent, ma mère lui en préparerait un. Le soir, en la quittant, quand je lui ai dit naturellement : « À demain, Zofia, si je peux », il m’aurait été impossible de dire quand je l’avais rencontrée. Il me semblait qu’elle faisait partie de mon enfance, que depuis toujours nous nous connaissions, qu’elle était là entre mes frères, aux côtés de ma mère, souriante dans notre maison.
En ce temps-là il fallait faire les choses quand elles se présentaient : le lendemain tout était bouleversé. Alors, pendant une dizaine de jours nous nous sommes vus régulièrement avec Zofia. Avant de rentrer au ghetto, je passais chez elle et nous parlions, nous riions. Puis elle est venue avec moi dans notre enfer mais, peut-être parce que c’était le premier soleil de mars, peut-être parce que nous ne voyions plus rien, il me semble que le ghetto était moins sinistre que d’habitude. Nous sommes allés au théâtre, on jouait l’Avare. Zofia riait parce que sur l’affiche on avait volontairement oublié Molière et seulement indiqué le nom du traducteur juif : nous n’avions pas le droit de voir des pièces d’auteurs aryens. Puis nous avons marché au bord de la Vistule, traîné sur le pont Poniatowksi, quelques heures arrachées à ma ronde et que je rattrapais en allant plus vite encore.
— Oui, disait-elle, il me semble aussi que je t’ai toujours connu.
Elle parlait de son père, très catholique.
— Mais pas antisémite, tu verras.
Nous retournions au ghetto, au théâtre Eldorado. Je lui expliquais pourquoi tout le monde riait dans la salle quand, sur la scène, sortant des coulisses, une tête apparaissait qui lançait d’une voix apeurée : « Est-ce qu’on peut ? » C’était le mot de passe des rues du ghetto, la question que les passants se lançaient avant de s’engager dans une direction où, peut-être, Frankenstein courait le revolver au poing, où, peut-être, les Allemands raflaient, pour les camps, pour le bain, pour la mort.
— Tout cela va finir, disait-elle.
Et j’en étais sûr aussi, j’avais trop de joie à l’écouter, à la voir secouer ses cheveux blonds qui bouclaient dans son cou. Elle était la première femme dont je prenais la main, et nous marchions en balançant les bras comme si la guerre n’avait jamais existé, comme si je n’avais pas été juif, et comme si les bourreaux ne régnaient pas à Varsovie. Nous disposions de l’avenir comme s’il nous appartenait. Quand je l’ai vue pour la dernière fois, elle m’a dit :
— Peut-être, quand deux êtres ont l’impression de s’être toujours connus, est-ce vraiment le grand amour pour toute une vie.
Nous ne nous étions même pas embrassés et nous ne l’avons pas fait ce soir-là.
Mais c’était un temps sans pitié : il fallait prendre ou ne plus avoir. Il n’y avait jamais de sursis.
Dans la nuit du 14 mars – il y a des dates dont on se souvient – mon père a frappé à ma porte : maintenant il tenait à montrer que j’étais devenu indépendant. Il est resté sur le seuil de ma chambre.
— Tu sais, dit-il, demain sois très prudent. Ils sont sur les dents.
Pourquoi me réveillait-il ? J’étais toujours prudent.
— La résistance polonaise a abattu Igo Sym, expliquait-il. Ils arrêtent les artistes, les intellectuels. Ils raflent.
Que m’importait Igo Sym, cet acteur qui collaborait ? Quant aux représailles, nous connaissions les méthodes des bourreaux et peut-être s’ils s’occupaient de la Varsovie aryenne aurions-nous un peu de répit.
— Ils ont pris le professeur Hulewitz et sa nièce.
Il a refermé la porte. « Tout cela va finir », disait Zofia. Je ne connaissais que la douceur de sa main et nous parlions comme si nous avions toujours vécu ensemble. Je suis resté allongé, immobile, dans l’obscurité : il me semblait qu’on m’avait ouvert le corps d’un seul coup de la tête aux pieds et qu’on recommençait indéfiniment. Cette nuit, il n’y avait rien à faire : demain, peut-être. Sans doute, les avaient-ils enfermés à la prison de Pawiak, dans notre ghetto. Je revoyais la cellule, Siwy qui disait : « Tu retournes toujours à Pawiak », Siwy qui avait sauté du wagon avant moi. Et puis il y avait eu ce rassemblement dans la cour, les S.S., peut-être Himmler et le professeur à barbe noire : « Je ne suis pas un traître, pour mon honneur. » Zofia était à Pawiak et j’étais là, fendu, taillé en deux par cette douleur insupportable, plus violente que tous les coups reçus. Nous étions promis à la mort, tel était le destin qu’ils avaient tracé pour nous, j’en étais sûr maintenant. Ils me prenaient Zofia, cet espace libre dans mon enfer ; ils m’arrachaient ces rires, cette douceur, tout ce qu’elle m’avait découvert : une vraie vie où les hommes ne seraient plus des loups. Je suis resté jusqu’au matin, tendu, incapable même de me souvenir des heures que nous avions passées ensemble. Il n’y avait plus en moi qu’une révolte glacée comme une lame : Zofia, quand lancerons-nous un cri de guerre ? Zofia, quand nous vengerons-nous ?
Nous avons tout essayé pour les sauver. La police polonaise, les voyous de Varsovie, et même les gardiens de la prison. En vain : les otages sont enfouis dans Pawiak et je n’ai pas d’espoir. Chaque soir, je fais le tour du quartier, sans raison autre que de prendre un risque de plus pour Zofia : je longe la rue Pawia, puis la rue Smocza, puis la rue Dzielna, puis la rue Karmelicka. Le rectangle est fermé, me revoici à mon point de départ. Il ne me reste qu’à rentrer ou à boire. Et je bois dans l’une des boîtes du ghetto. Devant le Casanova, rue Leszno, Rubinstein-le-Bouffon me salue en s’inclinant :
— Tous égaux dans le ghetto, nous sommes tous égaux.
Et il éclate d’un rire strident. Puis il lance :
— Les gros et les gras vont fondre, nous aurons des matières grasses.
Il grimace et il repart :
— Nous sommes tous égaux…
J’entends son cri qui se perd dans la rue.
Mokotow-la-Tombe est le seul qui sait. Il ne me quitte guère : nous buvons ensemble mais je ne vais jamais jusqu’à l’ivresse. Je bois comme on prend un remède, pour essayer de faire passer ce froid qui est en moi et qui me donne l’impression d’être raide, ankylosé. L’attente dure des jours et des jours, puis nous avons su qu’ils les avaient fusillés, tous. Ils n’avaient passé à Pawiak que quelques jours et j’avais tourné autour des murs de la prison pour rien.
Ce jour-là, ce devait être au début du mois d’avril – il faisait beau – je suis allé dans le petit ghetto, traversant le pont de bois qui enjambe la rue Chlodna, qui est restée aryenne. Il fallait que je sois loin de la rue Mila, le plus loin possible. J’ai soigneusement repéré des escaliers, des paliers, des caves. Cela m’a pris beaucoup de temps : tout autour de la rue Sienna et de la rue Twarda, j’ai inspecté les immeubles, enregistré la disposition des cours puis je me suis mis en embuscade au coin de la rue Twarda et de la rue Sienna. Parfois des gendarmes allemands, gardant la porte, s’avançaient jusque-là, le fusil sur l’épaule, invincibles, comme des dompteurs qui font quelques pas dans la cage. J’ai attendu longtemps ; enfin, j’ai reconnu le bruit vainqueur des bottes sur le trottoir : j’ai vu l’ombre du soldat. Je tenais le couteau de Dziobak-la-Vérole et je me suis précipité. Mais je n’avais pas vu cette femme, elle m’a bousculé, j’ai glissé, perdant le couteau et le soldat déjà criait : Halt. J’ai dû fuir dans la rue Sliska. J’entendais ses cris, sa course. Il a tiré, je suis entré dans l’une des cours. Il était déjà là :
— Sors, Juif, criait-il.
Je me suis glissé jusqu’à l’escalier : il y avait un renfoncement qui conduisait aux caves. J’ai attendu. Encore une fois, j’ai vu son ombre. Il portait le casque, il était bardé de cuir et d’acier et paraissait gigantesque. Il s’est avancé prudemment et j’ai sauté pour atteindre son cou : je me suis agrippé à lui, serrant de toutes mes forces, mais il me faisait tournoyer, ne chancelant même pas. J’ai reçu un coup de crosse dans l’œil gauche : ma tête a semblé éclater mais j’ai serré encore, finalement il est tombé sur les genoux, lâchant son fusil pour essayer de détacher mes mains, j’ai serré encore mais le sang m’aveuglait, mon sang. J’ai filé, traversant la cour, remontant la rue Sliska, courant vers le pont. Mon visage me paraissait gonflé à éclater et je ne pouvais ouvrir l’œil. La chance était avec moi : je suis arrivé rue Mila. La douleur me faisait du bien : elle était brûlante, chassant le froid, et pour la première fois, depuis que j’avais perdu Zofia, je sentais que la vie commençait à sourdre, en moi, bruissante, violente, haineuse. J’avais tenu ce cou, le bord du casque m’avait labouré le nez, mais j’avais serré, griffé, et ce bourreau était tombé à genoux. Je vivais à nouveau. Mais le prix était cher, j’avais perdu mon œil gauche.
Le docteur Celmajster désinfecta la blessure avec des gestes doux. Il m’expliquait les dégâts : l’arcade sourcilière, la pupille.
Peut-être conserverais-je une très faible vision. Mais je devais toujours penser que je n’avais plus qu’un œil.
— C’est ton bien le plus précieux, Martin, disait-il. Garde-le.
Le docteur Celmajster est venu chaque jour et grâce à lui la guérison a été rapide. À sa dernière visite, il a multiplié les recommandations : il parlait de mon œil droit, mais je sentais bien qu’il voulait dire autre chose, parler de moi. Presque timidement, du seuil de la porte, il m’a dit :
— Et garde-toi, Martin, toi, jusqu’au bout. Il n’y a que la vie, et toi, vous, les jeunes, vous êtes notre vie. Garde-toi.
Quand j’ai pu ressortir, recommencer, nous avions atteint un nouveau cercle de l’enfer. On ne mourait plus de froid et pourtant on mourait davantage. Chaque jour dans les rues on ramasse des morts de faim, chaque jour on tue : les gardes allemands sont déchaînés. Les rafles succèdent aux rafles : les gens n’osent plus sortir et se terrent dans les caves. Je vois les cadavres dépouillés de leurs vêtements demeurer dans les rues, sur les trottoirs. La rue Karmelicka, proche de la prison de Pawiak, est devenue, disent les enfants en haillons « la forge de la mort ». Et l’espoir que mon père m’insufflait de voir rapidement la guerre finir disparaît peu à peu. Ils l’emportent partout, en Yougoslavie, en Grèce, maintenant ils foncent dans les plaines de Russie : des rumeurs affirment qu’ils ont tué tous les Juifs de Kiev. On parle des Einsatzgruppen, des commandos d’extermination chargés de liquider les Juifs. Et pourtant, à Varsovie, nous sommes de plus en plus nombreux : les réfugiés s’entassent entre nos murs, affamés, dépouillés, désespérés, décrivant les horreurs subies. Je croise dans les rues cette pauvre femme échevelée qui crie le nom d’un enfant : dans le train qui la conduisait à Varsovie son enfant a dérangé un gendarme qui l’a jeté sur la voie. La mère a voulu sauter mais le garde a menacé de tuer tous les Juifs du wagon. Elle était arrivée à Varsovie, folle, et elle courait dans les rues. Peu à peu nous devenons tous fous ! Dans la cour de la rue Mila, j’ai vu des enfants chatouiller un cadavre qu’on avait transporté là en attendant les hommes de Pinkert.
Je passe toujours le mur, mais c’est de plus en plus difficile, de plus en plus risqué : la peine de mort a d’ailleurs été officiellement édictée contre ceux qui franchissent clandestinement l’enceinte du ghetto. Mais je continue : les enfants dans la rue sont plus nombreux encore, plus misérables. Certains qui mendient ont à peine trois ou quatre ans. Je donne pour le Centos qui tente de les nourrir, mais qui lit les affiches du Centos qui appellent à l’aide ? « Nos enfants doivent vivre », crient-elles. Mais qui peut sauver tous ces enfants ? L’égoïsme, la corruption, l’indifférence, l’impuissance, sont notre lot. Des affiches rouges proclament qu’on a exécuté huit Juifs à la prison de la police juive, rue Gesia, cette prison où j’ai croupi quelques jours : ce sont des Polonais qui ont opéré. Ces gens sont morts pour n’avoir pas pu payer une amende. Une femme a été exécutée pour 100 zlotys et le café Meril, à quelques rues de là, organise un concours de danse dont le premier prix est de 2 000 zlotys.
Les bourreaux, chez beaucoup trop d’entre nous, ont tenté de tuer la pitié. Ils essaient de nous faire ressembler à l’image qu’ils ont construite de nous. Puis ils nous liquideront.
Maintenant, alors que les premières neiges commencent à tomber, ils coupent le gaz, l’électricité, ils réduisent les rations alimentaires. Dans les rues, pieds nus dans la neige, les enfants ont à peine la force de tendre le bras. Au coin des rues Leszno et Karmelicka, tous les jours j’entends leurs gémissements : abandonnés, orphelins, perdus, ils se groupent pour mourir.
Comment pourrais-je ne pas tenter de passer le mur, encore et toujours ? Mais, désormais, les tramways ne circulent plus. Je m’attendais depuis longtemps à cette décision et je suis prêt.
J’ai réuni Mokotow-la-Tombe, Miétek-le-Géant, Zamek-le-Sage et tous les autres au café de la rue Dluga. Ils avaient pris l’habitude du tramway, des gains faciles, des soirées passées à boire jusqu’au lendemain matin, et aussi des prostituées du ghetto.
— Foutou, mon petit Miétek-le-Coupé, répétait Dziobak-la-Vérole. Planque-toi avec des devises, à Lvov ou à Varsovie. Fais le mort.
— Tu peux te planquer, je t’assure, disait Wacek-le-Paysan.
Je trouve une ferme près de chez moi, tu travailles, tu paies un peu, t’as une bonne tête de paysan.
— Ils seront pas toujours là, disait Zamek-le-Sage.
Je les écoutais : en somme, ils m’aimaient bien.
— On va commencer par la rue Kozla, ai-je dit.
— Bédouin têtu, a dit Dziobak.
Mokotow s’est mis à rire joyeusement.
— C’est toi qui paie, c’est toi qui risque, c’est toi qui juge a conclu Dziobak.
Rue Kozla, un immeuble du ghetto, donnait dans la rue Freta, du côté aryen. Les Allemands avaient monté des grillages aux mailles fines devant chaque issue, soupirail ou fenêtre. Mais nous avons installé des centaines d’entonnoirs fixés ensemble, aux goulots de la grosseur d’un clou qui passaient entre les mailles : je plaquais d’une seule poussée les entonnoirs contre la grille, ils s’enfonçaient et nous vidions le lait, des sacs de blé que, rue Kozla, les porteurs de Trisk-le-Chariot ou de Chaïm-le-Singe recueillaient. La nuit, après le couvre-feu, nous arrivions avec un camion contre le mur du ghetto, je choisissais le coin le plus éloigné d’une porte, place Parysowski : les Bleus étaient payés grassement. De l’autre côté du mur, dans le ghetto, Pavel attendait : nous jetions nos échelles et dans l’obscurité humide de l’hiver polonais, en quelques minutes, dans le plus grand silence, nous passions nos sacs. J’étais à califourchon sur le mur, assis sur une planche qui me protégeait des éclats de verre plantés dans le ciment. Je surveillais toujours moi-même, c’était ma marchandise et c’était mon ghetto. Parfois, une patrouille de gendarmes allemands surgissait : ils tiraient, ils hurlaient, je bondissais, il y avait les cris des blessés, l’éclair jaune des coups de feu, et la marchandise qu’il fallait essayer d’emporter. C’était précieux, la marchandise, cela valait des vies d’hommes, c’était la vie. J’ai dû, une nuit, descendre dans un égout, aux environs de la place Parysowski, et y rester caché un jour entier mais j’avais sauvé deux sacs de blé. Et je suis arrivé, sale, puant, au café de la rue Dluga, traînant mes sacs, découvrant l’étonnement dans le regard des hommes en train de boire.
— Increvable, le chat Miétek, a dit Brigitki-la-Carte.
C’est vrai, je ne voulais pas crever.
Pavel, Trisk-le-Chariot, Chaïm-le-Singe, Yankle-l’Aveugle, contrôlaient les opérations du côté du ghetto. Curieusement, le téléphone fonctionnait toujours entre le ghetto et la Varsovie aryenne. C’était notre arme, à Pavel et à moi. Nos phrases étaient courtes :
— Quelle méta joue ?
Méta : la fraction de mur où il fallait se diriger, là les Bleus « jouaient » pour une ou deux heures. Pavel les avait déjà payés et il avait aussi payé les bandes de voyous qui contrôlaient tout le mur, douaniers clandestins pour contrebandiers ; le tarif était fixé par sacs et il ne s’agissait pas de tricher. Moi, j’avais à mes côtés Pila-la-Scie et Miétek-le-Géant, aussi on ne me roulait pas.
Notre camion était prêt dans un hangar, parfois à l’autre bout de Varsovie, près de la gare de l’Est. Le téléphone sonnait, c’était Pavel. Je faisais un signe pour qu’on lance le moteur pendant que j’interrogeais :
— Quelle méta joue ?
Je bondissais déjà, poussant les portes du hangar, m’accrochant aux ridelles, grimpant sur le sommet de la cargaison où se trouvaient Miétek et Mokotow. Nous foncions par des itinéraires préparés, les phares éteints, évitant les barrages. Les guetteurs, les « bougies », nous annonçaient de place en place que la route était libre. L’air nous coupait le visage et nous devions nous tenir avec nos doigts gelés aux sacs qui allaient d’un bord à l’autre. Nous foncions comme pour une attaque, et notre action était réglée avec la précision d’un assaut : si nous arrivions trop tard, « méta ne jouait plus », d’autres Bleus étaient là, prêts à nous abattre. Je commandais par gestes et parfois, en quelques minutes, j’ai fait passer par-dessus le mur des dizaines de sacs, plus précieux que des lingots d’or.
Puis, les gardes se sont renforcées. Les patrouilles de motocyclistes surgissant dans le vrombissement de leurs moteurs. Notre marchandise était « brûlée », prise. J’enrageais, je buvais à m’en déchirer l’estomac. Alors, j’ai changé de plan. M’entendant avec les hommes de Pinkert j’ai bourré les cercueils de nourriture, glissé de la farine sur ces charrettes chargées de cadavres que les Allemands n’approchaient pas car ils craignaient le typhus. Mais ils ont muré le cimetière parce qu’ils savaient bien que nous utilisions nos morts pour sauver des vies. Alors, j’ai changé de plan encore une fois. J’ai utilisé les voitures qui, irrégulièrement, évacuaient les ordures et franchissaient parfois les portes.
C’était le jeu de la vie et de la mort. Ils serraient le lacet autour de notre cou, méthodiquement, et nous avions de plus en plus besoin d’air. J’apportais, un peu de cet air. Mais les enchères montaient toujours.
Finalement, j’ai dû avancer à visage découvert.
Pour Pola, c’était un suicide. Elle m’avait saisi les mains. Pavel, accablé, fumait en silence.
— Certains le font, ai-je dit.
— Ils sont pris, presque tous, l’un après l’autre.
Et est-ce que nous n’allions pas mourir, « presque tous » ? Je me suis levé, le temps n’était plus aux discussions.
— Acceptes-tu, Pavel, oui ou non ?
— Je serai là, a-t-il dit.
J’ai bondi dans l’escalier : enfin, j’allais recommencer, en grand. J’ai investi presque toute ma fortune dans l’opération : j’ai payé les policiers juifs, payé les Bleus, payé les « 13 de la rue Leszno » qui, eux, avec mes fonds, payaient, disaient-ils, des gendarmes allemands ; j’ai payé les hommes de Kohn et Heller, les pourvoyeurs officiels du ghetto qui payaient les contrôleurs allemands, j’ai payé pour un chariot tiré par deux beaux chevaux, j’ai payé pour de faux papiers, pour une autorisation d’importation du transfert elle, le bureau des permis.
Comme toutes les idées fructueuses, mon plan était simple : je ne jouais plus avec une méta, une fraction de mur, mais avec une porte du ghetto. Et nous sommes entrés. J’étais assis sur les marchandises, très haut : je montrais mes faux papiers que le Bleu faisait mine de contrôler ; il « jouait », toute la porte « jouait ». Je suis passé plusieurs fois : j’avais deux heures, parfois moins, pour foncer dans le ghetto guidé par Pavel, j’entrais dans une cour, là des dizaines de porteurs sortaient des coins, des caves, des escaliers, en quelques secondes, il ne restait plus du chariot qu’une carcasse nettoyée. Parfois nous gardions même l’un des deux chevaux, ne retournant qu’avec un seul. Un jour, je suis entré avec deux chariots et quatre chevaux et ressorti avec deux chevaux tirant les deux prolonges. Je « jouais » avec une porte à l’entrée, une autre à la sortie. J’entrais par Dzika, au bout de la rue Stawki, les porteurs m’attendaient dans le quartier des petites rues Wolynska ou Kupiecka et, alors que je repartais vers la porte Okopowa, je les croisais, courbés, pédalant et tirant leurs rikshas pleines de mes marchandises.
J’ai transporté des tonnes de blé, de sucre et quand, la porte passée, je m’engageais au milieu de la foule ; que, du haut de mon chargement j’apercevais la longue rue Gesia, ces colonnes de passants courbés, j’étais une sorte de souverain ou de génie bienfaisant, apportant le salut et l’espoir à son peuple.
Mais les enchères n’avaient jamais été aussi élevées ; j’étais à visage découvert. Chaque passage de porte était un miracle. Et la chance souvent est infidèle.
J’étais arrêté devant la porte Dzika. Zamek-le-Sage tenait les rênes des chevaux. J’étais assis sur les sacs de blé, très haut, j’apercevais Pavel, immobile au milieu de la foule, Pavel anxieux sans doute comme toujours. Dzika jouait. Il faisait beau par saccades, puis le ciel se couvrait. En descendant lentement le long des sacs, je sentais l’odeur du blé : j’avais un autre chargement en attente, du blé encore, dans un hangar de Praga. Mokotow-la-Tombe devait déjà avoir chargé sur l’autre chariot, se tenant prêt pour mon retour. J’ai tendu mes papiers au Bleu : j’étais un jeune Polonais, habitant rue Powazkowska. Il a à peine regardé. L’Allemand était dans sa guérite. Il « jouait » aussi. Tout allait bien.
Je les ai entendus venir, ils arrivaient roulant le long du mur. J’ai continué à remonter, m’agrippant aux sacs.
— Tu ne sais rien, ai-je dit à Zamek-le-Sage, à tout hasard.
Ils ont freiné, devant la porte, sauté de leurs motos et l’un d’eux a braqué son pistolet mitrailleur dans notre direction ; l’autre se dirigeait vers la guérite. Ils se sont tous mis à crier, l’Allemand et le Polonais joueurs, criant plus fort que les autres pour se sauver, les deux gendarmes dans leurs longe manteaux de cuir hurlant dans notre direction de descendre, de montrer nos papiers, de lever les bras. Déjà, je recevais des coups dans les côtes, sur la tête. Je tenais mes papiers à bout de bras, répétant :
— Mais pourquoi, je ne sais pas.
Zamek se taisait.
L’un des motocyclistes est reparti, l’autre nous tenant en respect, nous donnant des coups. J’ai pu apercevoir Pavel, au loin, au bout de cette rue. Dans son désespoir, il devait m’en vouloir d’avoir provoqué, défié la chance.
Une voiture est arrivée avec le motocycliste. C’est à moi qu’ils en avaient. Ils ignoraient presque Zamek-le-Sage : sûrement une dénonciation, encore une. Nous avons été poussés sur les sièges arrière, bourrés de coups de poing et nous avons franchi la porte Dzika, prenant la rue Zamenhofa puis tournant rue Dzielna. « Tu retournes toujours à Pawiak », disait Siwy, et j’étais retourné à Pawiak. Ils m’ont fouillé : j’avais trop de zlotys pour jouer les innocents, quelques coups encore puis une cellule pour moi seul. J’ai perdu Zamek-le-Sage, définitivement. Je me suis assis dans un coin, le plus sombre : « Garder ses forces, économiser ses forces, ne pas s’affoler ». Je répétais ces petites phrases pour trouver le calme mais de temps à autre j’avais une grande vague de désespoir, je pensais à ma mère, à Zofia, à Stasiek Borowski aussi.
Quelques heures ont passé : des cris dans le couloir, la porte, la cour, un camion, d’autres prisonniers, silencieux, la tête basse. Nous partons. Je reconnais les rues, la porte de la rue Nalewki, la Varsovie aryenne et ses passants tranquilles et libres, puis ce sont des arbres, ce vert timide et pâle du printemps. Nous sommes Allée Szucha : Gestapo. Ici aussi j’étais venu, il y a si longtemps, au temps de mon enfance, quand je commençais à peine à découvrir le monde qu’ILS construisaient pour nous. J’avais fui, la chance. Cette fois-ci, j’étais collé au mur d’une cellule, dans les sous-sols, les bras levés. Puis ce furent des escaliers, des coups de crosse et un bureau calme, ensoleillé, un homme assis, soigneusement peigné, les mains posées à plat, silencieux un long moment.
— Raconte, dit-il.
L’interprète, debout près de la fenêtre, traduit. J’ai commencé à parler : je suis polonais, j’ai rencontré quelqu’un dans la rue, je voulais gagner de l’argent, je ne sais rien de plus. Je répète mon nom d’emprunt.
— Raconte, répète-t-il.
Il ne me regarde même pas. Je recommence, je demande qu’il me pose des questions. Je répondrai, mais je suis innocent. Il n’attend même pas que l’interprète ait terminé. Il se lève lentement, prend une canne, un long bambou flexible, et commence à me frapper. J’entends le sifflement des coups, ils coupent l’air et ma peau, comment ne pas crier ?
— Raconte.
Il est retourné s’asseoir. Je reprends mon souffle. Je recommence. Alors il hurle, le visage rouge, se lève, me pousse contre le mur, je sens un canon de pistolet contre la nuque.
— Raconte. Je compte jusqu’à dix.
Pourquoi mourir ? Mes joues brûlent, ma langue me semble énorme, m’étouffe. Zofia est morte aussi, et ma mère ne lui aura pas préparé ce tcholent qu’elle fait si bien. Adieu les miens, je n’aurai pas poussé le cri de guerre et de vengeance. Adieu les miens.
La porte s’est ouverte, quelqu’un est entré.
— Je vais lui donner la leçon, a dit mon bourreau en allemand.
Alors l’espoir m’a envahi.
— Il te reste cinq, a-t-il dit.
— Je ne sais rien, je vous jure.
Il a compté et un coup de feu a éclaté, à mes oreilles tiré près de moi par l’autre bourreau, mais j’étais là vivant. Une méthode pour terroriser.
— Je te laisse jusqu’à demain.
Il m’a conduit au milieu de la pièce et il m’a plié d’un coup de pied dans le bas-ventre.
— Je veux les noms de la bande et des soldats qui t’ont aidé, a-t-il dit, demain.
Que savait-il ? Il semblait ignorer que j’étais juif. J’étais à nouveau à Pawiak, dans une cellule. Près de moi, couché sur le sol boueux, un homme agonisait, le corps bleu et noir, les yeux fous, battu, torturé à mort, ne geignant même plus. Moi, demain. Mais pendant quatre jours ils ont semblé m’oublier. Le deuxième jour j’ai joué, lancé un chiffre au gardien polonais qui versait la soupe. Il a levé la tête, le chiffre était gros. Il me regardait, les yeux inexpressifs.
— Simplement pour dire où je suis à un ami. C’est lui qui paiera.
Il hésitait : j’ai répété le chiffre.
— Qui ? a-t-il dit simplement.
J’ai donné l’adresse d’un hangar que nous avions à Praga et où Mokotow m’attendait, je le savais. Le gardien est reparti : j’avais misé, il fallait espérer. Le quatrième jour, quand il est rentré, il souriait, prévenant. Mokotow avait donc payé, et largement.
— La Tombe et le Géant s’en occupent, a-t-il dit.
Mokotow et Miétek : maintenant ils savaient et j’avais confiance en eux. Je me sentais fort mais la Gestapo en venant me chercher le soir du quatrième jour m’a surpris. Une voiture particulière et non plus un camion. Un autre bureau, un autre bourreau, grand, élégant, chauve, le visage empourpré dans la lumière violente de la pièce.
— Tu n’avais pas dit que tu étais juif ?
Peut-être à l’infirmerie de Pawiak où l’on m’avait un peu soigné avaient-ils vu que j’étais circoncis.
— Les Juifs parlent toujours, a-t-il dit.
Il n’y avait même plus d’interprète, sûr qu’il devait être que je comprenais l’allemand. J’ai répondu en polonais que j’étais innocent, que je ne parlais que le polonais. Son visage s’est empourpré davantage, il s’est précipité vers moi, hurlant, et je voyais ses dents couronnées d’or.
— Ça suffit, Juif, tu vas finir, Juif.
J’ai su que je ne parlerais pas, jamais, qu’il allait me tuer mais que je remporterais la victoire du silence, que ses cris de rage étaient un aveu de faiblesse. Qu’il était lâche, impuissant, méprisable, qu’il appartenait au monde des bêtes enragées que l’on tue parce qu’elles sont nuisibles et que moi et les miens nous étions, quoi que nous ayons fait, quoi qu’ils aient fait de nous, malgré l’égoïsme auquel ils nous avaient contraints, malgré la peur de beaucoup et la servilité de quelques-uns, moi et les miens nous étions les hommes à visage d’hommes. Et les bêtes enragées ne pouvaient nous vaincre même si elles nous tuaient. Je n’avais qu’un regret, celui de ne pouvoir participer à Hallali quand nous les traquerions enfin.
Alors ils ont commencé : ils m’ont entouré, me jetant de l’un à l’autre comme un ballon qu’on veut crever. Ils m’ont allongé sur une table et à deux, alternativement, ils m’ont frappé à coups de canne, à coups de matraque. Alors ils m’ont fouetté avec des lanières de cuir. Ils m’ont donné des coups de pied dans le sexe et le matin, à Pawiak, j’ai pissé le sang. Car cela a duré plusieurs jours : ils me jetaient dans un camion, ils me tiraient par les cheveux jusqu’à la cellule. Et ils recommençaient le lendemain ou dans la nuit. À chaque trajet, j’espérais que Mokotow-la-Tombe ou Miétek-le-Géant attaqueraient le camion. Mais rien : c’est cela qui me faisait le plus mal, la solitude. Alors ils ont posé mes mains sur une table et là, à la base du pouce, ils m’ont brûlé avec leurs cigarettes, puis ils m’ont « soigné » en badigeonnant la blessure d’acide. Et ils m’ont suspendu par les pieds et les bras comme une bête qu’on expose à l’étal d’un boucher. Et ils étaient des bouchers.
J’ai compris que s’ils continuaient ainsi je risquais malgré moi, de parler : il me fallait donc décider de mourir. J’ai pensé à me suicider mais j’avais dix-sept ans, la rage de vivre et de les insulter, de jouer encore et de tenter la chance.
Quand ils m’ont laissé tomber sur le sol et que le bourreau au visage rouge, en sueur, s’est approché de moi, j’ai dit en allemand :
— Je vais parler.
Alors, il s’est tapé sur les cuisses, il m’a caressé le visage avec son fouet en riant :
— Tu vois, Juif !
Et il a fait ce que j’attendais, appelant les soldats, le premier bourreau.
— Notre petit Juif a décidé de bavarder.
Il plastronnait, les autres riaient. Je me suis soulevé. Les côtes me faisaient mal, j’avais les mains rongées par l’acide.
— Il est incapable de faire parler un petit Juif, ai-je crié. Il l’a cru !
Il s’est approché, la matraque haute. J’ai rassemblé mes forces, j’ai craché vers son visage.
— Il ne peut pas faire parler un Juif. Et il va me tuer, parce qu’il ne peut pas. Il va me tuer et je me tairai. Il n’a pas pu. Il va me tuer, ai-je hurlé.
Puis j’ai fermé les yeux. Personne ne parlait et tout à coup je l’ai entendu crier, hurler : il bondissait autour de la pièce comme un kangourou.
— Tu vas parler, Juif, tu vas parler, criait-il d’une voix aiguë.
Puis en hurlant il a commandé aux soldats de sortir. J’ai entendu leurs murmures. Brusquement le silence : j’étais à nouveau seul avec lui.
— Tu vas parler, Juif.
Son visage était presque contre le mien.
— Tu vas me tuer, et tu n’auras rien eu.
Et j’ai craché, une nouvelle fois. Il s’est redressé, pâle, le revolver au poing. Il a hésité et la chance hésitait à me rejoindre, cette chance que j’avais provoquée. Puis il est sorti. On m’a ramené à Pawiak et deux jours sont passés. Mes plaies pourrissaient et je sentais la mort m’envahir, je pouvais à peine remuer. Puis, le troisième jour, la cellule s’est ouverte et le bourreau était là, devant moi.
— Tu es courageux, Juif. Et tu es malin. Je te propose une affaire.
Je l’ai écouté, c’était simple : la vie contre mon organisation, la vie pour dénoncer les Allemands et les Polonais qui acceptaient de « jouer » avec nous. Pourquoi n’avais-je pas assez de force pour bondir sur lui ? Mais ma faiblesse m’a servi à maîtriser ma haine, à bâtir un plan.
— Fais-moi soigner d’abord, puisque tu veux me laisser la vie.
Je le tutoyais et c’était une revanche qui valait de vivre.
— Et tu me donneras les papiers d’un aryen.
Je discutais comme pour une affaire parce qu’il fallait lui faire croire que le marché m’intéressait. Ses yeux me tuaient mais sa langue était mielleuse.
— D’accord, Juif. On te guérira. Tu auras la belle vie, comme un vrai petit aryen.
Et il devait rire, penser à cette balle qu’il tirerait. J’ai ergoté encore, refusé de donner un renseignement immédiatement.
— Les soins d’abord.
Ils m’ont transporté à l’infirmerie de Pawiak. Un soldat gardait ma porte et le docteur Scherbel de la Gestapo, est venu me rendre visite. C’était un petit homme rond, paisible, doux. Plus tard, j’ai appris qu’il lui arrivait d’opérer pour le « plaisir » les prisonniers sans anesthésie. Un matin, le docteur polonais qui me soignait et ne m’avait jamais parlé depuis une semaine, m’a souri.
— Vous n’allez pas mal du tout, mais la Tombe et le Géant se sont dit que le typhus vous ferait le plus grand bien. Vous savez, je suis de leur avis.
La joie, comme un soleil, la vie qui revenait. Je lui ai pris la main. Il l’a serrée en clignant de l’œil. Il m’a fait une injection. Deux heures après, la fièvre me saisissait, je délirais. On m’a transporté d’urgence hors de Pawiak : les Allemands craignaient la contagion. À l’hôpital Saint-Stanislas, dans la banlieue de Varsovie, Mokotow-la-Tombe et Miétek-le-Géant ont donné au directeur le choix entre la mort et une forte somme de zlotys. Une nuit, ils m’ont descendu par la fenêtre. Je me souviens vaguement du balancement de la corde le long de la façade. Ils ont mis un cadavre à la place, dans le lit. Puis ils ont réussi à me faire entrer au ghetto. J’ai dormi des jours et des nuits. Le docteur Celmajster me soignait avec des médicaments qu’il réussissait à trouver. Mais j’avais la jeunesse pour moi. Ce furent ainsi des jours lents et doux. Je me suis laissé aller. Il me semblait que nous étions revenus rue Senatorska, au temps des bonnes maladies, quand de mon lit avec une voix rauque d’enfant enrhumé j’appelais à chaque instant ma mère. Un matin je me suis levé. Le cauchemar et le rêve s’achevaient : il m’en restait des côtes et un nez cassés, des dents brisées. Je ne pouvais pas lever le bras jusqu’à la verticale. Mais j’étais vivant. Dans la cour, le soleil d’avril était chaud, l’air léger.
Je suis sorti : le spectacle était devenu insoutenable. À l’angle des rues Smocza et Gesia, un spectre vêtu de loques debout près d’un cadavre criait à intervalle régulier :
— Quelques sous pour enterrer Moniek, mon fils unique.
J’ai marché, marché dans notre enfer, et mes forces revenaient à chaque pas avec ma haine. Le soir, j’étais décidé à recommencer. Ils ne m’en ont pas laissé le temps.
Ils sont entrés dans le ghetto le vendredi 17 avril en fin de journée. J’entendais leurs pas, leurs voix violentes. Ils n’allaient pas au hasard, rassemblant les « politiques », ceux qui écrivaient, imprimaient ou lisaient les feuilles clandestines. Ils ont aussi pris les boulangers, les gens des « 13 de la rue Leszno ». Dès les premiers coups de feu, nous avons grimpé dans notre cache. Ils abattaient les prisonniers devant leurs portes. Le lendemain, mon père nous a confirmé que des brigades d’extermination venaient d’arriver à Varsovie.
Le ghetto se taisait, attendant le pire, puis l’orage est passé. J’ai cherché à renouer avec ma bande : Zamek-le-Sage avait disparu après son entrée à Pawiak, Dziobak-la-Vérole avait quitté Varsovie, Wacek-le-Paysan vendait les produits qu’il ramenait de la campagne. Depuis ma longue arrestation le cœur n’y était plus : ils avaient peur, et même Mokotow-la-Tombe et même Miétek-le-Géant à qui je devais la vie. Ils avaient bien gagné avec moi, ils m’avaient sauvé. Nous étions quittes. J’ai encore fait quelques passages avec Mokotow mais les difficultés devenaient semaine après semaine insurmontables. On peignait de grands chiffres blancs sur le mur du ghetto, tous les 50 mètres : devant chaque marque un policier juif devait être en faction et surveiller cette portion de mur.
Il fallait trouver autre chose pour passer : j’ai alors pensé aux égouts. C’est en essayant de soulever une plaque, dans la rue Muranowska, que j’ai été pris. Depuis le 17 avril, les patrouilles étaient plus nombreuses et le temps de Frankenstein, tueur individualiste, était passé. De temps à autre, on collait des Juifs au mur, dans une cour, pour l’exemple ou sous un quelconque prétexte.
Les deux soldats casqués m’ont fait lever les bras et m’ont poussé dans une cour au coin de la rue Pokorna. J’avançais lentement : la chance me lâchait-elle encore ? Déjà, contre un mur, il y avait une douzaine d’hommes les bras levés qui attendaient, quatre soldats les gardaient, d’autres devaient patrouiller dans les rues, puis le peloton se formerait et ils feraient feu. J’avançais vers le mur et j’ai vu une lucarne vitrée, une fenêtre de cave au ras du sol, je me suis dirigé vers elle, lentement. « La première chance, Martin, toujours la première chance. Il n’y a jamais de sursis. »
J’ai plongé, les poings fermés, dans la vitre, tombant sur des caisses dans une cave sombre. Déjà des coups de feu, leurs hurlements encore que je connaissais si bien ; j’ai enfoncé une porte, grimpé des escaliers. Personne, une porte ouverte. « La première chance, Martin. » Je suis entré. Dans une chambre une petite fille était là, couchée, immobile, une poupée dans les bras, habillée de blanc, maigre, la peau tendue, jaune. Morte de faim. Il faut vivre, Martin. Je les entendais crier. Dans une autre pièce, un gros bahut : j’ai vidé un tiroir, glissé les draps, les couvertures, sous l’enfant si légère, puis je me suis recroquevillé dans le tiroir, tirant avec ma ceinture pour le refermer, tirant avec mes ongles pour qu’il se ferme jusqu’au bout. Ils frappaient à la porte avec leurs crosses. Ils ont tiré, ils sont entrés, j’entendais leurs jurons, le bruit de leurs bottes cloutées, à peine un moment d’hésitation devant cette enfant. Ils ont cherché des heures, rassemblant les habitants dans l’escalier, hurlant. J’imaginais l’affolement des femmes, les coups qu’ils donnaient. Mais c’était ma loi : il fallait que je vive encore, pour cette petite fille qui semblait dormir.
Puis ce fut le silence, un commandement, et venant de la cour, là où j’aurais dû être, le claquement d’un feu de salve et quelques coups dispersés.
Pour nous tuer maintenant, la faim, le froid, le typhus, les coups, les assassinats dispersés ne leur suffisaient plus. Il leur fallait un grand meurtre, une gigantesque hécatombe.
Blotti dans ce tiroir, respirant avec peine, paralysé par des crampes, j’étais sûr que je n’étais pas encore allé jusqu’au bout de l’horreur. Je n’avais rien vu, rien fait.
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