Conflits de famille
Chapitre 3
« 799-0579.
— Leonard ? Ici Brian Tate.
— Ah, Brian, bonsoir. Tu es à New York ?
— Non, je suis à Corinth.
— À Corinth, ah bien. Alors comment cela va-t-il là-bas ? Comment vont mon ex-femme et mes ex-enfants ?
— Bien, autant que je sache ; je ne les ai pas vues récemment.
— Et toi comment vas-tu, et toute ta famille ?
— Ça va, merci – Enfin, pas si bien que ça en réalité. Il se pose un problème, et je voulais te consulter à ce sujet.
— Oui, bien sûr. Écoute, est-ce que je peux te rappeler dans une demi-heure environ ? Je suis avec une amie pour le moment.
— Oui, d’accord – Non, attends ; je ne suis pas chez moi.
— Pas chez toi ? Alors où es-tu ?
— Dans un motel.
— Un motel, à Corinth ?
— Oui, enfin un peu au sud de Corinth. Je crois que c’est à Hésiode en fait. Ça s’appelle le Motel des Deux Bouleaux.
— Tu es dans un motel, hum. Tu dois avoir un problème, dis-moi ?
— Oui.
— Bon, donne-moi ton numéro.
— C’est le… Non, je te rappellerai. Je suis dans une cabine.
— Dans ce cas, tu ferais peut-être mieux de me dire de quoi il s’agit tout de suite. Inez, mon chou, tu veux m’excuser un instant ? C’est un vieil ami qui m’appelle de Corinth, et il a un problème… Non, ne t’en va pas, pousse-toi juste de l’autre côté du lit pour que je puisse atteindre le téléphone un peu plus facilement… Voilà. Alors qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais dans un motel, Erica t’a mis dehors ?
— Oui, c’est cela, en fait.
— Voilà qui me surprend. J’aurais pensé qu’Erica n’était pas du genre à faire quelque chose d’aussi vulgaire, d’aussi voyant, d’aussi petit-bourgeois. Mais on en apprend tous les jours. Et pourquoi t’a-t-elle mis dehors ?
— Eh bien, c’est une affaire compliquée. Je ne tiens pas à entrer dans les détails pour l’instant. Je veux seulement…
— Est-ce pour une raison voyante et vulgaire ?
— Comment ? Excuse-moi, je ne comprends pas. J’ai eu une journée fichtrement épuisante.
— Disons les choses autrement. J’imagine que tu n’es pas seul pour l’instant.
— Comment ? Non, non, ça va, personne ne peut nous entendre.
— Enfin tu es bien là avec quelqu’un, non ? Pas dans la cabine, j’entends, mais dans ce motel, des Deux Bouleaux, c’est ça ?
— Des Deux Bouleaux oui. Non, je suis seul.
— Je vois. Non, pardon, je ne vois pas du tout au contraire. Tu n’as pas bu par hasard ?
— Pas que je sache. Si seulement j’avais bu. C’est une idée. Je devrais peut-être noyer tout ça dans l’alcool.
— Attends, Brian, ne quitte pas. Je t’écoute… Alors qu’est-ce qui se passe ?
— Il se passe que… Leonard, est-ce que ton amie m’entend ?
— Je ne pense pas. De toute façon, elle n’écoute pas. Elle est plongée dans Art International.
— Il se passe que… je compte sur ta discrétion tu sais.
— Oui, d’accord. Vas-y.
— Tu comprends, si la chose transpirait, si ça se savait à l’université, je serais complètement grillé.
— Ça ne sortira pas d’ici. Ne t’inquiète pas.
— Ce qu’il y a… Tu ne pourrais pas demander à ton amie d’aller dans l’autre pièce quelques minutes ?
— Il n’y a pas d’autre pièce. Tu as bien vu l’appartement, non ? Je ne peux pas me permettre un deux-pièces avec ce que mon ex-femme me laisse. Tu veux que je lui demande d’aller dans la salle de bains ?
— Non. Tant pis. Tu sais, Leonard, je veux que tu comprennes que je ne t’aurais pas téléphoné si je n’étais pas vraiment acculé, ou si j’avais un autre moyen, quel qu’il soit, d’obtenir ce renseignement. Tu comprends cela, n’est-ce pas ?
— Mais bon Dieu de merde ! Quel renseignement ?
— Je ne veux pas te faire tout l’historique. Ce que je voulais te demander. La raison pour laquelle je t’ai appelé, c’est que… Il me faudrait l’adresse d’un avorteur.
— Je vois… Décidément, tu me surprends de plus en plus. Ne quitte pas. Laisse-moi réfléchir un instant… Il te faut ce renseignement dans combien de temps ?
— Le moins de temps possible. Il n’est pas exclu que la, euh, la fille se laisse aller à un acte inconsidéré, elle est dans une sorte d’état dépressif pour l’instant évidemment, elle est très jeune, très émotive…
— Très jeune. Une étudiante ?
— De troisième cycle.
— Ah, félicitations… Ça ne va pas être si facile que ça, tu sais. Je ne me suis jamais trouvé dans cette situation personnellement, je touche du bois. Il va falloir que je me renseigne.
— D’accord. Mais tu vas pouvoir trouver quelqu’un ?
— Je ne sais pas encore. Il me semble que je devrais pouvoir te donner un nom. Mais ça va te coûter cher.
— J’ai de l’argent, je suis déjà allé à la banque cet après-midi.
— Combien as-tu ?
— Six cents dollars.
— Tu ferais mieux d’en prévoir mille.
— Mille ?
— Si tu ne veux pas que ça foire. Je pourrai sans doute te prêter le complément si tu en as besoin.
— Non. Ça n’est pas nécessaire. Je…
— Votre crédit est épuisé. Veuillez signaler la fin de votre communication.
— D’accord… Je n’ai pas besoin d’argent, merci.
— Bon. Tu peux m’appeler demain matin, disons autour de dix heures, à l’université ?
— À l’université ?
— Tu as mon numéro, non ? c’est le…
— Oui, je l’ai, seulement je me demandais…
— Votre crédit est épuisé. Veuillez signaler la fin de votre communication.
— Oui, d’accord, bon Dieu ! Je te disais, je me demande si votre standardiste ne…
— Penses-tu. On n’est pas à Corinth, ici tu peux te faire autant d’étudiantes que tu veux, tout le monde s’en fout. Allez l’ami, ne t’énerve pas comme ça, O.K. ? C’est pas la Troisième Guerre mondiale. »