Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 6 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 6

 

 

« Sanford Finkelstein… »

C’est la troisième fois dans la même journée que ce nom est prononcé à Corinth – coïncidence que Zed, s’il le savait, attribuerait peut-être à la Loi de la Simultanéité telle que l’ont définie Jung et d’autres commentateurs du Yi King. Cette fois-ci, c’est Danielle Zimmern qui le prononce, pendant qu’Erica et elle attendent leur tour à la Vache bleue, le snack du campus.

Pour sa part, Danielle tient ce nom, depuis la veille seulement, de la bouche d’un professeur honoraire de son département : un vieux monsieur érudit du nom de Jack Shade. En son temps, le professeur Shade s’est fait remarquer par sa fidélité à l’université et l’originalité de sa recherche ; cette réputation est encore vraie. Contrairement à tant de ses anciens collègues, au moment de sa retraite, il n’a abandonné ni Corinth ni ses activités intellectuelles au profit de la Floride et de la télévision. Il demeure en ville, et l’histoire et la tradition de l’université demeurent une de ses grandes préoccupations.

Ayant appris récemment (par les doléances de professeurs plus jeunes) l’apparition dans la ville de la Librairie Krishna, Shade avait pris l’initiative, sans précédent parmi les universitaires mais parfaitement logique pour lui, d’aller y faire une visite. Il avait inspecté les lieux, parlé à plusieurs clients, et enfin, triomphant, il avait identifié le propriétaire comme étant « un de nos anciens étudiants – qui, s’avère-t-il en fait, a suivi autrefois mon cours d’initiation ». La satisfaction de Shade devant cette découverte et devant cette fidélité au lieu dont témoigne le retour de Zed à Corinth, éclipsait complètement les doutes qu’il aurait pu avoir quant à sa manière de revenir.

Ce qui frappe aussi Danielle à propos de cet autre nom de Zed, c’est qu’elle l’a déjà entendu ailleurs. Il lui semble que c’était le nom d’un étudiant en philosophie il y a une vingtaine d’années.

« Je me demandais si c’était ce garçon qu’on a connu à Harvard », dit-elle à Erica, en tenant une tasse en polystyrène au-dessous de la fontaine à café. « Ce grand type roux d’allure bizarre avec qui sortait Ann Hershey. Il n’était pas de Corinth ?

— Ça n’était pas avec Sandy Finkelstein qu’elle sortait », dit Erica en remplissant sa tasse à son tour. « C’était avec son coturne. Mais Sandy était allé à Corinth ; ça pourrait être lui.

— Il faisait de la philo. » Danielle avance vers la caisse en suivant le comptoir, fouillant dans sa mémoire, et aussi dans la poche latérale de sa sacoche pour trouver une pièce de dix cents. « Et il jouait du piano, non ?

« Oui, assez bien même. » Erica prend ses deux gros livres sur l’art médiéval irlandais sur l’autre bras et plonge dans son sac en bandoulière. « Voilà, j’ai de la monnaie. Laisse-moi payer.

— Ça va, j’ai trouvé. Oui ; je le revois à une soirée à Lowell House. Tout le monde dansait et c’était lui qui jouait. »

La caissière tape leur addition ; elles se dirigent vers une table où des portions individuelles de crème et de sucre sont entassées dans des casiers en plastique.

« Sanford Finkelstein, répète Danielle. Dis-moi, ça n’est pas lui qui t’a inspiré l’autruche de tes livres ?

— D’une certaine manière, oui, sans doute. (Erica sourit.) C’était surtout le nom. Sanford, je trouvais que ça allait bien pour une autruche.

— Il en avait un peu l’air. Ces jambes et ce cou longs et maigres. Et ces cheveux roux qui se dressaient au sommet de son crâne. (Elles rient toutes les deux.) Si c’est vraiment lui, c’est drôle qu’il revienne ici pour tenir cette librairie bizarre. Je croyais qu’il enseignait la philo quelque part en Californie.

— La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était au Japon. »

Il y a foule au snack. Erica et Danielle finissent par s’installer sur un rebord de fenêtre. Danielle se serait volontiers assise à une table déjà occupée, mais Erica préfère cette solution, à la fois parce qu’elles sont plus tranquilles et parce qu’elle voit mieux la salle et peut continuer à poursuivre le véritable but qui l’a amenée sur le campus.

« On devrait aller jusqu’à cette librairie un jour pour voir si c’est vraiment Sandy Finkelstein », dit Danielle, en versant une ration trapézoïdale de crème dans son café.

« Aha. (Erica remue son sucre avec un bâtonnet de plastique.) À propos d’identification, ajoute-t-elle, est-ce que par hasard tu vois la fille ici quelque part ?

— Quelle fille ? Ah ! (Tenant sa tasse plus bas, Danielle scrute la salle.) Non, je ne la vois pas. Mais elle était là l’autre jour », ajoute-t-elle, inefficace.

Erica réprime un soupir d’impatience. C’est la troisième fois en trois semaines qu’elle prend un café avec Danielle afin d’identifier la nouvelle maîtresse de Brian, celle qui n’a pas de nom. Une fois qu’elle l’aura vue (si Brian était avec elle, ce serait l’idéal) elle pourra l’affronter, et elle a hâte de le faire. Le plaisir qu’elle a pris à être secrètement dans le vrai s’est émoussé au cours des semaines passées. Elle est dans le vrai, et Brian est dans son tort, mais il n’en sait rien, ou plutôt il ne sait pas qu’elle sait. Il continue à croire avec suffisance qu’il s’en tire parfaitement. Et en fait, tant qu’elle ne parle pas, il s’en tire parfaitement en effet.

Par ailleurs, cacher à Brian ce qu’elle sait est une manière de mentir, et Erica hait les mensonges. Il lui est arrivé de ne pas tout à fait dire la vérité par politesse, mais même cela ne lui plaît pas, et elle évite de le faire quand elle peut. Elle n’a pas fait de mensonge grave depuis l’école.

Elle s’est donc mise à chercher la fille, en compagnie de Danielle et seule, encore plus consciencieusement qu’elle ne pourchassait Wendy au printemps dernier. À nouveau, ses recherches sont restées vaines, mais cette fois pour la raison inverse. Elle est maintenant à la poursuite d’une étudiante à face de lune avec « des cheveux filasse décolorés » beaucoup plus laide que la vraie Wendy Gahaghan, alors qu’au printemps dernier elle cherchait une proie beaucoup trop belle.

Mais si elle n’a pas réussi à identifier la maîtresse de Brian, Erica a de nombreuses preuves indirectes de son existence. Il y a chez Brian cet air permanent d’autosatisfaction mêlée de gêne et de souci ; cette fausse inquiétude pour la santé mentale et morale de sa femme – ayant pour but, croit-elle, à la fois de démanteler ses soupçons, de la maintenir sur la défensive, et de couvrir sa faute à lui. Il y a ce manque d’envie aussi bien de faire l’amour que de parler sérieusement. Surtout, il y a la preuve de ses rouflaquettes.

À la connaissance d’Erica, Brian ne s’est laissé pousser du poil sur le visage qu’une seule fois dans sa vie auparavant : en été 1952, alors qu’ils étaient à Martha’s Vineyard, il s’était fait pousser une moustache. Après un démarrage un peu lent, elle était devenue assez belle : luisante, fournie, couleur poil de phoque. Il était revenu à Cambridge avec et l’avait gardée tout le trimestre, ses amis étant d’accord avec Erica pour trouver qu’elle lui donnait l’air plus âgé et plus sérieux. Mais trois mois plus tard une organisation d’étudiants publiait un guide des cours de première année illustré de caricatures d’enseignants. Dans ce guide, Brian figurait comme un homme tout petit attaché à une très grosse moustache. Pendant les vacances de Noël, il l’avait rasée.

La moustache avait été le produit d’un effort délibéré ; les rouflaquettes sont apparues de façon détournée. À aucun moment Brian n’a annoncé son intention de les laisser pousser ; elles se sont tout bonnement mises à descendre de chaque côté de son visage – comme entraînées par leur propre élan – un millimètre après l’autre, semblables à quelque formation géologique. Parvenues au niveau de la bouche, elles se sont étendues peu à peu sur chaque joue par une sorte de poussée horizontale ou d’éperon. Elles annoncent au monde entier que désormais le professeur Tate voudrait paraître plus jeune, et moins sérieux – être pris pour un « baiseur ». Pour Erica, le message est aussi clair que si son mari avait eu le visage marqué au fer rouge : ADULTÈRE.

« Le véto est encore revenu hier soir, dit Danielle, faisant irruption dans ces pensées.

— Ah oui ?

— Il a débarqué vers neuf heures et demie, en disant qu’il voulait revoir la tortue malade de Rou. Mais je ne crois pas que c’était ça qu’il voulait.

— Qu’est-ce qu’il voulait ? » Erica s’arrache à la contemplation de l’entrée du snack, où la maîtresse de Brian risque de paraître à tout moment.

« Faire l’amour, je pense. (Danielle rit un instant.) C’est pas qu’il ait fait un geste, ou quoi que ce soit. Il est juste resté là à boire de la bière et à me raconter des histoires d’animaux pendant deux heures. Mais il n’arrêtait pas de me regarder. Tu sais bien, ce sont des choses qu’on sent en général.

— Anh.

— Évidemment, il doit être très seul lui aussi. Sa femme est morte l’année dernière ; elle est « décédée », comme il dit. Il ne parle presque jamais d’elle. Je suppose qu’il a encore beaucoup de peine. Et ses deux fils ont quitté la maison, et tous ses amis sont mariés bourgeoisement. Il me fait un peu pitié. C’est un type gentil, tu vois, et il n’est pas mal, s’il n’était pas si lent et si ballot. Je crois que je devrais lui dire qu’il perd son temps à venir chez moi – qu’il se trompe d’adresse, suivant sa propre expression. Il devrait courir après une de ces petites putes en chaleur qui ne demandent que ça, comme faisait mon mari. » Danielle montre la salle d’un geste, avec un sourire aigre.

« Anh. » Ramenée à son fait, Erica porte à nouveau son regard vers l’entrée au cas où se présenterait une face de lune d’un blond décoloré du genre qui ne demande que ça. Puis elle se retourne vers son amie, l’air un peu soucieux. Après la séparation, elle a suivi la vie sentimentale de Danielle avec une attention inquiète. D’abord, sitôt après le départ de Leonard, il y a eu une période d’accablement et de désespoir. À laquelle ont succédé plusieurs mois d’inconduite notoire et aveugle avec toutes sortes d’hommes indésirables tous à la fois. (Erica et Brian les avaient divisés en deux catégories : les Éboueurs et les Gringalets. Les premiers étaient semblables à ces mouettes qui suivent le sillage des grands vaisseaux en partance ; les autres étaient du genre toutou, attirés par n’importe quelle femme ayant récemment appartenu à un homme brillant, en vertu de la croyance magique qu’en se frottant contre elle, ils récolteront un peu de son pouvoir à lui, de son mana.) Cette période-là a été particulièrement dure pour Erica, qui n’arrivait guère à dissimuler sa désapprobation quand elle venait voir son amie et trouvait chez elle un homme qu’elle connaissait à peine – ou pire, qu’elle connaissait fort bien – dans une situation d’intimité temporaire.

Finalement, il y a eu une longue et violente réaction. Danielle « en avait fini avec tout ça, Dieu merci », a-t-elle déclaré maintes fois avec un rictus stoïque qui donnait à Erica envie de pleurer – ou peut-être de prendre le premier avion pour New York et d’aller assassiner Leonard Zimmern. Danielle espérait bien, disait-elle, qu’elle n’aurait plus rien à voir avec l’amour, avec les hommes, avec toutes ces saloperies, jusqu’à la fin de ses jours. (« Si vraiment ça me pose un problème, je pourrai toujours me masturber. ») Cet état d’esprit maussade, qui ne laisse prévoir aucune amélioration, dure depuis presque un an.

« Je crois qu’il se figure que je pourrais me laisser faire parce que pour lui je suis une originale. Tu comprends, j’ai quarante et un ans, mais j’ai les cheveux longs, je m’habille un peu bohème et je lis des livres en langues étrangères, alors je suis sans doute capable de n’importe quoi, y compris de coucher avec lui, poursuit Danielle en riant à moitié. Hier soir il m’a dit « Vous êtes un peu hippie, non ? Je ne m’en suis pas rendu compte quand je vous ai vue là-bas à la clinique. De la façon dont les filles s’habillent de nos jours, on fait plus la différence. »

— Tu sais que c’est vrai », dit Erica en observant à nouveau la salle de la Vache bleue. « Ça n’est plus comme quand on était à la fac. Quand une fille était en jeans, pas maquillée, au lieu de porter une jupe écossaise et un chandail classique, et quand elle n’avait pas de mise en plis, on savait tout de suite que c’était une étudiante, comme nous.

— Oui, c’est vrai. » Danielle finit son café et pose sa tasse. « Dans ce temps-là, c’était avec les hommes qu’on ne faisait pas la différence. Ils avaient tous les cheveux courts, des chemises à boutons et des pantalons beiges. Tant qu’on n’avait pas parlé avec eux, on ne pouvait pas savoir s’ils étaient intéressants, ou un peu farfelus, ou si c’était le genre distingué ou mouton. (Elle sourit à ces souvenirs, et Erica aussi.) Maintenant c’est tout le contraire. Je peux mesurer exactement l’anticonformisme de mes étudiants à la longueur de leurs cheveux ; mais les filles ont toutes la même allure, qu’elles soient Delta Jello ou S.D.S. »

Oui, se dit Erica en sortant du parking en marche arrière pour rentrer chez elle, dans ce temps-là c’était autre chose. Mieux. Mais ce n’est pas tout à fait vrai que les hommes se ressemblaient tous. Ce Sandy Finkelstein, par exemple, qui est peut-être maintenant à Corinth : il avait toujours quelque chose de particulier. Il portait des vêtements ordinaires, mais qui ne lui allaient jamais vraiment, peut-être parce qu’il était très maigre. Il flottait dans ses pantalons, il avait des chaussettes en accordéon, ses chemises se gonflaient et volaient au moindre souffle, comme ses cheveux roux toujours ébouriffés. Elle se souvient surtout des cours de grec avec lui au deuxième étage de Sever Hall : il se battait avec les traductions improvisées, levant ses yeux pâles au plafond pour simuler le désespoir.

Après les cours, il arrivait à Erica de prendre un café avec lui sur Mass. Avenue ; et une fois, à un moment où il en pinçait pour elle d’une façon émouvante, il l’avait emmenée écouter La Flûte enchantée. À la fin de cette année-là, il avait quitté Cambridge, mais il revenait y faire des petits séjours de temps en temps. C’est ainsi qu’il était venu à son mariage ; non qu’elle l’ait invité, mais quelqu’un l’avait amené. C’était un gentil garçon en fait, Sandy – distrayant, intelligent – mais un peu paumé à cette époque-là déjà. Rien de bien étonnant à ce qu’il se retrouve sans situation, embarqué dans ces histoires de mysticisme oriental. Mais c’était un peu triste.

À la sortie du campus, Erica tourne vers le nord pour rejoindre la route. Celle-ci est balayée par un grand vent violent charriant des bancs de nuages qui vous font froid. La dernière fois qu’elle a eu de ses nouvelles, c’est par une carte postale : une photo en couleurs brillante d’un temple japonais – au verso pas d’adresse, pas de message, juste son nom et un haïku qu’il avait recopié, où il était question de grillons. C’était il y a plusieurs années – trois, quatre ? Elle essaie de se rappeler si cette carte avait été envoyée directement ici, ou si on la lui avait fait suivre de Cambridge. Autrement dit, Sandy sait-il que les Tate sont à Corinth ? S’il s’agissait de n’importe qui d’autre, elle penserait que non ; car il aurait fait signe. Mais avec Sandy on ne pouvait pas savoir – surtout s’il est devenu une espèce d’original superstitieux.

Si elle va à la librairie avec Danielle, et si c’est bien lui, il va falloir qu’elle l’invite à la maison, à dîner, en dépit de ce qu’il est devenu. Mais elle n’est pas obligée de l’inviter immédiatement. Ça pourrait attendre la semaine prochaine, ou le mois prochain. En plus, s’il donne dans une de ces religions végétariennes, elle ne peut pas servir un repas normal. Eh bien, il y a cette recette d’œufs au cari des Nations Unies qui n’est pas mauvaise, avec des noix et du chutney. Danielle pourrait venir, même si ça ne plaît pas à Brian ; le cari végétarien non plus ne lui plaira pas. Il veut toujours de la viande au dîner. Et la personne même de Sandy lui déplaira sûrement, l’ennuiera en tout cas. Mais ça pourrait ne pas être désagréable d’ennuyer un peu Brian, et de lui déplaire. Et quand on apprend qu’un de ses vieux amis est là, ce qui s’impose c’est de l’inviter à dîner, par exemple le week-end prochain.

Sur la petite route de Jones Creek le vent souffle encore plus violemment, aplatissant l’herbe dans les prés, arrachant aux chênes leurs dernières feuilles desséchées. Au moment où elle remonte la côte et passe devant les dernières en date des villas de Glenvue, dont la vulgarité est toujours particulièrement voyante en cette saison et jusqu’à la première chute de neige, Erica voit qu’il y a quelqu’un devant chez elle, une jeune fille, assise sur la marche supérieure de la véranda, à côté de deux valises. D’après sa posture – elle est blottie contre un des montants pour se protéger du vent, la tête baissée, les yeux fermés – il semble qu’elle soit là depuis un long moment ; ou qu’elle ait très froid, ou qu’elle soit très fatiguée, ou les deux. Pourtant, quand la voiture d’Erica entre dans l’allée, la jeune fille l’entend et elle se redresse.

Erica coupe le contact et serre le frein à main. Sa première idée, c’est que cette personne se trompe de maison ; qu’elle vient voir quelqu’un dans une villa de Glenvue. C’est ce que semblent indiquer ses valises, qui sont en plastique moulé, d’un brun rosé. Elle a les cheveux blonds, presque tous nattés en tresses molles qui pendent de chaque côté d’un visage rond, ordinaire, style villa de Glenvue, sur lequel le vent rabat quelques mèches folles.

Erica sort de sa voiture avec ses livres, et elle passe de l’autre côté. « Vous cherchez quelqu’un ? » demande-t-elle d’une voix neutre, aimable.

Lentement, la jeune fille se lève. Elle est petite – elle dépasse à peine Erica bien qu’elle soit debout sur la marche du haut – et elle n’est pas tout à fait aussi jeune qu’elle en avait l’air. Elle a les paupières rouges, l’œil las, comme si elle était très enrhumée, ou qu’elle avait pleuré.

« Vous êtes Mme Tate ?

— Oui. » Erica fait un sourire affable, sans s’étonner, puisque le nom se voit d’ici, peint en script de ses propres mains sur leur boîte à lettres.

« Mme Brian Tate ? » répète-t-elle, avec un mélange d’ardeur et de lassitude.

« Oui, c’est cela.

— Je viens m’excuser auprès de vous, avant de partir d’ici. Je suis Wendy Gahaghan.

— Wendy Gahaghan ? » Erica se fait un bouclier du fac-similé du Livre de Kells. Wendee. Mais c’est qu’elle n’est pas belle ; pas tellement mignonne même. Ordinaire, c’est tout.

« Euh… Vous savez qui je suis ?

— Oui. (Erica a l’impression de parler avec difficulté, de ne pas pouvoir desserrer les dents.) Je suis au courant. » Elle se cramponne à ses livres. C’est pour cette mollassonne à la voix nasillarde que Brian s’est conduit d’une manière si atroce, qu’il l’a tant fait souffrir, qu’il l’a rendue folle de rage ! Wendy la regarde, l’œil vide, elle attend ; on ne sait pas très bien quoi. Son attitude semble indiquer que si elle doit se faire gronder, insulter, ou même battre, elle n’aura pas l’énergie de se défendre, avec sa tête qui pend sur le côté. Espèce de sale petite chipie – mais Erica a toujours appris qu’on n’insulte pas les gens qu’on ne connaît pas ; elle n’arrive pas à prononcer ces mots. En plus, si elle injurie Wendy, elle va sauter à nouveau dans le mauvais trou. Wendy est enfin venue s’excuser, et moi je…

« Vous feriez mieux d’entrer », dit-elle.

Maladroitement, elle tient ouvertes les deux portes à la fois, celle de la moustiquaire et celle de la maison, pendant que Wendy, déhanchée par le poids de ses valises, passe lourdement devant elle, et reste debout dans l’entrée comme une idiote…

« Par ici. » Erica entraîne Wendy au salon, où le journal d’hier soir traîne encore sur le canapé et où les rideaux sont à nettoyer. La cuisine, où elle se tient habituellement avec Danielle et ses autres amies, est mieux rangée ; mais Wendy n’est pas une amie, et de toute façon, elle ne fera sans doute pas attention.

Abandonnant ses valises au milieu du tapis, Wendy prend le fauteuil le plus proche, qui se trouve être celui de Brian – chose qu’elle n’a pas pu deviner, mais qui, néanmoins, fait frémir Erica. Pas de mesquinerie, pas d’hystérie, il faut que je me tienne, que je sois parfaite, se dit Erica, qui s’assied solennellement en face de Wendy sur un siège droit sur lequel elle ne s’est pas assise depuis trois ans. Un silence ; mais ce n’est pas à elle de le rompre.

« Je vais pas vous faire perdre trop de temps », commence enfin Wendy, s’avançant sur l’extrême bord du fauteuil de Brian, comme pour montrer que c’est vrai. « Tout ce que je voulais vous dire c’est que je m’excuse si j’ai fichu la pagaille comme ça. » Elle prend son souffle.

« Oui », dit Erica d’une voix neutre. Comme elle ne reverra sans doute jamais Wendy, elle répertorie son physique pour référence : face ronde et pâle, visage d’enfant banal, ongles rongés.

« Comprenez, ça m’a ravagée depuis le début de vous faire supporter ça, quelqu’un que je connaissais même pas, vous voyez ? (Wendy a les mains jointes sur ses genoux ; elle a la voix aiguë, mal assurée. Un léger accent new-yorkais – petit-bourgeois.) J’arrêtais pas de me dire que vous habitiez ici même et que vous saviez tout. Et que si vous vouliez, vous pouviez sûrement me dénoncer à la commission du troisième cycle et me faire renvoyer de la fac. Ou bien vous pouviez débarquer un jour et me tirer dessus. Mais vous l’avez jamais fait, vous voyez ? » La voix de Wendy grippe à nouveau. Erica comprend qu’en plus de se sentir coupable et intimidée, comme il se doit, elle a réellement peur.

« Non », reconnaît-elle, essayant de détendre un peu l’atmosphère. « Ça ne m’est jamais venu à l’esprit.

— Comprenez, ce que je vous ai fait, c’est dégueulasse. Il y a des professeurs ici, leur femme s’en foutrait sans doute complètement. Mais BRIAN . (Elle prononce son nom en exhalant un soupir particulier, révérentiel.) Si vous me tiriez dessus, comprenez, tous les gens qui le connaissent trouveraient ça normal, vous voyez ? »

Que l’importance et la valeur de Brian soient à ce point uniques que ses transgressions justifient un meurtre, c’est là une idée qui agace profondément Erica, bien que (ou même parce que) elle-même aurait pu y souscrire autrefois. Naturellement, elle ne laisse rien paraître de son agacement. « Je serais bien en peine de tirer sur quelqu’un », dit-elle simplement avec un rapide sourire.

Wendy sourit en retour ; un sourire timide, reconnaissant. Elle a des petites dents blanches irrégulières, comme une enfant.

« L’autre chose que je voulais vous dire, c’est qu’il faudrait pas accuser Brian. (Elle reprend son souffle.) Comprenez, ce, euh, enfin, cette histoire, c’est pas venu de lui. C’est moi qui l’ai tarabusté en fait. Sans ça, je suis sûre qu’il aurait jamais fricoté avec une nana.

— Peut-être », répond Erica, en se disant que Wendy se trompe, car justement Brian fricote maintenant avec une autre nana, et qui, paraît-il, est beaucoup moins bien qu’elle. Le plaidoyer de Wendy, au lieu de persuader Erica de l’innocence relative de Brian, a plutôt l’effet inverse. C’est la démonstration que Brian, non content de séduire cette fille au printemps dernier, a réussi en plus à la convaincre que tout était de sa faute. Exactement comme il a essayé si souvent de la convaincre elle-même qu’elle avait toujours tort. Comme elle aimerait lui dire…

Eh bien elle va lui dire. J’ai eu une visite aujourd’hui, annoncera-t-elle calmement ce soir après dîner, quand les enfants ne seront plus dans les parages, quand il sera repu, reposé, et qu’il ne s’attendra à aucune contrariété. Qui cela, à ton avis ? demandera-t-elle. Une visite à déjeuner. Et puis elle parlera de l’autre, parce qu’il est temps maintenant. Oui.

« Au fait », dit-elle tout haut, s’exprimant pour la première fois sur un ton normal. « Voulez-vous un café ? Ou quelque chose à manger, peut-être. Vous avez déjeuné ?

— Oh non merci. » On dirait que Wendy a peur à nouveau ; peut-elle soupçonner Erica, qui n’a pas pris la peine de tirer sur elle, de vouloir maintenant l’empoisonner ?

« Je n’ai pas encore déjeuné moi-même », continue Erica d’une voix rassurante en se levant. « Je vais me faire un sandwich au thon, je peux vous en faire un si vous voulez.

— Non merci, vraiment. Je préfère pas. (Wendy se lève, comme Erica.) Dites, poursuit-elle, en lui emboîtant le pas vers la cuisine. Vous pouvez me croire, vous savez, pour Brian. C’est vrai qu’il est pas responsable.

— Il est adulte », dit Erica en ouvrant le frigidaire pour y prendre du lait, de la salade, et une jatte de thon à tartiner ; et en le refermant avec l’emphase qui manque dans sa voix.

« Mais je vous assure, c’était de ma faute. Pendant des mois j’ai pas arrêté de venir le voir dans son bureau, et lui il voulait rien savoir. Il a essayé de m’aider à m’en sortir, il a été formidable, et vraiment patient, et intelligent, enfin vous savez bien comment il est, mais je pouvais pas. Je pleurais tout le temps et je lui répétais que j’allais faire une dépression nerveuse s’il m’aimait pas.

— Je vois », dit Erica qui rince deux feuilles de salade dans l’évier en faisant couler l’eau trop fort.

« Mais c’était pas du flan, vous voyez, insiste Wendy. Je crois que j’aurais été foutue en l’air vite fait. (En illustration, elle fait le geste d’envoyer une crêpe en l’air, comme quelqu’un d’épuisé ou d’aliéné.) J’étais vraiment jetée. (Erica prend un pain de seigle à la farine complète dans le tiroir.) J’arrive pas à vous expliquer, dit Wendy affolée. Vous m’écoutez pas ; vous êtes furieuse c’est tout.

— Ce n’est pas contre vous que je suis furieuse, rectifie Erica, en ouvrant le pot de mayonnaise. Je trouve que c’est très bien et très honnête de votre part de venir me trouver comme ça. » Dans sa tête, elle établit le contraste entre la belle conduite de Wendy, d’une honnêteté naturelle et complète, et le comportement de Brian, opaque et onctueux comme de la mayonnaise homogénéisée.

« Il fallait, parce que je vais sans doute pas revenir ici pendant un bon moment. » Wendy hausse les épaules d’un air las, et s’appuie contre un placard. Son imperméable s’est ouvert ; dessous, elle porte une jupe et un gilet de cuir garnis d’une longue frange de cuir tout emmêlée.

« Vous partez définitivement ? » demande Erica, qui réfléchit que, d’après Brian, elle est déjà partie depuis juin. Ou bien il a omis de lui dire qu’elle est revenue pour un moment (pour un bon moment, à voir ses valises), ou bien il n’en sait rien.

« Oui, j’espère que c’est définitif. (Wendy sourit, soupire.) Je prends le car pour New York cet après-midi.

— Ah ! » Depuis qu’ils sont à Corinth, Erica et Brian ne vont jamais à New York par le car, voyage inconfortable de six heures, mais toujours en voiture ou par avion, ce qui est plus rapide et plus cher.

« Vous avez vu Brian ?

— Non ; pas depuis lundi. Il ne veut plus me revoir.

— Mais il sait que vous allez à New York ?

— Il sait que je vais me casser. (Elle a la voix qui monte et qui tremblote comme si elle allait se mettre à pleurer.) C’est ce qu’il veut. »

Me casser = partir d’ici, traduit Erica. Mais Wendy semble aussi être en train de se casser d’une autre façon, à l’image de ses vêtements effrangés et dépenaillés. Si Brian ne s’intéresse plus à cette malheureuse fille depuis longtemps, elle par contre est toujours très accrochée, au point d’en être dépenaillée et brisée en morceaux.

« Et vous, vous avez envie de partir ? » demande-t-elle en essayant de prendre un ton gentil.

« Il faut bien. (Wendy suffoque, déglutit.) Pas juste à cause de ce qui s’est passé, mais si je reste, je sais que je vais tout le temps être après lui et que je vais l’empêcher de travailler au Livre. En fait c’est ça le gros truc.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par gros truc ? » Erica dispose ses sandwichs sur une assiette à motif chinois.

« Vous voyez bien – sérieux. Important. Comprenez, comparées au Livre, nous, on a pas d’importance. Même pas Brian, si ça se trouve.

— Je crois que je ne vous suis pas, dit Erica, mettant le café à chauffer un peu plus fort.

— Son livre, sur la politique étrangère de l’Amérique, vous connaissez ?

— Je suis au courant, oui, naturellement. Je n’en ai encore rien lu.

— Mais vous savez de quoi ça parle, il va montrer comment ce plan vraiment formidable de Fennan, après la Deuxième Guerre mondiale, ça a foiré à cause des intérêts politiques et des intrigues des milieux dirigeants. Il va tout expliquer, et si le Livre sort à temps et qu’il est lu où il faut à Washington, ça va vraiment les démolir. Et ça pourrait avoir un effet terrible, vous voyez ? Par exemple une fois qu’ils comprendront ce qui s’est passé avant, ils vont peut-être changer totalement de stratégie et arrêter de foutre la merde partout dans le monde. (Elle regarde Erica avec une sincérité absolue, hystérique presque.) On peut pas le garantir, mais ça pourrait arriver, vous voyez ?

— Peut-être, éventuellement, oui », reconnaît Erica, qui voudrait bien que Wendy cesse de lui demander si elle voit les choses.

« Bon, alors. Disons que le Livre ne soit pas fini, et donc qu’il y ait pas de changement de politique et que le monde en crève, tout ça parce que j’avais tellement envie de voir Brian et de me faire baiser ? (À ce mot, Erica sourcille ; Wendy, qui n’a rien vu, se rapproche, fixant sur elle un regard intense.) Comprenez, je trouve que si on aime vraiment quelqu’un, il faut vouloir ce qui est bien pour lui, sans tenir compte si ça vous fait souffrir personnellement. Comme ma copine Linda avec Madagascar. Elle dit que pour savoir si on aime vraiment un mec, on a qu’à s’imaginer qu’il reçoit un télégramme disant qu’il aurait tout ce qu’il souhaite le plus au monde s’il partait à Madagascar. Imaginez que vous tombez sur le télégramme avant lui. Est-ce que vous le déchirez, et alors vous brisez son avenir, ou est-ce que vous lui donnez ?

— Hum, dit Erica, reculant devant cette tirade. Ça sera plus facile pour vous deux si vous partez à New York », dit-elle, s’efforçant de prendre une voix apaisante.

« Ça paraît être la seule solution. Comprenez, on sait bien que si je suis ici je serai incapable de le laisser tranquille, parce que j’ai déjà essayé l’été dernier. Je lui jure que je vais pas venir et puis y a un truc qui me ravage alors je téléphone, vous voyez ? Ou alors je me mets à flipper complètement et je vais le voir dans son bureau. Et même quand je le vois, ça marche pas : j’ai envie de le voir encore plus, tout le temps, et on s’engueule, comme le mois dernier quand on a pris un café au snack. C’est pas possible, vraiment. »

Au mot « café », Erica repense à la cafetière sur le feu, elle éteint, se verse une tasse et s’assied à table.

Mais elle repense aussi à autre chose. Le snack. Le mois dernier. L’été dernier. Il y a quelques instants, elle se représentait Wendy cassée, brisée en morceaux. Maintenant, au contraire, elle voit plusieurs figures se réunir en une seule. Comme si elle-même sortait tout juste d’un état d’ivresse ou d’hébétude dans lequel elle aurait été plongée depuis des mois. Telle un personnage de dessin animé elle est là, assise, plissant le front, regardant disparaître les étoiles et les astérisques ; trois images se fondent en une. La belle blonde qu’elle recherchait le printemps dernier ; le laideron à face de lune qu’elle a recherché tout l’automne ; et cette jeune fille fatiguée, à bout de nerfs, qui est là à présent dans sa cuisine – se peut-il qu’elles ne soient qu’une seule et même personne ?

Erica hoche la tête lentement, pour s’éclaircir l’esprit, et elle regarde l’image unique. « Il faut que je vous demande quelque chose, dit-elle avec prudence. Est-ce que vous êtes étudiante en psychologie ? »

Wendy met un certain temps à enregistrer la question.

« Je pense pas, plus maintenant, répond-elle enfin, en regardant Erica d’un air abasourdi et amer. Je n’ai pas encore prévenu, mais à partir d’aujourd’hui, je suppose que c’est fichu pour mon troisième cycle. »

Reprenant connaissance, le chat du dessin animé voit ses multiples ennemies, trépidantes et menaçantes, se réduire à une petite souris unique et presque pathétique – qui vient de prendre sa demande d’information pour un coup de griffe. Brian n’a eu qu’une seule liaison, et cette liaison est finie à présent. Erica a repoussé et vaincu ses deux rivales invisibles du même coup.

Erica a toujours été bonne gagnante : généreuse, modeste, charmante. (Elle est moins bonne perdante, mais heureusement, depuis son enfance, elle s’est rarement trouvée dans cette situation.) Elle s’aperçoit qu’elle n’a pas envie de faire souffrir Wendy encore plus que celle-ci ne souffre déjà de toute évidence – qu’en fait elle a de la peine pour elle.

« Je vous demande pardon, dit-elle. Je ne voulais pas… écoutez, Wendy je vous en prie. Si vous ne voulez pas déjeuner, au moins asseyez-vous. Vous avez l’air épuisée.

— Je suis un peu dans les vaps. (La souris s’affale sur une chaise de cuisine.) Je n’ai pas dormi la nuit dernière. Je pense que je pourrai dormir un peu dans le car.

— Vous allez chez vous ?

— Euh. Pas tout de suite. Ma mère serait folle si je débarquais comme ça en disant que je laisse tomber la fac et tout le bazar. Elle fait semblant d’avoir les idées larges, mais en fait elle est plutôt vieux jeu. Je vais loger chez une copine mariée à Jersey City, elle me prêtera un peu d’argent. Et j’essaierai de trouver du boulot quand je serai sortie de ces emmerdes. (Wendy se met une main sur le ventre en faisant un sourire bizarre.) Et après, peut-être que j’annoncerai la nouvelle à Maman.

— Anh, anh », dit Erica sans écouter, occupée à mettre en place ce qu’elle vient d’apprendre. Pendant tout ce temps, Brian n’a donc eu qu’une seule liaison, mais qui a duré jusqu’à maintenant. Quand il a promis de rompre, au printemps dernier, quand il a dit que tout était fini, il mentait. Ça n’est vraiment fini qu’à partir de maintenant, depuis lundi en fait. Et aussi quand il lui reprochait de ressasser, l’été dernier ; et quand, à l’automne, il se demandait à haute voix si elle ne souffrait pas de troubles mentaux – Erica a l’impression qu’on lui verse de la soupe bouillante plein le corps ; sa poitrine et ses bras tremblent et bouillonnent de rage. Quels mensonges il a racontés, de quel aplomb, de quelle hypocrisie il a fait preuve ; comme il l’a culpabilisée, que d’énergie et de passion il lui a fait dépenser en pure perte !

À présent ce sont les termes dans lesquels Brian a parlé de cette histoire qui lui reviennent. « Ça n’a rien changé… Je n’y pense plus… Ça n’a pas compté. » Pour lui, non. Mais pour Wendy ça a compté, douloureusement – et ça compte toujours, bien que Brian se soit manifestement lassé d’elle.

« Prenez donc une tasse de café, propose-t-elle gentiment.

— Bon. D’accord. Enfin si ça vous dérange pas.

— Vous voulez du sucre ? de la crème ?

— Tout ce que vous avez, s’il vous plaît. »

Erica pose son sucrier et son pot à crème en émail bleu devant Wendy, qui se met à diluer son café pour en faire une mixture crémeuse chaude ; c’est peut-être plus réconfortant ainsi. Et manifestement Wendy a besoin de réconfort. Brian a refusé de la revoir ; il s’est lassé des sentiments qu’il a éveillés en elle. Afin que personne ne puisse les lui rappeler, Wendy s’en va, elle quitte la fac. Sur le conseil de Brian, à n’en pas douter.

Et maintenant, avec une amertume aussi noire que son café, Erica s’aperçoit que deux fois cet automne Brian a empêché des femmes de faire un travail qu’elles avaient choisi, par pur égoïsme, pour sa commodité d’homme et sa tranquillité d’esprit. Il l’a d’abord empêchée, elle, par son chantage affectif et moral, d’aller travailler dans le département de psychologie. Et maintenant, probablement par le même moyen, il oblige Wendy à abandonner son troisième cycle.

« Est-ce qu’il faut vraiment que vous lâchiez la fac tout de suite ? demande-t-elle en se rasseyant. On n’en est qu’à la moitié du trimestre. Le cours que vous suivez ne sera pas pris en compte.

— Ouais, acquiesce Wendy tristement.

— Vous ne pouvez pas attendre la fin du semestre ? Ou Noël au moins.

— Anhan. (Wendy secoue la tête.) Oui, peut-être que je devrais ; j’y ai pensé, mais je sais que je suis pas assez forte pour rester ici sans aller l’embêter. De toute façon maintenant c’est plus possible. » Elle inspire, et puis expire, comme si elle s’effondrait intérieurement.

Erica prend son sandwich au thon, le regarde, et le repose. Elle sent monter dans sa gorge, presque jusqu’à l’étouffement, de la fureur contre Brian, qui est cause de cet effondrement, et de la pitié pour elle-même et pour Wendy.

« Allons, prenez une part de mon sandwich », dit-elle en poussant l’assiette sur la table.

« Vaut mieux pas… Enfin ; si vraiment vous le mangez pas… Merci. » Elle fait un petit sourire enfantin.

« Je vous en prie. » Erica lui rend son sourire. Elle trouve qu’elle traite Wendy plutôt bien ; mieux que Brian ne l’a traitée. Brian a très mal agi, avec un égoïsme voulu et immoral. Cette idée ne lui déplaît pas absolument. S’agissant d’un mari, l’inconduite active est toujours préférable à l’inconduite passive. Ce n’est pas délicieux de penser que Brian a fait de Wendy sa maîtresse froidement, saisissant l’occasion, pour la rejeter ensuite, mais quelle est l’alternative ? Eh bien, c’est de penser qu’il est passivement victime des circonstances, qu’il n’est qu’une mauviette qui risque de se laisser manœuvrer par des petites filles pâles et tristes.

« Vous savez, vous n’êtes pas du tout comme je pensais, dit Wendy, en levant les yeux de son café.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Je croyais que vous alliez être plus – je sais pas – plus grande et plus furieuse. (Elle prend une nouvelle bouchée de sandwich.) Comprenez, j’arrêtais pas de me demander comment vous étiez, vous voyez. Brian voulait jamais qu’on parle de vous. Il a signalé juste une chose, c’est que vous étiez plus grande que lui. Et puis une fois il m’a dit qu’à une soirée avec des étudiants, il y avait des types bourrés qui avaient renversé un bol de punch sur vous et il paraît que vous n’avez même pas perdu votre sang-froid. Alors je me suis mis dans l’idée que vous étiez une espèce de géante glacée de deux mètres cinquante.

— Je vois. (Erica entame son sandwich.) Moi aussi je vous imaginais comme quelqu’un d’assez impressionnant.

— C’est vrai ? Ça, c’est plutôt marrant. » Wendy fait un vague sourire distrait.

« Vous êtes sans doute la première personne qui a jamais pensé ça. Surtout… » Elle parle moins vite, puis s’arrête, elle pose la croûte de son sandwich, et elle se met la main sur l’estomac avec l’air de n’être pas bien du tout.

« Ça ne va pas ?

— Je sais pas. (Wendy repousse sa chaise et se lève.) Je crois bien que non. Vaudrait mieux… » Elle regarde autour d’elle, fait deux pas vers la porte, un pas en arrière.

« Euh… peux pas… » Se penchant subitement au-dessus de l’égouttoir, elle vomit dans l’évier d’Erica, d’abord en un jet continu et sonore, puis par saccades, entrecoupées de halètements d’excuses étouffés. « Ah merde… Bon Dieu, excusez-moi… »

Erica se tient à quelques pas et fait la grimace en voyant son pain complet, sa salade, ses miettes de thon, son café et sa crème reparaître dans l’évier, plutôt détériorés après usage. Je l’ai empoisonnée exactement comme elle le craignait en quelque sorte, se dit-elle, par magie. Mais comment ? « Ça n’est pas grave », répète-t-elle d’un ton distant.

Lentement, Wendy se remet et se redresse, se cramponnant toujours à l’évier. Erica lui tend des serviettes en papier, et puis un sac à ordures ; finalement elle ôte le filtre de l’évier et fait couler l’eau chaude très fort.

« La vache, la grossièreté. Ah là là, vraiment je m’excuse », dit Wendy qui regarde Erica comme un chiot malade.

« Ce n’est pas grave. (Erica remet le couvercle de la poubelle en place.) Comment vous sentez-vous ? Vous voulez vous allonger un peu ?

— Bah, je veux bien, deux minutes, ça vaut peut-être mieux », dit Wendy confuse. Lâchant l’évier, elle suit Erica au salon en titubant. « Ouille. Je suis tout étourdie. » Elle s’affale sur le canapé et s’écroule sur le côté comme un petit tas. Erica lui tend son coussin ; puis, dépliant le châle en crochet du fauteuil à bascule, elle la recouvre d’un motif recherché de fleurs géométriques bleues, vertes et rouges.

« Je savais bien que j’aurais jamais dû manger ce sandwich, dit Wendy pendant ce temps. Comment est-ce que j’ai pu être aussi idiote, idiote, idiote ! » Elle se frappe le front mollement avec le poing.

« Je ne vois pas comment ça pourrait être le sandwich, se défend Erica. J’ai mangé l’autre moitié, et je me sens bien. Sauf si vous êtes allergique au poisson.

— C’est pas ça. N’importe quoi m’aurait fait le même effet, dans mon état.

— Anhan », murmure Erica d’un ton compréhensif, mais le terme qui lui traverse l’esprit c’est celui de vomissements psychosomatiques.

« Évidemment c’est une période difficile pour vous. » Peut-être que Wendy ne devrait pas aller chez des amis dans le New Jersey. Peut-être qu’elle devrait rentrer dans sa famille et voir un bon psychiatre.

« Ouais, depuis deux semaines, c’est vraiment la galère. Je me disais, bon, ben les nausées matinales, faudra faire avec jusqu’à ce que je parte. Personne m’a dit que ça pouvait durer toute la journée.

— Vous. Avez. Des nausées. Matinales. », s’entend dire Erica d’une voix froide et haut perchée, la voix d’une géante de glace de deux mètres cinquante.

« Soi-disant matinales. Moi, en fait, ça va pas trop mal le matin. Ça commence vers midi et ça dure pratiquement jusqu’à ce que je me couche. Ça vous a fait ça aussi ?

— Non. Pas. Vraiment, répond la voix haut perchée. Vous feriez bien de vous reposer un moment maintenant, ajoute la voix, qui frappe Erica par son sang-froid. Moi je vais aller finir de déjeuner.

— D’accord. » Wendy, obéissante, ferme les yeux.

Un instant, Erica reste là à la regarder. « Vous êtes certaine d’être enceinte, je suppose », dit-elle. Wendy ouvre les yeux. « Quelquefois on s’imagine…

— Oui, c’est certain. On m’a fait un test au dispensaire, vous savez le test qui fait crever la lapine. » Elle referme les yeux ; puis elle tire le châle d’Erica au-dessus de sa tête et se pelotonne dedans, disparaissant complètement. Un observateur peu attentif aurait pu ne pas soupçonner une autre présence que celle d’Erica dans la pièce, si les deux valises en plastique rosâtre n’étaient restées en plein milieu du tapis à l’endroit où Wendy les avait déposées – depuis combien de temps ?

Contournant précautionneusement les valises, Erica retourne à la cuisine, où elle est surprise de voir qu’il n’est pas encore deux heures. Elle finit de déjeuner en jetant son café dans l’évier et en mettant le reste de son sandwich aux ordures. Puis elle s’assied, s’appuie le menton sur la main, et essaie de mettre de l’ordre dans ses idées, qui pour l’instant sont aussi solidement embrouillées que du tuyau d’arrosage gelé, ou que les lacis de serpents compliqués du Livre de Kells.

Wendy est une seule personne, pas trois.

Wendy est là, chez elle.

Wendy est enceinte.

Cette dernière idée explique plusieurs choses : pourquoi Wendy a vomi dans l’évier, pourquoi elle quitte Corinth, et pourquoi elle a besoin d’argent. Erica est choquée par ce que cela révèle sur son mari : Brian Tate, cet homme sérieux et droit, ce professeur libéral de haute réputation, ce moraliste du foyer, a sciemment et délibérément pris pour maîtresse, engrossé et abandonné une enfant.

Wendy s’en va.

Wendy part pour Jersey City, où une amie lui prêtera de l’argent.

Voici qu’Erica est saisie d’une autre, d’une terrible idée. Elle réfléchit que Brian, non content de prendre Wendy pour maîtresse puis de l’abandonner, a en fait livré celle-ci aux mains d’un avorteur de Jersey City. Elle se souvient d’articles d’horreur dans le Village Voice de Brian où l’on citait justement cette ville comme un des centres du racket de l’avortement illégal ; des descriptions de salles d’opération de fortune infâmes, de tables maculées de sang ; de praticiens cyniques et vénaux qui se sont fait rayer de l’Ordre des Médecins pour usage d’alcool et de drogue.

Mais on ne peut pas laisser faire cela. Il faut l’empêcher. Si on ne fait rien, il se peut que dans quelques jours on retrouve Wendy morte au fond de quelque cave ou de quelque ruelle misérable.

Il faut empêcher que Wendy s’en aille dans le New Jersey. Sans doute même ne devrait-on pas la laisser partir d’ici avant qu’elle ne se sente mieux, plus solide – avant qu’on ne lui ait trouvé un bon médecin compréhensif et digne de confiance.

Mais qui va trouver ce médecin, et comment ? Et où Wendy va-t-elle habiter pendant ce temps-là ? Qui va s’occuper d’elle ? Apparemment on ne peut pas compter sur sa mère ; et il est clair que Brian n’a pas l’intention d’assumer la moindre responsabilité ; il n’a pas eu l’initiative honnête, humaine, généreuse de faire ce qu’il fallait.

Erica regarde par la fenêtre de sa cuisine. Le grand vent glacial souffle toujours, ployant les arbres qui séparent son jardin de la villa neuve voisine. De gros nuages plats défilent à toute allure, gris ardoise, gris fumée. Le temps passe, et il faut que quelqu’un fasse quelque chose. Il faut qu’elle fasse quelque chose, elle, Erica. Il faut qu’elle fasse ce qu’il faut.