Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 14 sur 19

Pages du PDF

Conflits de famille

Chapitre 12

 

Le seul endroit vilain de la jolie maison Tate, c’est la cave. Elle est presque entièrement au-dessous du niveau du sol, sombre, et généralement humide, avec des murs en ciment d’un gris irrégulier sur lesquels la peinture ne prend pas, et tout un réseau de tuyaux rouillés, de conduites d’air chaud et de fils électriques qui pendent du plafond bas. Dans le coin le moins humide, isolées du sol rugueux par de grosses cales de bois suintantes, se trouvent les deux machines Maytag à laver et à sécher le linge.

Erica est dans cette cave, un après-midi de décembre, à faire la lessive qu’elle aurait dû faire il y a longtemps, si elle avait été d’attaque. Depuis une semaine, elle se laisse aller à ses idées noires ; elle est, pour ainsi dire, complètement lessivée ; on croirait qu’elle est elle-même passée dans le tambour de la Maytag, qu’elle s’est laissée recouvrir de fureur bouillante et de découragement savonneux, que la machine l’a ballottée dans le noir avec son petit grincement avant de se vider avec un grand bruit de succion, la laissant telle qu’elle est à présent : molle, chiffonnée, vidée.

Vidée, elle l’est toujours, mais elle ne peut plus remettre cette tâche à plus tard, car le temps a brutalement empiré, comme tout le reste. Là en bas, Erica ne sent pas le vent, mais elle l’entend fouetter les murs de la maison avec un bruit qui ressemble à un rire hostile. L’air du sous-sol est à la fois froid et confiné, comme s’il était resté trop longtemps au frigidaire.

C’est la faute de Brian si elle est là, car lorsqu’il est venu chercher les enfants pour les emmener dîner dimanche dernier, il lui a demandé si elle pouvait lui chercher ses vieilles chemises de la marine – qu’elle a trouvées ensuite, sales, dans le placard de Jeffrey. « Il commence à faire vachement froid pour cette époque de l’année », a-t-il expliqué dans ce style emprunté aux jeunes qu’il cultive depuis peu pour aller avec ses rouflaquettes et son nouveau genre de vie. Elle aurait dû lui crier : Cherche-les donc toi-même ! Mais elle était trop abasourdie ; elle a juste été capable de faire un sourire pincé, en disant qu’elle regarderait. Elle a continué à se comporter comme elle se comporte depuis des semaines, comme si leur séparation était la plus civile, la plus empreinte de grandeur d’âme, la plus agréable aux deux parties de tout le comté de Hopkins. Et pourtant Brian venait de lui annoncer une nouvelle qui retirait tout son sens à cette séparation, ainsi qu’à tous les projets, les efforts et les sacrifices qu’elle-même avait faits. C’en était même risible. Depuis plus d’un mois, elle se prenait pour une héroïne vertueuse et romantique ; voilà que, d’un coup, il faisait d’elle un personnage de mauvaise farce.

Mais pendant plus de dix minutes, jusqu’à ce que Brian s’en aille avec les enfants, elle a continué à sourire et à converser – comme ces personnages de dessins animés qui continuent à courir dans le vide après avoir dépassé le bord d’une falaise, ou après qu’un pont a sauté sous eux – jusqu’au moment où ils baissent les yeux et comprennent. Alors, ils s’écrasent. Comme elle-même s’est écrasée quand elle s’est retrouvée dans la maison vide avec la nouvelle que Wendy n’aurait pas son bébé.

Brian le lui a annoncé calmement ; comme s’il n’avait rien à y voir, presque. Pourtant, bien sûr, c’est lui qui a dû tout arranger ; il a dû s’y employer pendant des semaines. Elle a été naïve de ne pas se douter qu’il allait agir ainsi s’il le pouvait. Naïve et idiote. Le vent vient cogner contre la maison en pouffant de rire.

Et bien sûr Brian savait combien elle serait affectée par la nouvelle. C’est pourquoi il n’en a parlé qu’au moment de partir, quand les enfants auraient presque pu l’entendre, de sorte qu’elle n’a pas osé réagir. Car c’est un lâche, qui a peur d’affronter les conséquences de ses actes, comme l’a dit Danielle. Erica n’en veut pas à Wendy ; elle sait combien Brian a dû la tarabuster et réussir à la convaincre, grâce, sans doute, à certains des arguments dont il a usé ici-même, dans cette maison, quand elle a voulu un troisième enfant : la surpopulation, les responsabilités financières, et l’âge qu’il a. Elle imagine aussi combien il a dû minimiser les risques d’une intervention clandestine à ce stade – la douleur, le danger. « Mais ça n’est pas trop tard maintenant ? » a-t-elle murmuré quand il lui a annoncé la nouvelle. « Ça n’est pas trop risqué ? » « Non », a répondu Brian d’un ton supérieur, planté là dans la salle à manger, avec le nouveau duffel-coat beige sale fermé par du fil et des pinces à linge d’imitation, qu’il a acheté dans une Boutique Jeune pour aller avec ses rouflaquettes et son nouveau genre de vie. « Pas trop tard, non. »

C’est vrai qu’il peut prendre un air supérieur. Il a gagné ; ses mensonges ont réussi. Il vivra bien tranquille désormais, plus de biberons de nuit, plus de couches à changer, les pinces à linge ne serviront qu’à décorer son manteau. Il pourra être tranquille aussi pour sa réputation : presque personne, ne saura que Wendy a été enceinte ; et personne, sauf Danielle, Linda Sliski et Sandy, ne saura ce qu’Erica avait projeté de faire pour Wendy. Et si elle essayait d’en parler à quelqu’un d’autre, d’expliquer que cette séparation ne ressemblait à aucune autre, qu’elle l’avait organisée par pur altruisme, sûrement que personne ne la croirait. On penserait qu’elle se raconte des histoires, ou qu’elle raconte des histoires aux autres, tout ça à la fois, comme… Comme…

Comme sa mère, Lena Parker. Erica laisse glisser à terre une brassée de lessive chiffonnée, et reste plantée là. Cela fait vingt-huit ans, depuis ses douze ans, qu’elle fuit Lena Parker et tout ce que celle-ci représente. Or, ayant fait le tour du globe, la voilà revenue dans les bras de sa mère. À son tour elle peut se justifier haut et fort, et se targuer de plus de liberté de choix qu’elle n’en a eu vraiment.

Du moins Lena n’est-elle pas là pour voir ça, pour ajouter ses conclusions à celles d’Erica, pour tenir les propos qu’elle tiendrait infailliblement sur cette séparation, trouvant que c’est la meilleure solution pour tout le monde ; que Brian n’a jamais « réussi » à sa fille. « Un homme marié à son travail, qui ne sait profiter de rien, qui ne sait pas rire ! » s’était-elle écriée un jour.

Mais on peut être sûr qu’il rit bien à présent. Il a gagné : il a supprimé l’enfant de Wendy ; son propre enfant ; son enfant à elle.

Se penchant d’un air las, Erica ramasse le linge qu’elle vient de faire tomber, et elle monte jusqu’à la salle à manger. Elle trie le linge et le plie, et monte encore deux étages pour aller dans les chambres des enfants. On croirait que celle de Jeffrey vient d’être cambriolée : le lit est sens dessus dessous, les tiroirs ont été arrachés et tout en déborde, des livres et des magazines ont été jetés un peu partout. Elle commence à ranger, pour la troisième fois de la semaine, puis elle s’arrête. À quoi bon ? Qu’il vive dans la crasse et le désordre, si ça lui plaît de vivre ainsi. Elle pince les lèvres et ferme la porte derrière elle.

La chambre de Matilda, de l’autre côté du palier, est un peu plus nette, mais il est tout aussi douloureux d’y entrer. Le lit est plus ou moins recouvert, les tiroirs sont fermés – mais dans le coin derrière la porte, il y a un affreux tas de débris. Il est là depuis deux jours, depuis qu’Erica a envoyé les enfants faire le ménage dans leur chambre samedi matin. Jeffrey est redescendu presque aussitôt (ayant manifestement fait le minimum), mais Matilda a pris son temps. Bientôt, pendant qu’elle faisait le repassage, Erica a perçu des effets sonores alarmants venant du dessus : des coups, des choses qui volaient en éclats. Arrêtant son fer si brusquement qu’il en a craché de l’eau, elle s’est précipitée à l’étage en criant le nom de sa fille.

« Ouais, quoi ? » Matilda a entrouvert sa porte de cinq centimètres, jetant un regard mauvais par l’entrebâillement.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? J’ai entendu des bruits épouvantables.

— Je fais le ménage, comme tu m’as dit.

— Le ménage ? On aurait dit qu’on cassait quelque chose. Montre-moi. »

Matilda n’a rien dit, elle s’est juste écartée pour laisser entrer sa mère.

« Mouflette ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Ton métier à tisser est tout cassé – et ton planétarium aussi.

— Tu m’as dit de débarrasser toutes les saletés avec lesquelles je ne joue plus. Ça fait des semaines que tu me tannes avec ça.

— Je ne t’ai pas dit de tout démolir. Ah, regarde tes albums de danse ! Et cette belle carte du pays des fées que tu aimais tant. (Erica en aurait pleuré.) Et la maison de poupées, elle est tout abîmée d’un côté. Comment as-tu pu faire une chose pareille ?

— J’en avais marre de tout ça, a coassé Matilda. J’ai le droit de faire ce que je veux de mes affaires, non ?

— Non, tu n’as pas le droit. (Avec difficulté, Erica a réussi à maîtriser sa voix.) Ces choses auraient pu servir à d’autres, tu n’as jamais pensé à ça ? On aurait pu les donner à Celia Zimmern. (Pas de réponse.) Ne t’avise pas de toucher à autre chose, tu m’entends ?

— Bien-bien », a soupiré Matilda d’un air théâtral – c’est son nouveau genre victime-d’une-injustice, qui exaspère Erica encore plus que ses mines renfrognées et ses hurlements d’autrefois.

Tous les vestiges de cette rage destructrice ne sont pas restés dans la chambre de Matilda. Erica a mis à la poubelle ce qui était irréparable, ne laissant que quelques jouets non endommagés ou réparables : des écheveaux de fil de couleur, quelques vieux livres d’images, certaines pièces d’un service à thé en plastique à décor chinois – celui que Mouflette et Rou installaient sur l’herbe dans le verger pour leurs goûters de poupées, avec pour nappe un des torchons à rayures d’Erica, du jus de pomme en guise de thé, et des petits biscuits en forme d’animaux.

Et puis la maison de poupées. L’élégante demeure coloniale qu’elle était, avec ses rampes blanches en vrai bois tourné, ses tapisseries à fleurs et son imposte en celluloïd rose et jaune au-dessus de la porte, semble désormais avoir été ravagée par un ouragan. Le toit est déboîté et béant, les fenêtres ont été éjectées de leur cadre ; les meubles, les tapis, la vaisselle et les habitants miniatures ont été refoulés par les secousses dans les coins des pièces, qui sont comprimées en parallélogrammes désespérants. Saisissant les côtés ouverts de la maison, Erica essaie de la redresser. Mais dès qu’elle ne la tient plus, l’aggloméré et le bois s’affaissent à nouveau avec un craquement sinistre.

Elle sent monter la colère et les larmes. Ce besoin de détruire chez sa fille, et tout ce dont Celia aurait pu profiter – et pas seulement Celia, beaucoup d’autres enfants, des générations d’enfants auraient été très, très contents d’avoir tous ces beaux jouets. Un jour, si l’enfant de Wendy avait été une fille, si cet enfant était né, au lieu qu’un médecin rapace et malhonnête n’aille le gratter dans son ventre pour le faire disparaître par le tout-à-l’égout à New York – Erica s’écroule sur la natte, devant la belle maison de poupées coloniale dont Matilda a fait un foyer détruit – comme si ce n’était pas assez du sien. Cette maison n’est plus qu’un foyer détruit à présent, se dit-elle – comme si quelque stupide adolescent géant passant au-dessus du monde s’en était saisi, et l’avait ensuite jetée à terre quand elle avait cessé de l’amuser. Comme Matilda, maintenant elle n’a plus envie de jouer avec ; mais c’est tout ce qu’elle a.

Elle a la tête dolente de larmes et de rage, mais il ne faut pas qu’elle se remette à pleurer, elle ne fera que s’épuiser, et en plus ça ne sert à rien. Même si son foyer détruit était réparable, elle n’en voudrait plus maintenant. Elle ne veut pas que son mari revienne, bien que la cause au nom de laquelle elle l’a mis dehors soit perdue ; qui en effet pourrait vouloir d’un homme pareil, aussi égoïste, cruel, lâche, faible et malhonnête ? Ce qu’elle veut c’est son vieil ami Brian Tate, le jeune homme honorable, fort, courageux, bon et généreux qu’elle a épousé. Mais c’est impossible. Cette personne-là n’existe plus.

Contre notre volonté nous sommes traînés dans le temps, par le temps. Matilda finira par devenir une femme, et par lui revenir. Mais Jeffrey va devenir un homme et rejoindre l’ennemi. Car l’ennemi ce sont les hommes. Sur ce point-là, au moins, les Fouines ont raison.

Erica est allée avec Danielle à deux assemblées des FUINES, qu’elle a trouvées modérément intéressantes, et à une séance de discussion informelle patronnée par elles, qu’elle a trouvée effroyable. Elle est d’accord avec les Fouines sur les principes, mais pas dans la pratique – autrement dit, en termes politiques, elle approuve leur Déclaration d’Indépendance, mais pas l’essentiel de leur Constitution. Elle n’est pas sûre, par exemple, d’être en faveur des crèches. Les mères se doivent à leurs enfants en bas âge, et il ne faudrait pas leur donner la possibilité de se dérober trop facilement.

Et puis, nombreuses sont les Fouines, lui semble-t-il, qui, tout en critiquant les hommes, essaient d’imiter ce qu’ils ont de pire – d’adopter leurs particularités les plus désagréables. Elles sont fortes en gueule, agressives, compétitives : par exemple, la femme chez qui s’est tenue la séance de discussion parle de solidarité féminine, mais elle pratique cet art de faire mieux que les autres que l’on observe généralement uniquement chez les hommes. Si vous lui dites que Jeffrey ne veut pas ranger sa chambre, elle ne vous dira pas : « Oui, c’est exaspérant », ou : « Je sais, Billy est pareil », mais : « C’est vrai ? Billy, lui, a toujours fait ça très bien. C’est peut-être parce que je lui ai appris à le faire quand il était petit… » etc.

Une autre caractéristique masculine désagréable affichée par les Fouines, et qui, plus que tout, a décidé Erica à ne plus aller aux réunions, c’est la grossièreté de leur langage. Elles utilisent le genre de vocabulaire qu’elle exècre chez ses enfants, mais d’une façon encore pire. C’est déjà pénible d’entendre Jeffrey dire qu’il n’a « rien à foutre » de ses devoirs et parler de ses professeurs « à la con » ; c’est bien pire d’entendre des femmes cultivées utiliser ce verbe et ce nom pour décrire des faits réels – de les écouter parler avec des détails cliniques de sujets que l’on ne devrait pas aborder en public.

Mais pour Erica, la campagne féministe tout entière est une erreur. Les Fouines ont bien repéré l’ennemi, mais leur plan de bataille n’est pas bon. Elles veulent bazarder le code des bons usages d’antan : elles n’aiment pas qu’on leur tienne la porte ou leur manteau, ou qu’on leur offre une place assise dans un train bondé. Elles rejettent ces gestes-là et tout ce qu’ils impliquent. Mais en repoussant les attentions habituelles des messieurs, en refusant d’être des dames, elles se privent de leur meilleure et peut-être de leur seule défense contre la brutalité naturelle et l’égoïsme des hommes. Impulsivement, bêtement, elles abandonnent le système de fortification soigneusement édifié et entretenu par leurs mères et leurs aïeules au cours des siècles.

Partout aujourd’hui, se dit Erica, les hommes doivent rire aux éclats de nous voir démanteler nos propres défenses de l’intérieur ; ôter les barbelés minutieusement embrouillés des bons usages, abattre les murs pudiques qui ont si longtemps protégé notre vie privée, et remplir de boue les douves de la chasteté. Dans une ville universitaire de province comme Corinth, la destruction de la forteresse n’est pas encore très avancée, ni très visible. Pendant des années, en sûreté dans son mariage à l’ancienne, Erica ne s’est à peu près rendu compte de rien. Mais le processus suivait son cours ; maintenant elle l’observe partout.

Le comportement des hommes envers les femmes qui vivent seules, par exemple. Danielle lui en avait parlé, mais elle avait mal interprété ses propos – ou plutôt on les avait mal interprétés à sa place. Après le départ de Leonard, il y a un an et demi, toute une série de maris semi-détachés se sont présentés chez les Zimmern en proposant de le remplacer temporairement. Erica a rapporté le fait à Brian avec une certaine indignation. Mais Brian lui a expliqué que, si ces hommes venaient chez Danielle, c’est qu’elle les y invitait, explicitement ou implicitement, car, a-t-il dit, elle « lançait des appels sur les ondes ». Et Erica l’a cru, puisqu’il était un homme lui aussi.

Mais en ce qui la concerne, elle sait bien qu’elle ne lance pas d’appels sur les ondes. L’émetteur est hors circuit, peut-être définitivement, et pourtant ces mêmes hommes, ou leurs semblables, ont commencé à se présenter chez elle, soi-disant pour emprunter des outils ou parce que leurs enfants voulaient voir les siens. D’autres viennent la trouver dans le bâtiment où elle travaille sur le campus pour l’inviter à prendre un café, ou, plus brutalement, ils proposent de la ramener chez elle après un dîner, partent dans la mauvaise direction et tout d’un coup arrêtent la voiture. Les moyens varient, mais la fin est toujours la même. C’est ce qu’elle a dit à Danielle, il n’y a qu’une chose qui les intéresse. (La réaction de Danielle, comme c’est souvent le cas ces derniers temps, n’a pas été satisfaisante : « Moi je me disais, merde, après tout, s’il n’y a qu’une chose qui les intéresse, ces pauvres mecs, pourquoi ne pas la leur donner ? »)

Ce qui exaspère le plus Erica, c’est l’attitude condescendante de tous ces hommes. Ils semblent persuadés, et certains l’ont déclaré ouvertement, en plaisantant, qu’ils lui font une grâce. Quand elle la décline, ils sourient d’un air entendu et réitèrent leur attaque, présumant qu’elle est en manque et bénirait l’occasion d’avoir des rapports avec eux.

Inutile de dire qu’Erica n’a pas béni ces occasions. La surprise polie avec laquelle elle a d’abord reçu l’empressement de ces hommes a vite fait place à une froide indifférence. S’ils ne se décourageaient toujours pas, elle faisait preuve d’une indignation plus morale. Celle-ci n’était pas bien reçue. Quand Erica expliquait qu’elle avait décidé de ne jamais faire à une autre femme ce qu’on lui avait fait à elle, ou quand elle rappelait à ses soupirants qu’ils étaient mariés, certains lui riaient au nez et lui demandaient si elle n’allait pas bientôt se mettre à vivre avec son temps ; d’autres soupiraient et se plaignaient de façon éhontée des insuffisances sexuelles de leur femme. Un ou deux d’entre eux finirent même par ricaner : si Erica ne voulait pas d’eux, laissaient-ils entendre, c’est qu’elle devait être frigide, alors rien d’étonnant à ce que Brian l’ait quittée.

Une autre chose consterne Erica : plusieurs de ses prétendants indésirables sont les maris de personnes qu’elle connaît et qu’elle a toujours crues heureuses en ménage – et qui certainement se croient toujours telles. Elle éprouve une sympathie attristée pour ces femmes trompées, et il lui est apparu qu’elle ferait peut-être bien de leur dire la vérité sur leur mari, mais jusqu’ici Danielle l’en a dissuadée. (« Elles ne t’en sauront pas gré, crois-moi. S’il s’agissait d’une vraie liaison, peut-être qu’elles auraient envie de savoir, certaines du moins. Elle a eu un sourire cynique. Mais pas pour une chose de ce genre. Même si elles ne te mettent pas tout sur le dos, elles t’en voudront, et tu seras rayée de la liste pour leurs soirées. Ou alors elles ne te croiront pas. Putain, tu te rappelles la fois où Ruth Taylor est venue me dire que Leonard avait essayé de la peloter pendant le pique-nique du Département d’Anglais et qu’elle trouvait qu’il fallait que je le sache ? Je l’ai pratiquement fichue à la porte. »)

Pourtant, Erica n’est toujours pas certaine que Danielle ait raison. Depuis quelque temps, son amie a une attitude négative à propos de tout ; elle est devenue si amère qu’il est presque pénible d’aller la voir. Rou et Celia ne sont pas heureuses non plus. Elles vont passer un triste Noël. Non seulement Leonard n’a pas voulu les inviter à New York, il a aussi refusé de venir les voir à Corinth avant début janvier, prétendant qu’il doit travailler à un article important. (« Un article important, je t’en fiche, a dit Danielle. Son article important c’est les fesses d’une nana. »)

De plus, il vient d’arriver à Danielle une aventure très moche, de quoi faire s’effondrer nerveusement une femme moins solide et qui a moins vécu – Erica, par exemple. L’affaire a eu lieu vendredi dernier, jour où Danielle a eu la visite inattendue du docteur Bernard Kotelchuk, le vétérinaire qui a soigné Pogo en septembre. Depuis, le docteur Kotelchuk est revenu de temps en temps voir son ancienne patiente et le reste de la ménagerie Zimmern ; Celia et Rou l’aiment bien et l’ont surnommé « saint Bernard ». Erica ne l’a rencontré qu’une fois. Il lui est apparu comme un homme à forte carrure, l’air canin, les traits épais, un peu niais, la cinquantaine, sentant vaguement le désinfectant et perdant ses cheveux.

Vendredi dernier, le docteur Kotelchuk est arrivé sans prévenir, à neuf heures moins le quart du matin, étrangement, alors que les enfants de Danielle venaient de partir pour l’école. Il était dans la maison depuis dix minutes à peine que, dit Danielle, « il m’a pratiquement violée sur le lit de Rou sous l’œil des six gerbilles. Au début j’ai essayé de me débattre autant que j’ai pu, a-t-elle raconté à Erica. Ça n’était pas si facile que ça ; il doit peser près de cent kilos. J’allais lui donner un coup de genou dans le bas-ventre comme dans le bouquin de self-défense, mais je me suis dit : Il a sans doute sauvé la vie à Pogo, et s’il a une telle envie de faire l’amour, pourquoi est-ce que je fais tant d’histoires ? Au fond ça n’avait pas tellement d’importance ; il ne me faisait pas mal ni rien. Alors j’ai cessé de me débattre et je me suis laissé faire, et c’était comme si rien ne se passait. Je n’ai pensé qu’à une chose : Enfin, au moins mon stérilet est toujours en place, je ne risque pas d’avoir des petits. »

Hier soir, en réponse aux questions inquiètes d’Erica, Danielle a affirmé qu’elle était tout à fait remise de l’incident ; mais Erica n’en croit rien. Même avec une grande expérience de la vie, ce n’est pas le genre de chose dont on se remet en quelques jours. Et pour quelqu’un comme Danielle, à qui les hommes ont déjà fait tant de mal, cela pourrait avoir des répercussions psychologiques durables.

Depuis longtemps Erica espérait que Danielle guérirait de cette amertume vis-à-vis de l’autre sexe grâce à l’aide d’un homme bon et sensible qui aurait la bonne idée de l’aborder en douceur, petit à petit. Ce qui s’est passé vendredi va sans doute repousser cette guérison à des mois, à des années peut-être – à supposer qu’une guérison soit possible. Ou qu’il existe quelqu’un dans le comté de Hopkins pour qui il vaille la peine de guérir. Autrefois, elle s’en souvient, elle trouvait que Danielle et les Fouines étaient pleines de préjugés contre les hommes. Peut-être avaient-elles eu des expériences personnelles malheureuses ; mais tous les hommes n’étaient pas comme ceux qu’elles avaient connus, se souvient-elle avoir dit à Danielle. Brian Tate, par exemple, n’était pas comme ça, c’était quelqu’un d’honnête et de sérieux – Aucune des femmes qu’elle connaît n’avait été trompée comme elle l’a été, et comme Wendy vient de l’être.

Une des heures les plus tristes de la triste semaine écoulée, c’est celle qu’elle a passée à déjeuner avec Wendy sur le campus. Il y avait longtemps qu’elles ne s’étaient pas vues. Depuis plusieurs semaines, Erica pensait rencontrer Wendy, et Brian, à une des nombreuses soirées données en cette saison. Il n’y avait pas de raison, avait-elle expliqué à toutes ses amies, de ne pas les inviter ensemble, elle était sûre qu’elle serait capable de se comporter avec calme devant lui, et de se montrer généreuse et tolérante quand il arriverait accompagné de sa petite amie hippie enceinte. Mais Erica n’avait pas eu l’occasion d’exercer sa tolérance ; et elle comprend maintenant combien il était naïf de penser que Brian se déciderait jamais à paraître en public avec une hippie enceinte.

C’était affreux de voir la mine qu’avait Wendy maintenant ; de la trouver non plus confiante et rayonnante, mais le teint cireux, l’air las, avec un tremblement nerveux dans la voix. Pire encore était la façon dont elle répétait comme un perroquet les arguments de Brian, acceptant sa propre défaite. Ce n’était pas à lui qu’elle faisait des reproches – c’était à elle-même, pour lui avoir causé tant d’ennuis. « C’est vrai, j’ai des années devant moi pour avoir des enfants », a-t-elle dit d’une voix bêlante, en repoussant un sandwich au fromage blanc dans lequel elle avait mordu à moitié. « Mais si Brian ne finit pas son Livre maintenant, le temps qu’il soit publié, il serait peut-être trop tard pour sauver le pays. Je serais capable de me tuer quand je pense à tout le temps que je lui ai déjà fait perdre en me conduisant comme une idiote. » Que faisait-elle d’autre, en fait, que de se tuer ? Or aucun livre ne valait ce double sacrifice humain. Mais Erica n’a pas eu le cœur de le lui dire. Ça l’aurait simplement rendue encore plus soucieuse et plus malheureuse – aussi soucieuse et malheureuse qu’Erica elle-même.

Assise par terre dans la chambre de sa fille, elle est à nouveau prise de pitié et de découragement, et tentée de se remettre dans le tambour de sa machine à laver, et de se laisser aller au désespoir. Il faut qu’elle trouve au plus vite quelque chose d’utile à faire. Elle se rappelle le principe qu’on lui a enseigné jadis en colonie de vacances : quand ça ne va pas, fais quelque chose pour quelqu’un qui va plus mal que toi. Cynique psychologiquement, peut-être – mais efficace, Erica l’a vérifié au cours des années. À présent, par exemple, elle pourrait emballer ce qui reste des jouets de Matilda et porter ça chez les Zimmern. Y compris la maison de poupées ; réparable ou pas, au moins elle ne la verra plus.

Erica trouve Danielle chez elle, dans sa cuisine, où elle récupère les restes du poulet rôti qu’elles ont mangé hier soir pour le dîner dominical, l’air d’aller plutôt mieux. Elle s’est lavé et brossé les cheveux, et elle a mis un pull neuf à rayures rouges.

« Regarde-moi ça, dit-elle, en faisant un geste avec son couteau. Je n’arrive toujours pas à prévoir juste pour les repas ; je calcule toujours comme pour une famille normale. Et je ne pense jamais à Rou et à son régime idiot.

— Je sais. » La tension a monté récemment chez les Zimmern à cause de la conversion de Rou au végétarisme. Non seulement elle a refusé de manger du poulet rôti, mais elle a tout fait pour décourager les autres. (« Vous savez comment ils tuent ces pauvres petits poulets ? » a-t-elle demandé en fixant à tour de rôle sa mère, sa sœur, et Erica d’un air ému. « Ils les attrapent comme des brutes et ils leur tordent le cou, les pauvres, dans une espèce de gros étau, comme celui des Arts Industriels, et après ils prennent une grosse hache tranchante pleine de sang… » Mais là, Danielle a fait sortir sa fille.)

« Ce matin elle m’a dit qu’elle ne pouvait manger que des œufs non fécondés pour son petit déjeuner. Où diable croit-elle que je vais trouver des œufs non fécondés ? » Danielle se met à rire.

« Je croyais qu’ils étaient tous comme ça maintenant », dit Erica, en s’efforçant de ne pas penser à l’œuf fécondé de Wendy.

« Moi aussi. Mais il semble que non, en tout cas pas à la Coopé. Tiens, si on prenait un café, il est assez chaud. Avec Rou, je ne peux plus suivre. Ça change tellement vite.

— Merci… C’est pour tout pareil. Quelquefois, tu sais, ajoute Erica en s’asseyant sur un tabouret de cuisine et en se chauffant les mains sur sa tasse, j’ai l’impression d’être dans une machine à remonter le temps, comme dans les histoires de science-fiction de Jeffrey, il me semble qu’on m’a projetée dans une époque qui n’est pas la bonne. Mille neuf cent soixante-neuf – ça ne sonne pas juste, ça n’est pas une année pour moi. Ça ne me paraît même pas réel. La réalité c’était quand les enfants étaient petits, et avant les lotissements.

— Et avant que Lennie et Brian soient partis. Oui, je sais ce que tu veux dire.

— Tu vois, dans ce monde-là, on sait ce qu’il faut faire, continue Erica. Où faire ses courses, quoi lire, de quoi parler, comment s’habiller, qui recevoir à dîner et quoi servir, quelle sorte de sandwich préparer pour chaque repas froid, tout. Mais maintenant nous voilà propulsés en mille neuf cent soixante-neuf par erreur. Le vieux Maximarché a brûlé et on ne peut plus se garer sur le campus et les enfants des uns et des autres sont grands et épouvantables. Tout a changé, et je suis trop fatiguée pour apprendre ce qu’il faut faire. Je me fiche complètement de mille neuf cent soixante-neuf. Je me fiche des festivals de rock et du pouvoir noir, des révoltes étudiantes et des expéditions sur la lune. Je suis comme un voyageur du temps à bout de forces. Toutes leurs nouveautés, c’est peut-être intéressant, ou déprimant, ou sidérant, mais ça n’a rien à voir avec la vie réelle.

— Le traumatisme du futur, dit Danielle en riant.

— Je veux retourner en arrière dans le monde qui est le nôtre, à l’époque où on est arrivés ici, et où tu amenais Rou et Linotte à la maison pour des goûters de poupées avec Mouflette. » Erica regarde son amie, espérant se faire conforter avec l’humour et la compréhension qu’elle est habituée à trouver auprès d’elle, mais Danielle s’acharne à nouveau après son poulet. « Enfin, comment vont Rou et Linotte – ou plutôt Celia ?

— Bien. Elles sont toutes contentes parce que Bernie a promis de nous emmener à la campagne cet après-midi pour voir les écuries de ses voisins.

— Bernie ? (Erica pose sa tasse.) Tu veux dire Bernie Kotelchuk ? (Danielle fait signe que oui.) Je croyais que tu ne devais plus jamais lui parler.

— Oui, je sais. Mais quand il est venu hier soir après ton départ… Bon enfin, tu sais, ce qui s’est passé l’autre fois, c’est en partie de ma faute. (Danielle cesse de hacher le poulet et se retourne vers Erica, prenant appui contre le plan de travail.) Tu comprends, quand je l’ai vu arriver, je lui ai dit qu’il n’y avait rien à faire, que l’autre jour il s’était trompé lourdement. Il l’a très bien pris. Il a dit que oui bien sûr il comprenait ; il s’est même excusé. Il m’a dit qu’il n’avait jamais eu l’intention de me toucher en venant ici ce matin-là, mais quand il m’a vue les cheveux défaits, nu-pieds et rien d’autre sur moi que ma « nuisette », comme il appelle ça, il n’a pas pu se retenir. Je n’ai pas pensé un seul instant que je n’étais pas habillée correctement. C’est vrai, ma chemise de nuit n’est pas transparente ni rien – c’était la rouge, tu sais, celle que je mets tout le temps pour être à la maison.

— Cette espèce de boubou hawaïen à grosses fleurs blanches ?

— Oui c’est ça. Parfaitement décente. Pardi, ça a été inventé à Hawaï par des missionnaires pour tout cacher. Mais apparemment, Bernie a été élevé dans une autre tradition, polonaise, ou autre. Une femme respectable ne se promène pas nu-pieds et en nuisette. Si je n’avais pas envie de baiser, j’aurais dû enfiler une robe de chambre en flanelle et des mules roses vaporeuses avant de lui ouvrir la porte… Enfin, il s’est excusé de toute façon. Et puis il a regardé les tortues, et j’ai mis Celia au lit, et Rou est montée se coucher, alors on s’est assis là et j’ai sorti du whisky – tu comprends toutes ces dames de Brookdale qui veulent se faire épouser par Bernie et qui n’arrêtent pas de l’inviter à dîner avec des cuisines compliquées, du jambon au four, trois sortes de pâté en croûte, elles ne lui servent jamais rien de buvable… Alors voilà… C’est arrivé encore une fois.

— Tu veux dire…

— Oui. » Danielle détourne les yeux, puis regarde à nouveau Erica en souriant d’un air presque gêné. Erica, elle, ne sourit pas. C’est assez que sa meilleure amie se soit fait violer par ce rustre de vétérinaire idiot et rougeaud. Qu’elle se soit passivement laissé faire une deuxième fois inquiète Erica encore plus. Elle décide de dire ce qu’elle en pense.

« Ça n’est pas parce que ce saligaud vient voir des tortues mal en point et qu’il a soigné ta chienne un jour que tu lui dois quoi que ce soit, tu sais. C’est son métier, après tout. Je trouve que tu devrais lui dire de ne plus mettre les pieds chez toi. S’il veut coucher avec quelqu’un, pourquoi ne pas aller coucher là-bas à Brookdale avec une de ces femmes qui lui font de la cuisine ? »

Danielle hausse les épaules. Elle met le poulet haché au frigidaire et s’installe sur un tabouret en face d’Erica. « Pour ça, il faudrait qu’il ait l’intention de les épouser, dit-elle. Et encore, ça ne serait possible qu’après la cérémonie. Il m’a expliqué tout ça hier soir. Ces personnes-là fonctionnent d’après un système différent. Ce sont toutes de bonnes veuves et de bonnes célibataires pratiquantes qui étaient amies de feu sa chère épouse. Elles respectent les vieux principes et ne commettent pas le péché de fornication.

— Mais tu n’y es pour rien ! Tu n’as pas à le laisser se servir de ton corps simplement parce qu’aucune femme de sa connaissance n’accepte de le faire.

— Il ne se sert pas de moi, en fait. (Danielle baisse les yeux dans son café, puis les relève, avec défi presque.) Cette fois-ci, tu vois, ça n’était pas si mal. En réalité… (elle rougit) Ça a été assez fantastique. Ça m’a étonnée.

— Je m’en doute.

— Lui aussi ça l’a étonné. Mais dans le bon sens. Il veut m’emmener dîner aux Pignons ce soir.

— Et tu y vas ?

— Bien sûr, pardi. Qui refuserait une invitation aux Pignons ?

— Je ne sais pas », répond Erica, en se disant qu’elle n’aurait jamais accepté, mais en s’efforçant de ne pas mettre le moindre accent de désapprobation dans sa voix. Elle se dit que les hommes que Danielle a fréquentés un temps après le départ de Leonard n’étaient pas parfaits non plus. Certains étaient opportunistes, d’autres névrosés. Mais au moins, c’étaient tous des hommes présentables et intelligents : des juristes, des artistes, des professeurs ; pas des vétérinaires polonais.

« Bien sûr, il ne me séduit pas vraiment, ajoute Danielle, comme si elle entendait les pensées d’Erica. Si je parle des cours que je fais, il a l’air de ne rien comprendre. Et politiquement, c’est la catastrophe : le populiste du fin fond de sa campagne. Mais après tout, merde, j’en ai marre de parler avec les hommes. Une fois qu’on commence à parler avec eux, on se laisse prendre par les sentiments, et ça n’est pas ce que je cherche avec un homme, quel qu’il soit. Avec Bernie je suis tranquille, parce que ça n’est pas ça qu’il cherche lui non plus. Par nature, il est plutôt du genre casanier, et même un peu sentimental. Il finira sans doute avec une de ces bonnes dames de Brookdale. Mais pour l’instant il n’est pas encore prêt pour cette vie-là. Sa femme est morte depuis un an seulement à peu près. Il n’y a rien d’autre entre nous qu’une relation physique : j’en ai besoin et lui aussi, c’est tout.

— Anh-anh », commente Erica, pensant malgré elle qu’au printemps dernier Brian lui a décrit ce qu’il ressentait pour Wendy pratiquement dans les mêmes termes.

« Et décidément je n’aime pas me masturber, avoue Danielle en parlant plus bas. J’ai essayé un certain nombre de fois, mais ça n’a jamais bien marché. Je n’arrivais pas à prendre mon pied ; je me sentais juste gênée, comme une idiote, tu comprends ?

— Anh-anh », répète Erica, qui a fait l’expérience inverse.

« On en a discuté avec Bernie, continue Danielle. Je l’ai prévenu, pas de mensonges sentimentaux, pas d’engagements, pas de promesses. » Elle rejette en arrière sa lourde chevelure brune et avance la mâchoire.

« Je vois. » Erica le sait, Danielle veut lui faire accepter, à défaut de la lui faire approuver, son idée de trouver temporairement du plaisir avec Bernie Kotelchuk. Mais comment le peut-elle ? Tout cela est tellement terre à terre, et bassement pratique – comme si Danielle déclarait : « J’ai besoin d’un morceau de viande, alors je vais chez le boucher. » Mieux vaut, à coup sûr, se débrouiller avec ce qu’il y a dans le buffet, ou devenir végétarienne.

Mais elle ne veut pas blesser son amie, alors elle reste dans le vague, et puis, inventant un rendez-vous chez le dentiste, elle annonce qu’elle doit s’en aller, afin d’éviter d’en dire plus long – ou, pire, d’avoir à rencontrer Bernie Kotelchuk. Dans un accès de fausse précipitation, elle se précipite sur son manteau, ses chaussures, son écharpe et ses gants et s’enfuit littéralement de la maison. Elle fait vite démarrer sa voiture, et, au cas où Danielle la verrait, elle prend la direction du centre ville.

C’est un après-midi désagréable, le temps est froid et bouché ; les nuages sont bas, juste au-dessus des arbres dépouillés, comme une énorme tente de toile détrempée ; le vent, qui souffle toujours fort, malmène et fouette les branches dénudées en tous sens. Erica a envie de pleurer en pensant à Danielle, qui a été tellement malmenée et exploitée par les hommes – et parce qu’elle a été si dépendante d’eux. Serrant le volant froid avec ses gants de voiture, elle se jure qu’elle ne se laissera jamais exploiter ainsi. Malgré elle ses yeux se remplissent de larmes. Jamais jamais…

Elle s’arrête à un feu rouge, clignant des yeux. Elle est au centre ville, mais pour quoi faire ? Il doit bien y avoir quelque chose d’utile à faire, des courses, des achats pour Noël. D’habitude Erica a toujours terminé cette tâche dès la première semaine de décembre, mais cette année elle est très en retard, en partie parce qu’elle n’a d’idées de cadeaux pour personne, surtout pour les enfants. Hier, Brian lui a dit qu’il pensait leur offrir à chacun un poste de radio coûteux AM/FM, ce qu’elle considère tout à fait superflu, une façon à peine déguisée de les acheter, en réalité. Sans compter le bruit supplémentaire que ces radios vont causer dans la maison, où bien entendu Brian n’habite pas actuellement.

Envers Jeffrey et Matilda, il se sent coupable, mais pas envers Erica. Il croit lui avoir fait une grâce en organisant le meurtre de l’enfant de Wendy, et il se prépare à lui en faire bientôt une autre en revenant s’installer chez elle et dans sa chambre. Car c’est sûrement ce qu’il avait dans la tête hier soir quand il lui a dit qu’il fallait qu’ils aient bientôt une discussion sérieuse. Comme ses soupirants indésirables, il commencerait par ne pas la croire, puis il deviendrait grossier, si elle lui disait qu’elle ne veut pas de lui ; qu’elle ne veut pas vivre dans le monde moderne avec un homme moderne.

Mais elle ne peut pas pleurer au volant, au milieu de la circulation. Elle pourrait peut-être se garer et faire le tour des magasins à pied ; il y a une place en face, à la hauteur de la poste. Elle la prend en marche arrière, descend de voiture et part à pied – puis elle revient sur ses pas et met une série de pièces dans la gueule métallique du parcmètre. Jeffo et Mouflette aimaient bien le faire à sa place quand ils étaient petits. Ils adoraient l’histoire qu’elle avait inventée pour eux, selon laquelle tous les parcmètres de la ville appartenaient à une grande famille de girafes souterraines qui, tard la nuit, quand personne ne regardait, rentraient la tête sous le trottoir et jouaient toutes ensemble sous la ville. Mais la dernière fois qu’elle a fait allusion à ce fruit de son imagination, il y a un an à peu près, elle s’est fait durement rembarrer : « Ah ! Maman, c’est pas possible d’être aussi bête ! »

La girafe fait claquer ses lèvres métalliques et froides sur chacune des pièces, pst, pst, pst, et, un peu plus à chaque fois, tire sa langue métallique arrondie. Erica s’éloigne en direction de Main Street, en regardant les vitrines. Mais en fait d’achats utiles, tout lui rappelle ce qu’elle veut oublier : les « Belles Villas en Photo » d’une agence immobilière ; dans la vitrine de la Caisse d’Épargne, des travaux de poterie d’enfants venant de l’école que Mouflette et Jeffo ont fréquentée jadis et où ils lui ont fait avec amour des bols tout de guingois et des animaux bleus vernissés exactement comme ceux-ci ; l’étalage de Puzzles des Grands Peintres à la boutique de cadeaux, où est présentée une nativité de la Renaissance en petits morceaux découpés dans du bois.

De l’autre côté de la rue, c’est encore pire. Les devantures des grands magasins s’acharnent contre elle avec leur symbolisme : d’un côté une imitation de famille idéale – la sienne il y a cinq ans – en tenues de ski assorties saupoudrées de savon en paillettes ; de l’autre, quatre jeunes gens à large sourire habillés pour une sortie. La vitrine qui jouxte l’entrée est remplie de bottes et de chaussures d’homme alignées en rang à différents niveaux, décorées de chaussettes écossaises et de houx en plastique. Reluisantes, avec leurs épaisses semelles et la brutalité du neuf, elles sont prêtes à piétiner, à repousser, à écraser les femmes.

Sa tête ne va pas bien aujourd’hui. Ce n’est pas normal de se sentir visé, nargué et menacé par des étalages. C’est de la paranoïa, ce sont des fantasmes. Il faut qu’elle entre dans le magasin comme une personne normale et qu’elle achète quelque chose. Mais après un quart d’heure d’attente à un des rayons, poussée et bousculée par d’autres acheteurs, tout cela pour apprendre qu’ils n’ont plus la taille de Matilda en collants de patinage sauf en rose layette, Erica est envahie par un sentiment d’épuisement et de dégoût et elle quitte le magasin. Elle s’éloigne de l’heureuse famille en plastique, inspirant profondément l’air froid et humide de décembre pour essayer de se calmer.

Main Street a été abondamment décorée pour les fêtes, avec des guirlandes de faux sapin vert tendre et d’ampoules de couleur accrochées en feston d’un réverbère à l’autre, et de grosses lettres rouges et argent qui disent JOYEUX NOËL suspendues en travers de la rue. Les vitrines aussi sont décorées, mais dans deux styles opposés. Comme déclarait Sandy la semaine dernière, à cette époque de l’année, l’Amérique vénère deux divinités différentes ; et chaque marchand de Corinth choisit celle qu’il va révérer. Ainsi, certaines vitrines exposent une crèche de la nativité, éclairée d’une lumière douce, et garnie de paille, de glaçons en papier d’argent, et d’étoiles ; hommage à la nature, à la simplicité des champs, et à l’amour maternel.

Mais la plupart des commerçants préfèrent un autre dieu. Ils ont érigé des autels, non pas à une jeune femme pauvre avec son enfant, mais à un vieillard riche et gras. Malgré sa jovialité évidente, il a des côtés déplaisants. Par exemple, il n’est pas particulièrement tendre pour les animaux. La famille qui est dans la vitrine du libraire partage affectueusement son logis avec deux vaches et un âne ; mais à la papeterie juste à côté, un découpage en carton grandeur nature montre le vieillard vêtu d’un costume de velours garni de vraie fourrure. Il a aussi de grandes bottes de cuir, et il fait claquer un long fouet sur les flancs de son attelage. Il ne favorise pas les classes laborieuses, mais porte la plupart de ses cadeaux aux riches. C’est un dieu païen – Jupiter peut-être – et ses adorateurs ont placé son effigie devant leur boutique pour qu’il apporte non pas des bienfaits spirituels, mais l’abondance matérielle. C’est aussi Bacchus : voyez ce ventre rebondi, ce teint rougeaud d’ivrogne ; écoutez son rire d’obsédé, que diffuse en permanence le haut-parleur placé au-dessus de l’entrée du bazar à prix réduits : « aHa Ha Ha ! aHa Ha Ha ! » Et il a tout lieu de se réjouir : il a gagné maintenant, il a vaincu la Vierge et l’Enfant, et il s’en va chez Erica avec son traîneau plein d’objets inutiles et coûteux.

Mais est-elle obligée de le laisser entrer ? A-t-elle vraiment raison de reprendre chez elle cette espèce de Père Noël que Brian s’est révélé être ? Permettre cela, c’est fermer les yeux sur tous ses agissements ; c’est se faire, après coup, complice de ses crimes. Et que penser de l’effet moral sur Jeffrey et Matilda ? Et la pauvre Wendy, comment le prendra-t-elle, après ce sacrifice qu’elle a fait ?

Par ailleurs, Brian a son travail. Il a besoin d’être seul pour terminer son Grand Livre, et s’il ne peut pas disposer de son temps, il finira par les incriminer, les enfants et elle, même si c’est lui le responsable et pas eux.

Non, non, se dit Erica, en s’en retournant le long de Main Street, pratiquement la seule personne à avoir les mains vides parmi tous ces gens chargés de paquets de Noël. Il ne faut pas qu’il se réinstalle à la maison. Il faut qu’elle l’en empêche, pour lui-même, pour les enfants, et pour Wendy. Ce sera difficile : il va essayer de la convaincre, de lui faire entendre raison. Il va invoquer son affection pour elle, son devoir vis-à-vis des Enfants ; le rapport entre les foyers désunis et l’échec scolaire. Il va essayer de la culpabiliser.

Mais il ne faut pas qu’elle l’écoute. Il faut qu’elle lui barre sa porte, même littéralement parlant si nécessaire (ce ne serait pas une mauvaise idée de faire changer la serrure), et s’il essaie de descendre par la cheminée, il faut qu’elle allume du feu.