Conflits de famille
Chapitre 9
Les enseignants, les professeurs d’université en particulier, ont souvent des affinités électives avec leur discipline. Que ce soit le résultat d’un tropisme naturel, d’efforts délibérés, ou d’une fréquentation prolongée, les assistants de langue nés dans le Missouri ou à Brooklyn ont l’allure et le comportement de Français ou d’Italiens ; les professeurs d’économie ressemblent à des banquiers ; et les musicologues ne se distinguent pas des musiciens. Généralement, il ne s’agit que d’une ressemblance de style ; en fait la majorité des professeurs, à Corinth du moins, tend à considérer avec défiance et hostilité tout collègue qui décide de quitter l’université pour mettre en pratique ce qu’il prêche.
Ces affinités ont aussi une influence profonde sur le fonctionnement des différents départements de l’université de Corinth. C’est d’elles, par exemple, que dépendent le temps passé à résoudre les problèmes et la violence des réactions suscitées. Les membres du Département de Mathématiques ont tendance à se quereller sur les chiffres de leur rapport annuel, et ceux du Département de Littérature sur sa formulation. En Psychologie, l’analyse de la personnalité des promouvables se termine parfois par de bruyantes manifestations d’incontinence verbale ; quant à la controverse sur les nouvelles toilettes pour messieurs du Secteur d’Architecture (au cours de laquelle deux professeurs qui n’avaient rien créé depuis vingt ans en sont venus aux mains), elle est entrée dans les annales de l’université.
Mais c’est parmi les collègues de Brian Tate que l’effet de la loi des affinités est le plus fortement ressenti. Comme chaque membre du Département de Sciences Politiques se comporte extérieurement et raisonne intérieurement en stratège politique expert, tout problème est prétexte à des débats publics et à des pressions privées. Même quand l’enjeu est minime, on fait des discours éloquents ; on tire habilement les ficelles et on se fait des concessions mutuelles simplement pour le plaisir de jouer.
Autrefois Brian a joué le jeu avec autant d’entrain que ses collègues. Aujourd’hui ça ne l’intéresse plus et ça l’ennuie. Les transactions du Comité du Cursus, dont il est président, lui paraissent vaine comédie, et la question à l’ordre du jour insignifiante comparée à celle inscrite sur son agenda personnel, à savoir : comment va-t-il faire face à la sommation insensée de sa femme, de divorcer d’elle et d’épouser Wendy Gahaghan ?
La question portée devant le Comité, et cela depuis une heure déjà, sans compter la séance de mardi, presque aussi longue, en présence de tout le Département, est connue sous la dénomination Formule Reçu ou Recalé. Elle est apparue la semaine dernière sous forme d’une pétition signée par vingt-deux étudiants de licence en Sciences Politiques, dix-neuf étudiants d’autres départements, quatre enseignants, et trois personnes qui avaient signé Thomas Paine, F. Kafka, et Janis Joplin. Ces cinquante-huit personnes réelles et imaginaires réclament la possibilité pour les étudiants inscrits à des cours de Sciences Politiques de choisir soit d’être évalués par une lettre, soit simplement d’être notifiés qu’ils ne sont pas reçus.
Dans la pratique la Formule Reçu ou Recalé ne changerait vraisemblablement pas grand-chose. L’expérience du Département d’Histoire au printemps dernier laisse penser que les seuls étudiants qui choisiraient cette formule sont ceux qui préféreraient l’euphémisme Reçu à l’attribution de la lettre C. L’affaire n’en suscite pas moins une grande controverse : les collègues de Brian ont prononcé de longs discours en faisant parfois vibrer une corde sensible avec des expressions comme « liberté de conscience », « respect des valeurs universitaires », « fuite devant les responsabilités », « lâcheté morale »… dont il vient d’entendre les deux dernières dans un autre contexte tout récemment, il y a seulement quelques heures en fait, quand sa femme les a utilisées pour décrire la manière dont il s’est conduit vis-à-vis de Wendy.
Le comité de Brian, qui est censé étudier la pétition et donner un avis au département, est divisé. Chacun des quatre autres membres a, comme d’habitude, adopté une position philosophique qu’il défend dans son style propre. Car non seulement les professeurs ressemblent à leur discipline ; mais ces ressemblances se subdivisent à l’intérieur de chaque département. De même que certains assistants en Histoire de l’Art adoptent ce qu’ils s’imaginent être l’allure, le style et les opinions d’un Renoir, et d’autres ceux d’un Jim Dine, chacun des collègues de Brian imite une école de pensée politique, ou même un politicien en particulier.
John Randall, le patriarche du département, dernier survivant de l’époque où celui-ci était dénommé Département d’Administration, évoque à Brian la figure de Cordell Hull. C’est un homme d’un certain âge, de taille imposante, guindé, quelque peu pontifiant et lent à saisir les choses, mais qui possède des qualités d’endurance remarquables ; un hégélien qui fait des cours de philosophie politique en citant souvent Platon de mémoire. Selon John Randall, s’ils acceptent la Formule Reçu ou Recalé, ils rompent leur contrat moral avec l’université et négligent de reconnaître la vraie valeur. Les étudiants de Corinth naissent libres et égaux en droit de suivre les cours d’Administration (comme il les appelle encore), mais pas égaux en capacité de comprendre ces cours. La pétition devrait donc être rejetée, poliment, mais avec fermeté et dignité.
Le principal ennemi de Brian au sein du département, C. Donald Dibble, s’oppose lui aussi à la pétition, mais plus violemment ; exactement comme il s’oppose depuis des années à toute proposition et bloque toute suggestion faite par Brian pour le changement du cursus. C’est en grande partie à cause de lui que le comité n’a presque rien accompli depuis septembre. Vieux garçon bavard, tendu, un peu paranoïaque, Don Dibble se qualifie lui-même dans ses interviews, qu’il accorde avec prodigalité sur des sujets variés, de « conservateur radical ». Personnellement, Brian le qualifie de Metternich. Dibble relève d’une école de philosophie politique plus récente que celle de Randall, mais lui aussi cite Platon fréquemment – et fallacieusement d’après Brian. À l’université de Chicago, on l’a dressé à débusquer les principes politiques de base cachés dans le fourré des événements, même de ceux qui peuvent paraître sans importance. Il arrive parfois qu’il ne parvienne pas à faire sortir du taillis quoi que ce soit d’intéressant, et qu’il s’abstienne de se mêler à la discussion qui suit ; mais pas aujourd’hui. Caché dans la Formule Reçu ou Recalé, Dibble a découvert un animal cunéiforme un peu semblable à un éléphant. Si ses collègues laissaient entrer cet animal dans le département, affirme-t-il, ils abdiqueraient la responsabilité du pouvoir et céderaient aux pressions de la masse. Bientôt des éléphants de plus en plus gros entreraient à la suite du premier, et eux se feraient tous piétiner à mort, et ils l’auraient bien mérité.
Chuck Markowitz, le plus jeune membre du comité, tient le rôle de Castro. C’est un jeune radical attachant, maladroit, mais aussi quelqu’un d’extrêmement cultivé. D’habitude, Brian aime bien Chuck, mais aujourd’hui il est agacé par lui. Primo, Chuck est partisan de se rendre aux exigences de la pétition ; c’est probablement lui qui est responsable de sa rédaction au départ, en partie du moins, et donc aussi de la réunion de département exceptionnelle de mardi qui a empêché Brian de déjeuner avec Wendy, et de tous les ennuis qui s’en sont suivis. C’est à cause de lui s’ils sont tous les cinq rassemblés dans cette salle en ce moment au lieu de vaquer à leurs occupations personnelles ou à leur travail. De façon plus générale, Brian reproche à Chuck, malgré ses trente ans passés, de se déguiser en étudiant de licence radical et de s’être laissé pousser les cheveux au point de donner l’impression d’avoir un petit caniche noir mal lavé perché au sommet du crâne.
Les arguments de Chuck en faveur de la Formule Reçu ou Recalé vont très loin et étaient à prévoir. Il insiste sur les idioties et les inégalités du système de notation actuel, avec anecdotes à l’appui ; il prône la supériorité des études indépendantes, et le succès des universités libres. « Après tout, conclut-il avec un sourire engageant, comment pouvons-nous vraiment savoir ce qu’un jeune a appris à notre cours ? En quoi avons-nous un droit quelconque de lui donner une note ? » À ces mots, le visage des autres membres du comité se durcit, et en silence ils donnent au discours de Chuck la note B moins.
Le dernier à parler, comme toujours, est Hank Andrews, un homme intelligent, pâle et maigre, le meilleur ami de Brian dans le département. Depuis longtemps, Andrews s’est lui-même choisi le rôle de Machiavel. Dans les réunions, il fait figure d’observateur scientifique détaché, manipulant à l’occasion les forces politiques par pure curiosité intellectuelle. Il est impossible de deviner quel parti il va prendre sur une question quelconque car il peut aussi bien se laisser guider par l’envie cynique de s’amuser que par l’intérêt ou les principes. Aujourd’hui, après avoir semblé hésiter un moment, il s’est finalement prononcé en faveur de la Formule Reçu ou Recalé – en grande partie, soupçonne Brian, pour créer des incidents. Andrews refuse de prendre en considération les problèmes plus vastes qui sont impliqués. Il fait simplement remarquer avec sa sécheresse habituelle que la Formule a été acceptée par d’autres départements apparemment sans grande conséquence, et que la pétition a été signée par plus de la moitié de leurs propres étudiants. Si on ne se rend pas à ses exigences, la chose va être très mal ressentie. On parlera en sourdine de bureaucratie monolithique ; on verra apparaître des lettres et des éditoriaux sarcastiques ou violents dans le journal des étudiants.
Quand Andrews cesse de parler, un tollé de protestations retentit parmi lesquelles on entend les mots « humiliant » et « opportunisme ». Les trois autres professeurs se mettent à répéter les arguments qu’ils ont déjà avancés, et à faire les remarques qu’ils ont faites il y a une demi-heure ou mardi. Brian ne les écoute pas ; il entend d’autres voix qui disputent, qui exigent.
Il aurait dû se douter d’un coup fourré d’après la façon dont sa femme lui a parlé au téléphone ce matin – avec cette voix tendue, ces silences anormaux. Or il n’était pas prêt pour l’assaut qui a commencé une heure plus tard quand il a ouvert la porte pour entrer chez lui et qu’ils se sont trouvés face à face – le visage d’Erica d’une blancheur qui semblait due à une fièvre intérieure, avec de grands yeux illuminés. Son visage de Jeanne d’Arc, avait-il dit un jour : celui d’une femme persuadée de se battre pour le bien des autres, avec la certitude fanatique qu’elle est dans le vrai. Quand c’est elle-même qui est atteinte, elle est simplement fâchée et déprimée ; mais elle est capable de fulminer d’indignation si on touche, ou si on menace de toucher à un enfant. Plus l’enfant est jeune, plus les flammes sont vives. Il n’en a pas revu d’aussi hautes depuis le moment où, juste avant la naissance de Matilda, elle s’est bagarrée avec deux médecins et la direction d’une grande clinique pour obtenir le droit qu’on laisse le bébé auprès d’elle après la naissance au lieu de le mettre dans la salle des nouveau-nés. « Les bébés, vous savez ce qu’ils font dans votre salle ? » l’entend-il encore demander haut et fort au bureau des admissions avec ses contractions toutes les huit minutes. « Ils sont chacun dans une espèce d’horrible cage en plastique, isolés de tout contact humain. La lumière est allumée en permanence, braquée dans leurs yeux vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on dirait un interrogatoire militaire nord-coréen, et ils pleurent, voilà ce qu’ils font, vingt-quatre heures par jour, sauf quand ils n’ont même plus la force de pleurer, pendant cinq jours et cinq nuits. Voilà comment ils font connaissance avec ce monde. » Aujourd’hui il y avait cette même grande ferveur dans sa voix quand elle lui a dit qu’il fallait qu’il épouse Wendy – moins pour Wendy elle-même que pour cet enfant qui existait encore à peine. Et aussi, selon elle, pour lui-même. « Tu comprends, Wendy croit en toi », lui a expliqué Erica en arpentant le tapis du salon dans les deux sens. « Elle pense – non, mieux encore, elle est sûre que tu es un grand homme et que tu es en train d’écrire un grand livre. Tandis que moi je n’en suis plus sûre, plus maintenant. Mais ce dont je suis sûre c’est qu’il ne faut pas rester avec un homme en qui on ne croit plus, alors qu’il y a quelqu’un d’autre pour croire en lui. »
Brian a essayé de discuter calmement avec elle, de lui expliquer que ce n’était pas à elle de réparer ses erreurs à lui ; mais il n’a pas réussi à se faire écouter, ni même à la faire rester tranquille. « Je ne suis pas d’accord quand tu dis que ça n’est pas mon affaire », a-t-elle affirmé avec passion, tandis qu’il arpentait toute la longueur de la pièce à sa suite. « C’est ce que disaient les « Bons Allemands ». Après tout, Wendy est venue me trouver : c’est mon devoir de l’aider. Je n’ai pas envie d’être comme ces gens, chez Dante, qui n’ont fait ni le bien ni le mal, et qui n’ont jamais pris parti que pour eux-mêmes. » Après cette entrevue, il y en a eu une autre, qui ne s’est pas mieux passée, au contraire, avec Wendy, chez les Zimmern – où celle-ci se trouve apparemment depuis qu’elle a disparu – et en la présence tyrannique de Danielle Zimmern. Danielle, comme Erica, sait depuis le début que Wendy n’a jamais quitté Corinth, mais elle s’est bien gardée de le dire à Brian. De même qu’Erica et elle se sont bien gardées de dire à Wendy qu’il n’a pas cessé de s’angoisser et de la chercher. Erica, étant donné son état émotionnel du moment, a peut-être quelque excuse. Danielle, aucune.
En pensant à Danielle, Brian fait la grimace, de sorte que Chuck Markowitz, sur qui son regard s’est fixé par hasard, s’empêtre dans sa phrase. Il se dit qu’il n’a jamais vraiment eu de sympathie pour Danielle ; il se doutait déjà qu’elle n’avait pas de sympathie pour lui, mais maintenant il en est sûr. Très vraisemblablement, c’est elle qui est derrière toute cette affaire. Elle a plus ou moins convaincu sa Jeanne d’Arc que la chose à faire c’est de renoncer à lui, c’est-à-dire, en langage moins noble, de le mettre à la porte. C’est elle, Danielle, qui veut qu’il s’en aille, pour ne plus avoir à le rencontrer, et pour qu’Erica soit une divorcée comme elle. Le malheur n’aime pas être seul, surtout le malheur idéologique – et depuis quelque temps Danielle parle de plus en plus en idéologue. Depuis le départ de Leonard, elle nourrit contre les hommes une rancune qu’elle a récemment essayé de généraliser et d’ennoblir sous le couvert de féminisme radical. S’il ne savait pas tout ce qu’il sait sur ses coucheries au moment de leur séparation, il se demanderait presque si elle n’est pas lesbienne. Et après tout, ses coucheries ne prouvent rien ; elles indiquent même peut-être que Danielle est incapable d’aimer aucun homme. Certes, elle possède un certain charme – mais il y a dans son genre de beauté quelque chose de lourd, de bovin (« elle a tout du bœuf », dirait-il même, plus volontiers). Il se souvient que lorsqu’il dansait avec elle à des soirées, il avait parfois l’impression qu’elle essayait de mener, et il avait toujours à l’esprit l’idée désagréable qu’elle devait faire à peu près le même poids que lui.
Il y a des mois que Brian ne parle presque plus à Danielle ; mais voilà qu’elle vient s’immiscer dans ses affaires personnelles et qu’elle les surveille de toute sa hauteur comme une femme-agent de police, au point qu’il a à peine osé toucher Wendy quand ils se sont vus aujourd’hui, et qu’il n’a pas osé l’embrasser. Oui, une femme-agent ; ou militaire, chargée des prisonniers de guerre – car, vues ensemble, on aurait pu croire que Wendy et elle n’étaient pas du même pays, ni de la même race presque. Le cœur serré, il revoit Wendy si petite, si douce, si jeune, pelotonnée sur le canapé victorien ridicule des Zimmern, ses pieds nus relevés, s’entourant les genoux de ses bras roses couverts de taches de rousseur, comme pour se protéger. Elle lui a semblé plus menue qu’avant – non seulement par rapport à Danielle qui a tout du bœuf, mais par contraste avec Erica, qu’il venait de quitter. Un de ses pieds potelés présentait une méchante égratignure due à quelque blessure récente. Elle baissait les paupières, et elle avait ce visage las et aplati des enfants réfugiés sur les photos d’actualité.
C’est Danielle qui a parlé presque tout le temps pendant cette scène, disant à Brian ce qu’il devait faire et quand. Wendy n’a quasiment pas ouvert la bouche, sauf pour dire combien elle était reconnaissante à Danielle, et encore plus à Erica – combien Erica avait été formidable, et que c’était quelqu’un de vraiment sympa. Et puis, avec encore moins d’assurance, dans une sorte de murmure : « Je pensais, quand Erica dit que ça suffit pas pour un enfant d’avoir une bonne hérédité. Eh ben, c’est vrai, tu vois. Je voudrais pas que ce bébé aille chez n’importe qui. Faudrait quelqu’un qui soit capable de le comprendre et de l’éduquer comme il faut. Un gosse, c’est tellement impressionnable, même un gosse intelligent. Tu comprends, imagine qu’ils le donnent à des républicains par exemple : de quoi le rendre complètement tordu. C’est pour ça qu’il faut que je m’en occupe moi-même. »
Pourtant, même empêchée de s’exprimer, il ne fait pas de doute que Wendy était heureuse, folle de joie même, à l’idée qu’il puisse l’épouser. Telle une réfugiée dans un poste de première urgence, n’osant pas croire à sa chance soudaine, elle n’a pas demandé s’il allait réellement l’épouser ; elle s’est contentée de le regarder – en silence, et l’air de n’attendre que cela.
Les arguments du comité s’épuisent. Hank Andrews se tourne vers Brian, qui se tait depuis une demi-heure, et il sollicite son opinion. Il y a un moment de silence pendant lequel chacun attend que Brian se produise dans son rôle habituel de George Kennan – qu’il fasse une analyse structurale du conflit et propose un compromis auquel ils puissent tous, même à contrecœur, se rallier ; c’est pour cela qu’il est président.
Mais aujourd’hui Brian a du mal à se souvenir de son texte. Pour gagner du temps, il demande que Chuck relise la pétition. Il appuie son front sur son poing et donne l’impression de quelqu’un qui écoute, alors qu’il considère ses collègues autour de la table, en imaginant les conseils politiques qu’ils lui donneraient s’ils connaissaient son dilemme.
Chuck-Castro lui conseillerait peut-être de quitter Erica, parce qu’elle représente l’âge mûr et le passé en regard de la jeunesse et de l’avenir. D’un autre côté, comme il croit au libre choix et se défie de toute structure institutionnelle, il ne peut guère conseiller un mariage forcé avec Wendy. Il poussera sans doute Brian à affirmer son droit à l’autodétermination ; à résister aux personnes qui le bassinent avec leurs manigances ou veulent le faire entrer dans leur jeu.
Randall-Hull insistera aussi sur la liberté individuelle, ainsi que sur la responsabilité individuelle. Il recommandera à Brian de rester ferme sur les principes : de maintenir sa réputation d’homme de modération et d’intégrité, et d’honorer ses engagements passés – le renvoyant particulièrement à ceux qu’il a pris en 1950 à Cambridge, dans le Massachusetts.
Quant à Dibble-Metternich, il verra dans le projet d’Erica et de Danielle ce qu’il a décelé en d’autres circonstances : une monstrueuse conspiration de femmes. Ou plutôt qu’une conspiration, une révolte hystérique contre l’autorité masculine et (de la part d’Erica du moins) contre les plus sûrs de leurs propres intérêts. Il exigera que Brian écrase cette révolte par n’importe quel moyen, sans exclure la force physique.
Brian ne peut pas deviner ce que lui conseillerait Andrews-Machiavel, mais il préconiserait certainement la ruse plutôt que les discours ou la violence. Très vraisemblablement, il conseillerait à Brian de tenter de diviser, pour les vaincre, les trois adversaires actuellement unies contre lui.
La lecture de la pétition est presque terminée ; c’est le moment pour Brian de prendre la parole. Heureusement, le problème est relativement simple. Comme dans la plupart des cas, c’est une affaire d’endiguement, de séparation des sphères d’influence. Le choix de la Formule Reçu ou Recalé doit être laissé à la discrétion de chacun, l’enseignant décidant si elle sera appliquée à son cours ou pas. Essayant péniblement de retrouver son ton habituel d’autorité naturelle, Brian propose de soumettre cette solution au département. Et, après quelques développements oratoires de routine, sa proposition est acceptée.
Il essaie d’accélérer la fin de la séance, mais il est plus de quatre heures quand il revient dans son bureau. Il ferme la porte mais il n’allume pas la lumière, afin de ne pas être interrompu pendant qu’il prépare sa contre-offensive.
Heureusement, il ne s’est encore engagé dans aucune situation. Quoique stupéfait par l’assaut d’Erica, il a conservé sa présence d’esprit en quelque sorte : il n’a rien dit d’injurieux ni d’impardonnable. Et surtout, bien qu’il se soit penché et attendri sur le sort de Wendy, il ne lui a rien promis.
Il faut qu’il commence, décide-t-il, par suivre ce qu’il imagine être le conseil d’Andrews : diviser ses adversaires. D’abord, et surtout, séparer Wendy de Danielle physiquement, afin de pouvoir lui parler seul à seul. Même ainsi, l’entrevue ne sera pas facile. Wendy va être déçue, terriblement déçue ; elle va souffrir encore plus qu’elle n’a déjà souffert – il revoit son visage, ses pieds nus écorchés. Mais elle n’est pas la seule ; lui-même est pris d’une sorte de malaise physique, de désespoir, à penser que jamais plus – ses jambes nues, sa petite croupe rebondie…
Mais pourquoi jamais plus ? interroge une voix dans sa tête. Quand tout cela sera fini, quand Wendy sera allée à New York – et c’est une chose à régler au plus vite – Bien sûr, désormais, ils devront être extrêmement discrets, lui dira-t-il. Il la tiendra fermement, lui parlera avec douceur, lui expliquera la meilleure solution pour tout le monde. Il lui parlera de sa bourse d’études, de l’état mental précaire d’Erica, du livre qu’il doit écrire. « Fais-moi confiance », lui dira-t-il ; et peut-être, avec calme, fera-t-il observer combien d’ennuis et de souffrance on aurait évité si elle lui avait fait confiance – si elle s’en était remise à lui, si elle l’avait laissé endosser les responsabilités et prendre les décisions. Et elle lui fera confiance ; elle le remerciera, car en dépit de son affolement et de ses erreurs de jugement, ce n’est pas « la fin de tout », il l’aime toujours, il la désire toujours.
Brian s’assied à son bureau dans la lumière déclinante et compose le numéro de Danielle ; mais en entendant la voix de celle-ci, il raccroche. Il regarde le téléphone, en se demandant s’il devrait rappeler et demander à parler à Wendy. Mais peut-être vaudrait-il mieux voir Erica en premier, ce serait fait. Ensuite il pourra téléphoner pour proposer de donner rendez-vous à Wendy quelque part. S’il ne peut pas court-circuiter Danielle, il ira chez elle pour emmener Wendy – de force si nécessaire, comme le lui conseillerait Dibble.
L’entrevue avec Erica va être encore plus douloureuse par certains côtés, et plus délicate à coup sûr, car les sentiments d’Erica sont moins simples. Wendy l’adore ; Danielle le déteste. Mais sa femme, elle, est prise dans un feu croisé de sentiments : amour et haine, bien sûr, mais aussi jalousie, pitié, honte, et peur – il l’imagine tiraillée par tous ces sentiments d’un bout à l’autre du tapis du salon. Il voit son visage blême, fébrile – et juste à côté, celui de Wendy, fixant tous deux sur lui un même regard égaré. Les deux visages, les quatre yeux bougent ensemble et se fondent en un seul.
Une pensée importune vient à l’esprit de Brian : deux femmes qui étaient en relativement bonne forme quand il les a rencontrées sont maintenant, par suite de ses agissements en quelque sorte, au bord de l’effondrement nerveux. Qu’il n’ait pas voulu cela, qu’il soit en fait très attaché à l’une et à l’autre, voilà qui ne saurait le justifier auprès de quiconque connaîtrait son histoire ; or si désormais il n’agit pas avec beaucoup de détermination et de diplomatie, tout le monde connaîtra cette histoire.
Il va être difficile de traiter avec Erica, et même, pour commencer, de lui parler. Il faut qu’il s’y prépare. Elle sera peut-être éternellement persuadée qu’elle avait raison, exactement comme elle reste convaincue qu’elle avait raison de vouloir garder son bébé auprès d’elle dans sa chambre. (Il lui arrive encore de revenir à cette affaire et d’attribuer les problèmes de Matilda au fait qu’elle, la mère, n’a pas obtenu gain de cause à la Clinique d’Accouchement de Boston il y a treize ans.)
Et quand Erica va s’apercevoir qu’elle n’a pas gain de cause une fois de plus, il n’est pas garanti qu’elle accepte la chose de bonne grâce ; qu’elle cesse les hostilités et qu’elle le laisse réintégrer la maison. Mais pourquoi aurait-il besoin de sa permission ? La maison n’est-elle pas à lui, n’est-ce pas lui qui l’a payée, capital, intérêts, et impôts, de ses propres deniers ?
S’il annonce à Erica qu’il rentre à la maison aujourd’hui même – ou mieux encore, s’il rentre, tout simplement – cela risque de ne pas plaire ; mais qu’y peut-elle ? Elle risque de faire la grimace, mais elle ne va pas appeler la police ni se laisser aller à la violence. Danielle Zimmern, un jour, a lancé une boîte de soupe aux praires à la tête de Leonard (et elle l’a raté), mais il ne se souvient pas avoir jamais vu Erica lever la main sur quiconque. Quand les enfants étaient trop jeunes pour qu’on les raisonne, elle les prenait dans ses bras et les emportait dans une autre pièce loin de l’objet défendu plutôt que de leur donner une tape – indéfiniment parfois, avec une patience acharnée bien féminine dont il ne pouvait que s’émerveiller.
Même après réoccupation de son propre territoire, il ne sera pas facile de pacifier les indigènes. Il faut qu’il se résigne à une campagne longue et dure. Cette fois il devra s’armer d’arguments meilleurs, y compris ceux qui lui ont été soufflés en imagination par ses collègues. Il faut, comme Chuck, qu’il lutte pour l’autodétermination ; comme Randall, qu’il parle de responsabilité – de l’obligation morale, pour lui et pour Erica, de tenir les engagements qu’ils ont pris l’un envers l’autre, envers la société, et surtout envers Jeffrey et Matilda. Il faut qu’il démontre à Erica que son plan va non seulement à l’encontre de son propre intérêt – ce qui, dans sa propension présente au martyre, ne la touchera guère – mais aussi à l’encontre de l’intérêt des Enfants. Comment pourrait-elle songer à les exposer à tant de souffrance, de perturbation et de scandale ?
Ces arguments devraient la convaincre, puisqu’ils sont vrais. Mais s’ils manquaient à le faire, l’argument, et la preuve qu’il l’aime et la préfère à Wendy et à toutes les autres femmes devrait finalement l’emporter.
Évidemment, tant qu’Erica continuera à voir l’exécrable Danielle, la campagne sera deux fois plus ardue. Il faut qu’il entreprenne de les séparer au plus vite, en ne manquant aucune occasion de faire remarquer – mais subtilement – combien Danielle est agressive et peu féminine, combien elle a toujours été hostile aux hommes, et à lui particulièrement. Erica est fidèle à Danielle par habitude, parce qu’elles ont fait leurs études ensemble, et que ces habitudes-là ne se rompent pas facilement. Mais il faut comprendre que les gens changent, et pas toujours à leur avantage. Après tout, Danielle n’est pas la seule amie possible ici. Parmi les épouses de ses collègues, il existe beaucoup de femmes agréables et normales.
Il fait presque nuit dans le bureau de Brian quand il en part, mais dehors l’air est encore saturé d’une lumière grise et terne. Le ciel est bas, chargé de nuages cotonneux, mais il ne bruine pas vraiment. En s’arrêtant au feu rouge près du pont, il voit soudain traverser devant lui une chose très bizarre et très déplaisante : une espèce de nain sans tête et sans visage, en caoutchoucs noirs, le corps presque tout entier pris dans un sac en toile de jute crasseux. Bien que la chose informe ne semble pas remarquer Brian, qui est en outre protégé par l’armure métallique de sa Karmann-Ghia, il en a le souffle coupé ; il éprouve un choc, de l’effroi. Et puis, un peu plus loin, avançant vers lui sur le trottoir dans la semi-obscurité humide, il voit deux autres de ces silhouettes naines inquiétantes : l’une rouge avec des cornes et l’autre enveloppée dans un drap. C’est vrai ; c’est Halloween. Il respire. Le feu passe au vert et il repart, croisant sur son chemin d’autres enfants déguisés en squelettes, en pirates, en Mickey, en Dracula, en Batman et autres monstres traditionnels.
Il fait encore assez clair pour qu’il puisse encore une fois faire ses commentaires sur l’aspect ignoble de son jardin. L’herbe est jonchée de petites branches cassées et de feuilles mouillées, et par endroits de pommes véreuses en train de pourrir. Encore plus choquantes sont les boîtes à ordures renversées au bord de l’allée, et les papiers, les bouteilles et les détritus détrempés et immondes répandus sur le gravier et sur l’herbe. Les chiens de Glenvue sont encore venus s’attaquer à leurs poubelles, et personne ne s’en est occupé.
S’efforçant d’oublier momentanément son dégoût et sa fureur, et de se calmer en vue de la bataille, Brian entre dans la maison. Ce qui le frappe au premier abord, ce sont des flots de musique rock se déversant d’en haut ; puis il voit que toutes les lumières brûlent dans la cuisine déserte, que la porte du frigidaire est entrouverte, et qu’il y a des victuailles abandonnées sur la table : une boîte d’où s’échappent des biscuits, une brique de lait qui surit, des pots de beurre de cacahuète et de confiture tout poisseux.
« Erica ? »
Pas de réponse. Il éteint la lumière, claque la porte du frigidaire, et va jusqu’au salon. Vautré sur le canapé, en train de lire une bande dessinée et de manger un sandwich baveux, il y a un adolescent maigre avec de grosses lunettes cerclées de métal, des cheveux blonds longs et sales, et de l’acné.
« Jeffrey. Est-ce que Maman est là ? »
Jeffrey lève les yeux un instant, tout en mâchant, et retourne à sa bande dessinée.
« Veux-tu me répondre quand je te parle ! Et ne mets pas tes chaussures sales sur la table.
— J’ai répondu.
— Non, je suis désolé.
— Je t’ai fait signe avec la tête », ergote Jeffrey d’une voix maussade, sans bouger les pieds. « C’est pas une réponse ?
— Pas quand on est poli, non. (Brian attend, mais son fils reste muet.) Alors où est-elle ?
— Chépa, marmonne Jeffrey, en crachotant des miettes. Elle est sortie.
— Hum. » Brian arpente toute la longueur du tapis dans l’autre sens et regarde par la fenêtre, s’apercevant – comme il l’aurait déjà fait s’il était dans un état d’esprit plus calme – que la voiture d’Erica n’est pas garée dans l’allée à côté des poubelles renversées.
« Jeffo, je voudrais que tu t’occupes un peu du jardin », déclare-t-il, en s’efforçant de parler gentiment, et même avec une pointe d’humour. « Il n’y a que deux jours que je suis parti, et on se croirait déjà dans un taudis de banlieue.
— Ouais, grommelle son fils sans lever les yeux.
— La pelouse a besoin d’un coup de râteau. Et puis il y a une quantité de brindilles et de branches par terre ; tu ferais bien de les entasser vers le mur du fond. On peut mettre les feuilles et les pommes sur le pourrissoir. Et je voudrais que tu ramasses ces ordures. Ces imbéciles de chiens sont revenus parce que personne n’a pensé à mettre les pierres sur les poubelles… Tu sais, ajoute-t-il sur le ton de la conversation, il me semble qu’on ne devrait plus avoir à te dire ce genre de choses. Maintenant tu as l’âge d’avoir certaines responsabilités dans cette maison, de voir toi-même quand tu rentres du lycée s’il y a quelque chose à faire, et de veiller à ce que ce soit fait. »
Il n’y a pas de réaction perceptible à ce discours. Jeffrey tourne une page de sa bande dessinée.
« Allons, vas-y maintenant », poursuit Brian, parlant un peu plus fort et un peu moins gentiment. « Sors et mets-toi à ce travail avant d’oublier. »
Son fils lève enfin les yeux. « T’arrêtes de me persécuter, O.K. ? dit-il d’un air scandalisé. J’irai tout à l’heure.
— Je veux que ce soit fait tout de suite. (Brian a du mal à garder une voix égale.) Et pendant que tu y seras, tu pourras nettoyer les saletés que tu as laissées à la cuisine.
— J’ai pas laissé de saletés ! (Jeffrey envoie promener sa B.D. sur le canapé.) Pourquoi c’est toujours moi qui prends, hein ? Si y a des merdes dans la cuisine, c’est celles de Mouflette. Pourquoi c’est pas à elle que tu demandes de nettoyer ? »
Brian se retient de faire une observation sur le langage de son fils. « Très bien, j’y vais. Et tu te mets au travail dans le jardin, c’est entendu ? »
La musique rock s’intensifie au fur et à mesure que Brian monte l’escalier ; bientôt il saisit les paroles, qui expriment à grands cris une sensualité brutale. Il se dit, comme il se l’est déjà dit auparavant, que cette musique n’est ni bonne ni convenable pour une fille de treize ans. Vraisemblablement, Matilda n’a pas encore d’expérience pratique ; mais, enfermée tous les jours pendant des heures avec ces bruits obscènes, comment pourrait-elle demeurer vraiment innocente ?
Sur le palier du deuxième étage, ces battements et ces cris effrénés deviennent intolérables, et quand il frappe à la porte il n’est pas entendu. Pas plus, semble-t-il, que quand il appelle.
« Matilda ? Tu es là, Matilda ? »
N’obtenant pas de réponse, il ouvre la porte. Une grosse sorcière est là debout devant un miroir, dans la chambre mansardée, le dos tourné. Elle est vêtue de la jupe et de la cape traditionnelles, noires et sales et cheveux noirs, particulièrement longs et brillants pendent sous un haut chapeau en carton.
« GOTCHA BOOM BOOM », hurle une voix mâle rauque et indécente qui sort de deux haut-parleurs opposés, comme pour convoquer la grosse sorcière à une Messe Noire.
« Matilda ! » crie Brian.
La sorcière se retourne. Sous le chapeau pointu et les grands cheveux en plastique il y a un visage jeune et rebondi badigeonné en blanc et affreusement asymétrique. D’un côté le contour de l’œil a été dessiné en bleu électrique et en noir, avec des rayons, lui donnant l’air d’une énorme araignée ; de l’autre, c’est l’œil de Matilda.
« Tu veux baisser ce disque, s’il te plaît ! Je voudrais te parler ! »
D’un air boudeur et las, la sorcière s’accroupit et réduit le volume, un tout petit peu. « GOTCHA boom boom… »
« Mouflette, je voulais te demander… Je t’ai dit de baisser le son, pour que tu entendes ce que j’ai à dire.
— Mais je t’entends. »
Exaspéré, Brian traverse la chambre et éteint le tourne-disque. « Boommmmm. »
« Tu m’esquintes mon disque des Stones ! » gémit Matilda, relevant vite le bras du pick-up.
« Et toi tu t’esquintes les oreilles à faire marcher ce phono aussi fort, est-ce que tu t’en rends compte ? rétorque-t-il. Je te l’ai déjà dit, et je suis sûr que ta mère…
— J’entends mieux que toi », interrompt Matilda avec mépris, tournant le dos à Brian et continuant à se maquiller.
« Là n’est pas la question, Matilda. C’est un lent processus. » Pas de réaction ; sa fille plisse le front tout près du miroir, se noircissant les sourcils et les allongeant pour les faire se rejoindre au-dessus de son nez retroussé en une grimace de harpie. « Peut-être que tu entends bien pour l’instant, mais si tu ne prends pas de précautions, quand tu auras mon âge, tu t’en repentiras sans doute. » Pas de réaction. Matilda commence à barbouiller l’autre paupière avec du fard bleu. Bientôt, quand elle aura une araignée à la place de chaque œil, elle prendra un cabas et elle ira se montrer dans tout le quartier. « Tu sais, Mouflette, une sorcière n’est pas nécessairement grotesque. Tu es une belle jeune fille ; tu n’as pas plutôt envie d’être jolie pour aller faire la quête ? »
Bien qu’il ait parlé avec douceur, Matilda réagit par un hurlement. « Quelle foutaise ! Je peux toujours essayer d’être jolie avec ces machins ! (Elle fond sur lui avec un sourire diabolique pour découvrir sa bouche pleine de broches métalliques reliées par des élastiques humides.) En plus je vais pas faire la quête. Tu me prends pour quoi, un bébé ?
— Alors pourquoi es-tu affublée de la sorte ?
— Je suis invitée à une soirée sommeil chez Elsie.
— Ah oui ? Et qu’est-ce qu’une soirée sommeil ?
— Tu sais même pas ça ? C’est une soirée où on reste dormir jusqu’au lendemain.
— Jusqu’au lendemain ? Tu es trop jeune pour passer la nuit dehors.
— Maman a dit que je pouvais. » Matilda tire sa paupière inférieure droite vers le bas de façon hideuse pour se faire le tour de l’œil au crayon noir.
« Eh bien moi je dis non. » Brian note mentalement qu’il devra en parler à Erica. Si c’est vrai, elle ne peut avoir donné une telle permission que dans un moment d’égarement. « Si tu veux sortir dans le quartier, très bien, pourvu que tu sois rentrée à neuf heures, ajoute-t-il généreusement.
— Mais j’ai dit à Elsie que je venais ! » Sa fille a haussé le ton en flèche.
« Alors il va falloir lui dire que tu ne viens pas. »
Au-dessous du chapeau et des cheveux de sorcière, Matilda, avec son visage poupin de treize ans, prend elle-même l’air mauvais qu’elle y a peint. « J’ai pas à faire ce que tu me dis, déclare-t-elle. T’es pas mon patron. » Comme pour en donner la preuve, elle s’accroupit dans sa jupe noire et remet le phono en marche.
« Non, mais je suis ton père, et je veux… », commence Brian, mais sa voix est couverte par des éjaculations vocales lubriques et frénétiques quand le volume augmente : « awah boom BOOM GOTCHA ! » Il sent qu’il devrait arrêter l’appareil à nouveau, qu’il devrait mener jusqu’au bout cette lutte contre sa fille ; mais il est soudain frappé de dégoût et d’épuisement. C’est Erica qui est cause de cette insurrection ; qu’elle s’en charge. Il fait demi-tour et sort de la chambre.
En descendant l’escalier, poursuivi par les cris et les halètements obscènes, il songe que lorsqu’il a connu Erica, les deux albums qu’elle préférait étaient le double concerto pour violon de Bach et de vieilles ballades anglaises accompagnées au tympanon, parmi lesquelles il se souvient surtout d’une chanson où il était question d’une belle fille qui suivait son amour à la guerre. Il revoit Erica plaçant timidement mais passionnément le vieux 78 tours noir et cireux sur un phono poussif dans le salon de son dortoir à Radcliffe pour le lui faire entendre. Elle le suivrait partout où il déciderait d’aller, semblait lui déclarer la chanson, quelques semaines avant qu’Erica elle-même ne le lui déclare ; elle ferait couler sa vie derrière la sienne et dans la sienne avec autant de grâce que le deuxième violon de Bach faisait écho et s’unissait au premier. Une sensation d’étouffement envahit Brian ; il s’appuie un instant contre la tapisserie de l’escalier, mais la musique infernale de Matilda le repousse vers le bas.
Dans le salon, Jeffrey n’a pas bougé, sinon pour s’affaler un peu plus derrière sa B.D. de Plastic Man.
« Je croyais t’avoir dit de nettoyer le jardin, dit Brian, debout au-dessus de lui.
— Fait plus assez clair dehors, bougonne son fils, un trognon de pomme à la bouche. F’rai ça demain.
— Je veux que tu le fasses tout de suite.
— J’ai dit que je le ferais demain, compris ? » brait Jeffrey, levant finalement sur son père un regard insolent. Brian soutient ce regard, et ne bouge pas. « Tu veux me foutre la paix maintenant, que je puisse lire ? »
Brian sent son cœur battre à tout rompre. « Ça, de la lecture ! explose-t-il. Tu es juste en train de te pourrir l’esprit avec des inepties puériles. Moi, à quinze ans, je lisais Gibbon, mais toi, en dehors de tes devoirs, je ne t’ai pas vu avec un livre depuis des semaines. À propos, as-tu des devoirs aujourd’hui ?… Jeffrey, je t’ai posé une question.
— Ah ! tu peux pas foutre le camp !
— Ne me parle pas comme ça. » Il arrache Plastic Man des mains de son fils.
« Rends-moi ma B.D. ! » aboie Jeffrey en se levant, hargneux et maladroit. Au cours de l’été il est devenu presque aussi grand que Brian, mais il pèse sans doute encore dix kilos de moins que lui. S’ils en venaient aux mains… Brian tient la B.D. dans son dos, et la serre plus fort.
« Je te la rendrai quand tu auras fait ton travail. »
Jeffrey lance un regard furieux, il ébauche un geste de menace, et arrête là. « Ça va, ça va, grogne-t-il. Allez, dégage. »
Ayant gagné, Brian ignore cette grossièreté ; il s’écarte, et Jeffrey quitte la pièce en traînant et en ronchonnant.
Cinq heures ; et Erica n’est toujours pas rentrée. Le front soucieux, Brian entre dans la cuisine pour vérifier sa montre. La vue des denrées en train de périr sur la table lui rappelle qu’il a omis de dire à Matilda de débarrasser, et de lui demander quand sa mère serait de retour.
Sa Timex est juste, mais les temps sont déréglés. Il se sent épuisé, persécuté ; il en a encore des battements de cœur. Il n’a jamais beaucoup aimé les enfants en général, mais pendant des années ses propres enfants ont été une exception. Il les a traités avec affection, avec sérieux, avec honnêteté. Alors pourquoi faut-il qu’il ait maintenant un fils comme Jeffrey, rétif et égoïste : un fils qui, lorsque les garçons de son âge sont dehors à ratisser les feuilles ou à jouer au football, reste vautré sur sa colonne vertébrale en plastique à lire la B.D. de Plastic Man ? Pourquoi faut-il qu’il ait une fille comme Matilda, si douloureusement différente de la gentille et jolie fillette qu’il voulait et qu’il attendait : une fille boulotte, grincheuse, boudeuse, qui se repaît des braillements commerciaux de délinquants sexuels et qui se déguise en sorcière ?
Soudain l’idée lui vient que ce n’est pas un déguisement – que cette harpie adolescente à l’œil mauvais est le vrai moi de Matilda, de même que Jeffrey est véritablement un homme en plastique ; que tous ces enfants monstrueux qu’il a croisés cet après-midi en rentrant chez lui, costumés en démons, en fantômes, en Dracula etc. ne font, ce jour-là de l’année, que rendre visible leur vraie nature.
Pendant qu’il piétine dans la cuisine en attendant Erica, avec impatience cette fois, il se dit qu’il est vraiment injuste qu’il se fasse injurier par ses enfants, et menacer aussi – oui, et même physiquement, car il y avait bien de la menace dans la voix et dans les gestes de Jeffrey. Et Jeffrey est encore en train de grandir ; bientôt il sera plus grand que Brian et il pèsera plus lourd que lui. Matilda se met à pousser elle aussi ; elle est déjà forte pour son âge. On ne saurait exclure la possibilité qu’un jour Brian Tate devienne le plus petit de la famille.
Il devrait donc subir quotidiennement les injures et les menaces de ces adolescents monstrueux, vivre dans la même maison qu’eux – Cette sourde indignation s’arrête soudain dans sa tête. Une autre voix, plus claire, plus forte, lui fait observer qu’il n’est pas obligé de vivre dans cette maison ; qu’en fait, tous ceux que cela concerne sont surtout concernés par l’idée de le mettre dehors ; qu’il est venu négocier et implorer la permission de rester « pour le bien des Enfants ». C’est-à-dire pour Jeffrey et Matilda qui, manifestement, n’auraient cure de ne plus jamais le revoir.
Il faut qu’il soit fou. Pourquoi se soucier du bien de pareils enfants ? Pourquoi resterait-il là pour se faire injurier et menacer par eux ; pour se faire houspiller et réprimander par sa femme ? Étant donné ce qu’elle a fait d’eux, de quel droit le jugerait-elle ? Qu’elle se débrouille avec son œuvre ; ou plutôt – pour être charitable – avec ce qu’elle n’a pas réussi à empêcher. Qu’il aille donc où il est désiré, écouté, aimé passionnément.
Brian regarde à nouveau par la fenêtre, mais cette fois pour s’assurer que sa femme n’est pas de retour. Précipitamment, avant qu’elle n’arrive, il reprend son porte-documents, son imperméable, ses affaires pour la nuit, et il quitte la maison. Jeffrey est dans le jardin, sur le côté, il ratisse les pommes avec le gros râteau, qui n’est pas le bon, et qui abîme la pelouse ; mais Brian ne s’arrête pas pour le reprendre. Il monte dans sa voiture, il la met en marche, et il démarre dans le froid et l’humidité de la nuit tombante.