Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 1 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 1

 

20 mars. Matin froid de printemps. Chez les Tate, la pluie d’hier soir a crevé la croûte de neige qui recouvre la pelouse, tout est mouillé et scintille : l’allée de gravier fin, la rigole gelée qui la borde, les branches d’orme dépouillées devant la fenêtre de la salle de bains. Le soleil illumine la maison de biais, d’une lumière radieuse et franche. En le voyant par la fenêtre de la cuisine quand elle descend préparer le petit déjeuner, Erica Tate sent son moral, anormalement bas ces derniers temps, remonter de plusieurs degrés.

« Demain, c’est le printemps », dit-elle à Jeffrey Tate, quinze ans, qui entre d’un pas chancelant en boutonnant sa chemise.

« Qu’est-ce qu’on mange ?

— Des œufs, des toasts et de la confiture.

— Y a pas de saucisses ?

— Pas aujourd’hui, non. » Erica essaie de garder une voix gaie.

« Y a jamais rien à manger dans cette maison », bougonne Jeffrey, en se laissant choir sur sa chaise comme une masse.

Renonçant à diverses réponses possibles à cette remarque, Erica pose une assiette devant son fils et se tourne vers l’escalier. « Matilda ! Il est huit heures moins vingt.

— Ça va ! Tu me l’as déjà dit.

— Regarde ce soleil », dit Erica à sa fille quelques instants plus tard. « Demain, c’est le premier jour du printemps. »

Pas de réponse. Erica pose une assiette devant Matilda, qui aura treize ans le mois prochain.

« Pas question que je mange ça. Ça fait grossir.

— Mais non, ça ne fait pas grossir. Des œufs, des toasts, c’est comme d’habitude. De toute façon, tu n’es pas grosse.

— Y a une tonne de beurre sur ces trucs. Ça nage dans la graisse.

— Ah, tais-toi, Mouflette, tu vas me faire gerber. »

De nouveau, Erica renonce à diverses répliques.

« Veux-tu que je te fasse un toast sans beurre ? » demande-t-elle d’une voix sans timbre.

« Ouais, si ça prend pas des heures. »

Le soleil illumine toujours la cuisine. Debout à côté du grille-pain, Erica contemple ses enfants, qu’elle considérait jadis comme les deux êtres les plus beaux du monde. Jeffrey a de grandes mèches blondes sales et emmêlées qui lui tombent sur les yeux à l’avant, et dans le cou à l’arrière ; il se tient mal à table, la tête dans les épaules, il avale ses œufs au plat comme un goinfre, et il fait du bruit en mangeant. Matilda, qui arbore un air grognon et un chandail orange délavé dont on croirait qu’on a craché dessus, détache toute la croûte de son toast avec ses doigts. Et casse, et crisse, et craque.

Ces bruits résonnent dans la tête d’Erica ; encore plus fort, comme amplifiés : et CASSE, et CRISSE et CRAQUE. Non. Ça vient du dehors. Elle va à la fenêtre. Dans le champ, au fond du verger, elle voit bouger quelque chose de jaune.

« Tiens, le bulldozer est revenu, s’écrie Jeffrey.

— Ils vont sans doute construire une nouvelle villa », dit sa sœur.

Le ton est neutre, c’est même le ton de la conversation ; et pourtant, ces deux remarques, Erica les trouve encore plus grossières et plus cyniques que tout ce qu’elle vient déjà d’entendre ce matin. « Vous vous moquez pas mal de ce qu’ils font de notre petite route ! s’écrie-t-elle. Est-ce possible d’être aussi égoïste, aussi insensible ? Vous vous en fichez complètement, l’un comme l’autre ! »

Ses enfants continuent à manger. Peu importe, en effet, c’est clair.

Et casse ; et broie. Au-dessus de l’évier, la pendule va bientôt marquer huit heures. Jeffrey et Matilda se lèvent en ronchonnant, ils attrapent leur veste et leurs livres, et ils vont prendre leur car pour le lycée. Restée seule dans la cuisine, Erica débarrasse la table. Elle se verse une tasse de café, elle met sur une assiette propre le toast dont Matilda n’a pas voulu, et elle s’assied. Elle tend la main vers le sucrier, mais elle n’achève pas son geste. Elle pose la tête sur la table à côté des éclaboussures de lait et des gouttes de confiture de cerises, et elle pleure amèrement. Les larmes roulent de biais sur ses jolis traits délicats, un peu tirés, et vont se perdre dans ses cheveux bruns et crépus.

Il n’y a personne pour l’entendre. Son mari et ami, Brian Tate, est parti faire un cours de politique étrangère à Dartmouth. S’il était là, se dit-elle, il comprendrait pourquoi elle s’est mise en colère avec les enfants, il ne lui reprocherait pas (comme ça arrive parfois ces temps-ci) de ne pas savoir les prendre. Il l’écouterait, il partagerait ses sentiments, et ensuite il la consolerait – sur l’oreiller peut-être. Dernièrement, les Tate ont pris l’habitude de faire à la fois l’amour et la conversation, le matin, en semaine, avant le départ de Brian pour l’Université. Le soir, qui sait si les enfants ne tendent pas l’oreille pour entendre, du salon, une exclamation incontrôlée, un éclat de voix ; et plus tard, en haut, le bruit sourd et le grincement de la literie.

Il fut un temps où Erica aimait la perméabilité sonore de cette vieille maison, car elle était certaine d’entendre pleurer Mouflette ou Jeffo si jamais ils étaient réveillés par une indigestion ou un mauvais rêve. Maintenant, le soir, Brian et elle n’osent plus ni rire ni pleurer. Parfois, dans le noir, en pyjama, ils commencent à parler ou à se toucher : « Aujourd’hui, ils ont été d’une grossièreté », soupire Erica. « Ce connard de McGruder, mon assistant, tu sais ce qu’il a fait… » commence Brian. Mais le plancher grince en haut, et il se tait ; ou bien il cesse de caresser le sein de sa femme. « Nous vivons dans la même maison, nous dormons dans le même lit et nous ne nous voyons plus jamais », lui a dit Erica à l’oreille un soir, récemment.

Mais pour l’instant, il est huit heures un quart. Brian est à Hanover, dans le New Hampshire, et elle est assise dans la cuisine, la tête sur la table, en larmes, essayant de comprendre ce qui se passe. Comment en est-elle arrivée là ? Elle, douce, raisonnable, d’humeur égale, ne se laissant jamais aller à des sentiments violents – autrefois, du moins. De toute sa vie, elle ne se souvient pas avoir éprouvé autant d’aversion qu’elle en éprouve maintenant pour Jeffrey et Matilda. En cinquième, elle s’était mise à détester une grosse fille du nom de Rita, qui mangeait des rouleaux entiers de bonbons fondants couleur pastel et qui la tyrannisait ; en première année de fac, un garçon qui parlait du nez, portait des chemises de nylon jaunies, la suivait partout, et voulait sortir avec elle. Dans l’abstrait, elle haïssait Hitler, Joseph McCarthy, Lee Harvey Oswald, etc., mais elle n’avait jamais haï des êtres avec qui elle était obligée de vivre et qu’elle aurait dû aimer – qu’elle avait de fait tendrement chéris des années durant.

Autrefois, songe-t-elle, ils formaient une famille heureuse. Jeffrey et Matilda étaient de beaux bébés bien portants ; des bambins charmants ; des enfants intelligents, vifs, affectueux. Il y a des albums de photos, des liasses entières de dessins, de rédactions et de bulletins scolaires pour en témoigner. Et puis, l’année dernière, quand Jeffrey a eu quatorze ans et Matilda douze, ils ont commencé à changer ; ils sont devenus impolis, grossiers, égoïstes, insolents, mauvais, épais, et ils ont grandi. Elle se serait crue dans un mauvais rêve, à la tête d’une pension de famille où ses enfants, qu’elle avait tant aimés, se muaient en affreux pensionnaires – des pensionnaires qui ne payaient pas et qu’on ne pouvait pas mettre à la porte. Ils étaient affreux à la maison et au-dehors ; en société et dans l’intimité ; matin, midi et soir.

Mais le pire pour Erica, c’était la nuit, quand ils dormaient. Elle entrait dans leur chambre pour fermer une fenêtre à cause de la pluie ou du vent, ou pour s’assurer qu’ils étaient bien couverts. Dans la lumière tamisée qui venait du couloir, leur visage d’enfant, qu’elle se rappelait si bien, était à nouveau reconnaissable sous les marques d’acné qui l’épaississaient. Mouflette et Jeffo, ses deux chéris, étaient toujours bien là, sous l’enveloppe de ces pensionnaires monstrueux qui s’étaient emparés de leur corps et de leur esprit, comme dans un des magazines de science-fiction de Jeffrey.

Récemment, un soir de vent, après cette transformation, Erica venant se recoucher auprès de son mari, lui a demandé s’il ne lui était jamais venu à l’idée d’essayer d’avoir un autre enfant avant qu’ils n’en aient passé l’âge. Mais il a répondu qu’ils avaient déjà passé l’âge. En admettant qu’ils conçoivent cet enfant maintenant, Brian aurait dépassé l’âge de la retraite quand ce dernier-né terminerait ses études. Et puis il fallait penser à la situation démographique. Il s’est abstenu de tout commentaire sur ce qu’ont donné leurs deux premiers, et il a bien fait, car Erica aurait sûrement rétorqué : « Oui, mais avant d’en arriver là, on aurait au moins douze ans de bon. »

Affreux, ils le sont autant l’un que l’autre, mais chacun à sa manière. Jeffrey est revêche, agité, et parfois violent. Matilda est boudeuse, paresseuse, et parfois malhonnête. Jeffrey ne s’intéresse qu’aux inventions et à l’espace ; Matilda aux chiffons et à la musique pop. Matilda est dépensière et gâcheuse ; Jeffrey pingre et mesquin. Jusqu’à présent, Jeffrey est bon élève, tandis que sa sœur a des notes déplorables ; par contre, Matilda est généralement plus soignée que son frère.

Il fut un temps où ils l’aimaient, Erica le sait et s’en souvient. Ils aimaient aussi Brian. Maintenant, de toute évidence, ils n’aiment plus ni père ni mère. Et ils ne s’aiment pas non plus l’un l’autre ; ils se disputent sans arrêt, et se reprochent mutuellement leurs défauts respectifs.

Le pire pour Erica c’est que tout cela est de sa faute. Tous les spécialistes s’accordent à le dire. Dans leur innocence de jadis. Brian et elle avaient tenu leurs parents pour responsables de leurs propres travers, tout en revendiquant pour eux seuls le mérite de leurs réussites. Ils étaient très critiques vis-à-vis des gens de leur entourage dont les enfants n’étaient pas aussi gentils que Mouflette et Jeffo – mais qui n’en aurait pas fait autant ? Avoir été affligé de parents insupportables excusait vos travers ; être affligé d’enfants insupportables les soulignait encore plus. La responsabilité des parents n’était pas toujours absolument évidente ; de l’extérieur, ils avaient parfois l’air de gens charmants, gentils et intelligents – mais, comme Mr. Hyde, ils avaient un double visage.

De plus, il était reconnu que Mrs. Hyde était pire que son mari ; plus coupable, du moins. Le père, lui, avait quelques chances d’échapper à l’accusation d’avoir des enfants épouvantables – la mère aucune. Après tout, ils faisaient partie du « champ opérationnel » maternel, pour reprendre la formule de Brian. Admirateur des premières œuvres de George Kennan, il était depuis longtemps partisan de la doctrine des sphères d’influence séparées, tant sur le plan national que sur le plan domestique ; c’est à cette doctrine qu’il attribuait en partie le succès de leur vie conjugale. Pour les décisions importantes, il lui arrivait de conseiller Erica, mais en général il lui faisait confiance pour diriger la maison, et elle-même se gardait bien d’intervenir dans la vie professionnelle de son mari. S’il perdait son poste (ce qui avait toujours été peu probable et ne risquait plus de se produire, maintenant qu’il était titulaire de sa chaire) c’était sa faute à lui. Si les enfants devenaient ingouvernables, c’était sa faute à elle.

Le fait que tout se soit très bien passé jusqu’à l’année dernière n’arrangeait rien. Erica avait lu abondamment sur le sujet, elle savait qu’il y avait plusieurs explications possibles, qui ne valaient pas mieux les unes que les autres. Pas plus tard que la semaine dernière, elle était tombée sur un article qui parlait d’une tendance, chez les femmes mariées avec un homme plus âgé qu’elles, à vouloir rester enfant. (Brian a maintenant quarante-six ans, sept ans de plus qu’elle.) Ces femmes-là, disait-on, cherchent à s’identifier étroitement avec leurs enfants, « de manière symbiotique même ». L’auteur de l’article verrait sans doute actuellement chez Jeffrey et Matilda la volonté d’échapper à une névrose de symbiose. Selon d’autres spécialistes, Erica leur aurait peut-être jeté un sort par dépit, par jalousie de leur jeunesse, de leur énergie, de leur « sexualité en éveil » ; d’autres encore prétendraient que Brian et elle se sont servis des enfants pour liquider une absence de sociabilité refoulée. Et ces spécialistes, certains d’entre eux, ou tous à la fois, pourraient bien avoir raison. Erica ne reconnaît rien de tout cela en elle, mais ce n’est pas une preuve ; ce sont des choses dont on n’est pas conscient, bien entendu.

Ce ne sont plus, à présent, que vaines interrogations, car maintenant elle est bien consciente de ne plus aimer ses enfants, ce qui, en soi, suffirait à les dénaturer sur le plan spirituel, moral, et affectif. Elle ne les aime plus à cause de ce qu’ils sont devenus, et parce qu’ils ont fait d’elle une femme haïssable, névrotique, et coupable. Si la vérité venait à être découverte, comment en effet échapperait-elle à cette réputation ?

Dehors, le bulldozer continue ses ravages. Et craque, et crisse, et broie. Arrachant les buissons de mûrier et de sumac, creusant de larges plaies boueuses dans l’herbe hivernale longue et blême. Pour Erica, le sort de Jones Creek Road et celui de ses enfants ne font qu’un : elle voit leur beauté naturelle, leur innocence, englouties par une croissance hideuse, artificielle, tandis qu’impuissante, elle assiste au désastre.

Il y a huit ans, quand les Tate sont venus habiter Corinth, c’est le long de cette petite route perdue qu’ils ont découvert une grande ferme abandonnée, grise, à demi effondrée, étouffée sous des pins sombres aux branches cassées. Elle était à vendre depuis plus d’un an, mais ils ont été les premiers à voir ce qu’on pouvait en tirer. Les arbres élagués, la maison restructurée et peinte en jaune, ils se sont soudain trouvés à la tête d’une belle propriété, assez superbe même, et relativement proche du campus universitaire.

Trop proche, s’est-il avéré. Il y a trois ans, la route a été élargie, le revêtement a été refait, et les premières villas, franchissant le coteau à l’ouest, ont continué lentement leur avance vers eux, leur cachant le coucher du soleil. Prenant conscience de la situation, Brian et Erica ont essayé de racheter du terrain autour de leurs cinq mille mètres carrés. Trop tard ; le promoteur ne voulait plus vendre. Depuis, chaque année, les bulldozers viennent plus près ; bientôt ce sera l’encerclement total.

Les Tate ont songé à déménager, bien sûr ; mais maintenant, pour être tranquilles, il faudrait qu’ils aillent à quinze ou vingt kilomètres de la zone universitaire. De plus, Erica ne peut pas se résoudre à quitter sa maison ; les boiseries de châtaignier qu’elle a grattées, décapées, reteintées ; les jonquilles doubles et les narcisses blancs qu’elle a plantés sous les vieux arbres ; les planches d’asperges et de fraisiers – des heures, des années d’un travail fait avec amour.

Ce n’est pas seulement le saccage du paysage qui est si désolant, c’est aussi la transformation de tout ce quartier, rebaptisé « Les Hauts de Glenvue » – et tout ce que cela implique désormais d’habiter là. Non que les Tate soient entourés de toute une racaille de gens pauvres – en fait, presque tous leurs nouveaux voisins ont plus d’argent qu’eux. La villa modèle « Charleston », à gauche de chez eux, avec ses piliers blancs en toc et ses balcons en ferronnerie collés sur la façade, vaut deux fois plus cher que leur maison au moment où ils l’ont achetée ; et la « Paul Revere » juste à côté est presque aussi chère. Elles sont toutes équipées d’une foule d’appareils coûteux ; leurs abris à voiture regorgent de bateaux à moteur et de skidoos. Les enfants de ces gens-là regardent tous les soirs la télé en couleur sur des écrans de 65 cm, et leurs yeux reflètent ces lumières de cirque artificielles. Jeffrey et Matilda vont la regarder chez eux quand on le leur permet. « C’est pas par principe que t’es contre la télé, t’as juste pas envie de dépenser ton fric. Tu veux nous faire vivre aux crochets des Gobright et des Kaiser », a dit Jeffrey récemment d’un ton accusateur, exprimant une opinion qu’Erica soupçonne ses voisins de partager. Elle sait bien que les résidents de Glenvue, qui ne sont généralement pas des universitaires, la trouvent peu aimable et plutôt bizarre ; et pourtant elle s’efforce d’entretenir des relations cordiales, et n’a jamais dit tout haut qu’elle les croit en partie responsables de l’horrible changement survenu chez ses enfants. D’ailleurs, si c’est le cas, elle n’en est pas disculpée pour autant, car cela ne fait que prouver les insuffisances ou l’impuissance de l’hérédité et du milieu chez les Tate. Et à quoi bon le dire ? Il est déjà trop tard, et ça ira de mal en pis.

Jeffrey a encore presque quatre ans à passer à la maison. Matilda va vivre encore presque six ans avec eux. Alors qu’Erica réfléchit à cette perspective, la tête sur la table mouillée, le téléphone sonne.

Elle se redresse, s’essuie les yeux, et répond.

« Allô, ici Helen, au secrétariat de Sciences Politiques, comment allez-vous ?… Très bien moi aussi… Voilà, j’ai une lettre pour Brian, avec la mention URGENT PERSONNEL, et je me demandais… Alors s’il doit vous appeler ce soir, c’est parfait… C’est une bonne idée. Je vais téléphoner tout de suite à Mme Zimmern au Département de Français pour qu’elle passe la chercher… Je vous en prie… »

Cette conversation, si banale soit-elle, lui remonte le moral – lui rappelant qu’elle forme avec Brian un couple réussi, alors qu’Helen est veuve, et que sa meilleure amie Danielle Zimmern est divorcée ; que son mari est un professeur de haut rang qui reçoit des lettres urgentes ; et qu’il téléphone chez lui tous les soirs quand il n’est pas en ville.

Cela lui redonne du courage pour se lever, débarrasser la table, faire la vaisselle et entreprendre ses tâches de la journée. Elle range la maison, en laissant de côté les chambres des enfants, elle lave deux pulls ; elle dessine pendant une heure et demie ; et elle se fait un sandwich au poulet. Après déjeuner, elle va faire les courses et passe à la banque, en conduisant prudemment, car le ciel s’est assombri à nouveau et il tombe une bruine glacée. Son moral aussi est tombé, et une parodie d’un poème d’Auden composée il y a quelques années par son amie Danielle lui trotte dans la tête de façon agaçante :

Les lèvres de Cléopâtre reçoivent les baisers

cependant que l’épouse obscure

note au bas de sa liste de courses

« ma vie ne me plaît pas ».

Elle rentre chez elle, range l’épicerie, fait une mousse à la framboise et, alors qu’elle prépare sa pâte pour des biscuits au citron, la Peugeot de Danielle remonte l’allée.

« Tu parles d’une journée, hein ? Le printemps, d’après le calendrier… Ah tiens, avant d’oublier, voilà la lettre pour Brian », dit Danielle en quittant ses bottes dégoulinantes dans la véranda avant d’entrer dans la cuisine en collants violets.

« Merci. Comment ça va ? (Erica pose la lettre sur une étagère devant ses livres de cuisine sans la regarder.) Tu veux un café ?

— Ah oui, formidable. Les petites ne rentrent pas avant quatre heures, Dieu merci. » Danielle ôte son manteau avec l’énergie désinvolte et furieuse qu’elle met dans tout ce qu’elle fait depuis un certain temps, et elle le jette sur une chaise. Il y a vingt ans, quand elles se sont connues, elle était déjà ainsi, mais à cette époque-là, c’était une énergie sans fureur, pleine de gaieté.

Erica et Danielle s’étaient rencontrées pendant leurs études, sans devenir intimes – Danielle ayant une année d’avance et faisant partie d’un autre groupe. Une fois diplômées, elles s’étaient perdues de vue ; en automne 1964, quand le mari de Danielle est entré dans le Département de Littérature Anglaise à Corinth et que toute la famille est venue y vivre, Erica n’en a rien su ; et Danielle n’a pas pensé qu’Erica y était déjà installée. Quelques semaines après leur rencontre fortuite chez Atwater, le supermarché local, chacune accompagnée d’une fillette de neuf ans, elles avaient l’impression de ne s’être jamais quittées.

Danielle, de même qu’Erica, est décrite par ses admirateurs comme une belle grande femme brune. Mais tandis qu’Erica est étroite d’épaules et de hanches, Danielle a une large carrure et une poitrine généreuse ; elle est campée sur des jambes robustes au modelé baroque. Ses longs cheveux lourds et lisses ont un reflet cuivré ; sa peau garde un éclat un peu doré même en hiver dans ce climat nordique, alors qu’Erica devient d’une pâleur laiteuse. Les gens qui n’aiment guère Erica admettent qu’elle est jolie, tandis que ceux (plus nombreux) qui n’aiment guère Danielle admettent qu’elle est belle.

Étudiantes, elles s’étaient un peu évitées, comme le font souvent les jolies femmes qui ont des genres de beauté incompatibles – pour la même raison que, chez Atwater, on ne verra jamais les boîtes de glace et de sorbet à côté des packs de bière. Mais maintenant qu’elles ont toutes deux été achetées et rangées à la maison, ça n’a plus d’importance.

Ce jour où elles s’étaient retrouvées, Erica avait accompagné Danielle chez elle et elle y était restée, à prendre le café et à bavarder pendant deux heures. Bientôt elles se virent ou se téléphonèrent presque tous les jours. Erica recommanda à Danielle son pédiatre, son garagiste, sa femme de ménage, et celles de ses relations qu’elle trouvait dignes de cet honneur. Elles se prêtèrent des livres, allèrent ensemble avec les enfants dans les fêtes foraines, aux matinées théâtrales, dans les ventes. Mouflette Tate et Ruth Zimmern (connue sous le nom de Rou) devinrent inséparables elles aussi.

Tout aussi agréable, et plus étonnante, fut l’amitié qui naquit entre Brian et Leonard Zimmern. Depuis des années, Erica et Danielle avaient le même problème : leur mari ne supportait guère les maris de leurs amies. Elles s’apercevaient maintenant, avec soulagement, que ce n’était pas une question de préjugés ou de mauvais caractère. Tout simplement, on ne pouvait pas demander à des hommes de leur âge (Leonard avait quarante-trois ans et Brian quarante et un) de devenir intimes avec tous ces blancs-becs de rédacteurs, de juristes, d’artistes ou de professeurs qu’avaient épousés les amies de leur femme.

Comme ils appartenaient à des secteurs différents de l’université, Leonard et Brian n’avaient pas de préoccupations communes en tant que collègues ; mais cela même excluait les intrigues et les rivalités, et cette tendance à parler boutique, si fastidieuse pour les épouses. Aucun des deux n’avait le pouvoir d’entraver ni de favoriser la carrière de l’autre ; ce qui leur permettait de ne pas être nécessairement d’accord et d’exprimer librement leur avis. Les différences de tempérament et de culture dont Erica et Danielle avaient redouté qu’elles ne soient cause de mésentente entre les deux hommes les rendaient en fait chers l’un à l’autre – et chers à eux-mêmes. Leonard se félicitait d’être assez curieux et assez large d’esprit pour pouvoir s’entendre avec un politologue de vieille souche protestante américaine, et Brian avait le même sentiment en sens inverse. De plus, l’existence de leur amitié leur prouvait à tous deux que l’hostilité qu’ils rencontraient parfois professionnellement chez certains juifs new-yorkais arrivistes ou certains goys imbéciles et prétentieux était une affaire de personnes et non de race.

Que Danielle n’eût pas une sympathie particulière pour Brian ; et qu’Erica, tout en aimant bien Leonard, ne lui trouvât aucun attrait physique (trop maigre et tous ces poils noirs et drus sur le corps), cela même était un facteur de stabilité dans leur relation. Le genre de complications qui survient souvent lorsque deux couples passent beaucoup de temps ensemble se trouvait ainsi évité tout naturellement, par consentement mutuel.

« Ils remettent ça, à ce que je vois. » Danielle montre de la tête le champ voisin. Le bulldozer a maintenant ouvert une plaie qui paraît incurable, hérissée de racines blanches d’arbrisseaux, semblables à des os brisés. « Je pensais que vous étiez tranquilles pour cette année, à voir la hausse des prix de la construction.

— C’est ce que j’espérais moi aussi.

— Tu sais quoi, tu devrais planter des arbustes à feuilles persistantes ; comme ça tu ne verras plus rien.

— Ça ne m’empêcherait pas de savoir que c’est là. » Erica sourit tristement.

« Ou alors tu pourrais mettre une clôture en séquoia », poursuit Danielle qui, depuis le départ de Leonard, a appris à voir les choses avec réalisme et à sauver ce qu’elle peut. « Ça irait plus vite. Et en le faisant maintenant, avant que les gens n’emménagent, ils ne pourraient pas se vexer.

— Ouais », marmonne Erica sans conviction en servant une tasse de café à son amie. Pour elle, les clôtures en séquoia ne valent guère mieux que les villas neuves.

« Merci. (Danielle s’assied, étalant sa jupe large en tweed violet.) Tiens, tu étais en train de dessiner », dit-elle en jetant un coup d’œil dans le cellier, où le bloc d’Erica est resté ouvert sur la planche. « Fais voir.

— Ça n’est qu’une ébauche. J’essayais de trouver quelque chose, c’est pour le Groupe de Danse ; Debby m’a demandé de leur faire un programme pour leur spectacle de printemps. Un truc chouette, naturellement.

— C’est bath ! »

Entre elles, Danielle et Erica parlent encore comme au temps où elles étaient étudiantes ; leurs expressions d’enthousiasme d’autrefois sont devenues une sorte de raccourci ironique.

« C’est Virginia Carey qui leur fait l’affiche, mais il paraît qu’elle n’a pas le temps de faire le programme.

— Putain ! » À leur argot démodé de jadis, Danielle, depuis qu’elle enseigne, mêle celui de la génération actuelle.

« En fait c’est aussi bien. Je suis plus à l’aise dans le petit format. Ça, je le sais.

— Remarque les affiches, on les jette, dit Danielle d’un ton encourageant. Tandis que les programmes, les gens les gardent pendant des années. (Pas de réponse d’Erica, pas même un sourire.) Tu ne crois pas que tu devrais faire un autre livre ?

— Je ne sais pas. » Erica soupire en remuant son café. Elle a déjà écrit et illustré trois livres sur les aventures d’une autruche du nom de Sanford qui vient vivre dans une famille américaine de banlieue. Ces livres ont été publiés et ont connu un certain succès. (« Charmant, astucieux, amusant, pour jeunes de 4 à 6 ans. » « Les illustrations sont colorées, pleines de finesse et de gaieté. ») Mais le dernier de la série est sorti il y a plus de deux ans, Erica en a assez d’écrire sur Sanford. D’une part, elle ne voit pas ce qu’elle pourrait encore inventer. Et puis elle en a assez d’écrire sur Mark et Spencer, les enfants chez qui vit cette autruche. Elle sait qu’ils ont grandi, forcément, et elle imagine ce qu’ils ont pu devenir.

Silence, qui n’est rompu que par le bourdonnement régulier du nouveau frigidaire. Consciente de ne pas être très drôle, ni même sympathique, Erica fait un effort.

« Comment marche ton cours ? demande-t-elle.

— Oh, ça va. En fait, tu sais, j’adore enseigner ; ce qui me démolit, c’est de Gaulle. » (Allusion au chef du Département de Français, qui ne s’appelle pas de Gaulle.) Il m’a encore demandé aujourd’hui où en était ma thèse, avec son espèce de sourire menaçant. Impossible d’y travailler, tu sais bien, tant que je n’ai pas de temps pour moi, or je ne peux pas m’offrir ça. Mais lui, il n’a pas la moindre idée de la vie que je mène. À l’heure qu’il est, je devrais être à l’épicerie, il n’y a rien à manger à la maison.

— Tu veux dîner avec nous ? Amène Rou et Linotte. Brian ne rentre que vendredi.

— Ma foi – oui, pourquoi pas ? À moins que vous ne veniez tous chez moi. Il faut que je fasse des courses de toute façon.

— Non, dînons ici. Il faudrait que je sois à la maison quand Brian appellera.

— D’accord. »

Toutes deux se taisent quelques instants en pensant la même chose : maintenant, Danielle est obligée de venir dîner en cachette de Brian, ce qui est fort désagréable. Mais tandis que Danielle tient Brian pour entièrement responsable de ce désagrément, Erica considère que Danielle et son ex-mari sont en partie responsables l’un et l’autre.

Il y a bientôt deux ans que les choses ont commencé à se gâter entre Danielle et Leonard Zimmern. Au début, comme c’est souvent le cas, leur mésentente les a rapprochés de leurs meilleurs amis. Danielle faisait ses confidences à Erica, et Leonard faisait les siennes à Brian ; les Tate passaient des heures à savoir qui avait tort et qui avait raison, et ils passaient plus de temps encore à faire part de leurs conclusions aux Zimmern. Ils étaient convaincus, et ils le répétaient, que Danielle et Leonard étaient tous deux des gens très bien, intelligents et sincères, qui avaient l’un pour l’autre une profonde affection et que, si on les y aidait, ils réussiraient à surmonter leurs difficultés.

Mais plus le temps passait, plus il devenait évident que ces difficultés étaient insurmontables. C’était une chose très déprimante et très contrariante pour Erica et pour Brian qui avaient consacré tant d’attention et d’énergie à l’affaire, et dont on avait ignoré les avis et les conseils. Finalement ils firent savoir à Leonard et à Danielle qu’il était vain de continuer à discuter de leurs problèmes ; restait à espérer que le temps arrangerait cela. Cette fin de non-recevoir eut pour effet des rapports désormais tendus et artificiels entre les deux couples. Chaque fois qu’ils se voyaient, ils se comportaient en partisans convaincus de deux causes adverses, le Mariage et le Divorce, qui, d’un commun accord, auraient décidé de ne pas parler politique. Cet accord ne les empêchait pas de porter leurs badges et de déployer leurs banderoles. Brian et Erica, sans le vouloir, se surprenaient à manifester sans bruit leur position en faveur du Mariage de façon quelque peu théâtrale : échangeant des sourires tendres un peu trop souvent, se rangeant à l’avis de l’autre, se tenant la main au cinéma, etc., tandis que Leonard et Danielle, de façon plus tapageuse, manifestaient dans l’autre sens.

Quand Leonard est parti, au début de l’année dernière, la situation s’est encore aggravée. La supériorité du Divorce, politiquement parlant, est le dernier point sur lequel les Zimmern soient restés d’accord. Ont suivi de violentes querelles pour des questions d’argent et de partage d’objets ; les récriminations et les justifications, les tromperies et les illusions. Les amis et connaissances du couple Zimmern ont commencé à prendre parti pour Leonard ou pour Danielle, déclarant, selon le cas, que l’un ou l’autre s’était, après tout, comporté de façon impardonnable et que, par conséquent, on aurait tort de leur pardonner.

Les Tate, quant à eux, ont refusé de prendre parti. Ils ont décrété qu’ils avaient toujours autant d’estime et d’amitié pour les Zimmern et qu’ils entendaient rester amis avec l’un comme avec l’autre. Cette noble et généreuse impartialité a naturellement agacé tout le monde. Chacun des deux intéressés a soupçonné les Tate de prendre en réalité le parti de l’autre, en faisant semblant de porter aux deux une sympathie égale. Peut-être même jouaient-ils délibérément les espions. En tout cas, Leonard a fini par s’avouer peiné et surpris que les sentiments de Brian et d’Erica à l’égard de Danielle n’aient pas changé après ce qu’elle lui avait fait et ce qu’elle avait fait aux enfants. Danielle n’en pensait pas moins, dans l’autre sens ; et elle le faisait savoir chaque fois qu’ils se revoyaient, ce qui arrivait de moins en moins fréquemment.

L’affection réciproque de leurs maris, qui avait jadis contribué à cimenter l’amitié entre Erica et Danielle, menaçait désormais de la défaire. Entendre Danielle énumérer continuellement les travers et les torts de Leonard n’émouvait pas Brian. Leonard était son ami, finit-il par lui déclarer tout de go, et il se refusait à porter un jugement sur son caractère et son comportement – et même, dorénavant, à en parler.

Il y avait aussi des difficultés d’ordre mondain. Si les Tate invitaient Danielle à une de leurs soirées, ils ne pouvaient pas inviter Leonard, et inversement. En outre, s’il s’agissait d’un dîner, il fallait trouver un convive supplémentaire qui ne déplaise pas à Danielle comme voisin de table, et dont elle ne puisse pas penser qu’il était là « à son intention », ou les deux à la fois. L’idée que ses amis veuillent lui trouver un mari n’inspirait à Danielle que du mépris ; elle n’avait besoin de personne pour régler ce problème, déclarait-elle. Il devint donc plus commode de l’inviter à dîner dans l’intimité, seule ou avec ses enfants, ce qui coupait court aux soupçons de ce genre.

Par contre, si c’était Leonard qui venait dîner, il demandait généralement s’il pouvait amener une amie, jamais la même, et toujours détestable. Ces filles n’étaient généralement pas détestables en soi ; mais pour Erica, c’était insupportable de les voir assises à table à la place de Danielle toute une soirée, dévorant Leonard des yeux fièrement – exactement comme Danielle autrefois – pendant qu’il discourait sur la politique ou sur l’art. Elle cessa donc de le recevoir à dîner, et ne l’invita plus que lorsqu’elle avait beaucoup de monde, ce qui lui permettait d’ignorer avec qui il était venu.

Mais quand Danielle eut vent de ces soirées par des connaissances communes, elle en fut ulcérée, et comme il n’est pas dans sa nature de cacher ce qu’elle pense, elle en parla dès qu’elle fut à nouveau conviée à dîner. Elle en profita pour demander à quoi ressemblait la petite amie du moment, ce qui n’était pas très honnête. Une autre fois elle déclara avec amertume qu’elle comprenait parfaitement pourquoi les Tate avaient invité Leonard plutôt qu’elle-même à leur dernière grande soirée : c’était un professeur et un critique littéraire de renom, alors qu’elle n’était qu’une mère de famille abandonnée, sous-payée à enseigner le français à la fac.

Ce soir-là, après le départ de Danielle, Brian annonça qu’il ne voulait plus la voir. Erica répondit qu’elle ne voulait plus voir Leonard et ses petites amies. Après ample discussion, il apparut qu’il serait sans doute plus sage de prendre ses distances pour un temps d’un côté comme de l’autre.

Ce qui, concrètement, signifia que Brian continua à voir Leonard et Erica à voir Danielle, chacun évitant cependant d’en faire état. Brouillard de silence gêné sur toute cette région, se dissipant légèrement l’automne dernier quand Leonard est reparti seul à New York.

Erica est restée la meilleure amie de Danielle et réciproquement, mais maintenant leur amitié, comme du gruyère, est pleine de trous dans lesquels sont logés les sujets à ne pas aborder et à contourner soigneusement. Dans un des trous, et des plus gros, se trouve Brian. Il est passé du côté de Leonard : il en veut à Danielle car c’est son entêtement et la légèreté de sa conduite qui ont chassé son ami de Corinth. Erica, par contre, penche pour la version de Danielle, à savoir que Leonard l’a amenée avec ses filles dans le fin fond de cette province, où il les abandonne maintenant, exprès sans doute, les laissant vivre de macaronis au gratin, pendant que lui est retourné à New York où il dîne tous les soirs dans des restaurants gastronomiques.

Danielle rompt le silence.

« Il reste du café ?

— Comment ? »

Elle répète sa question.

« Oui, bien sûr, excuse-moi. » Erica se lève. Au ralenti, elle tâte la cafetière en pyrex blanc de ses mains fines et pâles, elle la soulève, et verse, à côté. Une rigole brune et tiède coule sur la toile cirée à fleurs bleues. « Oh ! pardon ! Ce que je suis maladroite ! » Elle attrape une éponge et essuie lentement la table, elle presse l’éponge au-dessus de l’évier, et elle se rassied.

Danielle regarde Erica, et s’aperçoit qu’aujourd’hui elle a l’air éteinte, lessivée même. Selon son habitude, elle aborde le sujet tête baissée. « Il y a quelque chose qui ne va pas, dis-moi ?

— Non, rien de particulier. Ça va comme ci comme ça. Le temps, sans doute, et… » Erica s’interrompt. Le climat de la région, l’empiétement constant des villas de Glenvue, ce vrai dessin d’art qu’on lui a demandé de faire, et pas bénévolement, ce sont là des choses trop courantes pour expliquer son humeur.

« Et Brian qui n’est pas là, ça… » Elle ravale la fin de sa phrase, en pensant soudain que Leonard, lui, n’est plus jamais là ; et que, du point de vue de Danielle, elle n’a guère de raison de se plaindre. « Et les enfants.

— Ah oui ?

— Ils m’ont un peu énervée ce matin. Avec leur tapage. Et leur grossièreté aussi, en fait. Avant, j’aimais bien me lever et petit-déjeuner en même temps qu’eux, mais maintenant… quoi que je leur prépare, ils ne sont jamais contents ; ils veulent toujours autre chose. Si tu savais comment ils se traitent ; et moi, ils ne m’aiment pas beaucoup non plus. Et par moments, je ne les aime plus. Quelquefois j’ai l’impression de les détester. » Erica se met à rire, pour dédramatiser cet aveu, qu’elle n’avait pas l’intention de faire. Qu’elle déteste ses propres enfants, c’est là son secret le plus ténébreux, le plus soigneusement gardé. Même à Danielle, elle ne l’a jamais dévoilé entièrement. En public, elle s’adresse à ses enfants, comme tout le monde, en leur faisant mille recommandations ou en jouant avec humour les mères désespérées. Ses amis et connaissances lui disent qu’au contraire, Jeffrey et Matilda sont toujours très polis (apparemment ils peuvent encore faire semblant de l’être à l’occasion). Et puis, sur un ton léger et badin, on se lamente en plaisantant sur la chambre de John ou la façon dont Jerry fait ses devoirs, et alors Erica se demande si tous ces gens-là n’abriteraient pas eux aussi de monstrueux pensionnaires. Quand Susan raconte avec le sourire que ses enfants sont « vraiment terribles », veut-elle dire qu’ils lui inspirent réellement de la terreur ? Quand Jane déclare que sa fille est « désespérante », a-t-elle vraiment perdu tout espoir ?

« Les adolescents ne devraient pas avoir le droit de vivre en famille. Ça devrait être interdit par la loi », dit-elle, revenant au mode d’expression habituel.

« Ne m’en parle pas. Hier soir, pendant qu’on se chamaillait pour savoir ce qu’on allait faire de nos tortues d’eau, je me disais, ah si seulement je pouvais aussi caser Rou à Reed Park, et les hamsters, le caméléon et Pogo avec. On pourrait les mettre tous ensemble dans la même cage et il y aurait bien des braves gens pour leur donner à manger à travers les barreaux. »

Contrairement à Erica, Danielle peut clamer en toute franchise combien ses enfants sont épouvantables. À qui la faute ? Ça crève les yeux, ceux de Danielle du moins : c’est la faute de leur père, qui les a abandonnées et en a fait des névrosées, avec le résultat que, maintenant, Rou préfère les animaux aux gens, y compris son ex-meilleure amie Matilda Tate, et que Celia, à huit ans, est devenue timide et renfermée.

Erica s’esclaffe. « Moi aussi je voudrais bien les envoyer là-bas quelquefois. Tous les deux. » Elle se retourne d’un air coupable pour regarder la pendule, mais il n’est que trois heures. Jeffrey et Matilda ne rentrent pas avant une demi-heure. « Ça n’est pas vraiment que je ne les aime plus, ment-elle. Mais je ne sais plus comment les prendre. Et c’est ma faute, je le sais bien, s’ils sont aussi pénibles.

— Ta faute ? Et pourquoi pas la faute de Brian ?

— Eh bien, parce que je suis la mère. Je ne fais sûrement pas ce qu’il faut – j’en suis même certaine. Ce matin, par exemple, ils étaient en retard, et ils ont commencé à s’énerver après moi, alors je me suis énervée moi aussi.

— Ça arrive à tout le monde de perdre patience, bon sang ! Tu ne peux pas toujours être parfaite.

— Hum », répond Erica, qui ne veut pas acquiescer. Sa plus grande ambition, c’est d’être parfaite ; d’être dans le vrai, avec sérieux, en permanence. Jusqu’à ces derniers temps, elle avait l’impression qu’elle y réussissait généralement. « C’est pareil à la maison. Ces temps-ci, on dirait que je ne peux plus rien faire de bien. » Elle se force à rire.

« Allons donc, tu es la meilleure femme d’intérieur que je connaisse.

— Plus maintenant. J’oublie sans arrêt d’acheter de la lessive, je laisse les lanternes de la voiture allumées, je perds les livres de la bibliothèque. Brian se demande ce qui m’arrive.

— Il ne t’arrive rien du tout, déclare Danielle. Qui ne ferait pas ce genre d’oubli de temps en temps ? Brian essaie de te culpabiliser, c’est tout.

— Oh non, sûrement pas. Pas consciemment en tout cas.

— Même inconsciemment, les hommes ont l’art de nous culpabiliser, de nous faire croire que nous sommes idiotes et incompétentes. Parce qu’au fond, c’est ça qu’ils pensent des femmes.

— Beuh », désapprouve Erica. Elle regrette bien d’avoir parlé de Brian. Mais c’est trop tard : une fois de plus, Danielle a enfourché son nouveau dada – les hommes sont des ordures. Erica se représente ce bidet comme un grand cheval de bois gris souris monté sur bascules rouges, agressif et dépourvu de charme féminin.

« C’est la vérité. Et le pire, c’est que nous nous laissons persuader. Ils s’arrangent pour nous faire croire en bloc que nous sommes incapables de faire quoi que ce soit et que par conséquent tout est de notre faute.

— À t’entendre, on croirait qu’il s’agit d’une conspiration internationale », dit Erica en souriant.

Danielle hoche la tête. « Pas besoin de conspiration. Tout ça dure depuis tant de siècles que c’est instinctif chez eux. » Elle se penche en avant ; Erica l’imagine talonnant la vieille jument grise et faisant flotter sauvagement dans le vent les crins blancs et rudes de sa monture, et sa propre crinière brune. « Tu sais, mon entrevue de lundi avec M me Schmidt, l’institutrice de Celia ? Eh bien, au départ, tu te rappelles, je trouvais qu’elle dramatisait un peu. Pour moi, Celia ne souffrait pas de son surnom. Elle savait bien que, venant de nous, ça voulait être gentil, que personne ne la prenait vraiment pour une linotte, pas plus qu’on ne prenait sa sœur pour un kangourou. Or hier je parlais avec Joanne – tu sais cette femme que j’ai rencontrée à la dernière réunion des FUINES.

— Han, han. » Depuis quelque temps Danielle va régulièrement aux réunions d’un groupe de réflexion à la fac, qui s’intitule Femmes Unies pour l’Indépendance, la Non-discrimination et l’Égalité des Sexes ; Brian les appelle les Fouines.

« Eh bien, d’après Joanne, si Celia était un garçon, ça ne serait venu à l’idée de personne de l’appeler Linotte. Les hommes n’ont jamais des surnoms comme ça. Même étudiants, ils ne se retrouvent jamais avec des surnoms du genre Bouboule, Cani ou Collargol, comme on en donnait à nos copines.

— Non, convient Erica.

— Et pour nous, tu sais, ton nom ou le mien – ça n’est pas mieux. Ce ne sont pas des vrais noms, ce sont juste des diminutifs féminins de noms d’hommes. La Petite Eric et la Petite Daniel.

— Je n’avais jamais vu ça sous cet angle, dit Erica.

— Non, moi non plus. Mais maintenant que je le sais, je trouve ça franchement gênant. Je n’aime pas l’idée qu’on m’appelle la Petite Daniel toute ma vie. (Elle rit.) Je me disais que je devrais peut-être changer de prénom.

— Qu’est-ce que tu choisirais ?

— Sarah sans doute. C’est mon deuxième prénom.

— Je me demande si je pourrais m’y habituer. Pour moi, tu t’appelles Danielle.

— Moi aussi je me demande… Ah, merde ! Il faut que je parte. Linotte va rentrer. Celia, pardon. Tu as raison ; ça ne va pas être facile. Allez, à tout à l’heure. »

En regardant, par la fenêtre de la cuisine, la voiture de son amie qui s’éloigne dans le froid et la pluie, Erica pense à Leonard Zimmern, elle est furieuse après lui. Voilà une chose de plus à lui reprocher : il a braqué Danielle contre les hommes en général – puisque c’est d’après le comportement de leur mari que les femmes jugent les hommes en général.

Mais au fond, cette hostilité déclarée de Danielle est encore préférable à ce qu’Erica a connu dans son enfance : les mensonges et les subterfuges auxquels sa mère a eu recours pour affronter une situation identique, le besoin désespéré de jouer la comédie, les feintes, la flatterie – Erica se rembrunit, fixant du regard le jardin désert. Elle ne pense plus très souvent à sa mère ; Lena Parker est morte depuis sept ans. Même de son vivant, Erica pensait à elle le moins souvent possible. À présent elle repense à elle : une grande femme mince, anguleuse, au visage distingué, aux yeux un peu globuleux ; toujours bien habillée et soigneusement fardée ; originale, intelligente mais peu cultivée, aimante avec exubérance et spontanéité. Depuis son adolescence, Erica n’avait jamais eu beaucoup d’affection pour elle. C’était peut-être injuste : Lena Parker n’avait pas eu la vie facile, certes. Peut-être Erica paie-t-elle maintenant, à travers Jeffrey et Matilda, la terrible rançon de ce manque d’amour pour sa mère.

Il n’en avait pas toujours été ainsi, bien sûr. Pendant les dix premières années de sa vie, tout avait été paisible et normal. Comme Dick et Jane dans les manuels de lecture, elle habitait une jolie maison avec son Papa et sa Maman, sa petite sœur et son chien Brownie, dans une jolie rue de Larchmont. Les choses commencèrent à changer en 1940 quand le Papa, autant sans doute par besoin de bouger que par sympathie politique, s’enrôla dans l’armée canadienne. Les années suivantes il revint à Larchmont de temps à autre, mais de plus en plus rarement. Bientôt, il ne revint plus du tout. Non qu’il ait été tué à la guerre, porté disparu, ou même blessé – encore que plus tard Lena Parker ait parfois laissé s’accréditer ces versions-là. En fait il avait épousé une Canadienne et il était parti vivre avec elle dans l’Ontario, mais pendant longtemps Lena ne voulut pas l’avouer, même à ses filles. Loin d’avouer à quiconque, y compris à elle-même peut-être, que son mari l’avait délaissée sans que la réciproque fût vraie, elle revendiquait une part de responsabilité égale, ou même plus grande, dans leur séparation (« Harold est tombé d’accord avec moi que ce serait mieux ainsi… »). Même aujourd’hui, Erica n’est toujours pas absolument sûre que l’idée ne soit pas venue de Lena, ou au moins qu’elle n’ait pas eu ce désir secret.

Quoi qu’il en soit, Lena s’était adaptée rapidement à la situation. Dans le mois même de son divorce, elle travaillait chez Manon, une boutique de mode de la ville ; deux ans plus tard elle était sous-directrice, cinq ans plus tard directrice. Elle avait mis au point une forme particulière d’amabilité – mélange égal de douceur et de fermeté – grâce à quoi elle réussissait à vendre des vêtements à une clientèle de femmes aisées qu’elle flattait et bousculait à la fois. Elle apprit à persuader ses clientes que les chemises, les écharpes et les petites robes fabriquées à l’étranger qui étaient la spécialité de Manon étaient à la fois très mode et sans âge, délicates et d’un bon usage, bien plus que les articles de fabrication américaine. Elle apprit à s’en persuader elle-même, ainsi que de tout ce que cela impliquait, au sens le plus large.

Avec le temps, cette prédilection de Lena Parker pour tout ce qui était étranger ne fit que croître et embellir, comme une plante exotique importée qui végète au début, et puis prospère et étouffe les fleurs du pays, et à la longue grimpe au mur du jardin et, telle une mauvaise herbe, devient un fléau. Quand l’usure se fit sentir, Lena remplaça d’abord sa garde-robe et celle de ses filles par des vêtements fabriqués à l’étranger, puis ses livres et son ameublement, et enfin ses amis. Elle se mit à émailler sa conversation professionnelle de mots français (« Magnifique ! » « Mais non ! ») et elle finit par parler l’anglais, même chez elle, avec un accent étranger.

Pour Erica, qui entrait au collège dans un esprit de patriotisme du style Ballades de la Vieille Amérique, sans la tenue vestimentaire appropriée, tout cela était faux, écœurant, et odieux. Non seulement sa mère l’habillait avec les rebuts de la boutique, mais elle stockait du sucre et des boîtes de conserve dans un placard au sous-sol. Elle rabiotait des tickets d’essence ; elle trichait sur la marchandise par des procédés mesquins, enlevant les étiquettes et faisant passer les mélanges de rayonne pour de la pure soie – Erica l’avait entendue s’en vanter. Le pire, c’est qu’elle se justifiait de tout ce qu’elle faisait. Si encore elle n’avait rien dit, c’eût été un moindre mal.

Pour Erica, les difficultés financières de sa mère n’étaient pas une excuse. Elle aurait préféré une jupe et un pull ordinaires, tout simples, mais bien américains, à toutes ses robes venant de l’étranger, tarabiscotées, ridicules, ourlées à la main et doublées de soie, et elle le disait. Mais Lena ne supportait pas de gâcher son argent pour « des articles de série de mauvaise qualité » – et puis, c’était contraire à ses principes. Ayant décidé de continuer à vivre dans sa jolie maison de la jolie rue, mais avec des revenus diminués de moitié, elle avait fait cette découverte qu’il est plus difficile d’estimer la valeur d’un article étranger. L’équivalent mexicain d’un fauteuil en osier ou d’une porcelaine de prisunic, l’équivalent indien d’un jeté de lit en imprimé grossier et d’une minable carpette effrangée, peuvent passer pour avoir un certain chic bohème qui fait oublier qu’ils sont sans valeur. Une soupe aux légumes, pourvu qu’on lui donne un nom français et qu’on y ajoute quelques dés de toasts rassis, peut tenir lieu de tout un repas, et revient encore moins cher que des hot-dogs.

Les visiteurs chantaient les louanges de Lena auprès de ses filles pour la façon merveilleuse dont elle menait ses affaires, et ils la qualifiaient de femme remarquable – par quoi ils entendaient, entre autres, une femme sur qui on fait des remarques. Erica avait horreur de ces remarques, et des hommes qui les faisaient. Eux aussi venaient presque tous de l’étranger, souvent d’obscurs pays d’album de timbres comme le Guatemala ou l’Estonie, fuyant ce que sa mère nommait la Persécution Fasciste. Ils mangeaient la soupe aux légumes et s’asseyaient dans les fauteuils en osier. Certains empruntaient les vêtements qu’avait laissés le père d’Erica et ils ne les rapportaient pas ; l’un d’eux, originaire d’Albanie, et qui sentait l’oignon, avait même essayé de la prendre dans ses bras dans le coin derrière le piano.

Une autre chose gênait Erica : que son père ait quitté leur foyer et que sa mère travaille dans un magasin. Les heures qu’elle passait chez Manon après l’école avec sa sœur Marian, dans le fouillis de l’arrière-boutique, parce que Lena ne voulait pas qu’elles restent seules à la maison et qu’elle n’avait pas les moyens de les faire garder, ces moments-là avaient été les pires de son existence. Tout lui faisait horreur : l’envers des rideaux de velours beige, semblable au ventre d’un vieux chat crasseux ; le contre-plaqué taché et rayé de la table de coupe à un bout de laquelle on l’installait pour faire ses devoirs ; toutes ces robes suspendues qui se pressaient contre elle comme des femmes sans-gêne (c’était le genre de boutique où l’on garde en réserve la plupart des articles afin de pouvoir les présenter par petites quantités avec tout un art de la mise en valeur).

Marian, elle, qui était plus jeune de quelques années et d’un tempérament plus docile, ne détestait pas être chez Manon. Elle jouait par terre parmi les caisses de cintres en bois peint, les piles de sacs décorés de roses beiges et roses, et les monceaux de feuilles de carton glacé beige et rose sur une face, prêtes à plier pour faire des boîtes à robes ; elle habillait ses poupées avec les chutes des retouches. Ça ne la gênait pas qu’on l’exhibe dans la boutique, comme une robe, devant quelque cliente particulièrement bien vue, à qui on la présentait sous le nom de « Marianne ». Mais pour Erica, c’était la honte, l’abomination, d’entendre son nom appelé par la voix perçante de Lena, avec son intonation faussement étrangère ; de faire semblant de ne pas entendre pour se dérober ; et finalement d’être tirée ou poussée de force par la vendeuse entre les rideaux crasseux en peau de chat – maigrichonne, gauche, muette, en chaussettes et bonnes grosses chaussures d’école, affublée d’une de ces horribles robes à remplis et festons. « Voyez, cette merveilleuse enfant qui a trop grandi, si jolie, mais je ne peux rien tirer d’elle ! » s’écriait Lena – feignant le désespoir, tout artifice – tandis qu’Erica jetait un rapide coup d’œil autour de la pièce pour voir si le pire n’était pas arrivé, s’il n’y avait pas là quelque visage connu pour assister à la scène.

Pendant ces longues heures passées dans l’arrière-boutique, Erica résolut de devenir aussi différente que possible de sa mère. Quoi qu’il arrive, elle aborderait les choses avec honnêteté et franchise. Elle se tiendrait à l’écart et se méfierait de tout ce qui n’était pas américain, les choses comme les gens.

Ce préjugé dura des années, et fut lourd de conséquences. Il fut en partie la cause de ses réticences initiales vis-à-vis de Danielle, qui était à moitié française de naissance. Quant à Brian, ce ne fut pas le moindre de ses charmes au départ que d’appartenir à une famille établie en Amérique depuis des générations, et de se consacrer à l’étude du gouvernement américain. En outre (contrairement à tant d’autres amis d’Erica), il n’était pas tombé sous le charme de Lena et il ne l’avait pas trouvée remarquable. Cela jouait même en sa faveur que Lena ne soit pas enchantée par lui. Elle n’en laissait rien paraître, naturellement : elle lui souriait, elle le flattait, elle prenait des poses et se ralliait à son avis, comme avec tous les hommes ; et quand Erica avait annoncé ses fiançailles, elle avait redoublé d’amabilité. Mais ce qui déplaisait à sa mère chez Brian, Erica le savait, c’était précisément des traits de caractère qui lui plaisaient à elle ; pour Lena, il manquait d’humour, c’était un homme grave, froid, trop critique.

Elle laissa paraître son sentiment véritable le matin du mariage. Il se mit à pleuvoir à verse, de sorte qu’au lieu de pouvoir donner la réception dans le jardin sous un dais à rayures, ils allaient tous devoir s’entasser à l’intérieur au milieu des meubles en osier minables et des rideaux en toile de jute. Debout devant la fenêtre dans sa longue robe de satin blanc, les yeux fixés sur ce déluge, exactement comme en ce moment, Erica avait fondu en larmes, d’énervement et de dépit. Et Lena, qui était déjà en tenue de circonstance (soie plissée abricot et dentelle véritable), avait posé la main sur l’épaule nue de sa fille en disant : « Ne pleure pas. Si jamais ça ne marche pas, tu pourras toujours divorcer. »

Enfin, à quoi bon lui garder rancune ? Cela fait sept ans qu’elle est morte. Erica sort la pâte à biscuits du frigidaire, elle la dispose sur une plaque à pâtisserie, et elle l’enfourne. Elle va passer dans la pièce voisine pour se mettre au repassage quand son regard tombe sur la lettre de l’université adressée à Brian. Elle devrait peut-être l’ouvrir tout de suite pour savoir ce qu’ils veulent, comme ça, ce soir, quand il téléphonera, il n’y aura pas de temps perdu.

À l’intérieur de la longue enveloppe à l’air officiel, avec sa mention URGENT PERSONNEL en rouge mercurochrome, se trouvent plusieurs feuilles de papier machine pliées n’importe comment et couvertes d’un bord à l’autre d’une grosse écriture ronde au même feutre vermillon.

Samedi

Cher Monsieur le Professeur Tate !

Je suis passée vous voir cet aprèm’ avant de partir, mais pas de réponse, manque de bol. J’ai laissé votre JS Mill chez M. Cushing à côté, désolée de l’avoir gardé si longtemps.

J’arrête pas de penser à vous, comment ça va là-bas ? Moi ici, ça va pas très fort ; cette ambiance me fout vraiment en l’air. Ça a été sympa les deux premiers jours entre Maman et moi, la Bonne Entente, mais on n’a pas tenu le coup longtemps ni l’une ni l’autre. Vendredi soir Linda et Ralph ont débarqué avec deux amis et ils se sont plus ou moins incrustés. Maman est montée, j’ai trouvé qu’elle faisait preuve de compréhension mais le lendemain matin c’était reparti pour le conflit des générations. Naturellement elle n’a jamais voulu reconnaître qu’elle était verte d’avoir été virée de son Propre Salon, et de retrouver sa cuisine dégueulasse, il a fallu parler des Problèmes Sérieux. Tu sais, Wendee, Maman me dit avec un sourire inquiet, je me fais du souci quand je vois le genre de garçons que tu fréquentes ces temps-ci, et Linda c’est pareil, je me demande ce que ses parents en pensent. Leurs cheveux longs non ça n’est pas ça qui me gêne du moment qu’ils les lavent souvent. Mais c’est ce manque de politesse et de discrétion, cette absence totale de respect pour les autres et puis oui c’est vrai cette allure négligée débraillée. Quelquefois j’essaie d’imaginer ce que ce doit être pour vos professeurs de se trouver devant toute une classe d’étudiants de ce genre je les plains réellement elle me dit avec un sourire compatissant.

À ce stade Erica a compris que la lettre rouge n’est ni officielle ni urgente – simple bavardage de quelque étudiante en veine de confidences, comme Brian en reçoit souvent. Elle continue à lire machinalement, avec une pointe de curiosité et une certaine compassion pour Maman.

Je suppose que tu aimerais mieux que je fréquente un professeur, je lui ai dit. Ma foi oui, peut-être, Maman m’a répondu avec un sourire de regret. Après tout je suis mère et il est naturel que je veuille sentir ma fille en sécurité et en bonnes mains. Ça te fait sans doute rire mais attends tu verras quand tu seras mère à ton tour. Oui bon, ça peut attendre, j’ai répondu. Mère ! Alors j’ai pensé et si je lui disais tout. T’en fais pas Maman c’est fait j’ai suivi ton conseil je fréquente un professeur. Ah très bien, Wendee, et tu le vois beaucoup ? Ah ça oui Maman je vois sa tête, ses mains, ses bras, ses jambes, ses fesses, sa bite. Mais pas pour l’instant, et c’est bien embêtant. Cher Brian, j’espère que toi aussi ça t’embête bien. Je veux recommencer à me coucher par terre avec toi. J’ai une envie folle d’être avec toi et de parler, de discuter, de réfléchir, d’apprendre, de mûrir et de baiser.

Toute à toi, à toi, à toi, à t

Erica revient à la page un et relit cette lettre. Tout en lisant elle sent monter des sueurs froides, comme si elle avait de la fièvre ; elle tient le papier contagieux à distance, le plus près possible du bord, sans toucher l’écriture. Le dernier mot rouge sang est écrit dans la marge et il en manque une partie. Erica complète : oi, à toi, à toi, à toi… un train sans fin de ces deux mots s’échappe de la page, s’engouffre dans la cuisine et ressort par la fenêtre, traversant le temps et l’espace ; il passe au-dessus de la croûte de neige mouillée sur la pelouse, au-dessus de la route gelée criblée de trous, et s’éloigne à travers les champs et les coteaux glacés.

Lentement, méthodiquement, elle replie la lettre et la remet dans son enveloppe. Il y a une odeur de brûlé bizarre dans la pièce, comme des explosifs. L’espace d’un instant, Erica croit avoir une hallucination. Puis elle ouvre le four : aussitôt la cuisine s’emplit de fumée et du relent douceâtre de cendre chaude des biscuits calcinés. La guerre est déclarée.