Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 19 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 17

 

C’est une assemblée disparate qui est mobilisée sur le campus de Corinth ce matin de mai, à Norton Hall – où, en d’autres temps, se déroulent aussi l’entraînement périodique des officiers de réserve, des matchs de basket, des compétitions de course à pied, des concerts de rock, et les inscriptions de début d’année. Des groupes divers se rassemblent sur le plancher verni et luisant de la vaste piste et sur les gradins qui l’entourent, tels des évadés de toutes les autres foules qui ont pu se rassembler là par le passé ou qui pourraient s’y rassembler dans l’avenir.

Beaucoup sont des étudiants ; il y a toute une troupe de première et deuxième années bruyants et chevelus, accroupis et vautrés par terre au centre, et divers clans plus petits, chacun avec son allure particulière ; d’un côté une bande de jolies filles d’Éco Domestique, en jeans pastel ou à fleurs ; de l’autre un groupe d’étudiants en droit, guindés et assez habillés. Il y a un petit contingent du Centre d’Études Africaines, arborant dashikis et coiffures afros, et un autre d’Asiatiques en turbans et saris. Un peloton de secrétaires s’est emparé d’une des tables installées sur le côté sud, et elles déballent des sandwichs et des rations de café. Non loin de là, un escadron de vétérans opposés à la guerre, portant tout ou une partie de leur uniforme, tournent sur place autour d’un des leurs, réduit à la chaise roulante.

Çà et là on peut voir des représentants de l’Union Universitaire des Ministres du Culte dans des tenues hétéroclites qui vont de l’ample chemise indienne blanche brodée avec la croix autour du cou du Père Dave, le prêtre radical du lieu, au complet-veston et gilet de flanelle grise de l’aumônier méthodiste ; il y a aussi plusieurs habits de religieuses, l’habit traditionnel avec la coiffe empesée, et l’habit réformé. Près de l’entrée principale, une clique de femmes d’étudiants plus âgés promènent de long en large dans des poussettes des bébés rieurs ou grincheux, ou parfois se détachent précipitamment du groupe pour courir après de jeunes enfants grimpés sur la tribune d’honneur toute proche, où une troupe d’étudiants des Beaux-arts a établi son camp avec des banderoles de papier et des ballons.

Tout cela a décidément un air de vacances ; la clameur de tous ces gens qui parlent est ponctuée de cris quand certains veulent attirer l’attention des nouveaux arrivants ; il y a un mouvement continuel parmi les groupes, et entre chacun des groupes et le quartier général de la Marche pour la Paix, qui se trouve sur une estrade basse (parfois utilisée pour les matchs de boxe) d’un côté de la salle. La foule est plus dense par là, et des gens à l’air important et affairé sont assis derrière une table couverte de piles de papiers. Ce sont surtout des hommes, et surtout des professeurs ; Brian Tate est parmi eux.

« Vous avez beaucoup de monde », lui dit un de ses collègues qui s’approche pour prendre deux brassards en papier marqués d’un symbole de paix bleu et une poignée de tracts. « J’en prends deux autres pour Walt et Jimmie, si je peux me permettre.

— Bien sûr. Oui, pas mal. En fin de compte », approuve Brian modestement. Il se lève légèrement de sa chaise pour regarder l’ensemble de la salle. Le départ de la marche est prévu dans une vingtaine de minutes seulement, et pourtant il doit bien y avoir déjà un millier de personnes. Les tracts et les brassards ont été imprimés à temps et sans erreurs typographiques graves ; le temps est favorable – doux et couvert, mais sans pluie, et toute activité universitaire a été officiellement annulée pour l’après-midi.

Se rasseyant, Brian se félicite – non seulement du succès probable de l’événement, mais de la décision qu’il a prise, il y a quinze jours, de faire partie des organisateurs. Il savait dès le départ que la plupart du travail d’organisation allait lui échoir, car les autres dirigeants – Archibald Matlack du Département d’Anglais, et le Père Dave – sont des hommes fortement engagés, mais faiblement doués de savoir-faire pratique. Mais il savait aussi que c’était l’occasion dont il avait besoin. S’il pouvait encore sauver sa réputation, ce serait grâce à une chose de ce genre. Les explications que la presse continuait à donner de son véritable rôle dans l’affaire Dibble n’y suffiraient pas ; comme les errata d’un texte, elles venaient à la suite du compte rendu erroné de l’article original en clopinant loin derrière, en tout petits caractères.

Ce n’était pas assez qu’il se dissocie de la cause de l’antiféminisme (refusant, par exemple, malgré une offre d’honoraires substantiels, de contribuer à un dossier pour le magazine Esquire sur la question « Les Femmes sont-elles nécessaires ? ») Il fallait qu’il se signale au plus vite à l’attention du public pour d’autres raisons ; qu’il s’associe à d’autres causes, plus opportunes – et plus populaires.

Mais, bien qu’il se soit lancé dans cette tâche avec une énergie délibérée, l’organisation de la Marche pour la Paix a été beaucoup plus difficile qu’il ne l’avait prévu. Ceci a été dû en partie à son succès personnel. Contre toute attente, de nombreux groupes ont répondu à l’appel lancé ; il a dû élargir son plan initial encore et encore, au fur et à mesure qu’arrivaient de nouvelles promesses de soutien.

Mais indépendamment de cela, la besogne a été compliquée par la presse de fin de trimestre, et surtout, par des événements inattendus dans sa vie privée : une série de terribles révélations dont il n’est pas encore remis. D’ailleurs, pense-t-il dans son abattement, il ne s’en remettra peut-être jamais.

La crise a éclaté sans alerte quelques jours après qu’il avait accepté de s’occuper de la Marche pour la Paix, un soir, au coucher, au moment où il a fait à Wendy quelques réprimandes sur l’embonpoint qu’elle prenait. Pendant qu’ils se déshabillaient, il était en train de lui raconter une conversation que le père Dave et lui avaient eue dans l’après-midi avec le rédacteur d’un journal local. Celui-ci était intéressé par leurs projets, et il avait promis d’envoyer un reporter et un journaliste pour la couverture de l’événement. Si tout allait bien, une photographie de la tête de la manifestation paraîtrait à la une du Courrier. Comme Wendy serait vraisemblablement sur cette photo, Brian lui suggérait d’essayer de perdre un ou deux kilos autour de la taille avant le sept mai.

Il avait parlé d’un ton léger ; aussi fut-il surpris de l’entendre lui répondre, d’une voix étranglée, qu’elle ne pouvait pas perdre de kilos. « Pourquoi pas ? » demanda-t-il, peut-être un peu vivement, mais toujours avec le sourire. « Tu n’as qu’à manger un peu moins, tout simplement – cesse de manger tant de petites choses tard le soir, et tu maigriras un peu !

— Je ne peux pas maigrir, répéta Wendy avec un rire bizarre. Tout ce que je peux faire maintenant, c’est grossir, grossir et encore grossir. » Et avec des sanglots hystériques, elle s’effondra sur le lit à moitié dévêtue.

Brian était habitué désormais aux larmes de Wendy ; il savait que le moyen le plus rapide de les sécher était de faire un pas en avant et de la prendre dans ses bras. Mais au lieu de cela, il fit un pas en arrière. Il la regarda bien droit, et il vit qu’elle avait épaissi de la taille, pas parce qu’elle mangeait trop, mais parce qu’elle était enceinte de quatre mois au moins.

C’était la première d’une série d’explosions mentales catastrophiques. Comme si le plâtre blanc et lisse des murs et la belle moquette brune de son appartement étaient mitraillés par un avion de chasse et se pulvérisaient en une rangée de trous hideux, Brian comprit soudain : premièrement sa propre stupidité – comment n’avait-il rien vu plus tôt ? et deuxièmement la traîtrise de Wendy. Cette fille simple et ingénue, qu’il avait crue si candide, si loyale, l’avait trompé sordidement et systématiquement.

En l’interrogeant, il lui tira la vérité. Wendy savait que Brian ne lui faisait pas confiance pour prendre régulièrement ses pilules contraceptives (quoi de plus naturel, après ce qui s’était passé à l’automne dernier) ; elle savait qu’il lui arrivait de les compter. Alors, vingt-cinq jours par mois pendant ces quatre derniers mois, elle avait jeté une pilule dans les toilettes ; et les cinq autres jours, elle avait mis inutilement un certain nombre de Tampax, qu’elle retirait sans qu’ils aient servi, enveloppait dans du papier et jetait dans la poubelle de la cuisine. Sa seule excuse étant qu’elle avait eu peur de lui dire la vérité. Elle s’était peut-être imaginé, lui dit Brian fou de rage, qu’en ne lui disant rien, ça passerait tout seul ?

Wendy, en sanglotant, avoua que cette idée lui était venue ; qu’elle avait espéré faire une fausse couche. « Mais plus maintenant, tu comprends, ajouta-t-elle en se redressant un peu. Pas depuis la semaine dernière, c’était jeudi. Jeudi, j’ai senti La Vie. » Sa voix a mis des majuscules, comme si elle parlait d’un magazine, et elle a posé la main avec vénération sur sa taille épaissie. Son visage baigné de larmes a pris un air d’extase, borné et stupide ; un air que Brian avait vu sur le visage de nombreuses femmes dans les tableaux du Frick Museum. « Ça m’a fait l’effet d’une bombe : il y a un être qui grossit là. Franchement, qui irait penser ça ? » Elle a ricané bêtement de son astuce.

Brian n’a rien dit. La bombe avait explosé ; un grand découragement s’est mis à ruisseler sur lui comme une pluie drue, sale et pleine de cailloux. À la pensée de sa vaine et stupide vigilance d’autrefois, il est parti d’un rire grinçant, et puis il s’est arrêté net en songeant à l’avenir qui l’attendait. Il y a deux semaines seulement une loi pour la libéralisation de l’avortement avait été votée dans l’État, mais d’ici qu’elle entre en vigueur, il serait trop tard pour Wendy ; même maintenant c’était déjà trop tard.

Il faudrait qu’il l’épouse. Et cela très vite, dès que ce serait légalement possible ; avant que sa grossesse ne se voie trop et qu’ils deviennent la risée de tous.

Mais, si elle avait été aussi peu discrète que la dernière fois, ils étaient déjà la risée de tous. Il serait obligé de se lever à ses côtés au palais de justice du comté devant des témoins souriants qui ricaneraient malgré leurs sourires. Et puis il serait obligé de la ramener chez lui et de vivre avec elle jusqu’à la fin de ses jours. Le découragement continuait à pleuvoir sur lui très fort ; Brian se sentait meurtri, abattu, il étouffait et s’embourbait dans un avenir pesant.

Cependant, encouragée par son silence peut-être, Wendy a continué à jacasser avec de plus en plus d’assurance. « C’est vraiment un trip extraordinaire d’avoir quelqu’un qui grandit à l’intérieur de soi – de le trimbaler partout où on va. Et de savoir qu’il est sensible à tout ce qu’on fait. Par exemple si je fume un joint, le bébé se défonce, ou si je bois une ou deux bières, tu savais ça ? Enfin, je veux dire, c’est une grosse responsabilité. »

La responsabilité était grande non seulement en général, mais dans ce cas spécifique, a expliqué Wendy, car cet enfant était promis à un grand destin. « Il aura le Soleil en conjonction avec Uranus, ce sera une personnalité puissante et magnétique, très originale ; peut-être un génie, d’après Zed », a-t-elle confié à Brian, lui communiquant ainsi la fâcheuse nouvelle que cet abruti de la Librairie Krishna savait déjà qu’elle était enceinte. En fait, comme il a eu tôt fait de comprendre, c’était une vieille histoire pour presque tous les amis de Wendy – qui, en gardant le secret, avaient eux aussi trompé Brian.

Malgré son enthousiasme concernant le bébé, Wendy a reçu le projet de mariage de Brian avec un calme frisant l’indifférence. Elle a également accepté ses autres projets d’avenir (dans les domaines juridique, économique, et sanitaire) sans beaucoup d’entrain ni de reconnaissance. Il a supposé qu’elle devait concentrer toute son attention sur elle-même, sur ses entrailles et leur contenu, pour avoir si peu envie de savoir quand et comment ils se marieraient, et où ils habiteraient (les Tours de l’Alpe étant interdites aux enfants en bas âge). Pourtant, se rappelant l’ardeur qu’avait mise Erica à la construction du nid dans des circonstances semblables, il est resté perplexe.

Et puis il était absolument furieux de se voir imposer toutes ces responsabilités supplémentaires juste au moment où il récoltait les copies de fin de trimestre et où son téléphone n’arrêtait pas de sonner, aussi bien chez lui qu’à la fac, à cause de la Marche pour la Paix. Il n’avait pas le temps d’appeler des médecins ni de visiter des appartements. Wendy, qui avait le temps, n’en avait apparemment pas le courage. Mais quand il s’en est plaint un soir au dîner, il a reçu encore une fois un coup très dur, presque fatal.

« Faut pas appeler ce type de l’agence si t’en as pas envie », a dit Wendy en mettant les coudes de chaque côté d’une assiette de poivrons trop cuits (l’attente de la maternité avait brouillé son sens du temps, déjà peu développé auparavant). « Faut pas faire les choses si t’en as pas envie. Enfin, merde. (Sa voix tremblait.) T’es pas obligé de m’épouser. »

Maîtrisant sa voix, Brian à répondu qu’elle ne parlait sûrement pas sérieusement.

« Bien sûr que si, lui a-t-elle affirmé. Ça m’est bien égal d’être mère célibataire. Enfin quoi ? Après tout, si ça plaît pas aux gens, qu’ils aillent se faire foutre. »

Brian s’est montré quelque peu exaspéré par ce déballage de contre-culture. Jusqu’à présent, Wendy s’était arrangée pour dissimuler son état en portant des tenues vagues, notamment le vêtement qu’elle avait sur elle en ce moment : un poncho indien énorme, lourd, qui ressemblait à une tente, fabriqué dans une vieille couverture rouge avec des dessins en zigzag orange et noirs. Mais, de semaine en semaine, elle grossissait, et le temps se réchauffait. Bientôt, il faudrait qu’elle retire son wigwam, et le futur bébé peau-rouge serait exposé aux regards de tous. Alors à ce moment-là, lui a-t-il expliqué, ça ne lui serait plus égal. Elle se sentirait gênée et souffrirait de la censure de son entourage, y compris celle de sa propre famille d’origine.

Wendy a prétendu que non. « Je suis capable de faire face, a-t-elle affirmé. J’ai un peu les jetons de ce que ma mère va dire, mais je m’en tirerai, avec elle et avec le reste de la famille si nécessaire. Et c’est pas l’opinion de tes voisins et des gens de la fac qui va me faire flipper.

— Tu dis ça maintenant. (Brian a souri, essayant de faire baisser la température de la discussion.) Mais en admettant que ce soit vrai, ce n’est pas la seule chose à prendre en considération. Tu n’es pas la seule personne concernée dans cette affaire. Ni moi non plus. (Il a essayé de sourire encore mieux.) Il faut penser à l’enfant. Aux conséquences pour lui ou pour elle d’être un enfant illégitime.

— Il y a des tas d’enfants bâtards dans ce pays, et c’est pas pour ça qu’ils – j’ai lu un article…

— Sans doute, a-t-il répondu avec impatience. Il y a aussi des tas d’enfants sous-alimentés, délaissés, et mal élevés. Je leur souhaite bonne chance à tous. Mais je n’ai pas l’intention de faire subir un tel handicap à aucun de mes enfants.

— Oui, mais… » Wendy avait cessé de faire semblant de manger : elle a poussé son assiette sur le côté et elle s’est penchée au-dessus de la table. « En fait, tu veux t’aligner avec tout ce qui déconne dans cette société, tu crois pas ? Si c’est juste par peur des préjugés que tu fais ça, je crois pas que ça va aider à les faire disparaître, si ? »

Brian a réprimé son indignation, et il s’en est voulu d’avoir provoqué une discussion théorique avec quelqu’un qui, constitutionnellement (dans les deux sens du terme, désormais), était incapable de toute pensée logique.

« De toute façon, a-t-elle continué, pourquoi ce serait tellement important que ce soit ton enfant ? Tu vois, comme dit Zed : c’est un défaut du karma de considérer que des enfants sont à soi ou aux autres, comme si c’étaient des biens personnels. Tous les enfants appartiennent à Dieu, en réalité, et nous sommes juste là pour veiller sur eux, comme c’est écrit dans Le Prophète :

« Regardez, vos enfants ne sont pas vos enfants, mais les fils et les filles de

Dieu. »

a-t-elle récité d’une voix vibrante d’émotion. C’est une très belle parole. Et tellement vraie. »

Poésie de bas étage, s’est dit Brian en son for intérieur ; conneries mystiques. Et puis une autre interprétation de ce babillage lui est venue à l’esprit, moins immédiate et encore moins agréable. « Je suppose tout de même qu’il est de moi cet enfant ? a-t-il dit d’un ton qu’il voulait aimable. Techniquement parlant, j’entends. »

La réaction de Wendy à cette question – épaules rentrées comme sur un cliché de la police, visage rouge comme après une gifle – aurait dû lui donner la réponse. Mais Brian, résolu à apprendre le pire, l’a obligée d’abord à avouer, puis à lui donner les ignobles détails.

Elle n’était pas vraiment absolument sûre, a-t-elle fini par dire. Parce que, c’est-à-dire qu’à la fin de l’année dernière, quand Brian était à New York pour ces réunions et qu’elle est revenue à Corinth avant lui pour finir un devoir à remettre, « il y avait ce type que Linda connaît, Ahmed, qui fait des études d’ingénieur. C’est vraiment un mec sympa, le genre timide et sensible, tu vois. Il écrit des poèmes en prose. (Ahmed passait les vacances seul dans son dortoir.) Il pouvait pas aller chez lui pour les fêtes parce qu’il est du Pakistan, et il avait plein de travail à rattraper, avec tous ces problèmes de mécanique à la con. Il se sentait vraiment seul, le moral très bas, il se disait qu’il était idiot, qu’il avait pas d’amis, qu’il allait déshonorer son pays, et qu’il ferait aussi bien de se jeter dans le ravin… Alors disons que je me suis donnée à lui pour Noël. » La nuit qui a suivi cette révélation a été la pire que Brian ait jamais passée. Au fil des heures, il n’a pas cessé de tourner et virer, tandis que Wendy, qui s’était épuisée à sangloter et à se justifier, dormait d’un sommeil profond à ses côtés.

Il ne voyait pas d’issue : c’était comme un questionnaire à choix multiples dont aucune des réponses n’était juste. Épouser Wendy ? L’abandonner ? Il y avait de fortes chances que l’enfant soit de lui, et la responsabilité morale lui en incombait certainement, car, quant à coucher avec elle, il était à cent contre un avec le Pakistanais. Il n’était pas question que cet individu assume la charge, d’après Wendy. (« Ah, Ahmed ne peut pas m’épouser ; on l’a fiancé à une fille de son pays quand il avait quatorze ans. De toute façon, il faut qu’il épouse une vierge, à cause de sa religion. »)

Pas d’échappatoire. Les forces de l’erreur féminine aveugle et de la nature féminine aveugle lancées à sa poursuite l’avaient finalement rattrapé et vaincu. À cause de sa religion à lui, le devoir, il allait devoir épouser Wendy, en sachant qu’elle l’avait trompé dans tous les sens du terme. Il avait aussi de bonnes chances d’être en butte à cette ironie cruelle qu’ayant payé plus de mille dollars pour supprimer son propre enfant, il allait devoir élever comme étant le sien l’enfant d’un étudiant basané. Très vraisemblablement, l’enfant serait foncé de peau et intéressé par les machines.

Mais dans ce cas, n’aurait-il pas de bonnes raisons de demander le divorce ? Un second divorce : à nouveau les ragots, les honoraires d’avocat, une pension alimentaire et encore un enfant à élever. Car légalement l’enfant serait le sien ; il en serait responsable économiquement jusqu’à son vingt-et-unième anniversaire. Et à ce moment-là, s’il n’avait pas encore succombé à toutes ces contraintes, Brian aurait soixante-huit ans. Comment pourrait-il faire face ? Même s’il donnait des cours pendant l’été tous les ans, même s’il prenait un appartement encore plus petit et encore moins agréable, s’il renonçait à l’idée d’aller à l’étranger, non seulement l’été prochain, mais les autres étés aussi, ou pendant son année sabbatique, si toutefois il pouvait prendre une année sabbatique.

Toute la nuit il a repassé ces idées dans sa tête. Parmi le vrombissement des camions qui remontaient la côte au pied des Tours de l’Alpe, le fracas strident des avions au-dessus de sa tête, le caquetage d’une radio à côté, il entendait des rires – le rire d’un monstrueux régiment de femmes. Il s’est assoupi un court instant et il a été réveillé par des chimères (des mères, a-t-il remarqué avec une lucidité de fou, pas des pères) dans lesquelles le principal phénomène sonore était un rire bruyant.

Quand l’aube, tardive et grise, a blanchi la fenêtre, quittant Wendy à son côté, il s’est levé pour aller se faire une tasse de thé, réconfort habituel des maladies d’enfance et des nuits de veille. En mules et en peignoir, debout devant la cuisinière, attendant que l’eau bouille, pour la première fois de sa vie il s’est senti vieux. Il allait avoir quarante-huit ans à la fin de l’année, il approchait du demi-siècle. Ce n’était plus un âge pour folâtrer avec des étudiantes fêlées, négocier avec des avorteurs, sortir d’un bâtiment universitaire en descendant à la corde et se colleter avec des femmes hystériques, ni pour devenir le père d’un bâtard.

Pourtant, en un sens, toutes ces choses, il avait lui-même choisi de les faire, se disait Brian tandis que les spires électriques rougissaient sous la bouilloire. Ce n’était pas seulement la malchance, mais une ambition irréfléchie, une avidité sensuelle, un orgueil narcissique qui l’avaient mené sur tous ces champs de bataille – pour finir dans un labyrinthe de tranchées dans lequel il allait errer jusqu’au terme de sa vie, ridiculisé et harcelé, livré aux griffes et aux crocs de monstres femelles. Si seulement il était encore temps de trouver une issue ! Il n’en demanderait pas plus ; il était guéri à jamais de désirer la gloire, le pouvoir et l’amour de collégiennes déséquilibrées.

Étonnamment, sa prière a été entendue. Deux jours plus tard, quand il est rentré chez lui après une longue journée, Wendy s’est levée de sa chaise près de la fenêtre et lui a annoncé qu’elle le quittait. Ça n’était pas contre lui, a-t-elle affirmé. Elle l’aimait ; mais elle ne supportait pas l’idée de se marier, ou de vivre à Corinth jusqu’à la fin de ses jours. Et puis, elle ne voulait pas que son enfant y soit élevé. « Tu comprends, a-t-elle expliqué, les étoiles ne peuvent pas tout faire. Il faut que je réfléchisse comment m’y prendre pour que le gosse puisse s’épanouir au mieux. Si je reste ici à vivre comme tous ces universitaires, il héritera forcément de leurs défauts et de leur tournure d’esprit de merde. »

Par conséquent, a poursuivi Wendy, tandis que Brian, abasourdi, restait debout près de la porte, sa serviette et le journal du soir à la main, elle prévoyait de partir après les examens de fin d’année pour une communauté lointaine dont elle avait entendu parler dans une région déserte du Nord de la Californie. Pressée de questions, elle a avoué qu’elle serait accompagnée dans ce voyage par un vieil ami du nom de Ralph. Et que pensait Ralph du fait qu’elle soit enceinte ? D’après Wendy, il le prenait très bien, il était même enthousiaste. « Il veut établir une relation totale. Il aime vraiment les gosses. Peu importe à qui ils sont : c’est pas comme toi, il a pas cette notion de possession. Il vit complètement dans l’instant. »

Brian est tiré de ses pensées par la vue de quelqu’un qui vient dans sa direction en se frayant un chemin parmi les groupes de manifestants assis et accroupis par terre ; quelqu’un que, pour la première fois depuis plus d’un an, il est très content de voir : Erica Tate.

« Ah, tu es là », dit-elle. Elle a bonne mine, malgré sa minceur excessive, que ses cheveux brossés en arrière accentuent. Elle porte une robe verte sans manches, et son brassard en papier avec le symbole de paix bleu est fixé en haut de son bras nu et gracile. « J’ai laissé le break dans Tioga Street, en face de chez l’orthodontiste. Alors si tu veux je pourrai te ramener ici.

— C’est parfait », répond Brian ; comme sa femme, il parle prudemment, d’une manière presque guindée. « Merci. » Il sourit avec cordialité, comme s’ils étaient en face l’un de l’autre à une table de conférence, en train de négocier un traité important. « Je te retrouverai là-bas quand tout sera terminé.

— J’arriverai sans doute après toi, dit Erica. Je veux dire que si mon groupe part…

— Ça ne fait rien. J’attendrai. (Brian sourit à nouveau de la même façon.) Je n’ai rien de prévu cet après-midi. Les cours ont été supprimés, donc mon séminaire n’aura pas lieu. (Il est conscient d’insister lourdement, comme s’il comptait sur une interprétation simultanée.) Si tu voulais défiler avec nous, on en serait heureux. » En tête de la Marche pour la Paix doivent se trouver d’éminents représentants de l’Université, de l’Église et de l’Armée (le vétéran sur la chaise roulante, et deux de ses copains qui porteront une banderole.)

« Non, merci, dit Erica, attentive à rester bienveillante. J’ai promis à Danielle et aux FUINES que je me joindrais à elles.

— Ah bien. » S’efforçant de ne laisser paraître aucun mécontentement, Brian se remet à sourire – mais pas trop, car il ne veut pas non plus avoir l’air soulagé de ne pas avoir à défiler aux côtés d’Erica. En fait, il n’éprouve ni soulagement ni mécontentement – il souhaite seulement ne la blesser ni l’offenser d’aucune manière. Pourtant, une sorte d’émotion, ou de tension du moins, a dû paraître sur son visage, car Erica s’assombrit un peu, puis sourit un peu, et finalement fait cette proposition :

« Si tu veux – voyons, est-ce que tu veux revenir à la maison après pour déjeuner ?

— Volontiers merci ; ça m’arrangerait. À cette heure-là, le Club sera bondé.

— Oui. (Elle ouvre la bouche comme pour ajouter autre chose, puis la referme.) Bien, à tout à l’heure, dit-elle. Je ferais bien d’aller retrouver les Fouines. »

Erica s’en va en direction du groupe de Danielle, mais avant de le rejoindre elle regarde sa montre et, voyant qu’il reste un quart d’heure avant le départ de la manifestation, elle se dirige vers les toilettes – pas par nécessité, mais pour réfléchir à ce qui vient de se passer et mettre de l’ordre dans son esprit. En l’invitant à défiler avec lui, Brian, en fait, a proposé, pour la première fois depuis plus de six mois, qu’ils se montrent ensemble en public. Elle a refusé, non pas par rejet de tout ce que cela pouvait impliquer, mais juste par surprise et désarroi. Quand quelque chose lui arrive brusquement, son premier réflexe est toujours de se retirer pour examiner la situation et rassembler ses forces.

En un sens, évidemment, elle n’est pas surprise, se dit Erica en poussant la porte d’une grande salle nue pleine de monde aux murs peints en gris cuirassé où règne une odeur de désinfectant à la pomme de pin. Elle a perçu des signes avant-coureurs quand elle a parlé à Brian il y a deux jours – et même dimanche soir dernier quand, après avoir ramené les enfants, il est entré dans la maison et est monté la voir au premier dans le bureau où Erica était en train de travailler à ses dessins pour le Festival. Il a refermé la porte derrière lui et il lui a annoncé d’un ton laconique, excédé, et plein d’ironie envers lui-même, que Wendy était sûrement enceinte ; pas de lui, mais d’un Pakistanais qui faisait des études d’ingénieur, et qu’elle venait de le quitter pour un cinéaste de Chicago au chômage.

La première réaction d’Erica à cette accablante nouvelle a été de plaindre Wendy : pauvre petite sotte, a-t-elle pensé, pauvre enfant désemparée. Mais au cours des jours suivants, sa bienveillance a commencé à la lâcher. Que Wendy ait perdu ses illusions sur Brian, c’était normal. Qu’elle soit à nouveau enceinte, c’était pardonnable, encore que très négligent de sa part. Mais qu’elle lui ait été infidèle avec tant de désinvolture ; qu’elle ait prévu avec un tel sang-froid de donner à Brian le fils d’un autre – voilà qui était plus difficile à comprendre. S’était-elle donc menti à elle-même, ou avait-elle menti à Brian et à Erica quand, à l’automne dernier, elle avait dit qu’elle voulait « lui appartenir complètement pour toujours » ?

Pour Erica, la chose a été encore plus difficile à comprendre lorsque, trois jours plus tard, Wendy a fait irruption dans son bureau sur le campus un après-midi où elle s’activait à mettre de l’ordre dans le fichier pour son successeur. Elle quitte son emploi la semaine prochaine pour quelque chose de plus intéressant avec un salaire presque double dans le département d’horticulture, où elle doit travailler au journal et – mieux encore – illustrer un livre sur les herbes d’ornement. Est-ce qu’elles ne pouvaient pas se voir plus tard ? a-t-elle proposé.

« Mais il faut que je te parle tout de suite », a protesté Wendy en s’agrippant au bureau d’Erica et en bousculant une pile de fiches dix/dix-huit. « Il faut que je te demande – que je t’explique – je veux dire, t’es au courant pour le bébé et tout ?

— Oui, je crois », a avoué Erica en ramassant ses fiches et en recommençant à les classer.

« D’après ce que je comprends, t’as réagi négativement vis-à-vis de moi, a dit Wendy.

— Eh bien, je…

— Brian m’a raconté », a interrompu Wendy, renvoyant en arrière les mèches de cheveux clairs qui lui tombaient devant les yeux. « Il m’a dit que tu me trouvais irresponsable. Je sais, il y a eu des ondes mauvaises, mais maintenant j’ai la tête en place et tout va bien marcher. » Elle a fait un sourire enthousiaste et s’est assise sur le coin du bureau, bousculant à nouveau les fiches avec la frange de son poncho de laine rouge.

« Tu vois, je suis vraiment bien contente de pas avoir épousé Brian, a-t-elle continué. Ça aurait été une grave erreur : on n’a pas des potentiels qui s’actualisent mutuellement. Par exemple, cette attitude qu’il a vis-à-vis de la psychologie sociale. D’accord, par certains côtés il a raison, y a des tas de profs dans mon département qui sont givrés, mais n’empêche qu’il faut bien que je décroche mes U.V. » Relevant les jambes, elle s’est assise en tailleur sur le bureau, prenant, dans son poncho, une forme pyramidale.

« Mais le pire, c’est que je ne lui servais à rien dans son travail, or c’était ça l’idée, tu comprends. J’ai vraiment essayé, mais tout ce que j’ai réussi à faire c’est de le mettre en rogne. Comme quand il me lisait des parties de son livre, il était pas content parce que je lui faisais jamais de critiques. Ça me semblait toujours très bien. Des fois j’essayais d’inventer des critiques, mais ça le rendait encore plus furieux vu qu’elles étaient idiotes. Une fois, il était tellement furibard que j’aie jamais entendu parler du Pacte nazi-soviétique qu’il s’est mis à jeter ses livres par terre. J’aurais dû être au courant, je suppose ; maintenant je comprends que c’était un truc important, mais j’étais même pas née à cette époque-là. » La voix de Wendy avait pris un ton récriminateur.

« Brian prend ce genre de choses très au sérieux », a répliqué Erica sans se commettre, obscurément réticente à entamer une critique des défauts de son ex-mari avec l’ex-maîtresse de celui-ci.

« Ouais. (Wendy a eu un soupir démesuré.) C’est sûr. Ralph, le type avec qui je pars en Californie, il dit qu’il y a des maladies professionnelles qui se contractent quand on est professeur, c’est comme les ouvriers dans les usines d’amiante qui finissent par avoir les poumons fibreux. D’après lui, les professeurs attrapent cette espèce de manière de faire cours en permanence, tu sais, comme Brian, à force de trop parler en public. Et, pour tout et n’importe quoi, ils se mettent à vous faire un plan. Comme un jour il m’a dit : « Tu pourrais m’apporter le journal ? il est soit, petit a, sur mon bureau, soit, petit b, dans la salle de bains. » Je lui ai dit : « Je te prierais de ne pas me faire un plan, d’accord ? On n’est pas en cours. » Seulement il m’a pas entendue.

— Oui. » Erica n’a pas pu s’empêcher de sourire.

« C’était comme ça tout le temps, tu vois, en réalité. C’est pour ça que j’ai décidé qu’il fallait que je sorte de ce milieu avant que mon gosse attrape la même maladie. »

Cette fois, Erica a froncé le sourcil. C’est ce projet-là qui l’avait fait traiter Wendy d’« irresponsable » ; car à coup sûr, il valait mieux, pour quelque enfant que ce soit, être élevé comme un enfant légitime à Corinth, plutôt que sans père dans une cabane de montagne sordide, à des kilomètres du médecin ou de l’école les plus proches. Avec autant de modération que possible, elle a exprimé ce point de vue, insinuant, pour conclure, qu’il n’était pas vraiment nécessaire d’aller aussi loin que la Californie du nord. Qu’il devait bien exister dans les environs une communauté qui accueillerait des jeunes mariés et leur bébé.

Mais Wendy a secoué la tête en faisant flotter ses mèches blondes. Cet endroit en Californie était exceptionnel ; et de toute façon elle n’avait pas l’intention de se marier.

« Maintenant j’ai compris, j’ai pas envie de me marier, jamais, avec personne, a-t-elle expliqué. J’ai compris que c’est de la foutaise. Disons que si t’as juste une relation avec un type, c’est cool ; y a pas d’embrouilles. Comme Ralph, on sait que l’un comme l’autre on peut se tirer n’importe quand, alors si on reste ensemble c’est qu’on s’aime vraiment. Y a personne pour te dire que tu dois rester avec ce mec, que t’en aies envie ou pas ; c’est sans doute un peu angoissant en fait.

— Mais c’est bien pour ça que… », a lancé Erica en commençant à se faire de Ralph une opinion douteuse et défavorable. « Si tu l’épousais, tu aurais une certaine sécurité… »

Wendy a secoué la tête encore plus vigoureusement. « Je serais encore moins sécurisée. Une fois qu’on est mariée, on peut jamais savoir si le mec rentre à la maison parce qu’il en a envie ou parce qu’il est obligé. Est-ce qu’on a envie de se faire sauter par quelqu’un juste parce qu’il est là pour ça ?

— Je comprends ton argument », a répondu Erica avec douceur, mais avec quelque réserve, se disant qu’une fois de plus – et ce n’était sans doute pas la dernière – Wendy ne faisait que répéter, comme si c’était son point de vue personnel, en toute sincérité, des choses qui lui avaient été dites par un homme à des fins ultérieures avantageuses pour lui. « Mais le mariage, ça n’est pas juste faire l’amour ; c’est un contrat au sein de la société. Si tout le monde pensait comme tes amis, les familles partiraient à vau-l’eau ; les parents abandonneraient leurs enfants…

— Ça c’est autre chose, a coupé Wendy. Je ne pourrais jamais abandonner un môme. Comme cet enfant. (Elle a posé sa main rose et dodue, tachée d’encre, sur le devant de son poncho.) Ça compte vraiment ; c’est pas comme un type auquel on est même pas lié. Je sais déjà que je le laisserai jamais tomber ; je lui appartiendrai toujours complètement. » Et, en écartant quelques mèches folles, elle a regardé Erica avec une expression de sincérité fervente.

Des pieds sont visibles sous la porte, indiquant que quelqu’un attend pour utiliser les toilettes ; alors Erica se lève, faisant tomber dans la cuvette les deux bandes de papier perforé sur lesquelles elle s’est assise. Elle va se laver les mains, jetant un simple coup d’œil dans le miroir au-dessus de la rangée de lavabos, à l’endroit où une femme mince d’une quarantaine d’années se reflète entre deux jeunes filles au visage lisse.

En sortant des toilettes, Erica retrouve la grande salle de Norton Hall pleine de bruit et d’effervescence ; c’est l’heure du départ de la manifestation. Aussi vite que possible, elle se fraye un chemin à travers la foule.

« Erica, nous sommes là ! » lui crie Danielle, en lui faisant signe depuis la tribune d’honneur. Elle est à peu près à mi-hauteur, et elle tient au bout d’un bâton une grande pancarte appuyée à un banc en contrebas et sur lequel on voit, à l’envers, le symbole astrologique de Vénus et la devise LES FEMMES LUTTENT POUR LA PAIX . À côté d’elle se trouve le docteur Bernard Kotelchuk, en chemise écossaise d’un rouge criard et en nœud papillon.

« Ah bonjour », lui dit Erica avec un enthousiasme très mitigé en montant parmi la foule de femmes. « Vous venez avec nous ?

— Je voudrais bien. Mais les amies d’Ellie ne veulent pas de moi.

— Joanne veut qu’on présente un front homogène. (Danielle hausse les épaules.) Elle a soulevé le problème de la présence des hommes hier soir à la réunion, et elles ont voté contre. C’est idiot, en fait.

— Ça ne fait rien ; je vais aller avec le contingent de l’école vétérinaire. (Le docteur Kotelchuk fait un large sourire.) À tout à l’heure, Ellie. » Il se penche et donne à Danielle, avec une ardeur vulgaire, un gros baiser claquant.

« Il a l’air réjoui », dit Erica, en le regardant descendre dans la foule. « L’air de s’être fait une raison, même. Est-ce qu’il a fini par renoncer à te demander en mariage ?

— Pas exactement. (Danielle se penche sur sa pancarte.) Il en a reparlé hier soir. Je venais de lire un article sur les contrats de mariage dans Sororité, alors je lui ai dit que je voulais bien l’épouser mais à certaines conditions. (Elle a un grand sourire.) J’ai commencé par dire que je voulais continuer à travailler. Que je voulais des comptes en banque séparés, que je paierais la moitié des dépenses de la maison, et je ferais la cuisine, mais je ne mettrais pas la main au ménage ni à la lessive – il faudrait qu’il fasse ça lui-même ou qu’il engage quelqu’un. Et j’ai dit qu’il me fallait trois semaines de vacances par an toute seule, sans qu’on me pose de questions au retour.

— Et qu’est-ce qu’il a dit ? » Soulagée, Erica sourit, elle rit presque d’avance.

« Il a été d’accord sur tout. Il m’a dit que ça ne lui semblait pas un mauvais marché ; après tout, ça fait deux ans qu’il fait sa cuisine et son ménage. Il a seulement eu peur que j’exige de faire chambre à part.

— Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je vais être obligée de l’épouser, je suppose. (Danielle hausse les épaules, et arbore soudain un sourire radieux.) Ça ne sera pas si mal que ça. Il est vraiment très efficace dans la maison, il sait réparer n’importe quoi. Hier, dans le grenier, il a fixé cette moustiquaire triangulaire que Leonard n’est jamais arrivé à mettre en place, tu sais ? »

Erica fait signe qu’elle sait.

« Et puis il est très bien pour mon ego, continue Danielle. Il trouve tout ce que je fais formidable, et tout ce que je dis génial. Et puis, tu sais, de mon côté, il ne me déplaît pas finalement. Je crois que je l’aime vraiment. » De façon inattendue, elle rougit et baisse les yeux.

En bas des gradins, la foule commence à s’éclaircir ; les autres Femmes Unies pour l’Indépendance, la Non-discrimination et l’Égalité des Sexes se mettent debout. Danielle lève sa pancarte et les suit, et Erica suit Danielle. Elle n’arrive pas à mettre les mots en place dans sa bouche. « Mais comment se fait-il que tu l’aimes ? a-t-elle envie de demander. Personne d’autre ne l’aime – pas une de toutes ces centaines de personnes qui sont ici. Moi je ne l’aime pas ; même pas un petit peu.

— Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas dit oui plus tôt, poursuit Danielle en descendant de la tribune. À cause d’une certaine tournure d’esprit, sans doute. On prend le pli d’être toujours en révolte et meurtri par la vie, alors quand il arrive quelque chose de bon, on ne sait pas l’accepter parce que ça n’est pas conforme au schéma. Il faut vraiment se forcer pour oublier le passé et ne pas ressasser tous les outrages. » Erica se dit que ce sont des propos qu’elle-même a tenus à Danielle il y a bien longtemps. Mais maintenant…

« Ce qui a dû m’arrêter aussi, c’est Lennie. Mes parents, non, pas tellement : Maman va pleurer parce que Bernie n’est pas juif, et Dieu merci Grand-père n’est plus là pour voir ça ; mais ils finiront par s’y faire. Tandis que Lennie va encore dire une vacherie, et après il se fichera de nous jusqu’à la fin de ses jours. » Danielle a pris un ton grinçant.

« Mais de quel droit se croit-il tellement au-dessus des autres, bon Dieu ? » poursuit-elle en se tournant vers Erica au moment où elles arrivent en bas de la tribune. « Bernie gagne plus d’argent que lui et ce qu’il fait est plus utile que de démolir les livres des autres. De toute façon, il devrait être ravi. Il va pouvoir vendre la maison maintenant, puisque c’est ce qu’il voulait, et il pourra s’acheter une résidence d’été à Martha’s Vineyard ou à Sag Harbor, ou dans un lieu fréquenté par les intellectuels dans le vent. »

Danielle va quitter Corinth, se dit Erica tandis que, poussée par les féministes à l’extérieur de Norton Hall, elle se trouve propulsée dans cette nuageuse mi-journée de printemps. Danielle va s’installer à Brookdale, et je ne la verrai sans doute plus très souvent. Tout le monde s’en va : Danielle et ses enfants, mon patron, Wendy ; Sandy est déjà parti. Il n’a même pas voulu rester quelques jours de plus pour la manifestation.

« Tu pars le quatre mai ! » s’est-elle écriée alors qu’ils prenaient une tasse de thé à la Librairie Krishna pour la dernière fois, en fait. « Mais c’est après-demain. »

Sandy hoche la tête lentement.

« Alors tu vas manquer la grande manifestation pour la paix. Rien que pour ça, il faut que tu restes.

— Inutile. De toute façon, je n’y serais pas allé.

— Comment ça ? (Elle pose sa tasse.) Tu n’es donc pas contre cette guerre ?

— Je suis contre toutes les guerres. » Il sourit de ce sourire vague, agaçant, qui, pour Erica, est lié à sa manie mystique. Interrogé plus avant, il s’avère qu’il n’a jamais participé à aucune marche pour la paix, ni à aucune manifestation politique ; qu’il n’a jamais écrit à son député, ni signé aucune pétition ; et même qu’il n’a pas voté depuis 1954. « J’essaie de me détacher de tout cela », explique-t-il, le visage appuyé sur ses mains osseuses et le regard fixé sur elle. « Ça n’a pas d’importance, tu sais. Ça ne sert à rien.

— C’est une attitude défaitiste », réplique Erica, en se disant qu’elle a raison depuis le début : Sandy est bien une autruche qui se cache la tête dans les sables du mysticisme pour ne pas voir le monde – exactement comme le héros de ses livres, qui a son propre seau marqué SABLE, à utiliser en cas d’urgence. « Si tout le monde pensait comme toi… » Elle ne poursuit pas, se rappelant que c’est la dernière fois qu’ils se voient. Elle ne veut pas se disputer avec lui ; elle lui est reconnaissante de tous ces derniers mois ; mais aussi d’une chose plus importante.

Le trip qu’elle a fait avec lui, comme elle l’espérait, a été très positif pour son travail. Il l’a inspirée – mais pas en lui apportant des images et des motifs nouveaux et exotiques. Au contraire, elle a eu la révélation que tous les objets les plus ordinaires sont rares et étranges ; splendides, et chargés de sens. Cette manière inattendue de voir les choses a duré bien au-delà de son trip. Erica continue à voir les choses ainsi chaque fois qu’elle le souhaite ; en ce moment même, là, sur le comptoir de la librairie, la grosse tasse de faïence blanche avec sa bande verte et son bord ébréché ; le crayon hexagonal en bois, les piles de petite monnaie – des pièces d’un, de cinq, et de dix cents ; le coupe-papier en laiton en forme de poignard – tous ces objets sont touchés par cette grâce. Elle pourrait tous les ajouter, si elle en avait le temps, à la série de dessins d’objets simples et importants à laquelle elle travaille pour l’instant.

Si, la Marche pour la Paix a de l’importance, dit-elle à Sandy ; c’est ce qu’elle a essayé de lui faire comprendre depuis toujours : ce qui importe, c’est le monde réel et ce qu’on y fait.

« On ne peut pas dire que tu aies vraiment réussi, observe-t-il. Pas plus que moi en voulant apprendre à mes étudiants à se détacher du monde. (Sandy remplit leur tasse.) Ils se croient libres parce qu’ils ont abandonné leurs études ou qu’ils sont partis de chez leurs parents. Mais généralement, ils remettent les pieds dans les mêmes sabots : règles, astreintes, obligations. Est-ce que je t’ai montré le règlement que Tim et Danny ont établi pour les membres de la librairie ? Enfin, dit-il avec un soupir, c’est un principe en astrologie : on ne peut pas apprendre pour les autres. Ce qu’il faut c’est continuer à apprendre pour soi, éternellement.

— Mais c’est impossible de rester indifférent aux autres », dit Erica. Elle hésite, se rappelant que, la semaine dernière, Sandy a soudain montré beaucoup de froideur et de réserve quand elle s’est avouée soucieuse pour son avenir.

« Wendy, par exemple, dit-elle pour déplacer le sujet. Certes, elle n’a pas très bien agi. Mais maintenant, la voilà qui s’en va, enceinte, avec quelqu’un qui n’a aucunement l’intention de l’épouser. Elle ne sait pas comment ils vont arriver jusqu’à cette communauté, elle ne sait même pas exactement où c’est, ni de quoi ils vont vivre. Brian a voulu lui donner de l’argent, mais elle n’a pas accepté… sous prétexte qu’il avait un mauvais karma. Tout cela est tellement flou, tellement incertain. Ça m’inquiète terriblement.

— Tu es bien une Vierge. Il te faut tout bien en ordre.

— C’est vrai, admet-elle en riant. Je n’arrête pas de me dire que si je connaissais quelqu’un en Californie, je pourrais au moins lui donner des noms et des adresses. J’ai vraiment envie de faire quelque chose pour elle. Tu ne connaîtrais pas…

— Tu ne crois pas que tu en as fait assez ?

— J’ai… qu’est-ce que tu veux dire ? (Erica est frappée par une note ambiguë et glacée dans sa voix.) J’ai voulu faire quelque chose à l’automne dernier. Mais tu sais bien que ça n’a pas marché.

— Oui. (Sandy ricane.) Dieu est bon envers nous. Il ne nous accorde pas toujours ce que nous voulons.

— Tu as sans doute raison. Ça aurait été une erreur qu’elle épouse Brian.

— Un désastre. Mais c’est peut-être ce que tu cherchais.

— Pas du tout, dit Erica blessée. Je voulais leur bonheur à tous les deux. C’était très dur pour moi, mais il me semblait que je devais… C’est vraiment méchant de dire ça. »

Sandy, d’un air provocateur, continue à sourire. « Tu vois, Erica, c’est toujours la même chose avec toi. Quand tu as envie de faire quelque chose, tu te persuades que c’est un devoir qui exige de toi un grand sacrifice personnel. Comme quand tu as laissé tomber le grec. Ou en ce qui me concerne », ajoute-t-il de façon à peine audible.

Alors, furieuse, en plus d’être blessée, elle contre-attaque. « Si tu trouvais que c’était une telle erreur que Wendy épouse Brian, pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi n’as-tu rien fait pour l’éviter ? »

Sandy hausse les épaules. « Je pense qu’il ne faut pas se mêler de la vie des autres. Arrive ce qui doit arriver. »

Ça aussi c’était méchant, se dit Erica tout en progressant à côté de Danielle le long des courts de squash sous des arbres en fleurs roses. On aurait cru qu’il le faisait exprès, comme s’il avait voulu se fâcher avec elle pour ces derniers moments qu’ils passaient ensemble, afin d’être bien sûr que ce seraient les derniers ; ainsi il pourrait être complètement dégagé et libre de toute attache humaine. Mais c’était méchant tout de même. Et faux, qui plus est – elle s’en est aperçue après son départ.

La vérité s’est fait jour par hasard au cours d’une conversation avec Brian dimanche dernier. La soirée était douce, et ils étaient restés à parler dehors, une fois Jeffrey et Matilda rentrés dans la maison.

« Alors Wendy est venue te donner sa version des faits, dit Brian. Depuis quand savais-tu qu’elle était enceinte au fait ?

— Depuis une quinzaine de jours, répond Erica, étonnée de la question. Depuis que tu me l’as dit.

— Je ne voulais pas… Enfin, je me demandais simplement si peut-être tu en avais entendu parler avant. Tout le monde ici semble au courant depuis des mois : Linda Sliski et toute cette équipe de femmes, et le type de cette librairie ésotérique – tous ses copains en somme.

— Le type de la librairie ? dit Erica en élevant la voix. Sandy Finkelstein tu veux dire ? Qu’est-ce que tu dis ? Sandy savait que Wendy était enceinte, depuis le début ?

— Il semble, oui.

— Mais il n’…a rien dit à personne, s’écrie-t-elle, en pensant : « il ne m’a rien dit. »

— Crois-tu ? Que je sache, il en a parlé à tous ceux qui ont mis les pieds dans sa librairie.

— Quelle horreur ! (Erica serre les dents ; elle a la tête dans un étau, comme une migraine qui vient.) Tu sais quoi ? dit-elle au bout d’un instant. Sandy n’a rien dit à personne, parce qu’il aurait voulu que tu épouses Wendy. C’est pour ça qu’il est allé lui raconter que tous les enfants sont les enfants de Dieu, pour qu’elle n’ait pas de scrupule à te donner un enfant qui n’était pas de toi.

— Oh ! non, je ne pense pas », répond Brian qui, maintenant que Zed a quitté Corinth, préfère considérer celui-ci comme un imbécile inoffensif. « Quelle raison aurait-il eu de vouloir ça ? »

Erica, qui connaît la raison, ne dit rien. Elle ne dira sans doute jamais rien. Ce sera déjà assez difficile comme ça, s’ils décident finalement de…

Dimanche déjà, pendant qu’ils parlaient sur la pelouse dans la douceur du soir, elle a pensé que Brian aurait peut-être envie de revenir. Cela se confirme maintenant. Il n’en a pas encore parlé, mais elle sait qu’il va le faire ; aujourd’hui probablement ; dans l’heure qui vient peut-être. Il va peut-être dire qu’il veut revenir à cause d’elle, mais ce n’est qu’une partie de la vérité. Il y a aussi les ennuis et la fatigue dus à l’affaire des féministes et à celle de Wendy, et il en a assez de vivre seul. Et puis il trouve que les enfants s’améliorent ; et d’une certaine manière il a raison.

Évidemment, ils sont plus âgés – Jeffrey a seize ans maintenant, et Matilda quatorze – et donc ils passent plus de temps à l’extérieur. Ils sont aussi un tout petit peu plus soignés et plus polis quand ils sont là. En fait Erica a très peu affaire à eux ; elle essaie de maintenir certaines règles et certains horaires, mais elle a plus ou moins renoncé à surveiller leur façon de s’habiller, ce qu’ils mangent, ce qu’ils lisent et ce qu’ils regardent à la télé. En retour, ils ne sont pas trop désagréables avec elle, comme des gens qu’une guerre, une inondation ou quelque autre catastrophe naturelle oblige à partager les mêmes quartiers d’habitation. Ils ont même fait quelques gestes de bonne volonté gratuits : Jeffrey, de lui-même, a retiré toutes les doubles-fenêtres le mois dernier ; et Matilda a redescendu la chaîne stéréo d’Erica.

Mais le véritable changement, c’est qu’ils sont devenus des étrangers. Leur nom, leur visage, leur corps, leur voix, leurs gestes, leurs goûts et leurs opinions – rien n’est plus familier. Ils ne sont plus ces avatars démesurés et monstrueux de ses propres enfants, mais deux jeunes personnes qu’Erica connaît à peine. En un sens c’est aussi bien qu’il ne reste plus rien pour lui rappeler Jeffo et Mouflette, ses deux bien-aimés à jamais perdus.

Mais Mouflette et Jeffo ne sont pas les seuls à avoir disparu, ou à disparaître. Désormais, tout et tout le monde change, tout est embrouillé, tout se désintègre dans le temps et dans l’espace. Sur le campus, les ormes meurent et on les abat ; on démolit l’ancien palais de justice ; Jones Creek devient les Hauts de Glenvue, et Danielle Zimmern Ellie Kotelchuk. Son mari aimant, sérieux et responsable s’est métamorphosé en mari adultère et indigne de foi, et en antiféministe notoire ; et elle-même est devenue la femme qu’elle a vue dans le miroir des toilettes.

De ce point de vue-là, Brian a changé moins qu’elle. Il est toujours le plus bel homme qu’elle ait jamais rencontré, malgré l’air tendu et fatigué qu’il avait tout à l’heure. Ça ne peut pas être bon pour sa santé de vivre dans cet appartement tout fermé et mal ventilé, sans même un balcon où il pourrait prendre un peu l’air et le soleil. Il brunit facilement et, généralement, à cette époque de l’année, avec le jardinage, il est déjà bien bronzé ; mais à présent le jardin est mal entretenu et en mauvais état, et Brian a mauvaise mine, comme quelqu’un qui dort mal et mange des surgelés. Sans doute ne prend-il pas soin de lui par dégoût de lui-même, syndrome qu’Erica connaît bien. Il est gêné et honteux de la façon dont il s’est comporté depuis un an, et il est persuadé que tout le monde s’amuse et ricane à ses dépens parce que Wendy est enceinte, et à cause de ces articles de journaux imbéciles. Certains le sont, à n’en pas douter.

Si elle ne l’écoute pas sérieusement aujourd’hui quand il proposera de revenir à Jones Creek, autant dire qu’elle a envie qu’il continue à se détériorer la santé aux Tours de l’Alpe ; autant dire qu’elle aussi se moque de lui et profite de ce qu’il est à terre pour le piétiner, au lieu de se montrer magnanime et de l’aider à se relever.

Par contre, s’il revient vraiment, il faudra qu’elle fasse preuve à l’avenir d’une magnanimité encore plus grande. Il faudra qu’elle décide de ne jamais mentionner quoi que ce soit qui puisse rappeler à Brian combien il s’est montré égoïste, irresponsable et ridicule ; combien il a mortifié et fait souffrir sa famille, sans parler de Wendy Gahaghan, de Donald Dibble et du Département de Sciences Politiques. Ce sera très difficile.

Mais elle en est capable, si elle le veut vraiment. Et Brian lui sera reconnaissant – assez, par exemple, pour ne pas s’opposer à ce qu’elle continue à travailler. Et ce contrat de mariage de Danielle, ça n’est peut-être pas une mauvaise idée. Un compte en banque séparé – Une dame pour le ménage une fois pas semaine – Trois semaines de vacances ; et la même chose pour Brian, il mériterait bien cela…

Après avoir traversé le campus, Erica descend maintenant dans Collegetown. Là aussi les rues sont fermées à la circulation et les gens sont sur le seuil des magasins et sur les trottoirs des deux côtés pour voir passer la Marche pour la Paix. Comme la plupart des sympathisants sont en train de défiler, peu de ces spectateurs applaudissent ou encouragent les manifestants. La plupart regardent en silence, ou bien ils sifflent et crient des insanités au passage du groupe des FUINES : « Brûlez vos soutiens-gorge ! » « La chatte au pouvoir ! » L’un fait un geste obscène, l’autre une proposition obscène.

Ils n’oseraient pas faire ça si Brian était là, se dit Erica ; ou si Bernie Kotelchuk était là. Les Fouines ont eu tort d’exclure les hommes ; nous avons parfois besoin d’eux, ne serait-ce que pour nous protéger des autres hommes. C’est encore une preuve de notre oppression, diraient les amies de Danielle – quand on arrivera à la véritable égalité, les hommes ne seront plus nécessaires. Les deux sexes devront-il donc vivre à jamais séparés dans des camps ennemis ?

Au centre ville, la tête de la manifestation a atteint son but, un petit jardin public près du palais de justice. Au milieu, près de la fontaine, les organisateurs sont rassemblés sous une banderole de trois mètres qui porte l’inscription MARCHE POUR LA PAIX DU COMTE DE HOPKINS, et ils regardent le jardin se remplir de tous ceux qui les ont suivis. Brian est étonné et satisfait de leur nombre et de leur enthousiasme, ainsi que du nombre de leurs pancartes et de l’imagination qu’ils ont déployée.

POURQUOI VOUDRIEZ-VOUS LUI ACHETER SA VIEILLE GUERRE, QU’EST-CE QUE

THIEU A FAIT POUR VOUS ?

Il voit beaucoup de visages connus : des amis, des étudiants, des collègues, des voisins ; son ex-avocat, Jack Lucas, l’ex-coturne de Wendy, Linda Sliski – Et, mais oui, voici Wendy en personne, accompagnée d’un homme jeune, grand, avec une barbe rousse, qui, à n’en pas douter, est son coturne actuel, Ralph. Elle porte des mocassins brodés de perles et une longue robe jaune bouffante faite dans un dessus-de-lit indien et, pour un œil averti, elle est manifestement enceinte.

Apercevant Brian, qu’elle n’a pas vu depuis bientôt quinze jours, Wendy lui fait signe et lui sourit – mais sans y mettre ni défi, ni excuse, ni intention particulière. Exactement comme elle l’aurait fait, se dit-il, s’ils n’avaient eu d’autres rapports que ceux de professeur à étudiante. Ce qui est passé est passé, proclame ce sourire ; Wendy, comme dit Ralph, vit complètement dans l’instant.

Plus haut dans la rue, et pas encore dans le champ de vision de Brian, apparaissent de nouvelles pancartes, qui lui feraient moins plaisir.

ARRÊTEZ LA GUERRE

VENEZ CHEZ ELAINE – CUISINE CAMPAGNARDE

NE FAITES PAS CETTE GUERRE

SOLDES MONSTRES

COLLEGETOWN – DISQUES

NOËL LEE ET LES GNOMES

EN CONCERT

LE 15 MAI, NORTON HALL

Plusieurs autres entreprises locales ont saisi cette occasion de publicité gratuite et il y a aussi un certain nombre de placards politiques, les uns locaux et régionaux (GEORGE BROMPTON À LA COMMISSION SCOLAIRE ; VOTEZ NON À L’IMPOSITION SUR LES VENTES ), d’autres nationaux ou internationaux (BOYCOTTEZ LE RAISIN ; DONNEZ POUR LE SECOURS INDIEN).

Plus haut, dans Collegetown, la Marche pour la Paix commence à se diviser en factions dissidentes et incongrues, suggérant physiquement aux spectateurs la conclusion que Brian a précisément tant cherché à éviter, à savoir qu’une manifestation libérale et respectable contre la guerre est dangereuse parce qu’elle entraîne à sa suite des éléments marginaux, violents et perturbateurs. Des étudiants des Beaux-arts font crever des ballons ou les laissent partir en l’air ; les Comédiens de la Rampe, un groupe d’art dramatique local, bloquent le cortège par leurs improvisations de théâtre de guérilla. Deux jeunes femmes du contingent des FUINES, juste devant Erica, brandissent maintenant des pancartes qui disent NIXON EST UN SALE PHALLOCRATE QUI AIME LA GUERRE et EMPÊCHEZ LES HOMMES DE TUER LES FEMMES ET LES ENFANTS . Un peu plus loin derrière elles, le Centre de Libération des Homosexuels, qui n’était pas invité à se joindre à la manifestation, est venu tout de même avec des costumes extraordinairement colorés et une grande banderole pailletée :

FAITES L’AMOUR, PAS LA GUERRE

LE POUVOIR HOMOSEXUEL POUR LA PAIX

Enfin, en queue du cortège, est apparu un groupe important de maoïstes, que Brian n’avait pas invité non plus, sciemment. Vêtus de salopettes, d’uniformes militaires de rebut, et de guenilles variées, les cheveux en bataille et l’œil farouche, ils portent des drapeaux rouges de confection artisanale dont les teintes vont du vermillon au bordeaux sale. Ils défilent à l’unisson, mais pas en rang, et, en débouchant dans Collegetown à la sortie du campus, ils scandent :

Ho, Ho, Ho Chi Min !

Le FLN vaincra !

Dans quelques instants, quand ils vont passer devant le bar La Vieille Bavière, tout va se déchaîner dans la fureur. Des bouteilles de bière vides et autres objets à jeter vont voler, des pugilats vont éclater ; le bruit de glaces brisées va retentir, le crépitement des flashes, les sirènes de police.

Brian ne soupçonne encore rien de tout cela. Il pense à l’événement tout autre qui l’attend ; son déjeuner avec Erica. Il considère cette invitation comme un signe favorable ; à moins qu’il ne s’abuse, Erica va sans doute accepter qu’il revienne vivre à la maison. Après tout, il y a de bonnes raisons à ce retour : ce sera mieux pour les enfants du point de vue psychologique, et mieux pour eux tous du point de vue économique, et social aussi. Les conflits de famille chez les Tate et les événements s’y rapportant ont suscité de nombreux ragots et commentaires défavorables. Maintenant que les choses sont plus calmes, Erica et lui peuvent serrer les rangs et présenter un front uni.

Mais surtout, c’est ce qu’ils souhaitent et ce dont ils ont besoin l’un et l’autre. Leur réputation mise à part, le conflit leur a causé des dommages moraux : tous deux ont eu des paroles cruelles et fait de graves erreurs de jugement. Il va falloir qu’ils l’admettent, sans s’accuser mutuellement. Par exemple, Brian devra montrer assez de générosité pour ne pas faire remarquer que tout ce qui est arrivé est la faute d’Erica en un sens, car si elle ne l’avait pas forcé à quitter la maison pour épouser Wendy, toute cette histoire se serait terminée bien plus tôt, et il n’aurait pas eu tous ces démêlés avec des féministes hystériques. Erica, en retour, se montrera généreuse envers lui.

Après déjeuner, ils vont avoir une longue conversation, imagine Brian. Ils vont passer au salon – Erica lovée sur le canapé bleu comme d’habitude, et lui dans son fauteuil à oreillettes – ils vont reparler de ce qui s’est passé et s’expliquer. Ils vont rire, et peut-être pleurer par moments. Ils vont s’encourager l’un l’autre, se consoler, et se pardonner. Enfin, comme l’après-midi se prolongera et que l’ombre des arbres en bourgeons s’étirera vers la maison, ils viendront dans les bras l’un de l’autre et ils oublieront quelques instants qu’ils furent dans leur jeunesse des gens beaux, intelligents, vertueux et couronnés de succès ; ils oublieront qu’ils sont laids, insensés, coupables, et moribonds.

Des manifestants de plus en plus nombreux se rassemblent dans le parc. Un groupe de mères avec de jeunes enfants vient de s’approcher de la fontaine. Une jeune femme se penche au-dessus du bassin à côté de Brian pour mouiller une couche pliée et laver le visage poisseux et barbouillé de rouge d’un bambin dans sa poussette, tandis qu’un petit garçon à peine plus âgé tire sur la manche de son pull pour attirer son attention.

« Maman ? demande-t-il. Maman, est-ce que la guerre va finir tout de suite ? »

 

FIN

Informations complémentaires

 

Copyright :

Alison Lurie, 1974

Éditions Rivages, 1990

ISBN : 2-86930-355-6

Couverture : Edward Hopper, Summertime, 1943 (détail)

Dépôt légal : avril 1990

3 ème édition

 

[1] Christian Bourgois, 1981.

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Alison Lurie

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