Conflits de famille
Chapitre 10
C’est le lendemain de Thanksgiving. Erica est dans la penderie du grenier, elle trie des vêtements : elle range les robes d’été dans des sacs en plastique moirés et elle sort les jupes et les manteaux d’hiver. Elle est seule dans la maison, car Jeffrey et Matilda sont dans le Connecticut chez la mère et la tante de Brian ; mais elle ne souffre pas de sa solitude. Cela fait presque un mois et elle ne se sent toujours ni seule, ni déprimée, ni malheureuse.
Au début elle a eu peine à croire à ses sentiments ; elle attendait toujours une réaction. Pourtant, jour après jour, elle n’a éprouvé que l’euphorie de la liberté – la joie et le soulagement d’avoir délogé Brian pour de bon – et pour le bien. En vidant la commode, elle n’a eu aucun regret – juste un vague dégoût pour toutes ces chaussettes marron foncé identiques roulées en boules et agglutinées comme du crottin de cheval, pour les chemises pâles (14 1/2 – 32) bien repassées et rigides sous leur enveloppe de cellophane. Elle a tout sorti et tout emballé dans des cartons ; puis elle a récuré les tiroirs au détergent et à l’eau chaude et elle les a retapissés à neuf avec du papier adhésif à fleurs bleues. Elle a épousseté et ciré les étagères vides dans le bureau.
Comme il y avait de la place dans la maison tout d’un coup ! Elle pouvait aller de pièce en pièce et tout bien arranger partout. Elle a pu enlever ces affreuses cartes anciennes couvertes d’un vernis jaune que Brian avait accrochées dans l’entrée ; elle a pu remettre dans le salon, à sa vraie place, la meilleure lampe de travail, qu’il s’était, en quelque sorte, appropriée. Elle a pu échanger son affreux et malcommode Pot de Beurre de Cacahuète contre un joli petit break Volkswagen bleu qui se gare n’importe où.
Désormais elle peut faire ce qui lui plaît dans sa maison ; elle peut s’habiller comme il lui plaît et faire la cuisine qui lui plaît. Brian ne sera pas là à cinq heures et demie ce soir, ni aucun soir, pour critiquer l’assaisonnement de la salade ou pour lui reprocher la façon dont Jeffrey se tient à table ou le fait que le plombier n’est pas encore venu réparer la fuite dans les cabinets du rez-de-chaussée. Elle n’a plus besoin de lui demander la permission d’acheter des rideaux neufs ou d’inviter Danielle à dîner. Et elle n’a plus à le supplier et à lui faire entendre raison si elle veut travailler à mi-temps : elle a juste à appeler le bureau de placement comme elle l’a fait la semaine dernière et à dire qu’elle peut commencer dès lundi. Elle trouve vexant d’avoir dû prendre quelque chose de moins bien que ce que Brian l’a obligée à refuser : novembre n’est pas la bonne saison pour chercher du travail, et le mieux qu’on ait pu lui offrir, ce sont quinze heures par semaine de dactylo et de lecture d’épreuves pour un journal scientifique. Enfin, c’est un début.
Mais surtout elle a recommencé à dessiner sérieusement. Petit à petit, prend forme dans son esprit un nouveau livre pour enfants, sur un lièvre qui vit dans une forêt du Nord et qui devient blanc quand arrive la neige. Elle n’est pas encore bien sûre de l’histoire, mais elle a déjà fait certaines des illustrations : de grands dessins à la plume et au lavis, raffinés dans les détails.
En pensant à son livre, Erica se tourne vers la fenêtre du grenier. C’est la seule pièce d’où la vue ne soit pas encore gâchée par les villas neuves ; tournant le dos à la ville de Corinth, on donne sur des champs et des bois vallonnés blanchis et dénudés pour la venue de l’hiver. Comme l’a fait remarquer un jour un peintre local, la nature est instinctivement une psychologue de la couleur : en été elle adoucit les yeux grâce à des verts et des bleus pleins de fraîcheur, mais quand le temps fraîchit, elle se revêt de teintes plus chaudes. Le paysage de la fin d’automne est tout en bruns et rouges éteints tachetés de blanc par la première petite neige. Voilà ce qu’il lui faut pour illustrer sa prochaine scène, un paysage vu de haut, un chêne ici, la route là, les grands prés en pente…
Erica pose le coude sur le bord de la fenêtre, parcourant du regard ce monde vide et enchanteur, et s’émerveillant de son propre état d’esprit. Elle s’attendait à des moments douloureux malgré la satisfaction d’avoir pris la bonne décision pour Wendy, et pas à cette joie ininterrompue. Est-il vrai, finalement, que la vertu soit récompensée ?
Bien sûr il y a eu des moments difficiles. Mais elle n’aurait pas voulu qu’il en fût autrement : sinon, son bonheur eût été comme un rêve ; irréel presque.
Si elle a connu de tels moments, c’est surtout parce que, pour la façade, elle vit toujours dans le mensonge, et un mensonge qu’elle n’a pas choisi. Jusqu’à présent, la vérité sur leur séparation n’est connue que de Danielle et de la coturne de Wendy. Tout le monde à Corinth est persuadé que les Tate se sont séparés parce qu’ils ne s’entendaient plus. C’est Brian, naturellement, qui a inventé cette fausse version. Il lui a fait promettre de cacher la vérité jusqu’à ce que le divorce soit prononcé – pour protéger Wendy, soi-disant. Mais en fait c’est lui qu’il veut protéger, car Wendy n’a pas honte de ce qu’elle est, et elle serait fière d’annoncer son état au micro du haut des marches de la bibliothèque. Erica n’a accédé aux exigences de son mari qu’avec beaucoup de réticence. Elle trouvait cela malhonnête d’une part, et en plus, stupide. On n’éviterait pas les ragots pour autant, ils seraient simplement remis à plus tard – et très probablement les gens jaseraient encore plus. Car maintenant, quand on dira les choses telles qu’elles sont, une de ces choses sera que Brian et Erica mentent à leur entourage depuis plusieurs mois.
Déjà, nombreux sont ceux dans cet entourage qui ne se contentent pas d’entendre parler d’incompatibilité réciproque : ils veulent des détails. Était-ce le lit, l’argent, la famille, l’alcool ? Ils ont invité Erica à déjeuner ou à une soirée pour poursuivre leurs investigations. Elle s’y est généralement rendue, et elle a subi avec le sourire leur interrogatoire, déguisé ou non, et leurs remarques compatissantes ou indiscrètes ; elle a fait face à leurs questions délicates ou indélicates avec calme et maîtrise de soi. Il lui a été pénible de se retenir au début, mais elle a réussi à garder le silence en se disant que ses enquêteurs apprendraient la vérité bien assez tôt. Ils se souviendraient alors de la façon dont elle leur avait dit avec un sourire fin que cette séparation était la meilleure solution pour tout le monde. Désormais elle ne regrette plus d’avoir fait cette promesse à Brian ; elle a l’impression de parcourir le monde en portant en elle un merveilleux secret, qui grossit de jour en jour comme l’enfant de Wendy.
Cacher la vérité à ses enfants a été encore plus pénible. Brian et elle leur ont donné ensemble la version officielle lors d’un conseil de famille réuni spécialement ; ils avaient, non sans acrimonie, décidé auparavant de ce qu’ils allaient dire. Brian aurait voulu annoncer la nouvelle progressivement, et ne parler pour l’instant que d’une séparation temporaire. Mais elle avait soutenu que, sans nécessairement leur dire toute la vérité, il ne fallait pas leur raconter des mensonges dont ils se souviendraient plus tard. Il ne fallait pas promettre que cette séparation serait temporaire ; il ne fallait pas que Brian prétende qu’il avait besoin d’être seul à cause de son travail. Elle s’était épuisée pendant des heures à l’en persuader, et pendant de plus nombreuses heures encore à trouver des réponses honnêtes mais évasives à toutes les questions, qu’à son avis, les enfants risquaient de lui poser.
Le conseil, lorsqu’il a enfin eu lieu, est tombé à plat. Brian et Erica ont donné le communiqué bref et neutre sur lequel ils s’étaient mis d’accord ; Jeffrey et Matilda l’ont pris avec flegme, et sans curiosité apparente. Priés de donner leur avis, ils ont eu encore moins de choses à dire. Leur père allait partir de la maison pendant un temps – mais ce n’était pas nouveau, il s’absentait parfois pour des conférences ou des congrès ; seulement cette fois-ci il serait en ville et les verrait régulièrement. Alors pourquoi en faire tout un plat ? Eux, ça leur allait. Non, ils n’avaient rien à demander.
Pendant les semaines qui ont suivi, pourtant, Jeffrey et Matilda ont tous deux abordé leur mère chacun de leur côté. Chose qu’Erica attendait et espérait même. Quand Matilda lui a demandé combien de temps papa serait parti, la réponse était prête : « Pour l’instant, je n’en sais rien. Ça dépend de beaucoup de choses… ». Tout en parlant, elle a regardé sa fille et, pour la première fois depuis des mois, elle s’est soudain sentie de tout cœur très proche d’elle – moins en tant que mère qu’en tant que femme. Enfant, Matilda était remarquablement jolie, comme sa mère : la minceur et la grâce d’un elfe. Maintenant, à treize ans, elle était grosse et informe. Ses beaux cheveux soyeux châtain clair étaient maintenant fourchus, ternis, et striés de mèches orange dues à de mauvaises teintures ; elle avait la bouche pleine de matériel orthodontique. Mais sous cette apparence, sous le jean mal raccommodé et le sweat-shirt trop large arborant l’inscription ZOWIE en caractères de bande dessinée, il y avait – ou il y aurait un jour – une femme semblable à Erica en personne. Comme Erica – ou comme Danielle, ou Wendy – Matilda grandirait, tomberait amoureuse, aurait des enfants et perdrait ses illusions à cause d’un homme.
Et cet homme existait déjà, quelque part dans le monde. En ce moment même, où qu’il fût – en train de faire la queue au cinéma par une matinée de Thanksgiving dans une petite ville de province ou dans une grande cité, en train de se promener à la campagne, de jouer au football dans un terrain vague ou sur le stade de quelque université – il avançait lentement, il marchait, il courait en direction de cette maison, en direction de Matilda. Il mettrait peut-être longtemps, mais il finirait par arriver, et par l’atteindre, et tout recommencerait.
« … alors attendons nous verrons bien », a conclu Erica, avec une petite caresse gentille sur l’épaule de Matilda dans son sweat-shirt ZOWIE rose.
« Tu crois que papa pourrait être parti combien de temps ? Un mois ?
— C’est possible », a souri Erica, mesurant tout ce qu’elle ne pouvait pas dire pour l’instant, et qu’elle pourrait dire plus tard.
« S’il ne revient pas… » Matilda l’a regardée attentivement, comme si elle avait plus ou moins compris, d’instinct – comme si elle savait que Brian ne reviendrait pas, et qu’elle en était contente.
« Oui, mon petit chou.
— Bon, alors, maman. (Les yeux de Mouflette se sont éclairés, elle s’est mise à parler avec l’enthousiasme fougueux de son enfance.) On pourra acheter une télé ?
— Certainement pas. » Erica a cessé de sourire.
« Pourquoi pas ? Tu as dit que c’était papa qui aimait pas la télé.
— Il n’aime pas la télévision, et moi non plus. » Erica a essayé de se maîtriser et de parler d’une voix plus posée.
« Tu as dit que ça t’était égal.
— Ça n’est pas vrai, Matilda.
— Si, c’est vrai. Et de toute façon, qu’est-ce que tu fais du principe de la majorité ? On est deux contre un maintenant, parce que Jeffrey aussi veut la télé… Ah ouais ?… T’arrête pas de nous baratiner avec tes conneries sur la justice et la démocratie, en réalité t’en pensais pas un mot… du bidon… pas très sympa… » Elle a continué sur cette lancée pendant quelque temps, en insistant d’un ton geignard d’abord, et grossier ensuite, et elle a fini par traiter ses parents de « tordus séniles ».
Erica a réussi à rester calme, et même indulgente. En voyant cette bouche pleine de métal et de caoutchouc déverser tant d’insultes, elle a pensé au conte de fées dans lequel à chaque parole que prononce la fille laide, un crapaud lui sort de la bouche. On aurait dit que Mouflette avait été frappée par un mauvais sort – le mauvais sort des mensonges de Brian. Si Erica avait pu lui dire la vérité, elle aurait eu autre chose à l’esprit que la télé, et cette scène de cauchemar n’aurait pas eu lieu.
Quand Jeffrey l’a abordée quelques jours plus tard, Erica est restée davantage sur ses gardes. Il s’est montré à la porte de la cuisine pendant qu’elle préparait le dîner, et il a aboyé : « Hep, qu’est-ce qu’y a à béqueter ce soir ?
— Du steack haché de Kangourou, des Kangourous au four, et des brochettes de Kangourou. » C’était une vieille plaisanterie familiale qui signifiait que la réponse à la question posée était évidente, comme maintenant : les steacks hachés mijotaient dans la sauce aux oignons sur la cuisinière, les pommes de terre étaient visibles à travers la porte du four, et à l’instant même elle épluchait une carotte et la passait sous le robinet.
« Je demandais, c’est tout », a grommelé Jeffrey, sans un sourire. Il est entré en se traînant et, toujours de sa grosse voix désinvolte, il a déclaré : « Dis donc : ce coup de papa qui s’en va ? Je comprends pas.
— Vraiment ? (Erica a interrompu son épluchage.) Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
— Tout le truc. C’est vrai, vous vous disputez pas ni rien, pas comme les parents de Joey.
— Il n’est pas nécessaire de se disputer pour préférer ne plus être ensemble un certain temps.
— Alors qu’est-ce qui coince ? Pourquoi tu peux pas saquer papa ? » a continué Jeffrey dans ce style branché qu’il se met à affecter. « C’est vrai, par moments il gonfle un peu tout le monde, mais c’est pas vraiment une mauvaise bête.
— Malheureusement, je ne peux pas t’expliquer pour l’instant. » Elle lui a souri, avec le sentiment de déployer beaucoup de calme et de patience.
« Quand est-ce que tu pourras m’expliquer ? » Jeffrey s’est mis à tapoter sur le plan de travail avec tous les doigts de la main, geste de nervosité agaçant probablement imité de Brian.
« Je ne sais pas exactement. » Elle a fermé le robinet et posé les carottes mouillées sur la planche à découper que Jeffrey lui a faite en travaux manuels en septième, du temps où il était gentil et où tout allait bien. « Ça dépend de beaucoup de choses… » Mais, contrairement à sa sœur, Jeffrey n’a pas attendu la suite du discours préparé.
« Ouais, ça, tu l’as déjà dit, a-t-il coupé de sa voix mal posée d’adolescent. Seulement tu nous expliques jamais rien. C’est crétin, c’est tout.
— Tu veux bien ne pas m’interrompre, Jeffrey. Je suis en train de t’expliquer quelque chose justement. Je te disais que quand deux personnes ont des désaccords, il peut arriver qu’elles ne sachent pas tout de suite si…
— Mais putain, quels désaccords ?
— Si ces désaccords seront finalement sans importance, ou le contraire ; il se peut qu’on ait besoin de temps pour peser les choses et pour réfléchir, a-t-elle continué. C’est pourquoi il faut que nous…
— Ah, fait chier », s’est écrié Jeffrey. Il a tourné le dos et il est sorti de la cuisine bruyamment, et Erica ne lui a pas pardonné comme elle a pardonné à Matilda.
Elle ne lui pardonne toujours pas. D’une part, il est plus âgé que Matilda : il a quinze ans, ce n’est plus un enfant. Il devrait comprendre qu’il peut y avoir des choses qu’elle n’est pas en mesure de lui dire pour l’instant ; il devrait avoir le tact… Et de quel droit implique-t-il que la séparation est de sa faute à elle, qu’elle ne peut pas « saquer » Brian – quoi qu’on entende par là – de quel droit lui dit-il que Brian n’est pas une mauvaise bête ?
Ça, c’est ce que tu crois, se dit Erica, qui repasse la conversation dans sa tête en regardant le paysage hivernal par la fenêtre du grenier. Car justement, elle s’aperçoit que Brian est une mauvaise bête ; elle repense à une certaine bête du voisinage il y a longtemps, un matou rôdeur et sournois du nom de George qui habitait Jones Creek Road quand les Tate y sont arrivés. George, qui appartenait à un fermier des environs, tuait régulièrement les oiseaux chanteurs, et deux fois de suite à peu de temps d’intervalle, il avait engrossé Flopsy, la chatte des Tate, avant qu’ils ne la fassent opérer. Flopsy est morte de vieillesse et de suralimentation il y a deux ans ; et George est mort depuis longtemps, l’échine brisée par un camion qui déblayait de la terre pour la construction des premières villas de Glenvue, mais Erica ne lui a pas pardonné.
Jeffrey lui en veut déjà, se dit-elle, sans pourtant rien savoir sur la séparation. Changera-t-il d’avis quand elle sera en mesure de répondre à toutes ses questions ? Elle n’en est pas sûre. Outre cet égoïsme puéril et épais qu’il a en commun avec Matilda, il commence à prendre un nouveau genre : un langage et des gestes d’une brutalité braillarde et bien mâle. En allant le chercher à la sortie du lycée, elle l’a vu (avant qu’il ne la voie) avec une bande de butors en herbe, riant grossièrement et se donnant des coups d’épaule au passage des filles. Elle a trouvé un magazine intitulé Penthouse, parmi des papiers de bonbons, du gravier, et des mouchoirs en papier sales sous son lit défait. Même quand il saura la vérité, Jeffrey continuera peut-être à trouver que son père n’est pas une si mauvaise bête.
Tandis que Matilda comprendra ; plus le temps passera, mieux elle comprendra pourquoi Erica a agi ainsi, et plus elle sera proche de Wendy, une femme comme elle-même ; une jeune femme guère plus âgée qu’elle, en fait.
De la fenêtre de son grenier, Erica voit l’ombre des nuages passer sur le pré, pointillant le sol de taches de lumière plus pâles ou plus foncées, comme un tableau impressionniste ; et un effet de lumière semblable passe sur son esprit quand elle pense à Wendy. Elle sourit à l’idée que Wendy se montre affectueuse avec elle, continue à lui témoigner une vive reconnaissance, apprécie le gynécologue qu’elle lui a recommandé ; Wendy est contente d’avoir Erica pour la comprendre quand elle a ses vomissements matinaux ou ses crampes dans les jambes (d’autant plus que Brian ne supporte guère ce genre de chose) ; elle a maintenant un air de santé, de bonheur enthousiaste. Trop enthousiaste peut-être par moments : à vrai dire, contrairement à Erica, elle est bonne perdante mais mauvaise gagnante. Douce et résignée dans la défaite, elle a, dans la victoire, tendance à exulter, et même à crier son triomphe. Mais tout bien considéré, Erica n’a pas trop de mal à passer là-dessus.
Ce qui la déconcerte davantage c’est l’admiration aveugle de Wendy pour Brian. Il est évidemment souhaitable qu’elle l’aime et qu’elle croie en lui ; mais elle semble incapable de le juger en quoi que ce soit, et encore moins de lui tenir tête. Et sans cette indépendance morale, il lui sera difficile d’être vraiment une bonne mère, car il est des moments où il faut passer outre aux désirs du meilleur des maris. (Erica évoque, comme souvent, la fois où Brian avait essayé de la décider à partir à New York pour le week-end alors que Jeffrey était tout rouge et avait un peu de température. « Ce n’est rien », affirmait-il ; or c’était la rubéole.)
Pour elle, contrairement à Wendy, il est clair dès maintenant que Brian ne se sent pas assez responsable vis-à-vis du bébé, qui ne suscite chez lui qu’impatience et mauvaise humeur. Par exemple, récemment, Wendy a essayé de parler de prénoms. Elle voulait donner à l’enfant un nom unique et chargé de sens ; parmi ceux qui lui plaisaient, et à Linda aussi, il y avait Marjolaine et Lavande. Ou, si c’était un garçon, Salvia peut-être. « Pourquoi pas Épinard ou Chou Vert ? » a raillé Brian. Mais Wendy attribuait ce cynisme au fait qu’elle n’avait pas choisi le bon moment. (« C’est entièrement de ma faute en réalité. Je suis tellement idiote ; je l’interromps toujours quand il essaie de se concentrer. »)
Il faudra qu’elle épaule Wendy quand l’enfant sera là, qu’elle veille sur eux deux. Cette perspective la fait sourire franchement et lui fait hocher la tête. Puis elle fronce les sourcils à l’idée qu’elle n’a pas vu Wendy depuis presque une semaine. Elles avaient projeté de prendre un café ensemble sur le campus mardi, mais au dernier moment, Wendy n’a pas pu venir sous prétexte que Brian avait besoin d’elle pour lui relire tout haut les épreuves d’un article. Erica a des doutes sur ce prétexte ; mais pas sur Wendy. Elle est persuadée que Brian a appris qu’elles avaient rendez-vous et qu’il a inventé cette nécessité de relire des épreuves ; elle pense que, pour une raison quelconque, il essaie délibérément de les empêcher de se voir – peut-être à cause du qu’en-dira-t-on, peut-être par pure jalousie.
Les hommes considèrent souvent l’amitié entre femmes avec jalousie et méfiance, et pourtant l’amitié est une chose à laquelle ils tiennent beaucoup entre eux. D’après les amies féministes de Danielle, c’est un démenti à l’idée qu’ils se font des femmes, qu’ils croient dépourvues de vertus politiques, et sans désir de liberté, d’égalité ou de fraternité. (« Notez que vous n’entendez jamais personne parler de sororité. ») On nous tient pour capables de dévouement envers notre mari et nos enfants, mais aussi pour des rosses qui rivalisent entre elles et sont dénuées d’affection véritable pour toutes les autres femmes.
Alors que la vérité, comme chacun peut le constater, c’est que les femmes sont entre elles bien meilleures amies que les hommes. Nous ne sommes pas égoïstes et agressives de nature, et nous n’avons pas à l’être. Brian est le rival direct de ses « amis » du Département de Sciences Politiques sur place, et le rival indirect de ceux des autres universités. Et puis, s’ils sont beaucoup plus âgés, il va vers eux par intérêt professionnel, et s’ils sont plus jeunes, ça se passe dans l’autre sens. Ce n’est que rarement, comme avec Leonard Zimmern, qu’il peut entretenir une amitié que n’entachent ni la rivalité ni les calculs – mais alors il ne peut pas y avoir de complicité professionnelle, car Leonard travaille dans un autre domaine. Tandis que les femmes, elles, sont toutes dans le même domaine, sans pour autant être rivales. Brian est obligé de thésauriser ses idées s’il veut publier ; tandis qu’elle, si elle donne une de ses nouvelles recettes, ses amies lui en seront reconnaissantes, et elle n’aura rien perdu.
Un nouveau nuage passe devant le soleil, assombrissant le paysage. Erica n’oublie pas que ses enfants vont arriver par le car de New York dans moins d’une heure. Il faut qu’elle termine ses rangements là-haut, qu’elle accroche les vêtements d’hiver dans chaque placard, qu’elle enfile son manteau et qu’elle descende en ville. Elle suit consciencieusement ce programme. Mais à la gare routière, elle est informée, à la fois par la notice écrite à la main affichée au guichet et par le jeune malappris qui est derrière que le car de trois heures vingt venant de New York aura une heure de retard.
Pour occuper le temps, elle décide d’aller à la bibliothèque. Laissant sa voiture, elle remonte la partie pauvre de Main Street, passant devant des épiceries minables, des bars, des petites boutiques de produits de beauté, des garages, un restaurant chinois, et une boutique étroite qu’elle ne se souvient pas avoir déjà vue : la Librairie Krishna.
Erica s’arrête. Depuis des semaines, dans cette amnésie rétroactive qui fait suite à un choc, elle n’a plus pensé à Sandy Finkelstein. Soudain, elle se rappelle que cette boutique est tenue par son vieil ami de Cambridge, ou par quelqu’un du même nom. Derrière la porte vitrée à l’intérieur de laquelle est accroché un écriteau (Oui, Nous Sommes Ouverts), elle voit une pièce étroite aux murs couverts de rayonnages, et où se trouvent deux personnes. L’une est une fille aux cheveux crépus, en duffel-coat ; l’autre un homme. Il tourne le dos à Erica, mais elle croit reconnaître quelque chose de familier dans ses épaules tombantes et asymétriques, dans sa manière de tendre son grand bras pour attraper un livre.
Erica ouvre la porte. L’homme se retourne pour lui jeter un rapide coup d’œil, fait bonjour de la tête – mais sans le moindre signe de reconnaissance – se penche pour ramasser un livre qu’il vient de faire tomber, lui tourne le dos à nouveau, et continue sa conversation.
Elle avance de deux pas et s’arrête devant une grande carte astrologique en couleurs, ne sachant que penser. Cet homme paraît trop vieux, trop chauve ; et puis, il n’a pas eu l’air de la reconnaître. Elle a peut-être simplement imaginé que c’était Sandy.
Tout en parlant avec animation (il s’agit de la nouvelle lune), la fille aux cheveux crépus passe à côté d’Erica pour aller à la caisse, suivie de l’homonyme vieillissant de Sandy. Elle lui tend son argent, reçoit sa monnaie et son livre enveloppé, et part avec des protestations d’amitié :
« Tu devrais revenir dîner avec nous à la ferme, d’accord ? Demain, ça te va ?
— Volontiers, si je trouve quelqu’un pour m’emmener », dit Zed avec la voix de Sandy – une petite voix douce et détachée.
« Pas de problème. Mike ou Stanley doivent rentrer avec le camion à un moment quelconque. Je leur dirai de te prendre au passage, d’accord ?
— Parfait. »
Si c’est vraiment Sandy, il a cruellement changé. Il a l’air très las, piteux, en mauvais état. Son visage pâle d’épouvantail, aux traits mal dessinés, est terriblement ridé autour des yeux ; quant à ses cheveux roux, épais et vigoureux, une des rares choses qu’il avait de bien, ils ont éclairci et déserté le dessus de sa tête, comme par épuisement. Ils traînent maintenant en boucles rouillées minables autour de la base du crâne couvert de taches de rousseur.
« À demain, alors.
— Paix à toi, Jenny. »
Jenny répond par un signe de paix, remonte les épaules sous son gros manteau, et sort. Zed la suit jusqu’à la porte et retourne l’écriteau qui y est accroché, pour que l’autre face se trouve vers l’extérieur (Désolés, Nous Sommes Fermés). Puis il fait volte-face, le dos à la porte, et regarde Erica, à l’autre bout de la boutique, en souriant, mais à peine.
« Vous n’êtes pas Sanford Finkelstein ? » demande-t-elle, souriant elle aussi, surtout par embarras.
« Plus maintenant.
— Plus maintenant ?
— Vous êtes Erica Parker ?
— Plus maintenant. (Erica sourit franchement, puis elle se met à rire.) Sandy… » Elle approche, en lui tendant la main. Zed hésite, et la prend dans la sienne, qui est sèche et froide au toucher.
« Je suis terriblement heureux de te revoir, dit-il.
— Oui, moi aussi. » C’était une des choses très agréables chez lui, elle s’en souvient, que cette franchise quasi enfantine. Mais comme il est changé et abattu ! Il fait plus vieux que Brian, pourtant il doit avoir quatre ou cinq ans de moins, et sa peau, avec ses taches de son, est ridée et grisâtre. Elle ne l’aurait peut-être pas reconnu dans la rue, sauf, tout de même, qu’il a toujours ses grands yeux pâles au-dessous de ses sourcils blond-roux et cette perpétuelle expression de surprise.
« Cela fait combien de temps, huit ou neuf ans ?
— Presque dix. Nous nous sommes revus à un spectacle de ballet à New York juste avant Noël en 1959.
— Ah oui ? (Erica a l’air de chercher.) Oui, il me semble que je me souviens. C’était quel ballet ?
— Casse-Noisette. Tu portais une robe violette et tu étais avec ton fils, et un autre petit garçon qui s’appelait Freddy et sa mère. Elle était très enceinte.
— Emmy Turner. Ça devait être juste avant la naissance d’Hannah. Quelle formidable mémoire ! Tu sais sans doute encore tous ces verbes grecs, alors que moi, je les ai complètement oubliés.
— Quelques-uns.
— Je te croyais au Japon.
— J’ai été au Japon, oui.
— Mais tu en es revenu.
— Apparemment. »
Erica rit à nouveau ; ce ton lui rappelle le passé, et elle regarde Zed avec la tendresse du souvenir. « Tu sais, il y a un an que tu es ici, et je ne l’ai appris que depuis environ une semaine », lui dit-elle en trichant sur le temps par politesse.
« Oui, c’est ce que je me disais.
— Ce que tu te disais. Comment, tu savais que j’étais à Corinth ? (Il fait signe de la tête.) Tu aurais dû me téléphoner. » Il hausse les épaules. C’est encore une chose dont elle se souvient chez lui : cette timidité et ce manque d’initiative dans ses rapports avec les gens. Il était toujours prêt à l’accompagner où qu’elle aille, à n’importe quel moment – à l’épicerie Sage, à la bibliothèque, au Musée des Beaux Arts de Boston, au sous-sol de Filene – mais lui-même proposait rarement une sortie ; et quand on l’invitait à une soirée, il ne venait généralement pas.
« Je n’aime pas les téléphones. Esprits malfaisants de l’air, comme les appelle un de mes amis de Tokyo.
— Mais à Cambridge…
— Je ne les aimais pas non plus. Je ne téléphonais jamais si je pouvais faire autrement ; je venais toujours te voir à Edwards House, si tu te rappelles.
— Ici, tu n’es pas venu me voir. » Erica sourit, mais elle se dit que ça n’est sans doute pas plus mal.
La réaction de Brian et des enfants devant ce pitoyable fantôme de son passé ; impatience et agacement probables de leur part, grossièreté même ; réaction de Sandy devant cette grossièreté…
« Je n’aime pas les automobiles. (Zed jette un coup d’œil dans la rue, où sont garées des autos, avec une moue particulière qu’elle se rappelle très bien.)
« Non. Ça n’est pas tout à fait vrai. J’ai eu l’idée d’appeler, ou de me faire conduire chez toi en voiture par quelqu’un. Mais après, je me suis dit, si ça devait arriver, ça arriverait. À la grâce de Dieu. (Il sourit bizarrement, et regarde Erica.) Veux-tu un peu de thé ?
— Oui, volontiers.
— Ça va prendre quelques minutes. » Zed va au fond de la boutique et passe derrière un rideau fait dans un dessus-de-lit en madras à rayures orange. Elle entend l’eau couler d’un jet irrégulier. Elle attend, en regardant les étagères tout le long de la pièce, les livres aux titres étranges publiés par des éditeurs inconnus, un panneau annonçant des cours : Lundi – Astrologie. Mercredi – Initiation à la méditation.
« Tu donnes aussi des cours ici, tu ne vends pas seulement des livres ? dit-elle quand Zed reparaît.
— Pas vraiment. Ce sont des séminaires. Je n’ai pas de rôle actif comme Levin ou Jaeger. J’en serais incapable, même si je le souhaitais ; mais je ne le souhaite pas. Pourtant c’est ça qu’ils voudraient, presque tous, dit Zed avec un sourire.
— Par paresse, tu veux dire ?
— Pas tant par paresse que par passivité intellectuelle. Beaucoup de jeunes s’intéressent au mysticisme parce qu’ils y voient une échappatoire possible à tout ce qui pèse sur eux, un moyen de sortir du système.
— Et ils ont tort ?
— Non, ils ont raison. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faille pas travailler. Pas simplement apprendre – généralement ils ne rechignent pas là-dessus ; ils y sont habitués. En fait, ils font tout ce qu’on leur dit de faire. Sauf penser. (Zed sourit.) Ils s’imaginent que le Chemin est une espèce de tapis roulant qui va les mener à la lumière, sans aucun effort sérieux de leur part. Quand ils ont des questions, ils croient qu’il suffit de me les poser.
— Mais si tu connais les réponses… » Erica s’efforce de ne laisser poindre aucune ironie dans sa voix. Elle ne veut pas se moquer de Sandy ; elle éprouve plutôt de la pitié pour lui, et un peu de curiosité.
« Non, je ne connais pas les réponses », dit Zed impatiemment. Il soupire et s’appuie contre une étagère derrière lui, creusant deux encoches avec ses deux coudes dans une rangée d’ouvrages sur l’alchimie. Elle voit le coude le plus proche d’elle, blanc et noueux, qui passe à travers un trou effiloché du chandail gris. « Je dis aux jeunes qui viennent me voir : « Ne me prenez pas pour votre gourou, je ne suis pas qualifié pour. » Je sais certaines choses sur la méditation, et je peux leur dire ce qu’il faut qu’ils lisent, et ce qu’il ne faut pas qu’ils fassent s’ils veulent accéder au Chemin, mais c’est à peu près tout. S’ils veulent un véritable maître, il faut qu’ils aillent ailleurs : au Centre Zen de Rochester, ou à New York. Ou en Extrême-Orient. Voilà, l’eau bout. » Il se redresse.
Cette fois Erica le suit jusqu’au fond de la pièce étroite et misérable et elle passe avec lui derrière la tenture dans une pièce encore plus étroite et plus misérable. Presque toute la place est occupée par des étagères et des cartons de livres, et aussi par un étroit divan. Dans un angle il y a un évier zébré de peinture avec de la vaisselle et des casseroles entassées sur le bord, et, au-dessus, des rangées de boîtes de conserve : potage à la tomate, petits pois, compote de pommes. À des clous, pendent des vêtements qui doivent être ceux de Sandy : un long pardessus, deux chemises de laine à manches longues, et un pyjama à rayures chiffonné.
« Tu habites aussi ici ? demande-t-elle (Zed hausse les épaules.)
« C’est commode. Et pas cher. » La bouilloire siffle et crachote ; il la soulève de la plaque chauffante et essaie de verser l’eau dans une théière posée sur l’étagère au-dessus. « Ah ! zut. »
En voyant l’eau se répandre et Sandy attraper quelque chose pour l’éponger, Erica repense à une autre tasse de thé prise avec lui un après-midi il y a presque vingt ans. Sandy est assis en face d’elle à une des petites tables carrées chez Schrafft’s dans Brattle Street. Ils ont chacun devant eux un napperon de papier glacé avec deux coins opposés ajourés en toile d’araignée, et une tasse et une soucoupe avec un grand S vert en caractère gothique. Sandy soulève la théière vert foncé, il l’incline au-dessus de la tasse d’Erica, mais il en fait tomber le couvercle ovale, et l’eau chaude se répand sur le bois verni. Elle l’entend encore s’écrier : « Ah, zut », exactement comme à l’instant, et elle le revoit écarter les tasses et le sucrier en métal argenté qui, avec ses deux anses, a l’air d’avoir les poings sur les hanches, et les quatre petites tranches de pain grillé à la cannelle posées sur une assiette ; il éponge l’eau maladroitement avec leurs deux serviettes en papier successivement ; et finalement il se penche sous la table pour ramasser le couvercle, car à Waterford, bourg rural de l’État de New York, personne ne lui a jamais appris qu’au restaurant on ne ramasse pas ce qu’on a fait tomber par terre.
Il ne s’agit pas, cependant, d’un exemple de mémoire proustienne, de la découverte d’un souvenir perdu. Erica a repensé à cette scène bien des fois, car elle s’est déroulée au cours de la conversation la plus importante qu’elle ait jamais eue avec Sandy. L’objet de la conversation était de savoir s’il valait la peine de continuer à faire une chose, quelle qu’elle soit, après s’être aperçu qu’on n’y excellerait jamais. Ou, selon ses propres termes – il pensait à une dissertation de philosophie sur laquelle il avait peiné pendant trois semaines – « quand on sait qu’on obtiendra toujours A moins, jamais A. Quand on est sûr de cela, est-ce qu’on ne devrait pas abandonner la partie ? »
Mais Erica, qui était dans le même cas, avait soutenu le point de vue opposé. Quand Sandy avait refait surface au-dessus de la table avec ses cheveux roux tout de travers et le couvercle de la théière à la main, elle s’était entendue défendre une position que, jusqu’à cet instant, elle ignorait être sienne. On n’abandonnait pas la partie, avait-elle soutenu ; il fallait simplement se placer à un endroit où le terrain était moins difficile. Prenez son cousin à MIT. Il n’était pas aussi capable que certains en physique théorique, mais il ferait tout de même un bon ingénieur. Ou supposez que, comme elle, on s’aperçoive qu’on ne sera sans doute jamais un peintre de premier ordre, avait-elle continué avec conviction, le regard braqué sur Sandy, devant la table mouillée. On ne renonçait pas pour autant. Mais, il le voyait bien, non ? il fallait se concentrer sur ce qui était à sa portée. À savoir, en ce qui la concernait, des dessins au trait de petit format.
« Oui ; je vois », avait répondu Sandy ; et pour une fois, il avait semblé réfléchir sérieusement à l’argument d’Erica, comme s’il pouvait être vrai et pas simplement l’expression d’une opinion personnelle. C’était chose rare : malgré sa timidité et sa naïveté chroniques, Sandy se laissait rarement impressionner par qui que ce soit intellectuellement. Né dans une bourgade rurale, il avait peut-être acquis instinctivement cette méfiance bien paysanne de toute théorie.
La suite des événements sembla pourtant prouver que, cette fois, il avait été convaincu. Erica ne fut pas la seule à suivre ce principe qu’elle venait de faire sien – Sandy parut le suivre aussi. L’ennui, c’est qu’il n’avait pas l’air de savoir où s’arrêter. Laissant derrière lui les sommets de la logique et de la métaphysique, il descendit sur les pentes moins ardues de l’éthique et de l’esthétique ; puis, l’année suivante, dans les régions inférieures de l’histoire de la philosophie, en insistant particulièrement sur la tradition orientale. Une fois diplômé, il se commit avec des établissements de moins en moins honorables, pour échouer finalement dans un petit collège de Californie avec un poste à temps partiel.
Mais il avait beau descendre toujours plus bas, il ne semblait jamais se trouver à son niveau de compétence. Cela doit surtout tenir à un manque de confiance en lui, plutôt qu’à une absence de capacité, se dit Erica avec tristesse en le regardant transvaser du sucre maladroitement à la cuiller d’une boîte en carton dans une tasse mal lavée qui n’a plus d’anse – pourquoi ne pas verser tout simplement ? Sandy n’est pas bête, et il a toujours été travailleur. Pourtant même à présent, au bas des pentes les moins arides de la philosophie (si on peut encore parler de philosophie), même ici, dans cette boutique miteuse, au milieu de ses brochures pour semi-illettrés et de ses tableaux d’astrologie, il ne se sent pas compétent. C’est vraiment pathétique. Voici plus d’un an qu’il vit dans cette arrière-boutique infâme en se nourrissant de conserves de petits pois Iona et de haricots blancs Heinz façon végétarienne, trop timide pour se prévaloir de leur amitié passée, se disant qu’elle n’aurait peut-être pas envie de le revoir maintenant qu’il est tombé si bas. Il faut faire quelque chose.
« Il faut que tu viennes dîner un de ces soirs », propose-t-elle par conséquent, en le suivant dans la boutique et en le regardant poser son plateau de fortune (un morceau d’étagère non peint) sur le comptoir près de la porte.
« Volontiers. (Il déplie une chaise métallique pour elle, et lui-même prend le tabouret.) Mais ce soir, j’ai un cours, et demain je vais à Vinegar Hill – la communauté. Ça serait possible dimanche », glisse-t-il plein d’espoir, en tendant à Erica, par-dessus le comptoir, une tasse en faïence épaisse pleine de thé foncé et rougeâtre.
« Alors dimanche. » Erica envisageait une date plus lointaine, mais elle sourit tout de même assez gentiment.
« Si tu es bien sûre de vouloir m’inviter. Je suis devenu végétarien, tu sais.
— Peu importe. Je ferai un soufflé au fromage par exemple. » Oui ; et il n’y aura pas à s’inquiéter en se demandant si le soufflé, ou Sandy ne vont pas agacer Brian.
« Ce qu’il y a, c’est que je n’ai pas de voiture. Mais ne t’en fais pas. Je me débrouillerai pour aller jusque-là.
— Ah », répond Erica, sans écouter vraiment ; elle vient de penser qu’il y a une chose qu’elle doit dire à Sandy.
« Brian ne sera pas là, tu sais, commence-t-elle, d’une voix mal assurée. Lui et moi…
— Oui, j’ai su.
— Ah oui ? Tout le monde sait maintenant, j’imagine. On a tellement peu de choses à se dire dans cette ville… Comment l’as-tu su ? »
Zed hésite, derrière sa tasse, les yeux sur Erica.
« C’est Wendy qui me l’a dit.
— Ah bon. (Erica avale cette nouvelle aussi chaude et insolite que son thé. Elle pose la tasse.) Alors tu connais toute l’histoire ?
— Seulement ce qu’elle m’en a dit. » Il prend un air vague, anodin. Mais Erica ne s’y trompe pas. Elle se rappelle qu’après les interrogations écrites de grec, quand elle lui demandait comment ça avait marché, il prenait ce même ton vague et modeste pour lui répondre. Il sait tout.
« Je ne l’ai pas vue depuis un moment, ajoute-t-il. Je ne suis peut-être pas à jour.
— Moi non plus. » Erica regarde par terre, elle réfléchit. Brian serait furieux que quelqu’un comme Sandy connaisse son histoire ; pourtant elle ne peut pas en vouloir à Wendy de s’être confiée à lui. C’était quelqu’un à qui il était toujours facile de dire les choses, même celles qu’on n’osait pas raconter à son meilleur ami ; peut-être, entre autres, parce qu’il était si flou, et en dehors de tout.
« Elle t’admire beaucoup, tu sais.
— Oui. (Erica relève la tête, avec une expression nouvelle qui ressemble à de l’orgueil.) C’est vrai que c’était un affreux embrouillamini. J’ai simplement essayé de démêler tout ça du mieux que j’ai pu.
— Wendy m’a dit que tu avais été d’une gentillesse incroyable avec elle. Elle trouve que tu es quelqu’un de formidable, d’extraordinaire. (Zed sourit.) Elle admire aussi Brian – peut-être même encore plus, ajoute-t-il sur un ton différent.
— Ah oui, elle le trouve… », commence Erica d’une voix pointue ; mais elle s’arrête, car elle a pris la décision de ne jamais critiquer Brian devant personne, à part Danielle. « Je n’en veux pas à Wendy, continue-t-elle plus calmement. D’aucune manière, en fait. C’est une gentille fille. Un peu naïve, un peu faible, c’est tout… Tu secoues la tête. Tu n’es pas d’accord ?
— C’est à eux que je faisais signe », dit Zed en montrant la porte de la boutique, derrière laquelle se tiennent deux jeunes gens. Erica les voit s’en aller l’air déçu.
« Mais je ne suis pas tout à fait d’accord, non. Après tout, la faiblesse est parfois une stratégie comme une autre.
— Une stratégie ?
— Un modus operandi, disons. Je vois ça tout le temps ici même dans ce magasin. Et je le sais par expérience. Déjà, si on renonce à se battre pour les raisons habituelles – l’argent, le prestige, le pouvoir – on libère une quantité d’énergie. (Il remplit les tasses, et il poursuit plus lentement.) Et puis, on se donne certains avantages tactiques. Ce ne sont pas toujours les plus forts qui gagnent, comme nous l’avons appris en Histoire Niveau I. Les faibles ont leurs armes eux aussi. Ils viennent s’effondrer sur vous, comme des nations vaincues, et on est obligé de s’occuper d’eux. « Ah ! Qu’est-ce que je vais devenir ? » gémissent-ils. Alors on leur dit quoi faire. (Il sourit avec un air moqueur.) Et ils s’exécutent, et après on est responsable de ce qui arrive. J’ai dû prendre pour principe de ne jamais donner de conseil à personne.
— Oui ; mais elle était tellement perdue – tellement désespérée en fait, dit Erica, comme pour elle-même presque. Elle ne pouvait pas… J’étais obligée… dit-elle encore, et elle s’arrête.
— Je sais bien. (Zed la regarde.) Je ne dis pas que ce soit calculé, poursuit-il. Ni même conscient, la plupart du temps. Mais ça marche. Comment crois-tu que Wendy a obtenu ce qu’elle voulait de Brian au départ ? Elle s’y est prise comme avec toi grosso modo. Elle est entrée dans son bureau et elle s’est écroulée. Typique du double Cancer.
— Elle s’est écroulée », répète Erica, en ignorant la plaisanterie astrologique, si c’en était une. Elle revoit Wendy en larmes vomissant dans l’évier de la cuisine.
« Ça n’a pas marché longtemps. Ton mari ne lui a donné que de mauvais conseils, pas du tout ce qu’il lui fallait. Il lui a dit de s’intéresser à autre chose, de travailler davantage, de prendre des douches froides…
— De toute façon, ces conseils, elle ne les a pas suivis. » Erica se rembrunit ; elle est un peu étourdie.
« Mais si, elle les a suivis. Mais elle continuait à aller le voir pour lui dire que ça ne marchait pas. C’est toujours comme ça que ça se passe. C’est une stratégie très ancienne, vieille de milliers d’années – C’est la tactique habituelle pour entrer dans un monastère bouddhiste zen, par exemple. Je l’ai pratiquée moi-même. » À nouveau, Zed regarde vers la porte, dans le dos d’Erica. Les deux jeunes clients sont revenus, avec un troisième, et ils font des signes à travers la vitre ; l’un d’eux brandit un livre. « Un instant. Je vais leur dire de repasser plus tard. » Il se lève.
« Non, ce n’est pas la peine, dit Erica en jetant un coup d’œil à sa montre. Fais-les entrer ; il faut que je parte maintenant de toute façon pour aller chercher mes enfants. (Elle rassemble ses affaires.) Je t’attends dimanche.
— Bon. C’est entendu. » Zed s’avance vers la porte et, l’air de tapoter avec la main, il fait, pour ceux qui sont dehors, un geste qui veut dire Attendez une minute.
« À quelle heure dois-je venir ?
— Vers sept heures ? Comme ça je pourrai faire dîner les enfants d’abord.
— Très bien.
— Ah, il faut que je te dise où je suis, et comment arriver jusque-là ; c’est un peu compliqué. Tu pourrais me donner un papier pour que je te fasse un plan ?
— Ça n’est pas la peine ; je sais », dit Zed, en retournant l’écriteau pour remettre la face FERMÉ vers l’intérieur, et en déverrouillant la porte. « J’ai toujours su où tu étais. »