Conflits de famille
Chapitre 15
C’est un matin d’avril froid et lumineux. Là-haut, dans son appartement des Tours de l’Alpe, Brian Tate petit-déjeune à son aise : des muffins et de la confiture d’orange, des œufs brouillés, et du café fait dans une cafetière à filtre, selon la méthode qu’il a enfin réussi à enseigner à Wendy. C’est une des rares choses qu’il ait réussi à lui enseigner – car à la connaître de près, la malléabilité de Wendy s’est révélée aussi difficile à vivre que l’opiniâtreté d’Erica. Wendy est toujours d’accord pour tout, elle accepte l’opinion de Brian à tout propos ; mais quelques heures après elle va rencontrer Linda ou une autre, ou elle va suivre un cours, ou lire un article dans une revue, et la voilà qui change d’avis. Pour qu’elle reste sur la bonne voie, il faudrait qu’il passe avec elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Brian n’en a aucune envie ; de son point de vue, ils ne sont déjà que trop ensemble. Il y a trois semaines, Linda, avec qui habitait Wendy, s’est liée avec un dénommé Avery, jeune barbu à l’air profond, sans abri, qu’elle a décidé d’abriter dans son appartement. Depuis, Wendy vit aux Tours de l’Alpe en permanence, solution que Brian trouve fort peu satisfaisante. Il se rappelle Leonard Zimmern disant avec cynisme que, pour en finir avec une femme, il n’y avait que deux moyens infaillibles : l’un était de rompre avec elle complètement, sevrage total ; ne plus jamais la voir, lui téléphoner ou lui écrire. L’autre, tout aussi efficace, était de la voir sans arrêt.
L’idée qu’il fallait garder une certaine pudeur, une certaine retenue, même dans les situations les plus intimes, était chez Erica un principe inné. C’est une idée étrangère à Wendy. Désormais, chaque jour, Brian la voit se moucher quand elle est au lit ; se brosser les dents au-dessus du lavabo, la bouche pleine de salive rose moussante ; laver ses petites culottes le soir. S’il n’avait pas mis le holà, elle aurait utilisé les toilettes pendant qu’il se rasait. Et puis, elle se laisse aller, elle prend du poids : en un mois elle a bien dû gagner deux kilos. Ses seins ont grossi, ce qui n’est pas pour déplaire à Brian ; mais elle a aussi épaissi de la taille, ce qui donne à sa silhouette une lourdeur qui n’est pas du tout de son goût.
Mais encore serait-elle plus pudique et aussi mince qu’avant, Brian se serait peut-être lassé de Wendy malgré tout. Finalement sa théorie n’était pas fausse : le moyen de guérir une passion, c’est de l’assouvir. La consommer n’est pas suffisant ; tant qu’une liaison demeure secrète, il reste tout ce qu’il faut pour attiser le désir : l’absence, l’angoisse, les retards, l’attente solitaire.
Désormais les amants sont entièrement l’un à l’autre. Ils peuvent se voir à longueur de journée. Ils peuvent petit-déjeuner, déjeuner et dîner ensemble, et recommencer…
À Jones Creek, les enfants étaient toujours à la maison quand Brian rentrait ; il était rare qu’il puisse avoir une conversation intime avec Erica avant la fin de la soirée. Tandis que Wendy et lui sont constamment seuls, et toujours en présence l’un de l’autre, car l’appartement n’a qu’une seule pièce utilisable. Cela ne semble pas la déranger ; il faut croire qu’ayant grandi dans une promiscuité semblable, elle se sent bien ainsi. Et puis, autant qu’il puisse en juger, l’ardeur de ses sentiments pour lui n’a pas faibli ; en fait elle prétend qu’elle l’adore plus que jamais. Quand il insinue qu’elle pourrait peut-être chercher un autre logement, elle prend un air désarmé et larmoyant, affirmant qu’on ne trouve pas d’appartement à cette époque de l’année et qu’elle va s’appliquer encore plus à ne pas le déranger dans son travail.
Cependant, elle continue à le déranger – surtout quand elle s’applique à faire le contraire : quand elle va et vient dans l’appartement sur la pointe des pieds, ouvre et referme le frigidaire avec tout un raffinement de précautions, passe sous son bureau en rampant pour débrancher la radio qu’elle veut faire passer sur le tapis et emporter dans la chambre avec elle – car, comme les enfants de Brian, Wendy semble incapable de travailler si elle ne mange pas et n’écoute pas de la mauvaise musique en même temps. Pour arriver à travailler un peu, ne serait-ce que pour corriger des copies, Brian est obligé de se réfugier dans son bureau sur le campus. Comme Jeffrey et Matilda, Wendy le chasse de chez lui.
Brian pousse un grand soupir. Il a fini par comprendre tardivement qu’en amour comme à la guerre, la différence essentielle entre les intéressés devient le problème majeur. Quand ceux-ci se ressemblent, à part le fait que l’un est homme et l’autre femme, la relation prend une forme idéale. Mais s’il y a d’autres différences importantes – de classe, de race, de couleur, de nationalité, d’éducation, etc. les amants sont finalement polarisés l’un et l’autre par ces différences au lieu d’être engagés dans le duel amoureux naturel.
Les différences entre Brian et Wendy sont nombreuses, mais la différence de génération est la plus importante. Il est né vingt ans avant elle et il s’intéresse à certaines choses, il a certaines habitudes, certains goûts ; ce qui intéresse Wendy et ses amis l’agace, leurs habitudes et leurs goûts aussi. La semaine passée, au cours d’une soirée d’étudiants particulièrement échevelée et délirante, quand il a refusé de danser de cette manière échevelée et délirante, actuellement en vogue, Wendy elle-même s’en est pris à lui en s’écriant d’un ton plaintif : « Allez, essaie de swinguer un peu ! » « Ah non. Je n’ai pas envie de me balancer comme ça, a répondu Brian. Je ne suis plus un enfant. La balançoire, les glissades, ou la bascule, ça ne me dit rien. »
Il soupire et déplie le journal étudiant de ce matin. Après les nouvelles déprimantes de la situation internationale, qu’il a déjà entendues à la radio hier soir, rien n’attire son attention, à part une nouvelle lettre de plaintes contre le cours de Donald Dibble. C’est la quatrième ou cinquième lettre de ce genre à paraître dans le Star, et elle n’est ni très originale ni bien écrite ; mais Brian la lit consciencieusement, car il a un intérêt personnel dans cette controverse.
Depuis la soirée chez Linda Sliski, la guerre entre Dibble et les féministes locales a connu des phases diverses, au cours desquelles Brian a joué un rôle consultatif important. Son idée initiale de faire venir un plus grand nombre de femmes au cours de Dibble a été adoptée avec enthousiasme. Pendant ce premier week-end, Jenny a réussi à recruter cinq ou six sympathisantes, dont Linda et Wendy. Lundi, elles sont entrées en force dans la salle, s’asseyant en groupe dans le fond. Si Dibble avait le moindre sens politique, il se serait abstenu de dire quoi que ce soit pour les provoquer ; il les aurait simplement laissées attendre jusqu’à la fin. Mais il a fait une remarque antiféministe, ou qui pouvait passer pour telle, et, au fond de la salle, elles ont commencé à chuchoter et à protester à mi-voix. Lundi soir Jenny et Sara sont allées à-une réunion des FUINES et ont fait de nouvelles recrues ; et, le mercredi, une douzaine de femmes de plus sont venues au cours et, sans attendre les déclarations choquantes de Dibble, elles se sont mises à protester et à siffler quand il a parlé favorablement du Parti Républicain, ce qui l’a amené à poser violemment son texte et ses notes et à prier tous les auditeurs de sortir, d’une voix tremblante. Voyant que personne ne bougeait, il a fourré ses livres et ses papiers dans sa serviette et il a quitté la salle.
Mais Dibble ne s’est pas avoué vaincu pour autant. Quand Jenny et Sara sont arrivées pour le cours le lundi suivant, suivies cette fois d’une vingtaine de femmes, elles ont trouvé un appariteur à l’entrée, avec la liste officielle des étudiants du cours, et l’ordre de ne laisser entrer que ceux qui étaient régulièrement inscrits. Déconcertées, les meneuses du mouvement sont retournées chercher conseil auprès de Brian. Elles étaient désemparées et furieuses ; certaines voulaient lancer une action radicale contre Dibble, alerter très largement l’opinion publique.
En fait, l’opinion publique commence déjà à être alertée ; la nouvelle du conflit, qui a alimenté d’abord les potins du département, et de l’université ensuite, est maintenant parvenue à certaines personnes en dehors de Corinth. Leonard a appelé Brian de New York pour avoir des détails. « Nous avons eu la même chose ici, a-t-il annoncé. Nos Fouines locales ont protesté parce que ce sont des hommes qui enseignent Jane Austen, et les Brontë, et cetera, or comment pourraient-ils donc comprendre, et patati et patata. Mais, comme je disais à Irv, il faut nous montrer très durs et tenir bon, sinon on est foutus. Les homos viendront bientôt nous mettre des piquets de grève en Litté Comparée parce que ce ne sont pas des pédés qui enseignent Proust et Gide. »
Brian a ressenti une certaine sympathie pour la cause de Jenny. Après tout, Dibble a sans doute bêtement tenu des propos que sa fonction lui interdisait. C’est un rustre réactionnaire, et un ennemi de longue date, alors que Jenny est une belle fille jeune qui l’admire et qui lui serait reconnaissante s’il l’aidait à vaincre leur adversaire commun ; Brian imagine déjà certaines des formes que pourrait prendre cette gratitude.
Au lieu de se montrer dur envers Jenny, par conséquent, il s’est efforcé de la calmer et de la persuader que, pour leur prochaine démarche, les manifestantes devraient utiliser les voies officielles, exposant leur cas dans une lettre adressée au président du Département de Sciences Politiques par intérim, avec un double pour Dibble et pour le Doyen. Mais il ne fallait pas se contenter de griefs vagues ; il fallait des preuves : des citations directement tirées des cours où Dibble attaquait les femmes.
À la suite de cette conversation, Jenny et Sara, les deux seules meneuses du mouvement maintenant inscrites au cours, ont entrepris d’y assister avec un magnétophone caché dans leur sac. Elles se sont placées au premier rang, mais chacune à un bout ; c’était une nécessité, car Dibble avait l’habitude de parler en parcourant nerveusement toute la longueur de l’estrade dans un sens et dans l’autre. Jenny a caché le micro dans son chemisier ; Sara, moins généreusement pourvue, dans la poche du plastron de sa salopette. Mais les résultats ont été décevants. Dibble en avait fini avec le dix-neuvième amendement, et en deux semaines il ne s’est guère rendu responsable que de deux choses : traiter les prohibitionnistes d’espèces de « maîtresses d’école célibataires hystériques » et prononcer le nom d’Eleanor Roosevelt sur un ton sarcastique.
Un examen des notes prises par des sympathisantes pendant les cours précédents a été plus fructueux, néanmoins, et le clou (ou l’horreur) a été un enregistrement fait subrepticement par Linda Sliski quand elle est allée voir Dibble dans son bureau sous prétexte de lui demander des renseignements pour sa thèse de doctorat : « Si vous voulez mon avis, je trouve qu’on perd son temps à enseigner les sciences politiques à des filles », a déclaré le collègue de Brian sur le magnétophone de Linda – comme il l’a souvent fait dans des réunions. « Vous savez quel pourcentage de nos étudiantes finissent par faire un usage quelconque d’un enseignement qui coûte si cher ? » Brian a entendu la voix de Dibble, transformée par l’appareil, cancaner désagréablement en sourdine, et continuer à citer des chiffres, avant d’être interrompue par le bêlement criard et tout aussi désagréable de Linda, accusant Dibble de raisonnements spécieux et de parti pris réactionnaire et l’informant qu’elle, en tout cas, avait bien l’intention de faire usage de cet enseignement, et nullement l’intention, Monsieur le Professeur, d’être juste une femme au foyer et d’ajouter des enfants à un monde comme celui-ci, et qu’il n’avait peut-être pas une très haute opinion de ses capacités, mais qu’elle aimerait lui faire savoir que sa note était A et qu’elle venait d’obtenir un poste à l’Université d’État de l’Ohio. À cette nouvelle, ou peut-être à la vue de Linda au bord des larmes, Dibble est parti d’un rire que Brian connaît bien et il a dit : « Vous êtes nommée assistante en Ohio ? Alors vous feriez bien de vous accrocher. C’est la mode en ce moment d’engager des femmes dans certaines universités, mais ça ne va pas durer. »
En écoutant l’enregistrement de cette conversation, Brian a eu une étrange sensation de vertige – une grisante impression de pouvoir. Presque sans effort, il avait dressé l’une contre l’autre les deux personnes qu’il détestait le plus à Corinth. C’est lui qui avait choisi le lieu de l’affrontement et les armes du combat ; maintenant, il n’avait plus qu’à se mettre dans les coulisses pour les écouter se déchirer et dire ce qu’il aurait aimé dire lui-même.
Ce sentiment de pouvoir n’a fait qu’augmenter il y a trois jours, quand Brian a été appelé en consultation par Bill Guildenstern, le président du département par intérim. Comme beaucoup de présidents par intérim, Bill est un homme jeune, de belle prestance, ambitieux et prudent ; un administrateur, qui s’applique à faire fonctionner le département sans heurts et à en accroître le prestige, mais qui n’a pas d’opinions personnelles très marquées. Il a eu pour politique de consulter individuellement ses collègues de haut rang sur tous les problèmes qui se présentent (c’est un politicien trop habile pour les consulter tous ensemble), et ensuite de faire passer sa décision pour un consensus. Brian, en tant qu’ancien président, est souvent consulté.
« Je voudrais votre avis sur ceci », a dit Bill, tendant à Brian une lettre que celui-ci avait déjà vue, et qui était maintenant signée par onze personnes inscrites au cours de Dibble et dix-huit non inscrites, toutes des femmes.
« Mais certainement », a dit Brian. Il a fait semblant de lire la lettre, avec les réactions sonores appropriées.
« Anh-Anh, Hum. Eh bien, tout cela me paraît assez modéré, assez direct, au train où vont les choses », a-t-il commenté, sans se forcer, car il avait vu le brouillon et il avait recommandé à Jenny d’être plus mesurée. « Mais j’imagine que cela a quelque peu échauffé Don.
— Il bout », a répliqué Bill.
L’espace d’un instant, Brian s’est laissé aller à savourer la vision de Dibble dans son bureau, ouvrant un double de cette lettre, la lisant, bouillant. « Ou-i », a-t-il dit en plissant le front pour ne pas sourire. Il est revenu à la deuxième page, où les femmes demandaient que Dibble s’excuse publiquement et laisse parler pendant la moitié du cours une personne de leur choix. S’il l’avait voulu, Brian aurait pu conseiller que cette demande soit accordée, et faire bouillir Dibble encore un peu plus fort. Mais, comme Bill, il devait prendre en considération la réputation du département, éviter l’agitation et le scandale. Il était temps de revenir à la politique de l’endiguement.
Évidemment, il pouvait, peut-être même devait-il, recommander les moyens dilatoires habituels : suggérer qu’on en réfère à un comité qui serait incapable d’arriver à une décision avant la fin du trimestre. Mais en fait, cela reviendrait à une victoire complète pour Dibble. Ce serait profondément décourageant pour Wendy, la belle Jenny et toutes leurs camarades. De plus, elles considéreraient cela non seulement comme un échec de leur cause mais aussi des conseils et du savoir-faire politique de Brian.
Pour toutes ces raisons, il a décidé d’un compromis. Il était clair qu’il ne fallait pas songer aux excuses. (« Moi, m’excuser ! avait bramé Dibble, d’après Bill. Ce sont ces mômes gâtées qui devraient me faire des excuses. ») Il ne fallait pas autoriser les interventions pendant les cours, mais demander à Dibble d’annoncer des réunions facultatives pendant la semaine d’arrêt des cours (on n’était plus qu’à quinze jours de là) où le point de vue féministe pourrait être présenté. Et quand Bill a hoché la tête et souri pour manifester son approbation de cette solution, Brian s’est senti encore une fois grisé par le pouvoir politique. Il croyait comprendre maintenant comment on pouvait avoir envie d’être agent double.
Il n’a pas été surpris de voir que Bill Guildenstern avait suivi son conseil. Mais hier il a été un peu étonné d’apprendre que Dibble n’avait même pas voulu accepter ce compromis favorable. Naturellement, Wendy et ses camarades ont été non seulement surprises mais indignées. Vers midi Sara et Jenny ont fait leur apparition dans le bureau de Brian, l’une blême de colère, et l’autre presque en larmes. Il s’est efforcé de les calmer, de leur dire qu’il n’y avait pas grand-chose de perdu – qu’elles pourraient continuer à agir en tenant des réunions pendant la période d’arrêt des cours sans la permission de Dibble. Jenny a semblé en partie convaincue, mais pas Sara. « Vous savez quoi ? » s’est-elle écriée avec passion, agrippée de ses petits poings blancs au dossier d’une chaise comme à une tribune, et ressemblant plus que jamais à un jeune révolutionnaire. « Si on était des Noirs, au lieu d’être des femmes, ils n’oseraient jamais nous faire ce genre de saloperies. Dans cette société, n’importe qui, oui n’importe qui a droit à un statut meilleur, et à plus de respect que nous !
— Le statut des Noirs n’est pas meilleur, a rectifié Brian. Simplement, les autorités ont plus peur des Noirs que de vous. Si vous étiez des Noirs, elles craindraient que vous ne fassiez sauter Burnham Hall, ou que vous ne gardiez Dibble en otage dans son bureau.
— Oui ! C’est ce qu’on devrait faire, dit Sara avec entêtement. Mais on n’a pas assez de cran. On s’est laissé laver le cerveau pendant trop longtemps. (Elle a regardé Brian d’un air accusateur et découragé, comme une autre femme aurait regardé un dépanneur incompétent, et elle s’est retournée vers Jenny.) Allez, viens, on se tire. Il faut qu’on organise cette réunion. »
Du point de vue du département, les choses tournent au mieux, mais Brian regrette que l’action des étudiantes se termine par la déroute. Sara a tenu sa réunion hier soir, et Wendy, comme il se doit, y a assisté pendant les deux premières heures. (Brian, comme d’habitude, n’y est pas allé ; il aurait été indésirable, pas parce qu’il est professeur, mais parce que c’est un homme.) Les discussions allaient encore bon train quand elle est partie, lui a-t-elle raconté, mais il n’y avait toujours pas de plan d’action. Brian n’a pas été surpris ; livrées à elles-mêmes, des femmes ne savent jamais mener une lutte. Pas seulement par manque de mordant, mais aussi, comme il l’a lu récemment, parce qu’elles n’ont pas ce sens de l’union qu’ont les hommes, cette longue habitude d’œuvrer ensemble contre un ennemi commun.
Wendy vient de lui verser une autre tasse de café, et elle est en train de se faire cuire une pâtée diététique brunâtre aux céréales, aux noix et aux raisins secs quand le téléphone sonne. C’est Linda tout essoufflée qui demande à lui parler.
« Pour toi. » Brian lui tend l’appareil.
« Salut… Quoi ?… Ah, pas possible !… Sensationnel… Non, on a pas écouté la radio… Ben, je sais pas. Attends une seconde. (Elle se retourne.) Linda dit qu’elles ont investi le bureau de Dibble ! Elle y part tout de suite, et elle veut que j’aille avec elle. Ah dis donc, c’est époustouflant, non ?
— Investi son bureau ? » Brian lâche le Times, faisant tomber la belle fille de la dernière page dans le jaune d’œuf et la confiture d’orange, et il se lève. Il est partagé entre sa répugnance à parler à Linda et son désir d’être informé. Mais il se souvient qu’elle n’est jamais très précise, et c’est le premier mouvement qui l’emporte. « Dis-lui que tu la rappelleras. Et mets Radio Université.
— Je te rappelle… Dès que je peux… Elle dit qu’elle peut pas attendre », transmet Wendy en raccrochant.
« … plus amples informations à mesure que les nouvelles nous parviendront, annonce la radio. Et maintenant un message de Bud Worksworth, président de la Caisse d’Épargne. » Brian baisse le son, sachant par expérience que cette pub sentencieuse va durer soixante secondes.
« Elles ont investi le bureau de Dibble, répète-t-il. Combien sont-elles ?
— Entre douze et quinze, d’après Linda. Presque toutes celles qui sont restées jusqu’à la fin hier soir. Linda aurait dû y être aussi, mais il fallait qu’elle aille faire cours à huit heures. Mais dis, c’est formidable, tu trouves pas ? »
Brian ne répond pas, mais il regarde sa montre ; il est neuf heures un quart. « Et qu’est-ce que fait Dibble ? demande-t-il.
— Rien, je suppose. Il a parlé au téléphone pendant un moment, mais après elles ont coupé le fil.
— Tu veux dire qu’il est dans le bureau avec elles ?
— Ouais, bien sûr. (Wendy a le sourire.) C’est ça le but. Sara en parlait hier soir, mais je pensais pas qu’elle arriverait à les convaincre. Elles l’ont pris en otage, comme tu leur as dit. » Elle admire Brian avec fierté.
« Ciel. » Il a soudain la vision de Donald Dibble à son bureau, encerclé – ou plutôt bousculé, car la pièce n’a guère que dix mètres carrés – par des étudiantes en colère. À nouveau Brian éprouve le sentiment qu’il a le pouvoir d’infléchir les circonstances ; mais cette fois, il semble que ce soit le pouvoir incontrôlé et ignare de l’apprenti sorcier.
Il remet la radio plus fort, pour entendre d’abord que l’épargne fait la prospérité de notre communauté et ensuite que tout ce qu’a dit Wendy est vrai. La police du campus a été appelée sur les lieux, apprend-il, mais aucune mesure n’a encore été prise contre les manifestantes ; ni William Guildenstern, président du Département de Sciences Politiques, ni Ned Kane, Doyen des Humanités, n’ont fait aucune déclaration.
Une nuance amusée dans la voix du journaliste fait prendre conscience à Brian pour la première fois que la situation ne manque pas d’humour, et a même un côté grotesque. Quoi qu’il arrive maintenant, le compte de Dibble est réglé. Jusqu’à la fin de ses jours, il sera épinglé à Corinth comme le professeur qui a été fait prisonnier par une bande de filles. Les gens vont faire des plaisanteries, y compris ceux qui connaissent suffisamment Dibble pour se douter que la pire chose qu’il aurait pu imaginer c’est d’être enfermé dans une pièce avec une quinzaine de femmes. Pour la première fois depuis le coup de téléphone de Linda, Brian sourit, et puis il rit tout fort.
Mais évidemment pour Dibble ce n’est pas une plaisanterie. Ni pour Bill Guildenstern.
« Je ferais bien d’y aller, dit-il. Allez viens. Laisse la vaisselle, je t’en prie. »
« Tu comprends bien qu’il n’est pas question que tu entres dans le bâtiment », annonce-t-il à Wendy dans l’ascenseur quand ils descendent cinq minutes plus tard.
« Mais Linda m’attend », miaule Wendy. Elle est maintenant équipée pour la lutte révolutionnaire, en jeans, bottes, et vieille veste de cow-boy à franges marquée de symboles de paix sur les revers. Ses cheveux blonds, clairs et fins lui tombent sur les épaules, ses yeux brillent. « Je lui ai promis…
— Ce que tu as promis à Linda, je m’en fiche », réplique Brian, qui s’est changé lui aussi, mais dans le sens opposé, remplaçant le pantalon en velours côtelé et le pull tricoté par un costume, une chemise et une cravate, en prévision de son entretien avec Bill et Ned Kane. « Je ne veux pas que tu te mêles de cette fâcheuse histoire.
— Fâcheuse ? gémit-elle. Mais c’est toi qui as eu cette idée.
— Non, ce n’est pas moi », rectifie Brian au moment où l’ascenseur s’arrête avec le toussotement et la secousse habituels. « Je n’ai jamais conseillé de violence politique d’aucune sorte, poursuit-il, tenant à signifier clairement qu’on ne peut pas le rendre responsable de l’occupation du bureau de Dibble. Dès qu’on agit dans l’illégalité, on est dans son tort, et même si on est gagnant, moralement, on est perdant.
— Oui. (Wendy s’arrête au milieu du hall.) C’est ce que dit Zed. Chaque fois qu’on commet un acte de violence, on perd une année sur le Chemin, c’est ce qu’il dit.
— Vraiment. » Brian tient la porte d’entrée et fait signe à Wendy de passer, s’abstenant, pour les besoins de la cause, de faire les autres remarques qui lui viennent à l’esprit. Néanmoins, il est profondément agacé de voir que Wendy en réfère toujours à un raté de quarante ans qui s’est fait sauter les plombs grâce à la drogue et à un mysticisme inepte. Et ce pauvre type n’a pas remonté dans son estime depuis qu’il s’est révélé être une vieille connaissance d’Erica.
En entrant sur le campus, ils voient qu’il se passe manifestement quelque chose d’inhabituel. Le parking près de Burnham semble plein de voitures officielles, dont certaines n’ont pas l’autocollant de l’université, et, au moment où il se gare à une place qui se libère à point, Brian voit deux hommes sortir d’un camion de la radiotélévision avec ce qui paraît être une caméra portative. Devant la façade côté cour, il y a un attroupement peu important mais grossissant de curieux et de journalistes. Il suit les regards dirigés vers la fenêtre du bureau de Dibble au premier étage, mais il ne peut rien distinguer derrière l’éclat aveuglant du soleil sur la vitre.
Recommandant encore une fois à Wendy de ne pas le suivre, il entre dans le bâtiment. Il y a aussi des curieux dans le hall ; il se fraye un passage avec difficulté et indignation, en se disant comme souvent que les étudiants semblent être chaque année de plus en plus grands et de plus en plus grossiers. Il passe en s’expliquant avec les deux flics du campus postés au pied de l’escalier et avec celui qui est à l’étage. À l’autre bout du hall du premier, il voit un groupe de gens, tous des hommes. Il en identifie certains : deux étudiants du journal du campus connus de lui, Marc, l’ami barbu de Jenny, et Stanley l’auto-stoppeur sinistre. Il se garde d’approcher et entre dans le bureau du département, où Bill est en conférence avec des représentants de l’administration et de la Police du Campus.
« Ah ! Brian. (C’est un soupir de soulagement.) Excusez-moi un instant, messieurs. » Bill entraîne Brian à l’écart dans le bureau de sa secrétaire (non occupé pour l’instant) et, d’un air crispé et affolé, il essaie de le mettre au courant : Dibble est prisonnier depuis plus d’une heure déjà. Plusieurs personnes ont essayé de le convaincre par téléphone de faire ce qui n’est après tout qu’une concession minime, mais sans succès. Maintenant la ligne est coupée, et le groupe de sympathisants hommes ne veut laisser entrer personne. Pour comble de malheur, le Doyen Kane et le Président Backson sont tous deux absents.
Devant sa première situation de crise, et n’ayant personne à qui en refiler la responsabilité, Bill ne fait pas le poids. Quand il parle, sa voix monte et descend nerveusement, et il n’arrête pas de se tapoter le haut des bras avec ses deux mains comme pour s’assurer qu’il est toujours bien là.
« Je connais certains d’entre eux », propose finalement Brian. Contrairement à Bill, il est assez calme. « Il est possible qu’ils me laissent entrer. Mais inutile que j’essaie de parler à Don ; il ne peut pas me saquer. Si vous demandiez à John Randall ?
— Je l’ai appelé, gémit Bill. Il ne veut s’en mêler en aucun cas – il dit que les manifestantes ont perdu tous leurs droits en engageant une action illégale.
— Ah ah ! » Il n’en attendait pas moins de Randall.
« Bien sûr, il y a la Police du Campus », dit Bill, prenant les devants pour une solution que Brian n’a pas l’intention de recommander. « Mais ça pourrait être dangereux. » Et tapoti et tapota.
« Vous croyez qu’ils cogneraient sur les étudiantes ?
— Je n’en sais rien. Ce sont peut-être elles qui cogneraient sur eux. Mais d’une manière comme de l’autre, vous imaginez le bruit que ça ferait. Il faut absolument sortir Don de là : quand je l’ai eu au téléphone il y a une demi-heure, il était déjà complètement fou.
— Vous voulez faire sortir Don. » Brian parle lentement mais les idées fusent dans sa tête. Il existe un moyen, il en est sûr. Un moyen lié en quelque sorte à la situation dans la cour sous la fenêtre de Dibble.
« Oui.
— J’ai une idée, dit-il. Attendez. Pas ici. » Il montre de la tête Helen Wells et les secrétaires dans l’autre partie du bureau. Helen travaille dans le Département de sciences politiques depuis plus longtemps que lui, et les autres ont toujours été gentilles et serviables. Mais ce sont des femmes, et il peut y avoir une espionne parmi elles. Il ramène Bill dans le bureau du président et, penché tout près de lui à la table où sont assis les autres avec des visages inquiets, il expose son plan.
Un quart d’heure plus tard, dans le sous-sol de Burnham Hall, Brian émerge d’un placard de service. Il a plutôt une drôle d’allure, car il a revêtu l’imperméable de Bill Guildenstern, qui est beaucoup trop long pour lui et qui, en temps normal, serait aussi trop large. Mais pour l’instant, le vêtement se place très bien par-dessus les quinze mètres de grosse corde à nœuds qu’il a enroulés autour de lui sous son veston, lui donnant la corpulence d’un homme bedonnant ou d’une femme enceinte.
Dans l’escalier qui mène au rez-de-chaussée, il croise Hank Andrews.
« Alors, tu connais la bonne nouvelle, je suppose ? » Hank a le sourire et s’appuie à la rampe. Mais Brian n’a pas le temps de tenir une conversation.
« Oui, je vais justement voir Don. » Il réprime son envie de se confier à Hank, se promettant de tout lui expliquer plus tard et de recevoir ses amicales félicitations.
« Tu vas voir Don dans son bureau ? (Hank prend un air sombre.) À ta place, je m’abstiendrais… De toute façon, elles ne te laisseront pas entrer, ajoute-t-il plus calmement.
— Si, peut-être. Je connais certaines d’entre elles.
— Malgré ça. Je ne te le conseille pas.
— Et qu’est-ce que tu conseilles ? » demande Brian avec impatience. Il monte la marche suivante, ce qui lui permet d’avoir la tête au même niveau que Hank.
« Je te suggérerais de suivre l’exemple de notre Chef : en cas de crise, quitter les lieux immédiatement. » Hank parle avec tant de sérieux que Brian se dit qu’il plaisante.
« C’est trop tard maintenant ; je viens de promettre à Bill de faire ce que je pourrais. Il n’est plus tout à fait en possession de ses facultés, ajoute-t-il avec un sourire.
— Tu pourrais tomber malade subitement. » Hank pose une main sur l’épaule de Brian, geste inhabituel.
Brian cesse de sourire. Généralement, il apprécie l’humour de son ami, et il tient compte de son avis ; mais en l’occurrence, il se dit que Hank a toujours fui les responsabilités – récemment, par exemple, il a refusé encore une fois qu’on le propose comme président. Il a beau mesurer un mètre quatre-vingts, pense Brian, c’est un intellectuel passif, un lâche, qui n’oserait jamais ni concevoir ni exécuter un plan comme le sien. « À tout à l’heure. » Brian gravit encore une marche ; il est plus grand que Hank maintenant.
« Sérieusement, reprend Hank. Laisse Bill s’en faire tout seul – Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » demande-t-il quand sa main, glissant de l’épaule de Brian, sent le bourrelet de la corde à nœuds. Brian ne répond pas, il ne se retourne même pas, il continue à monter, deux marches à la fois.
C’est la fin des cours de neuf heures, et il a encore plus de mal que tout à l’heure à se frayer un passage dans le hall. Cette fois les flics ne lui demandent rien ; ils ont peut-être déjà été avertis de ce qui va se passer.
Au premier, les sympathisants montent toujours la garde devant le bureau de Dibble, en compagnie maintenant d’un reporter et d’un photographe du journal local qui prennent des notes et font un cliché de Brian. Comme il l’avait prévu, il n’a guère de mal à persuader Mark et Stanley de le laisser parler aux manifestantes. Mais quand Sara et une dénommée Pat qui lui ressemble sortent dans le hall, il n’arrive que de justesse à les convaincre de lui accorder un peu de temps seul à seul avec Dibble.
« Nous ne pouvons pas parler si vous êtes toutes là dans ce bureau, vous devez bien le comprendre », insiste-t-il, regrettant de ne pas pouvoir traiter avec la belle Jenny, ou même avec Linda Sliski, plutôt qu’avec ces garçons manqués de militantes. « Dibble ne peut pas négocier autrement qu’en privé, il faut qu’il sauve la face…
— On n’a rien à faire de sauver sa sale face », interrompt l’acolyte de Sara, une fille petite et maigre avec de longues nattes gris souris.
« Mais rendez-vous compte des conséquences que tout cela peut avoir pour lui. Dibble n’est pas un homme en bonne santé, improvise Brian. Il a le cœur malade.
— Impossible qu’il ait le cœur malade, réplique Sara. Il n’a pas de cœur. J’aurais voulu que vous entendiez ce qu’il a pu nous sortir là dans ce bureau.
— Il nous a traitées de petites imbéciles, de petites filles gâtées, cite Pat avec indignation.
— Il a traité Linda de femme dénaturée, et il a dit qu’il allait veiller à ce qu’elle n’ait plus jamais de poste de sa vie.
— Insupportable. (Brian s’empêche de sourire, si peu que ce soit.) Mais la question est de savoir si vous voulez gagner cette bataille ou pas. Allez-vous vous laisser troubler par de la propagande, des insultes et des menaces ? Je trouve que vous devriez au moins informer toutes les autres que j’ai proposé de parler à Dibble, et demander un vote, ajoute-t-il en voyant Sara hésiter.
— Bon. D’accord. Viens, Pat. »
Pendant quelques minutes, Brian attend dans le hall, écoutant de son côté de la porte les bruits de la discussion et se demandant si Mark, Stanley ou les autres remarquent quelque chose de suspect dans sa mise. Finalement la porte s’ouvre ; Sara lui fait signe et lui annonce la décision qui vient d’être prise de le laisser voir Dibble seul à seul, mais pendant dix minutes seulement. À la suite de Sara, les autres manifestantes sortent dans le hall – petit groupe de jeunes femmes hargneuses et mal habillées. Toutes fixent Brian du regard, certaines avec un air de méfiance.
« Où est Wendy ? » lui demande Linda, avec méfiance elle aussi.
« Dehors. » Brian avance parmi la foule des présents pour échapper à d’autres questions, tenant ses deux bras serrés contre son corps pour empêcher la corde de se dérouler.
« Dix minutes, avertit Sara.
— Il ne vous écoutera pas, vous savez, lui dit Jenny avec sérieux en lui touchant le bras. Il déconne complètement.
— Possible. »
Brian lui sourit, hausse les épaules, et entre dans le bureau de Dibble en fermant solidement la porte derrière lui. La pièce et son occupant ont tous deux l’air dérangé, effectivement. Les tiroirs du classeur sont ouverts, des papiers et des dossiers sont éparpillés sur le bureau et sur le sol. Des bottes et des manteaux de femmes sont empilés un peu partout, et Dibble a le visage blême et un regard d’obsédé quand il se lève de son bureau et fixe Brian du regard en lui parlant d’une voix grêle et rauque qui semble pasticher sa voix normale.
« Je sais pourquoi vous êtes ici, Tate, s’écrie-t-il. Je sais que vous êtes responsable de ce scandale, et permettez-moi de vous dire que je n’en suis pas étonné, oh non, pas étonné du tout. (Il secoue la tête plusieurs fois.) Mais inutile de venir me trouver ici. Je ne négocierai pas avec un petit fauteur de troubles de rien du tout, non, non, non. (À nouveau il secoue la tête très rapidement, comme un chien mouillé.) Je n’ai pas la moindre intention de négocier. J’ai déjà dit clairement quelle était, quelle était ma position. Je me suis expliqué clairement auprès de Bill Guildenstern, il me semble. Ce que j’ai déclaré, ce que je lui ai dit, c’est que, quand on a le moindre respect des prin – des principes de libertés dans l’enseignement – quand on a un peu d’honnêteté ou de loyauté professionnelle… » Brian n’essaie pas d’interrompre Dibble, ni de lui tenir le discours convaincant qui constituait son Plan N o 1 ; il voit que Jenny avait raison, et en plus, le temps presse. Il commence à déboutonner l’imperméable de Bill, Plan N o 2.
« … loyauté, envers sa profession, un peu de conscience, un embryon de conscience, ce dont je doute franchement, et je vous répète la même chose, car vous êtes certainement parfaitement conscient des sanctions qui peuvent, qui auraient dû être légalement appliquées immédiatement, il y a plusieurs heures, aussitôt que possible, contre ces écœurantes… » Subitement, Dibble arrête son discours. La stupéfaction, puis la panique apparaissent sur son visage quand il voit Brian retirer d’abord son veston, puis son pull. « Ah, mais qu’est-ce que vous faites ? » hurle-t-il, en se réfugiant dans un coin à l’approche de Brian.
« Je vais vous faire sortir d’ici », répond Brian tout bas, d’une voix posée, en se penchant vers Dibble. « Ne criez pas comme ça, continuez à parler normalement. (Il jette son veston sur un tas de manteaux.) Est-ce que vous êtes capable de descendre à la corde ?
— Comment ?
— À la corde », répète Brian patiemment, cherchant le bout de la corde dans son dos. « Je vous demande si vous êtes capable de descendre à la corde. »
Dibble se tourne pour suivre le regard de Brian. « Vous voulez me faire passer par cette fenêtre ? » demande-t-il dans un demi-chuchotement pointu.
« C’est le plan que j’ai soumis à Bill et au Commandant Beaver. » Brian tire sur la grosse corde à nœuds rugueuse enroulée autour de son corps. La tâche est rude et prend du temps – trop de temps pour celui dont ils disposent. « Je leur ai dit qu’à mon avis, vous deviez pouvoir vous en tirer. » Il lâche la corde et essaie de faire glisser tout le rouleau d’un seul coup.
« Vous leur avez dit ça ? Je suppose que c’est dans mes possibilités, oui », dit-il avec une certaine vanité – il est bien connu qu’il passe plusieurs heures par semaine au gymnase à faire de la course à pied et parfois des poids. « Mais c’est inutile. Tout à fait inutile. Il n’y a qu’à alerter la Police du Campus, ils sont équipés pour les cas de force majeure, ils ont des matraques maintenant, depuis les troubles de l’an dernier – Ce serait très simple – Du gaz lacrymogène aussi je crois. On aurait dû les appeler tout de suite.
— Bill ne veut pas prendre la responsabilité d’envoyer les flics. Il attend le retour du Doyen Kane ce soir », explique Brian, qui se débat impatiemment avec la corde. Il a beau retenir sa respiration et tirer de toutes ses forces, au point que les nœuds rugueux lui labourent les mains, il n’arrive pas à la faire bouger. « Si vous voulez rester ici jusqu’à ce soir avec toutes ces filles, ça vous regarde, dit-il, essoufflé et furieux.
— Non. (Le regard de Dibble va rapidement de la fenêtre à la porte.) Mais à mon avis…
— Alors taisez-vous, je vous en prie, et attrapez ça. (Brian lui lance le bout de la corde par-dessus le bureau.) On n’a pas trop de temps. (En reculant, il se met à tourner sur lui-même pour dérouler la corde.) Allez, tirez… Plus fort que ça… Voilà. »
Il continue à tourner : en passant devant les rayons de livres, le bureau en désordre, la fenêtre, le classeur béant, la porte ; devant Dibble, qui tire sur la corde tout en continuant à exposer ses idées, dont Brian saisit des bribes chaque fois qu’il repasse devant lui :
« … lâcheté morale… parfaite imbécillité… de mon point de vue… »
La corde est enfin dévidée. Brian s’arrête, à bout de souffle ; mais la pièce tourne toujours. Il est tout étourdi, il en a presque la nausée. Il porte la main à son front et se dirige en titubant vers le bureau de Dibble, maintenant recouvert des replis du gros serpent de corde.
« … administrateurs débiles… sans précédent…
— Une seconde. (Brian cligne des yeux, avale sa salive.) Bien. Maintenant on va attacher ce bout-là à… » Il s’arrête et cherche du regard dans la pièce qui tourne toujours. Il avait prévu de fixer la corde à un pied du bureau, mais Dibble a un bureau futuriste sans pied. « – à ce tuyau là-haut », improvise-t-il, en le montrant du doigt.
Malheureusement, ces vieux bâtiments sont très hauts de plafond, et Brian est petit. Pour atteindre le tuyau, il est obligé de mettre une chaise sur le bureau et de grimper dessus.
« Attendez. Bon, passez-moi la corde. Mais non, bon sang, le bout !
— … lisant impudemment ma correspondance personnelle… des manuscrits de valeur… », continue Dibble, en passant la corde machinalement. Brian n’écoute pas ; il est encore très étourdi, il sait qu’il agit au ralenti, que le temps passe vite, que la porte est là avec ses deux grands panneaux rectangulaires de verre opaque et l’ombre massive de tous ceux qui attendent derrière dans le hall – S’ils allaient ouvrir cette porte…
« … absolument intolérable… une action légale… »
La corde est enfin fixée, le nœud solide ; Brian s’en assure en s’y accrochant de tout son poids pour redescendre. Il leur reste quatre minutes. À la hâte, il dégage le bord de la fenêtre, envoyant livres et manteaux par terre.
« Bien. » Il soulève le châssis lourd et poussiéreux. De l’air froid entre dans la pièce qui en manquait, il a déjà la tête moins lourde. Le soleil brille, radieux.
« … le bureau des inscriptions… d’anciens étudiants responsables… »
Brian tire la corde vers la fenêtre et commence à la faire passer au-dehors, un nœud après l’autre ; il se sent mieux.
« … injures… détermination… »
Un cri monte du bas. Regardant à travers les branches d’arbre encore dénudées, Brian voit des gens qui s’agitent, qui montrent…
« Allez, dit-il à Dibble, descendez le premier.
— Je…
— Vite, bon Dieu. (Il pousse une chaise vers la fenêtre.) Avant qu’elles ne comprennent. »
Avec réticence, Dibble grimpe sur le rebord de la fenêtre. Il est là, accroupi, ce grand bonhomme au visage allongé et au teint rose, le regard stupéfait et furieux, agrippé à la corde d’une main et, de l’autre, au châssis levé de la fenêtre.
« Euh, je n’ai pas vraiment…
— Pressez-vous. » On entend de nouveaux cris ; des rires ; des acclamations désordonnées.
Dibble plonge sous le châssis et saisit la corde à deux mains. Son visage rose et allongé apparaît de l’autre côté de la vitre, ses lèvres remuent. « Vous êtes sûr que ça tient ?
— J’ai essayé », dit Brian impatiemment. En bas dans la cour les acclamations redoublent ; il voit des silhouettes qui traversent la pelouse boueuse en courant pour s’approcher de Burnham Hall. « Allez-y. Non, attendez. Retournez-vous, bon Dieu. Tournez-vous de mon côté et mettez les pieds – Voilà. Attention à la branche. Bon. »
Tout doucement, Dibble se met à descendre de l’autre côté du large rebord de pierre. Maintenant, il y a des gens aux fenêtres du bâtiment voisin, riant et criant des encouragements ; et d’autres en bas sur le piédestal de la statue. Certains, avec des caméras, photographient déjà sa descente lente et hésitante.
À son tour Brian grimpe sur l’appui de la fenêtre. Se tenant à la corde, il passe sous le châssis et, debout sur le rebord extérieur, il attend que Dibble touche terre, car il n’est pas sûr que la corde ou le tuyau puisse supporter leur poids à tous les deux. Il a le cœur qui bat vite ; il est grisé.
Il regarde sa montre : il reste deux minutes. Il a gagné ; il a mené son plan à bien, et il a même du temps d’avance.
Cris et gestes d’acclamation énormes en bas, maintenant que Dibble approche du sol. Des mains se tendent vers lui ; des flashes fusent. On va voir la photo de Dibble – et la sienne ! dans le journal local, et même peut-être à la télévision. Les exploits de Brian vont entrer dans l’histoire de Corinth. Souriant, inspirant profondément, il consacre quelques secondes fatales à contempler la vaste cour étincelante, et plus loin la tour de la bibliothèque, fanal et symbole de l’université ; puis, la foule à ses pieds, parmi laquelle il reconnaît plusieurs visages, dont ceux de Wendy et de Bill Guildenstern. D’un geste de l’avant-bras, il leur fait signe modestement.
Soudain, par-derrière, des hurlements, des trépignements ; des cris de « Non ! Arrêtez ! » Brian se retourne, s’agenouille sur le rebord de pierre et commence à se laisser descendre, cherchant des pieds les nœuds de la corde…
Mais trop tard. Sara, se précipite à la fenêtre en passant par-dessus le bureau de Dibble, et l’empoigne par un bras. Il se dégage, mais au même moment deux étudiantes plus fortes s’emparent de lui, la première par la chemise, l’autre, en lui faisant très mal, par les cheveux. Comme il se tient à la corde, il n’a qu’une main pour repousser ses assaillantes, tandis que chacune d’elles en a deux ; et Sara lui enfonce à nouveau ses griffes dans le bras.
« Oui. Tenez-le bon, ce salaud », crie-t-elle haineusement à d’autres manifestantes qui viennent de se saisir de lui, et toutes ensemble elles le tirent par-dessus le rebord de la fenêtre pour le faire rentrer dans la pièce pleine de femmes hurlantes et de flashes qui crépitent.
« Allons, allons, ça va bien ! » crie Brian, essayant de remettre pied à terre et se libérant les bras. Quelqu’un ferme la fenêtre d’un coup sec dans son dos.
« Tu l’as laissé filer ! Qu’est-ce qui t’a pris ? hurle Pat.
— Tu nous as roulées ! »
Brian respire à fond, en se répétant que, même inférieur par le nombre, il est supérieur par l’âge, le sexe, la condition et l’habileté politique, à ces jeunes femmes en colère qui sont autour de lui.
« Je peux vous expliquer, dit-il d’une voix forte et décidée. Si seulement vous vouliez bien vous calmer et m’écouter… » Il regarde autour de lui, cherchant un visage compréhensif, un point faible dans le cercle ; et il le trouve : Jenny, qui paraît plus déconcertée que furieuse.
« Laissez-moi vous expliquer. (Il sourit à Jenny, dont les grands yeux sont embués de larmes.) Il fallait que je fasse sortir Dibble d’ici. C’est un homme malade ; il aurait pu lui arriver quelque chose de grave, insiste-t-il en posant la main sur le doux bras de Jenny. Vous comprenez…
— Oui ? » Jenny se tourne vers Brian. Sautant sur l’occasion, il la pousse et fonce par cette brèche vers la porte ouverte et les visages amis – ou neutres en tout cas – des hommes qui sont dans le hall. Mais il se prend le pied dans un tas de manteaux et il trébuche.
« En fait de nous expliquer, il essaie de s’évader ! glapit Linda Sliski. Arrêtez-le, attention ! » Et, suivant sa propre consigne, elle le pousse brutalement de côté.
« Mais non ! Bon Dieu, c’est ridicule, s’exclame-t-il. Vous ne comprenez pas ! » Le voilà par terre, sur un genou ; il essaie de se relever, mais elles sont plusieurs à l’en empêcher.
« Tu crois ça, espèce de sale indic. (Sara l’empoigne à nouveau.) Fermez cette porte ! aboie-t-elle.
— Non… attendez… franchement… » Sous le feu des flashes, Brian, qui crie et se débat, est brutalement plaqué à terre, et il se cogne la tête contre le bord d’une chaise. Trois des manifestantes le maintiennent au sol en hurlant ; et la belle Jenny – douloureux renversement de tous ses fantasmes – s’assied sur lui. La porte du bureau de Dibble est claquée ; fermée à clef.
Une semaine plus tard. La crise est passée ; l’université de Corinth est revenue à la normale. En un sens, Brian est remis de sa captivité : ses bleus ne se voient plus, sa bosse à la tête disparaît. Par contre, au fond de lui-même, il ne s’en remettra jamais.
L’idée qu’il se faisait des femmes, par exemple, a été transformée à jamais. Auparavant, généralisant à partir de sa mère et d’Erica – qui sont l’exception, il le comprend maintenant – il les croyait essentiellement différentes des hommes : plus faibles et moins rationnelles, mais aussi plus douces, plus fines, plus sensibles. Les deux heures qu’il a passées emprisonné dans le bureau de Dibble ont été une révélation. Pas seulement à cause des récriminations et des larmes (celles de Jenny), pourtant pénibles à supporter. (« Tu sais ce que c’est que de subir les réflexions et les reproches d’une femme pendant une heure ? a-t-il dit à Leonard ce soir-là au téléphone. Alors imagine ce que ça peut donner quand ça dure deux heures avec quatorze femmes. » Le pire a été leur violence, leur grossièreté, leur brutalité. Les manifestantes ont refusé d’écouter ses arguments ou ses explications, et même finalement de le laisser parler. (« Si tu ne fermes pas ta grande gueule, on va te bâillonner », a menacé Pat.) Et puis elles n’ont pas accepté qu’il voie Bill Guildenstern ni personne du bureau du Doyen, même en leur présence ; elles n’ont pas voulu lui apporter quoi que ce soit à manger ni à boire ; et quand il a émis le besoin d’aller aux toilettes, elles lui ont proposé de pisser dans la corbeille à papier de Dibble.
Pendant que Brian était tenu captif, une discussion opiniâtre avait lieu dans le bureau du département. Effrayé par la toute dernière tournure des événements et par la concentration croissante de badauds et de journalistes à Burnham Hall, ce qui donnait l’impression d’une grande manifestation ou d’une émeute, Bill essayait de négocier un accord avec Dibble. Mais Dibble n’était pas d’humeur conciliante ; en fait ses exigences s’étaient accrues. Il insistait maintenant pour qu’à la place des « flics fantoches du campus » l’université appelle, pour faire évacuer son bureau, des C.R.S. capables de « donner une leçon à ces brutes, à ces délinquantes juvéniles ». L’idée qu’il pourrait y avoir des blessés au cours de l’opération a semblé le ravir. Au bout de deux heures de discussion, Bill n’était pas plus avancé, bien qu’il ait été soutenu dans ses efforts par plusieurs délégués du département et de l’administration, et enfin par un appel téléphonique du Doyen Kane, qui, d’Austin, au Texas, a parlé à Dibble pendant vingt-cinq minutes sans parvenir à le faire bouger d’un iota.
Devant la fenêtre de Bill, la foule, importante, devenait houleuse et bruyante. Plusieurs pancartes avaient fait leur apparition, avant même que la peinture rouge ait pu sécher sur certaines ; des bagarres commençaient entre la police du campus et certains étudiants qui avaient apporté une échelle, et d’autres armés de pistolets à eau. La bonne humeur régnait parmi la foule, mais cela pouvait mal tourner à tout moment. Bill a rappelé le Doyen Kane au Texas et il a obtenu de lui l’autorisation de céder aux manifestantes.
Deux heures après être entré dans le bureau de Dibble, Brian a été libéré. Il a eu, et a toujours, la petite satisfaction d’avoir vu sa stratégie adoptée ; et la grande, mais plus secrète satisfaction de savoir que son vieil ennemi va abandonner le terrain – car Donald Dibble, qui considère qu’il a été ignoré et trahi par son Président et par son Doyen, a donné sa démission de l’université.
Mais le gain n’est rien au regard de la perte – et force lui est de constater que le sort qu’il s’est amusé à imaginer pour Dibble va en fait lui échoir. Ceci est dû en partie à un accident journalistique : il se trouve qu’une des photos où Brian est aux prises avec les manifestantes est très bien sortie. L’actualité étant plutôt pauvre cette semaine-là, le rédacteur en chef du Courrier de Corinth s’est emparé de ce saisissant cliché et l’a publié sur quatre colonnes à la une. C’est presque l’image classique, comique et symbolique à la fois, de la menace que représente la libération des femmes : un petit homme d’âge mûr, l’air apeuré et scandalisé, jeté à terre par de jeunes Amazones aux cheveux longs.
Le lendemain, cette photo est parue dans le New York Times en même temps qu’une photo de l’évasion de Dibble et un compte rendu des événements. L’article a été repris par une agence de presse, et à la fin de la semaine il était répercuté dans toute la nation – mais dans la plupart des cas la photo de Dibble, qui ne montre rien d’autre qu’un homme montant ou descendant à la corde le long d’un bâtiment, apparaît en beaucoup plus petit, ou pas du tout. Plusieurs journaux, reculant manifestement devant la complexité des faits, ont carrément omis de mentionner Dibble, donnant à leurs lecteurs l’impression que c’est Brian Tate qui a outragé toutes ces jeunes femmes. Et tel est le pouvoir de l’image que même ceux qui auraient pu lire une version à peu près exacte des événements ont posé leur journal avec l’idée que Brian Tate est un violent opposant du nouveau féminisme – sinon pourquoi toutes ces jeunes femmes l’ont-elles attaqué ?
Déjà les effets de tout ceci commencent à se faire sentir. Les antiféministes de Corinth se réclament de Brian comme d’un allié, et certains lui ont téléphoné pour le féliciter de sa position. Il reçoit des lettres d’encouragement, du comté de Hopkins et d’ailleurs, de personnes qu’il n’a jamais rencontrées. Quelques-unes de ces lettres sont courtes et sensées ; mais la plupart sont longues et délirantes, et expriment une misogynie fanatique. (« Jésus vous Bénira pour vos Souffrances aux mains de ces Chiennes Immondes, de Ces Viles Catins Nées de Satan – Car elles ne sont pas Nées Femmes mais Putains Stériles… » prédit une de ces lettres, tapée à la machine sur le papier à en-tête d’une agence Oldsmobile du New Jersey.)
Tous les fans de Brian ne sont pas masculins ; il a reçu de nombreuses lettres de sympathie de femmes qui se définissent elles-mêmes comme « de la vieille école », certaines appartenant à une organisation dont il ignorait l’existence, dénommée Heureuses Hôtesses d’Amérique. Deux d’entre elles lui ont lourdement fait comprendre que s’il lui arrivait un jour de se trouver à Cape Neddick, dans le Maine, ou à Victoria, dans le Kansas, elles seraient heureuses de l’accueillir chez elles.
Toutes ces lettres, Brian a été capable de les lire avec humour et détachement, sinon avec indifférence. Il a plus de mal à prendre légèrement ce qu’il appelle son courrier de la haine – émanant de femmes, exclusivement. Celui-ci comprend aussi bien les questions mortifiées que se posent ses anciennes étudiantes préférées et ses parentes (y compris sa mère et sa tante), que des cartes postales hideuses, et de grandes lettres de féministes en colère qui l’insultent et l’injurient – parfois dans un langage beaucoup plus violent que celui de l’agent Oldsmobile. Ces lettres et ces cartes arrivent au Département de sciences politiques, où les cartes en tout cas peuvent être et sont sans doute lues par Helen Wells et ses trois auxiliaires, avant d’être placées dans sa boîte à lettres. À cause de l’article de Time, où le nom de Brian a été fâcheusement assorti des qualificatifs « petit, carré de la mâchoire, séparé de sa femme depuis peu », elles disent souvent que ce n’est pas étonnant que sa femme l’ait mis à la porte. Un autre thème fréquent est la taille insignifiante ou l’absence présumée de ses organes sexuels. À lire ce courrier, Brian se dit souvent que s’il n’était pas déjà convaincu de l’agressivité et de la grossièreté fondamentales des femmes, il le serait désormais.
En dehors de cette correspondance désagréable, Brian a dû subir de nombreux appels téléphoniques indiscrets et des demandes d’interviews (« Mon problème : les Femmes », c’est le titre qu’a proposé un journaliste indépendant qui avait un « contact » et espérait faire passer son article dans Penthouse) ; et aussi les réflexions faussement joviales de ses collègues, les regards et les murmures des étudiants, et les ricanements des gens qui le reconnaissent en ville dans les magasins ou dans les stations-service (« Dites donc, c’est pas vous le professeur qui… »)
Les autres guerres se terminent un jour ou l’autre par une victoire, une défaite, ou l’épuisement, mais la guerre entre hommes et femmes est sans fin. À cause d’un accident journalistique, tout se passe comme si Brian était venu se placer devant Dibble sur ce champ de bataille perpétuel, faisant dévier sur lui les huées de la foule et la colère armée de la déesse-garce américaine sous toutes ses formes. Cependant que Dibble, l’ennemi véritable, prend la fuite. Il a reçu un bien moins grand nombre de lettres, dont aucune n’est injurieuse ; bientôt il sera sur un autre campus, et son rôle dans cette crise sera oublié.
Mais Brian doit rester à Corinth, où les événements récents entreront dans l’histoire de l’université ; où il sera hanté jusqu’à la fin de ses jours par cet article qui dénature les faits et par cette photo d’un comique vulgaire. D’odieuse façon, il a ce qu’il souhaitait ; la formule magique prononcée au-dessus de son berceau s’est réalisée ; après quarante-sept ans d’efforts il est devenu un homme célèbre.