Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 3 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 3

 

 

4 juillet. L’été est là, l’époque de l’année qu’Erica Tate préférait autrefois. Les roses grimpantes sont en fleur au-dessus de la véranda ; les étudiants sont repartis chez eux ; la ville n’est que verdure, soleil et silence. Cette histoire entre son mari et cette fille est terminée. Erica ne veut plus y penser, et elle s’efforce de ne plus y penser. Elle sait bien qu’il n’y a pas d’autre solution. Pardonner à Brian ne suffit pas ; il faut aussi qu’elle chasse tout cela de son esprit complètement. Alors, et alors seulement, la vie pourra reprendre son cours normal.

C’est pourtant le moment ou jamais. La soirée est chaude, douce, exceptionnellement calme. Jeffrey et Matilda ne font pas marcher le tourne-disque ou la radio, ils ne sont pas en train de se chamailler ou de parler au téléphone ; ils sont sortis, ils sont au stade pour le feu d’artifice. Le soleil vient de se coucher, et plus loin, derrière les pommiers, des nuages s’étirent dans le ciel comme une mousseline blanche et rose qui ressemble à une chemise de nuit qu’elle avait quand elle s’est mariée. Elle soupire.

« Quoi donc ? » demande Brian en levant les yeux de sa tasse de café et de son journal.

« Je pensais aux enfants », répond Erica, qui ne s’est pas aperçue qu’elle avait soupiré tout fort. « Je me demande si nous aurions dû les laisser aller seuls. » Elle a dit « nous » en se forçant, car c’est Brian qui leur a donné la permission de sortir.

« Ils ne sont pas seuls, dit-il avec impatience. Ils sont avec trois mille personnes.

— C’est bien ce qui m’inquiète. On peut être sûr que parmi ces trois mille personnes il y aura un certain nombre de sales types.

— Ne t’inquiète pas. Ce sont presque tous des jeunes ou des étudiants.

— Et qu’est-ce que ça change ? »

Pas de réponse. Erica ouvre la boîte à ouvrage et en tire une bobine de fil. Ces derniers temps, elle est obsédée par des fantasmes, imaginant toutes les horreurs qui pourraient arriver à Jeffrey et à Matilda, fantasmes dont elle craint, d’après ce qu’elle a lu, qu’ils ne correspondent aussi à ses désirs. Or l’adolescence est un âge fragile, et les foules nocturnes sont dangereuses. Quelque part dans l’ombre de ce stade immense, il y a de jeunes voyous prêts à dépouiller et à brutaliser des garçons comme Jeffrey ; et des hommes dépravés à l’affût de jeunes écervelées imprudentes comme Matilda. Mais à quoi bon dire tout cela à Brian ? Il se moque de ce qui peut arriver aux enfants – Pire encore, ces sales types, lui-même en fait partie. Il a déjà séduit une fille qui a la moitié de son âge.

Erica lève les yeux sur son mari, professeur de haut rang âgé de quarante-six ans, bien habillé, petit et solidement bâti, avec un beau visage régulier : il lit le journal. Ce qui s’est passé entre Wendee et lui est fini depuis trois mois. Il n’y pense même plus, il le lui a dit la semaine dernière avec tant d’impatience et de désinvolture qu’elle l’a enfin cru. Ce n’est pas à Wendy qu’il pense ; ni à elle, Erica ; ni aux enfants. Alors à quoi pense-t-il, pour l’amour du ciel ? À l’histoire contemporaine récente de l’Amérique, sûrement ; à la guerre froide, sur laquelle il est en train d’écrire un livre.

Erica trouve horriblement injuste d’être encore là à ruminer, de façon quasi obsessionnelle, à propos d’une fille qu’elle n’a jamais vue, alors que Brian, qui s’est couché tout nu sur le corps de cette fille et est entré partiellement dedans, par terre, dans son bureau, Brian, lui, est capable de ne plus y penser.

Mais pourquoi par terre dans son bureau ? Eh bien, parce qu’il y avait une tempête de neige, avait expliqué Brian d’un ton sec, et qu’ils ne voulaient pas faire l’aller-retour jusqu’à l’appartement de Wendee à Collegetown ; ils n’avaient pas le temps. C’étaient des détails de ce genre qui la perturbaient. Il aurait mieux valu qu’elle en sache plus ou qu’elle en sache moins, se disait-elle. Car ainsi, elle avait juste assez d’éléments pour lui permettre de se représenter la scène. C’était pour elle un investissement affectif que cet effort d’imagination pour combler les vides. Comme si elle avait regardé la télévision sur un poste défectueux, elle inventait une certaine réalité à partir de signes en pointillé et d’ombres floues. Elle inventait de toutes pièces les bras et les jambes nues à même le sol, qui était en gerflex gris et vert marbré, passé à la cire de l’établissement, un peu froid et poussiéreux au toucher ; et le sifflement du radiateur, tel un serpent de fer enroulé sur lui-même ; et la neige qui cinglait la fenêtre et fondait le long des vitres du bureau.

Cette vision, ainsi que d’autres du même genre, viennent à l’esprit d’Erica contre son envie et contre son désir aux plus mauvais moments possibles, lui coupant toute envie et tout désir. Quand Brian la touche, même par hasard, elle se raidit. Quand ils sont couchés ensemble, elle ne peut pas chasser l’idée que chaque geste qu’il fait, chaque caresse, ont été esquissés sur le corps de Wendee ; que chaque mot qu’il murmure a déjà été chuchoté à l’oreille de Wendee ; chaque soupir de passion…

« Qu’est-ce qu’il y a ? demande Brian.

— Je n’ai rien dit.

— Pourquoi ce bruit ? Tu as grogné.

— Je ne l’ai pas fait exprès. »

Que Brian ait déjà tout oublié ne fait qu’aggraver la chose. S’il avait été réellement, passionnément amoureux de cette fille, c’eût été plus supportable. S’ils avaient été emportés par la tourmente d’une passion véritable, ou ensevelis sous elle, ils auraient eu quelque excuse. Mais au contraire, en guise d’excuse, Brian affirmait à Erica que cette histoire avait été sans importance, un simple hasard. « Ça a compté si peu, vraiment », avait-il dit plusieurs fois, comme s’il ne comprenait pas à quel point cela est dévalorisant pour eux deux.

Erica soupire à nouveau et fait tourner la jupe qu’elle est en train d’ourler. Bien sûr, certains professeurs s’amourachaient de leurs étudiantes ; elle le savait bien. Les filles avaient le béguin pour eux – c’était un risque du métier reconnu, et qui existait déjà au temps où elle faisait ses études. Ça ne lui était jamais arrivé, mais plusieurs de ses amies, à un moment ou à un autre, s’étaient cru amoureuses de quelque professeur. La moralité étant alors différente de ce qu’elle est à présent, elles n’étaient pas si promptes à se déshabiller dans les bureaux, et avaient plutôt tendance à pleurer et à faire des déclarations ou des cadeaux de caramel mou et de poèmes maison.

Mais maintenant il y avait des filles d’un genre nouveau : moins romantiques, pour qui l’amour physique posait bien moins de problèmes – et apparemment Wendee était de celles-là. Disons que vous êtes professeur, d’âge mûr, et qu’une fille comme ça entre dans votre bureau et déclare hardiment qu’elle veut coucher avec vous – sans que ça vous engage, sans investissement sentimental. Après tout, c’est la situation dont rêvent la plupart des hommes. Erica comprenait comment beaucoup d’entre eux pouvaient sauter sur l’occasion.

Mais de la part de Brian, elle ne se serait jamais attendue à cela. Elle l’avait toujours pris – comme il se prenait lui-même et se prend encore – pour un être sérieux et responsable. Il avait une raison d’être et un but dans la vie ; il n’aimait pas les plaisirs bêtes et frivoles. Il avait par conséquent peu de temps à consacrer à des occupations telles que regarder la télévision ou aller à de grandes soirées. Parfois Erica le déplorait, par exemple quand elle allait seule à une de ces soirées où la conversation roulait sur les émissions à la télévision. Mais en même temps, elle admirait Brian pour son attitude ; elle appréciait son influence, sans laquelle, pensait-elle parfois, elle aurait pu avoir une vie tellement superficielle, et perdre tellement de temps, qui sait ? Le monde serait un endroit merveilleux s’il était presque entièrement peuplé de gens comme Brian Tate, se disait-elle souvent.

Or tout cela n’était que fausse vertu. Soir après soir, assis en face d’elle, comme en ce moment, Brian avait continué à tenir ses discours moraux, à condamner ses amis et leurs liaisons avec des étudiantes, il l’avait écoutée s’accuser d’être une mauvaise mère, alors que pendant ce temps-là…

« Il y a là une lettre divertissante à propos de ces femmes qui manifestent pour leurs droits », dit-il, baissant son journal et la regardant par-dessus le bord supérieur de la page. « Tu l’as lue ?

— Quoi ? » Erica tourne la tête, écartant ses cheveux, qui ont besoin d’une coupe, d’un shampooing et d’une mise en plis. Brian répète, en terminant sa phrase par un gloussement qui invite Erica à abonder dans son sens.

« Ah ? Oui. » Erica ne rit pas ; elle sourit brièvement.

« Je l’ai vue. » Elle ne dit pas qu’elle l’a lue, ce serait faux. Elle déteste le Village Voice qui, en plus, ne l’intéresse pas. Leur abonnement remonte à six mois – datant donc du début de la liaison de Brian avec Wendee, et Erica trouve qu’il aurait bien pu se terminer avec. Mais le journal continue à arriver, plein d’articles politiques indécents et sans intérêt, et de publicités pour des spectacles psychédéliques et des capotes militaires d’occasion. Que Brian continue à le lire est la preuve pour Erica qu’il a secrètement quitté le camp des adultes et qu’il est passé à l’ennemi chez les adolescents, dont Jeffrey, Matilda, Wendee, et tous leurs amis invisibles sont les représentants.

« Tu as vu ça, sur leurs doléances ? dit Brian avec un gloussement engageant.

— Han, han », répond Erica, qui ne sait pas du tout à quoi il fait allusion. Brian reste sur sa faim ; il retourne à son journal, déçu.

Eh bien, il est déçu, voilà tout. Il ne peut tout de même pas espérer maintenant qu’elle va faire chorus avec lui pour se moquer des femmes et de leurs doléances ; surtout quand il s’agit d’une lettre ! Comment ne se souvient-il pas d’une autre lettre, vraiment divertissante celle-là ?

En fait, une des premières choses auxquelles avait pensé Erica après avoir lu cette lettre, c’est qu’elle avait été écrite pour divertir – que c’était une sorte de plaisanterie pour initiés. Elle avait été envoyée par un collègue – Leonard Zimmern, peut-être ; il n’y avait pas de Wendee. Une autre possibilité c’était que Wendee existait bien mais qu’elle avait le cerveau dérangé ; alors son mari n’était pas plus responsable qu’elle ne l’avait été elle, Erica, du temps où ils habitaient Cambridge, quand des hommes lui téléphonaient en haletant dans le combiné. Quand on a une certaine allure, on n’échappe pas à ce genre de choses.

Ce soir-là, quand Brian l’avait appelée, elle n’avait rien dit. Elle attendit son retour pour produire la lettre, lui expliquant alors d’une voix qu’elle trouva anormalement blanche et glaciale comment elle avait été amenée à la lire. Elle eut une impression bizarre en la lui donnant : combien de fois au cours des dix-huit dernières années lui avait-elle tendu d’autres lettres, le regardant les lire, attendant ses commentaires, son avis – et souvent, une solution. Elle avait le vague espoir qu’il allait lui donner des explications rassurantes. Il allait lui dire d’un ton calme et convaincant que ce n’était qu’une plaisanterie ; une invention absurde qui n’avait rien à voir avec eux.

Car il y avait peu de chances, n’est-ce pas, qu’une lettre pareille puisse concerner sérieusement des gens comme Erica et Brian.

Eh bien si, pourtant, avait avoué Brian tout simplement, et sans jamais trouver la bonne excuse : ce n’était rien, ça n’avait rien changé, ça ne comptait pas, et de toute façon, c’était fini. Il regrettait seulement qu’elle ait été amenée à l’apprendre. (Y avait-il donc d’autres choses qu’elle n’avait pas été amenée à apprendre ? Brian soutenait que non, mais comment pouvait-elle le croire désormais ?) Il se disait contrit et malheureux de lui avoir causé ces ennuis – mais de la même manière qu’il se serait excusé de rentrer à la maison avec des vêtements sales. Il s’était fourvoyé dans un marécage, et il avait de la boue après ses chaussures, ses chaussettes, et même son pantalon – c’était fâcheux, mais on pouvait envoyer tout cela au nettoyage ; lui-même ne s’était pas sali, à ce qu’il disait. Il ne comprenait pas qu’en trompant Erica, il s’était trompé lui-même ; il s’était définitivement rabaissé et banalisé.

Et il l’avait rabaissée elle aussi. L’épouse trompée pour une folle passion conserve une part de dignité. Pâle et muette, ou même éperdue et gémissante comme dans le théâtre classique, elle a une grandeur tragique. Elle aussi a été victime d’un désastre naturel, d’un fléau envoyé par les dieux. Mais si elle a été délaissée pour un vulgaire élan de la chair, elle ne doit pas valoir mieux que cette vulgarité.

Ce qu’il y a de plus horrible et de plus injuste, c’est que votre personnalité est à la merci des circonstances et du comportement des autres. En commettant l’adultère avec désinvolture, Brian avait fait d’Erica l’épouse-type du mari désinvolte et infidèle : jalouse, acariâtre, impitoyable – et aussi, pour avoir été si aisément dupée, insensible et fermée. Ses enfants, en devenant des adolescents grossiers avaient fait d’elle une mère incompétente, dénuée de bienveillance envers eux. Et les bulldozers qui avaient franchi la colline pour venir les encercler avaient fait de Jones Creek Road un quartier dit les Hauts de Glenvue, sans qu’elle ait levé le petit doigt.

C’était comme au théâtre. Les lumières passent de l’orangé au bleu ; le paysage change derrière les acteurs : on relève le décor qui représente des chaumières et des jardins. Les villageois n’ont pas bougé, mais maintenant ils paraissent mal à l’aise, petits, trop bien habillés devant le nouveau décor de montagnes et de ruines. Et on n’y peut rien. C’est ce qu’il y a de pire pour une femme plus très jeune. On a déjà fait ses choix, on a depuis longtemps accompli les actes moraux importants de sa vie, à un moment où on manquait d’expérience. Quand enfin on en sait davantage sur soi-même et sur le monde, qu’on est armé pour choisir, il n’y a plus de choix à faire.

Ce qu’a dit Danielle est vrai, pense Erica : c’est plus facile d’être un homme. Brian a une situation importante, il prend des décisions, il utilise ses connaissances, il donne des conférences, écrit des livres, vote pour ou contre dans les assemblées, se vautre par terre dans son bureau avec des étudiantes de troisième cycle et se remet debout. Mais pour elle, pas de décisions, seulement le train-train de la vie quotidienne. Elle ne peut que subir.

Il fait moins clair dehors maintenant. Il y a encore une certaine luminosité dans le ciel, mais les teintes pâlissent. Les nuages striés ont viré au gris et au mauve. Brian plie son journal.

« Je vais mettre les pierres sur les poubelles, annonce-t-il.

— Comment ? Ah oui, bon », dit Erica d’une voix morne.

Souvent ces derniers temps, leurs ordures ont été dérangées la nuit par des chiens ou par une bête sauvage. Le matin ils retrouvent leurs poubelles renversées et il y a des os, des croûtes, des épluchures de légumes, des lambeaux et des tampons de journal mouillé éparpillés tout autour.

Brian traverse la cour. Dans l’ombre près des poubelles il cherche à tâtons les trois grosses pierres qu’il est allé prendre un peu auparavant sur le vieux mur de pierre en haut du jardin au fond du potager. Il en retrouve deux, qu’il pose lourdement sur les couvercles. Mais il ne sait plus où est la troisième – ses mains, à l’aveuglette, ne rencontrent que de longues herbes filamenteuses et les flancs arrondis et légèrement graisseux des poubelles en plastique.

Quand il fait le tour de la maison, en jurant tout seul tranquillement, pour aller chercher une autre pierre, Brian passe devant la véranda, qui lui apparaît comme un gros cube de lumière artificielle jaune un peu brouillé par le treillis métallique de la moustiquaire. Ce cube contient du mobilier de jardin, deux lampes, et une femme belle, qui coud en s’interrompant parfois, assise dans un fauteuil blanc en osier. Bien qu’elle ne sache pas qu’il la regarde, elle a pris une expression qu’il lui a souvent vue dernièrement – un air mélancolique et mortifié.

Combien de temps va-t-elle faire durer cela, pour l’amour du ciel ? Que veut-elle encore de lui ? Il lui a fait une infidélité, et ça n’était pas bien. D’accord. Il s’est excusé ; il a fait de son mieux pour minimiser la durée et l’importance de sa liaison. Il a fait des efforts considérables pour se comporter exactement comme avant, mieux qu’avant même ; pour sortir avec les enfants et s’informer sur leurs activités en manifestant de l’intérêt ; pour converser avec Erica et lui faire l’amour en manifestant de l’enthousiasme. Il est attentif à ne jamais faire de remarque qui puisse, même de très loin, évoquer Wendy. Officiellement, il l’a oubliée.

Il serait certes raisonnable qu’Erica l’oublie elle aussi, se dit Brian en traversant le jardin dans la terre molle et inégale, dans la pénombre grandissante, puisqu’elle sait que Wendy est partie pour le Sud de la Californie, et pour toujours. Il lui a fait part de cette nouvelle dès que Wendy a annoncé ses projets, pensant qu’elle en serait aussi soulagée que lui-même, et qu’il valait mieux qu’elle fût soulagée quinze jours plus tôt.

Soulagé, il l’était en effet. La façon dont Wendy avait réagi à leur rupture – par des gémissements d’animal et des silences hébétés – l’avait effrayé. Il avait essayé de se dire que c’était une saine abréaction : que tout simplement elle était en train de se libérer d’un coup de tous ses sentiments. Une fois à l’autre bout du continent elle l’oublierait, sans doute bien avant que lui ne l’ait oubliée.

Rien de ce qu’il avait prédit et espéré n’arriva. Le départ de Wendy n’arrangea guère le moral de sa femme – ni le sien, puisque ce départ n’eut jamais lieu. En ce moment même Wendy est toujours à Corinth, à errer sur le campus et à souffrir.

Brian avait idiotement espéré et imaginé qu’ils resteraient amis ; que Wendy continuerait à venir dans son bureau, mais moins souvent peut-être, pour lui parler. Cela s’était avéré impossible. Dès qu’elle franchissait la porte, elle se mettait à pleurer ; tantôt silencieusement, et tantôt si bruyamment qu’il craignait que Steven Cushing ne l’entende d’à côté. Bientôt il dut lui demander de ne plus venir, pour son propre bien. La sentence de bannissement fut difficile à appliquer. Au début elle continua à se montrer malgré tout, mais en s’excusant, et toujours sous un prétexte quelconque – une question concernant ses études à laquelle lui seul pouvait répondre, la promesse d’être parfaitement raisonnable et de ne le déranger qu’une seconde. Mais presque aussitôt le souffle lui manquait et elle se mettait à sangloter. Brian dut renoncer à son habitude de crier : « Entrez ». Quand il reconnaissait ou croyait reconnaître la façon de frapper de Wendy, il fallait qu’il se lève de son bureau pour aller ouvrir, ou plutôt entrouvrir la porte. « Je suis désolé, je ne peux pas te voir », était-il obligé de dire, si c’était elle, d’un ton calme et contraint ; ou encore : « Tu sais bien que nous avions décidé que tu ne viendrais pas cette semaine », et il refermait la porte.

Malgré cela, Wendy ne partait pas toujours. Elle attendait qu’il sorte en faisant les cent pas à l’autre bout du couloir, ou bien elle se posait dans le fauteuil à l’entrée du bureau de Dorothy McCall juste en face, comme la pile de copies qui y restait parfois posée quand les étudiants n’étaient pas venus les rechercher. Brian fit disparaître ce fauteuil, le cachant dans les toilettes des messieurs. Cela ne découragea pas Wendy, qui s’assit à même le sol, en allongeant devant elle ses petits pieds dodus, chaussés de mocassins fauves à franges – ou, quand le temps devint plus chaud, ses pieds nus dont la plante était grise de poussière – de sorte qu’il fallait les enjamber pour passer. S’il trouvait à redire (« Que vont penser des gens comme M. Cushing, Mme McCall ou M. Lewis par exemple, de te voir assise là tout l’après-midi ? »), elle attendait plus loin : dans l’escalier, ou en bas dans le hall – tantôt faisant semblant de lire un livre, tantôt regardant fixement sur le tableau d’affichage les annonces périmées des concerts et des conférences et les offres de chambres à partager. Peu lui importait qui pouvait la voir et ce qu’on en penserait. Et cette absence de pudeur sociale, de même que l’absence chez elle de pudeur des sentiments et de pudeur physique, lui donnaient un formidable atout dans les guerres d’amour.

Elle savait ce qu’elle voulait, et sans partage. Elle n’était pas divisée comme Brian ; avec une voix qui criait Halte, une autre En Avant, et une troisième qui pestait contre les responsabilités.

Car Brian souffrait lui aussi. Cela avait été dur pour lui dès le début, mais bientôt ce fut affreux de devoir jouer le rôle d’un personnage cruel et sans pitié ; de voir Wendy ressembler chaque jour davantage à une enfant qui se fait battre chaque jour ; d’être dans son bureau et de savoir que cette enfant attend à sa porte ou en quelque autre endroit du bâtiment.

Mais pas en vain : car lorsque Brian quittait son bureau et voyait Wendy encore là, il ne pouvait guère refuser de lui parler. S’efforçant de contenir son émotion, elle s’excusait, posait sa question, et Brian y répondait. Et puis : « Comment marche ton livre ? » demandait-elle haletante, les yeux levés vers lui, rappelant par là que l’achèvement du livre marquerait, du moins le croyait-elle, la fin de son bannissement. Il répondait sans se commettre. Dire que son livre prenait forme eût laissé supposer une grâce proche ; avouer qu’il ne progressait pas eût laissé supposer que le sacrifice de Wendy (et le sien) avaient été inutiles. Les deux ou trois jours qui suivaient, Wendy ne se montrait pas.

La dernière fois, cinq jours s’étaient écoulés. Wendy n’était pas venue frapper à sa porte ; elle ne l’attendait pas quand il était arrivé pour travailler, elle n’était pas dans l’escalier quand il était allé déjeuner. Il commença à se demander pourquoi le siège avait été levé ; et ce qui était arrivé à Wendy. Il commença à s’inquiéter ; à se sentir coupable ; et même finalement à s’affoler.

Et puis hier, le sixième jour, comme il quittait son bureau et regardait dehors par hasard, il l’a vue en bas dans la cour, tache jaune au bord d’un triangle d’herbe verte, levant les yeux vers sa fenêtre. Il a ressenti une sorte de soulagement.

Quand il est sorti du bâtiment, elle s’est approchée.

« Il faut que je te voie.

— Oui ? » Il s’est arrêté, et il est resté là, sa serviette à la main, à regarder Wendy. Apparemment elle avait passé un certain temps au grand air depuis leur dernière rencontre ; ses bras nus, dodus, son visage rond, avaient rougi et s’étaient couverts de taches de rousseur. De grands ovales pâles autour des yeux, à l’endroit des lunettes de soleil sans doute, lui donnaient un air pathétique, l’air d’un maki.

« J’ai quelque chose à te dire. Une bonne nouvelle, a-t-elle annoncé avec un sourire nostalgique. On ne pourrait pas s’asseoir quelque part ? »

Pris à la fois de générosité et de curiosité, Brian a proposé la cafétéria des étudiants. À cette heure de l’après-midi et à cette époque de l’année, il avait peu de chances de tomber sur des gens de connaissance.

« Je ne vais plus venir te faire d’histoires », a déclaré Wendy en s’asseyant en face de lui avec son gobelet en plastique de 7-Up.

« Non ? » Brian a posé son gobelet en plastique de thé glacé, s’attendant à ce que Wendy lui dise qu’elle était finalement sur le point de quitter la ville. Il en ressentait du soulagement et du regret.

« Depuis quelque temps, je vais à la Librairie Krishna, tu sais. » Wendy s’est penchée en avant ; tout un fatras de petites boules et de tortillons en argent s’est balancé au-dessus de la table.

« Oui, tu me l’as dit. » Brian a cessé de sourire. Dans toute ville universitaire, des forces nombreuses viennent s’opposer aux études : des forces sociales, politiques et morales (ou immorales, pour être plus exact). Depuis des années, pour obtenir de ses étudiants du temps et de l’attention, Brian, comme d’autres professeurs, doit mener un véritable combat contre les beuveries à la bière, les réunions politiques, les séries télévisées, les répétitions théâtrales, les lectures de poèmes, la pratique de l’athlétisme, les sports, les conditions atmosphériques favorables à la natation ou au ski, et les coucheries. Il a, vis-à-vis de toutes ces activités, une tolérance relative, reconnaissant qu’elles font partie d’une éducation libérale. Récemment, cependant, une force antagoniste nouvelle est apparue, qu’il ne saurait tolérer, celle-là, dans la mesure où elle refuse de passer pour une manière d’obtenir un diplôme universitaire, ou pour une détente, mais se pose au contraire en rivale.

L’apparition, en ville, vers le début de l’année, de la Librairie Krishna – servant de débouché à des textes sur la religion orientale, et de lieu de causeries sur l’astrologie et le yoga, avait d’abord été un sujet de curiosité et d’amusement parmi les universitaires. On ne pouvait guère s’attendre à ce qu’elle survive longtemps, ni à ce qu’elle résiste financièrement, située comme elle l’était à un endroit peu connu. Elle avait survécu pourtant ; elle avait prospéré. Il y avait de nouveaux rayons qui comprenaient maintenant des ouvrages sur la culture potagère biologique et la musique primitive ; on y donnait des cours sur toutes sortes de sujets douteux allant de la projection astrale au bouddhisme zen – avec travail personnel et devoirs à remettre, pour concurrencer l’université. Un trop grand nombre d’étudiants avaient commencé à y passer trop de temps : restant là des heures à boire des infusions et à gaspiller leur peu d’argent pour des inepties intellectuelles ; s’entraînant mutuellement dans une fuite hors du réel et un mode de pensée fumeux ; s’imprégnant d’idées fausses avec lesquelles ils venaient ensuite semer la pagaille dans les séminaires de Brian et des autres professeurs. Désormais, la Librairie Krishna est devenue une réelle source d’ennuis.

« Je sais que tu n’apprécies pas des masses, a ajouté Wendy.

— Hum. » Brian n’aime pas l’idée que Wendy traîne dans cette librairie, et il l’a souvent dit. Mais c’est l’été, et la plupart des amis de Wendy sont partis. Puisqu’il la prive de sa compagnie, il n’a pas le droit de la priver de celle des autres. Par conséquent il répond par un son neutre, l’équivalent sonore d’un haussement d’épaules.

« Je suis allée à une conférence hier soir, sur la méditation. Tu as déjà fait de la méditation ?

— Pas au sens où tu l’entends, dit Brian.

— Je pige pas grand-chose à la théorie ; je crois que ça me passe au-dessus de la tête. Mais les exercices sont vraiment chouettes. Surtout si on est complètement obsédé par un problème intellectuel, ou sentimental, comme moi, quoi. (Wendy sourit tristement, et appuie la joue sur sa main, écartant ses grands cheveux qui pendent.) Y a un exercice par exemple. On s’asseoit par terre, on croise les jambes – comme au yoga si on peut, seulement moi j’y arrive pas encore – et on met les mains sur les genoux pour être parfaitement en équilibre. Après on ferme les yeux et on se représente un rond blanc sur un fond noir. On ne pense plus à rien, on se concentre juste sur ce point-là. (Wendy a fermé les yeux pour la démonstration ; maintenant elle les rouvre et regarde Brian.) Ouais, j’étais sceptique aussi. Mais ça marche vraiment. Je pensais plus à tout ce qui me ravageait : je pensais plus à toi, ni à moi, ni à l’endroit où j’étais – je me sentais très calme, très lucide… Tu sais, je crois que si je fais ça régulièrement, je finirai peut-être par ne plus avoir envie de toi. »

Brian hésite. Il a clairement conscience que tous ses efforts des deux derniers mois ont été impuissants à guérir Wendy de sa passion ; ils ne lui ont fait que du mal. Si elle arrivait à se guérir toute seule en s’asseyant les jambes croisées et en se représentant un point blanc, ou même en faisant le poirier et en se représentant des éléphants blancs, il devrait en être ravi.

« Ou-i, dit-il judicieusement. De toute façon, je pense que tu finiras par te remettre, avec le temps. »

Wendy hoche la tête. « Je ne suis pas comme ça, dit-elle. Je ne me remets jamais de rien. J’avais un chat quand j’étais petite, je te l’ai peut-être déjà dit, un gros matou banc qui s’appelait Crisco. Il dormait sur mon lit. Mais quand on a déménagé pour aller dans l’appartement de Queens, mes parents ont été obligés de le porter à la SPA. J’ai pleuré tous les soirs à cause de ce chat pendant des années. Ça m’arrive encore quelquefois de pleurer à cause de lui. » Des larmes brillantes inondent ses yeux bleu pâle – à cause de Brian, à cause de Crisco, ou des deux à la fois peut-être.

Prestement, il change de sujet. « Est-ce qu’il y a beaucoup de monde, à ces conférences sur la méditation ?

— Pas tellement en ce moment, c’est l’été. Dix, douze personnes peut-être. J’y suis allée qu’une seule fois. Et j’ai reparlé avec Zed. Il est fantastique, tu sais. Il a tout lu, pour ainsi dire. Philosophie, psychologie, histoire, poésie, métaphysique…

— Vraiment. » Brian n’a jamais vu le propriétaire de la Librairie Krishna qui (d’après Wendy) ne veut être connu que sous cette syllabe. Apparemment, il ne veut rien révéler de son vrai nom, pas plus que de ses origines, de son éducation, ou de son histoire ; il a renoncé à tout cela pour des raisons religieuses, ainsi qu’à son ancien métier, à ses amis, à sa famille s’il en avait une, à son foyer, et à tout ce qu’il possédait. Il vit dans sa librairie, dormant sur un lit de camp dans l’arrière-boutique et préparant ses repas végétariens sur une plaque chauffante.

« Il est vraiment magnifique, dit Wendy, en se penchant encore davantage. Il faudrait que tu fasses sa connaissance, franchement.

— Hum », Brian s’assied en arrière. D’après la rumeur, Zed n’était magnifique d’aucune manière. Les étudiants, même ceux qui l’admiraient, le décrivaient comme grand et maigre et lui trouvaient une drôle d’allure. Ses vêtements, disaient-ils, achetés dans des ventes de charité, lui allaient rarement bien, et il était un peu chauve. On lui donnait difficilement un âge. « C’est dingue, on peut pas lui donner d’âge ; il pourrait avoir trente ans, comme il pourrait être réellement vieux, la soixantaine même. » Quoi qu’il en soit, il avait manifestement l’âge d’être un peu plus sensé, et Brian n’avait aucune envie de le rencontrer.

« Des fois, il a pas l’air d’y être tout à fait », avoue Wendy. (Brian traduit : « Il lui arrive d’être camé. ») « S’il a pas envie de parler, il vous répond pas, c’est tout. Ou bien il vous tend un livre et il s’en va dans l’arrière-boutique. Au début, il a été comme ça avec moi. » Renonçant à faire ses confidences par-dessus la table, Wendy amorce un mouvement de rotation, rapprochant sa chaise de celle de Brian. « Mais cette semaine il m’a parlé. C’est fou. Je n’ai pas eu besoin d’expliquer mon problème, il avait déjà l’air de savoir.

— De savoir, hein ? Et qu’est-ce qu’il savait ?

— Eh bien, que j’étais éperdument et désespérément amoureuse. Je ne lui ai pas dit de qui, ajoute Wendy, en voyant l’air que vient de prendre Brian. C’est pas ce qui l’intéresse. Pour lui, les noms sont des mensonges.

— Les noms sont des mensonges ? » reprend Brian, se retenant de dire que ce nom, « Zed », est sûrement un mensonge en effet.

« Han-han. (Wendy déplace sa chaise encore une fois.) Tu sais, je crois que c’est la première personne qui me dit des trucs qui sont pas juste de la foutaise, et qui la ramène pas avec son expérience. (Elle se penche vers Brian ; le ventilateur derrière eux fait flotter ses cheveux de côté en grandes mèches filasse.) C’est comme ces derniers temps, j’ai essayé de me changer les idées en faisant des trucs nouveaux et en couchant avec d’autres gens pour arrêter de penser à toi, tu sais bien ?

— Oui. » C’est en effet le conseil que lui a donné Brian, et qui, vraisemblablement, est maintenant considéré, grâce à la Librairie Krishna, comme de la foutaise.

« Eh bien, quand j’ai entendu Zed, j’ai été convaincue que je faisais pas du tout ce qu’il fallait. J’essayais juste de remplacer un désir personnel égoïste par un autre désir exactement semblable. En admettant que j’y arrive, ça me mènerait nulle part ; je serais toujours dans le maelstrom. Ce qu’il faut, c’est que je vienne à bout du désir.

— “Apprends-moi à désirer et à ne pas désirer.

Apprends-moi l’immobilité” » cite Brian avec ironie, en regardant la chaise de Wendy toucher la sienne, tant elle l’a poussée vers lui autour de la table. La cuisse gauche de Wendy, dodue, rougie par le soleil, nue jusqu’à la hanche au-dessous de la très courte robe jaune, est à un centimètre de la sienne.

« Ouais, voilà. » La jambe de Wendy vient toucher la sienne, s’affale contre elle, comme entraînée par son propre poids.

« Et Zed va t’initier à tout cela. » Brian essaie de ne pas prendre un ton sarcastique ; mais l’idée que Wendy s’est confiée à ce fou de l’occultisme, à cet imposteur, à ce drogué, l’irrite profondément. Penser qu’elle a l’intention de suivre ses conseils imbéciles le rend furieux. Il retire sa jambe.

« Il ne peut pas m’initier. Il l’a bien dit. Personne ne peut vous montrer la Voie ; il faut la trouver soi-même, par la prière et la méditation.

— Tu ne vas pas me dire que tu donnes vraiment dans toutes ces conneries mystiques ? Je te croyais trop intelligente pour ça.

— C’est pas des conneries. Tu comprends pas ? (La voix de Wendy se met à trembler.) C’est pareil que ce que tu fais quand tu écris tes livres, en somme – tu fais passer ton énergie dans quelque chose qui est extérieur à toi et qui te dépasse. » Wendy ravale un sanglot.

« J’en ai parlé avec Zed, et il a été d’accord avec moi. Tu l’intéresses beaucoup. Il veut savoir à quelle heure tu es né.

— Et qu’est-ce que ça peut bien lui foutre ?

— C’est pour faire ton horoscope. Je lui ai déjà donné le mois et l’année.

— J’ignore à quelle heure je suis né, dit Brian d’un ton extrêmement déplaisant. Et si je le savais, je ne le lui dirais pas. »

Wendy se met à sangloter tout fort. « Ah, non. Je t’en prie, pas ça. On nous regarde. » Brian jette un rapide coup d’œil dans la salle pour voir quels sont les gens qui s’y trouvent. Heureusement, à cette heure-là, le lieu est pratiquement désert ; il ne reconnaît personne.

Bong !

Dans le noir au fond du potager Brian sursaute, et il lève les yeux. Le feu d’artifice a commencé. On le voit assez bien de cet endroit – mais comme le stade est à presque trois kilomètres, il y a un décalage considérable entre la lumière et le son. On dirait que les fusées éclatent en silence, et ce n’est qu’au moment où la pluie d’étincelles s’éteint dans les arbres que Brian perçoit la détonation et, simultanément, les Oh ! assourdis des spectateurs. Parmi tous ces cris, il y a la voix de ses enfants, et celle de Wendy. Hier, elle lui a dit qu’elle était complètement fana de feux d’artifice, surtout quand elle était défoncée ; elle avait l’intention d’y aller dans cet état-là ce soir, avec des habitués de la Librairie.

Le spectacle, conçu par des professionnels, offre, sur le plan artistique, une variété d’un ordre primitif, remarque Brian. Pour commencer, une seule fusée va dessiner sur le ciel une énorme ombrelle imaginaire ; et puis deux ou trois autres vont s’ouvrir en même temps, chacune d’une couleur primaire différente. Il y a des comètes qui s’élèvent par bonds successifs bizarres, avec des sifflements cocasses, crachant au hasard des gerbes de lumière ; et puis on dirait de pleines poignées d’ampoules-flash géantes qui crèvent et fument, avec plus d’éclat et de bruit que tout le reste.

Maintes fois à l’occasion du Quatre Juillet, Brian s’est trouvé dans ce stade avec ses enfants ; il connaît cet aspect de photo en noir et blanc très dur que prend la foule à ces instants-là ; il se représente les nuages de fumée et l’odeur de poudre. Et il se représente Wendy, assise sur un des vieux bancs à lattes, la tête levée comme un rond blanc parmi trois mille autres têtes levées. Soudain il a très envie d’être là-bas lui aussi, assis à côté d’elle dans l’obscurité enfumée, de sentir peser contre son épaule sa tête renversée en arrière pour admirer bouche ouverte, la tiédeur de sa jambe nue contre sa propre jambe. L’idée lui vient de sauter dans sa voiture, tout de suite – de dire à Erica qu’il part à la recherche des enfants – Idiot, évidemment : ce sera impossible de se garer à moins de huit cents mètres du stade ; impossible de la retrouver dans cette foule bruyante et monstrueuse.

Wendy, bien évidemment, a le goût de la foule, elle aime la sensation d’en faire partie. Toute intelligente qu’elle soit, elle n’est pas d’un esprit indépendant. Sa nature est de suivre ; c’est une croyante née ; et si lui, Brian, lui interdit de la suivre et de croire en lui, elle trouvera d’autres guides moins scrupuleux, d’autres dieux, faux ceux-là.

Certaines pièces explosent rapidement au-dessus des arbres ; d’autres paraissent durer longtemps. Brian observe une chandelle romaine fuser en l’air et s’enfoncer dans l’épaisseur noire comme dans de l’eau, rencontrant une résistance comparable. Quand enfin elle se déploie très haut dans le ciel, elle retombe presque paresseusement en longues traînées d’étoiles blanches. Chaque éclat lumineux est suivi d’une explosion correspondante, qui varie du claquement sec d’un coup de fusil à un roulement de tonnerre complexe. Par moments, le spectacle est au sol ; alors Brian ne voit plus rien, il entend seulement une salve lointaine de crépitements prolongés. Il y a des intervalles de silence, ponctués par le crissement des grillons et le bruissement des feuilles.

Pour le bouquet final, on envoie en même temps des fusées de toutes les sortes et de toutes les couleurs, vaste alignement d’astérisques, de gribouillis et de pointillés. Brian a l’impression d’être devant un immense tableau sur lequel s’inscrit un cours dans une écriture inconnue qui s’efface quand il essaie de lire, suivi et doublé d’explosions sonores dans une langue inconnue et tonitruante. Le ciel et les coteaux résonnent, l’air est sillonné d’épaisses traînées de fumée et jaspé d’images à retardement dans des teintes étranges de violet et de vert. Plus bas, derrière les arbres, on voit une lueur rouge sombre, comme si le stade était en flammes.

Dans cette clarté enfumée de poudre à canon, Brian voit se dessiner nettement ce qui va arriver s’il continue à repousser Wendy. Esseulée et meurtrie, elle va passer de plus en plus de temps à la Librairie Krishna. Elle va oublier les vérités qu’elle a apprises de lui et les remplacer dans sa mémoire par les mensonges et les absurdités proférées par « Zed » de cette manière fallacieuse qui l’impressionne tant. Finalement, sans désir, par reconnaissance et admiration, elle va s’offrir à lui. Et il ne fait aucun doute pour Brian que l’offre sera acceptée. Zed est censé avoir renoncé à la chair en même temps qu’il a cessé d’en manger, mais Wendy est un mets qu’il ne doit pas souvent avoir l’occasion de consommer. Brian imagine le regard de drogué du propriétaire de la librairie s’allumer de désir charnel ; ses mains maigres et sales s’avancer vers elle – Non. L’idée est insupportable.

À tâtons dans le noir le long de ce qui fut le mur, maintenant écroulé, d’un pâturage, Brian choisit une pierre suffisamment grosse et plate. Il la soulève et redescend vers la maison tandis que dans le ciel les lueurs s’éteignent. Il évite les rames de haricots, mais il marche sur un pied de tomate qui n’a pas encore été tuteuré.

Au bout du potager, il s’arrête un instant parmi des salades montées, saisit sa pierre plus fermement, reprend son souffle. Il contemple la femme exposée dans la véranda comme dans une vitrine éclairée, et il la compare à l’étudiante de Radcliffe qu’il a rencontrée un soir il y a des années après une conférence à Harvard. Une jeune fille belle, fringante – mince et fine, aux traits délicats et parfaitement dessinés, aux cheveux bruns et bouclés coupés court derrière, tombant sur ses yeux aux longs cils noirs par devant – d’où, tout en parlant, elle les renvoyait en arrière d’un geste impatient et plein de grâce. Elle avait un air de gaieté presque enfantin, mais aussi de gravité et même de dignité. « Une jeune princesse », avait-il pensé.

Il l’invita à sortir avec lui, et s’aperçut à son extrême satisfaction, mais sans surprise extrême, qu’elle le préférait à ses nombreux autres admirateurs. Après tout, il avait quelques années de plus que la plupart d’entre eux et, dans le Département de Sciences Politiques, on le disait promis à une brillante carrière. Mais bientôt, Brian fut stupéfait de découvrir qu’à vingt ans, Erica était encore vierge. Il rendit révérencieusement grâce au destin de lui avoir, en quelque sorte, révélé sa propre importance en lui réservant une telle merveille.

Comme c’était une fille intelligente et moderne, et qu’elle était amoureuse, Erica coucha avec Brian avant leur mariage – mais pas très souvent, et sans grand succès. Il avait assez d’expérience pour savoir que malgré ses soupirs d’aise elle ne prenait pas vraiment de plaisir à l’acte sexuel. Cela ne l’inquiétait pas outre mesure, car il pensait qu’elle apprendrait à jouir après le mariage. Mais au contraire elle désapprit – ou plutôt, elle cessa progressivement de faire semblant.

Pendant presque trois ans tout le savoir-faire inné de Brian, toute son imagination, toutes les techniques préliminaires qu’il avait apprises par ouï-dire ou par ses lectures, n’eurent aucun succès. Ou plus exactement, elles en eurent trop : Erica les préférait de loin à ce à quoi elles étaient censées mener. Elle adorait que Brian lui souffle dans l’oreille, lui mordille la base du pouce, lui fasse des petites caresses en rond sur les seins. Elle soupirait et s’étirait comme une chatte quand il descendait lentement avec sa langue le long de son dos, et au-delà. « Ah mon amour, mon amour, murmurait-elle. Ah, que c’est bon. » Si seulement, lisait-il dans ses pensées, il avait pu se contenter ainsi et s’arrêter là. Mais non, il fallait toujours qu’il sorte, ou qu’il brandisse, ce qu’elle appelait « cette chose ». « Chéri, ne fais pas encore entrer cette chose, s’il te plaît ; je ne suis pas prête. »

« Ma bite, ma verge, mon pénis, bon Dieu ! lui avait-il crié une fois. Tu ne peux pas l’appeler par son nom ? » Impossible. Aucun de ces mots n’était à son goût ; son esprit ne les pensait jamais et elle ne pouvait pas les prononcer. Elle connaissait des mots pour les autres parties du corps embarrassantes : « le derrière » pour le cul et « l’estomac » pour le ventre, mais il n’y avait pas de mot pour Cette Chose. Qui, à l’occasion, quand Erica était vraiment fâchée ou furieuse, devenait Ta Chose. De façon générale, par réserve et distinction, elle feignait d’ignorer le rapport réel existant entre la Chose et lui, et si possible, son existence même. Elle évitait de la regarder en face, et ne la touchait jamais sauf si on l’en priait très instamment. Brian était comme un voisin possédant un chien particulièrement laid.

« Le chien gratte à la porte », lui disait-on poliment quand on ne voulait pas lui faire remarquer que c’était le sien – mais, dans les moments de colère, « Ton chien m’a mordue. »

Deux années s’écoulèrent ainsi. Puis Erica fut enceinte. Son médecin accoucheur, homme prudent et bégueule, lui conseilla « d’éviter les rapports » à partir du sixième mois, et pendant deux mois encore après la naissance – abstinence de cinq mois, donc. Abstinence, du moins, pour ce qui plaisait à Brian, mais pas de restriction pour ce qui plaisait à Erica. Brian commença à regarder les filles dans la rue ; cependant le sens de sa dignité morale, et la crainte du scandale le retinrent d’en approcher aucune.

Mais la femme qui lui fut rendue quand Jeffo fut âgé de huit semaines valait bien qu’il ait patienté. Que la cause en fût physiologique ou psychologique, Erica avait mûri sexuellement. Elle s’exprimait toujours avec retenue, mais désormais le sexe de Brian avait droit à un « ça » gentil et affectueux, et dans les moments d’enthousiasme, au « il ». Pendant quinze ans (avec encore cinq mois d’ascèse au moment de Matilda) ils avaient été un couple heureux.

À présent, c’est comme s’ils en étaient revenus à la mauvaise période à demi effacée du début de leur mariage. Au lit, Erica ne se refuse pas ; mais « Il » a repris son appellation de « Chose » et quand elle jouit au doux rythme de son plaisir, Brian croit percevoir un mouvement de contre-attaque : grincements violents et pilonnage d’une lutte implacable entre eux, lui décidé à entrer, elle décidée à retarder l’invasion aussi longtemps que possible, afin que l’occupation dure aussi peu que possible. Lui a pour armes essentielles dans ce combat la force et la persuasion ; elle, les complications et la lenteur. Maintenant le soir elle ne peut pas aller se coucher avant d’être sûre, absolument sûre, que les portes sont verrouillées, le gaz fermé, le thermostat baissé, le chat enfermé dans le cellier avec un plein bac de litière, et les enfants profondément endormis et couverts chaudement. Et puis il lui faut bien cinq minutes pour trouver son diaphragme et le mettre en place (elle ne veut pas prendre la pilule à cause des risques d’embolie), et il lui faut plus de temps pour ôter sa chemise de nuit qu’à Wendy pour se déshabiller complètement. Et ce ne sont là que les manœuvres préliminaires.

Erica a remporté une vraie victoire les quelques fois où elle a réussi à empêcher l’avance des troupes d’invasion pendant un temps assez long pour que, lasses et impatientes, elles déchargent toute leur artillerie à la frontière. Mais les vraies victoires sont rares d’un côté comme de l’autre. Généralement, plutôt que de faire face au corps blessé d’Erica le lendemain (« Je suis encore un peu endolorie là en bas », dit-elle en mettant un coussin sur sa chaise de cuisine), il s’abstient pour un temps de monter à l’assaut. Et elle, plutôt que de taire face à l’âme blessée de Brian, cède finalement ; mais elle cède avec condescendance, avec cet air bien à elle de noblesse oblige. Car en devenant femme, sa jeune princesse a acquis la pondération, l’élégance d’une reine : donnant l’aimable et charmante impression d’être toujours dans le vrai. C’est une chose qui n’avait pas déplu à Brian autrefois ; dont il s’était félicité même. Les idées d’Erica concordaient généralement avec les siennes, et les corroboraient. Pendant des années ils avaient été des alliés moraux et sociaux ; ensemble, ils observaient et jugeaient le monde. Maintenant c’est lui qu’elle juge. Ils se jugent l’un l’autre, et se trouvent mutuellement coupables.

Oui, peut-être, se dit Brian, au milieu des salades. Mais il n’a commis aucun acte d’agression déclaré contre Erica, il ne l’a privée de rien. Il est resté fidèle aux principes de cloisonnement et de séparation des sphères d’opération prônés par Kennan. Dans la famille, dans la sphère matrimoniale, il a été fidèle. L’idée de coucher avec Wendy dans la chambre matrimoniale, en admettant que c’eût été possible en toute sécurité, cette idée lui répugnait.

Et même s’il est coupable, c’est d’adultère, une forme d’amour. Erica, elle, est coupable de rancune, une forme de haine. De plus, il n’est plus en faute ; elle l’est toujours. Trois mois ont passé ; et pourtant par chacun de ses regards, par chacun de ses gestes, Erica montre qu’elle n’a pas oublié, qu’elle ne lui a pas pardonné.

C’est comme s’il avait contracté une dette que sa femme ne le laissera jamais rembourser, mais qu’elle n’est pas prête à oublier pour autant. Elle aime me voir dans mon tort, pense Brian en regardant Erica du haut de la pelouse obscure ; elle a décidé de m’y laisser, peut-être même jusqu’à la fin de mes jours.

Très bien. S’il doit être emprisonné à vie dans son tort, pourquoi devrait-il être seul dans sa prison ? Qu’au moins il ait de la compagnie, la compagnie d’une criminelle chaleureuse et consentante. Ou encore, pour changer de métaphore, s’il doit être pendu pour son crime, autant que ce soit pour un bélier que pour un agneau.

Brian installe sa pierre sur la troisième poubelle et retourne vers la maison. Il traverse plusieurs pièces et pénètre dans la vitrine.

« Je regardais le feu d’artifice, explique-t-il.

— Je m’inquiète pour le retour des enfants. J’espère qu’ils ne vont pas essayer de faire du stop la nuit, dit Erica d’une voix fluette. On ne sait jamais sur qui ils pourraient tomber.

— Tu t’inquiètes trop », observe Brian, qui s’assied et reprend la lecture du Village Voice à l’endroit où il s’était arrêté. Erica ne répond pas. Silence. Il fait nuit maintenant. Brian tourne une page, dont l’ombre balaie lentement la table. L’entendant soupirer à nouveau, il lève la tête vers sa femme. Elle regarde fixement devant elle, de ses yeux aux cernes bleu pâle.

Enfin Erica tourne la tête. Un instant, leurs regards se croisent ; et puis ils baissent les yeux l’un et l’autre. Erica sait que Brian sait à quoi elle pense, et il sait qu’elle sait qu’il sait. Cette conscience réciproque est comme une série de vilains reflets qui se perdent et s’assombrissent à l’infini dans deux miroirs qui se font face. Mais s’il lui demande à quoi elle pense, elle ne l’avouera pas. Elle sait que de toute façon il n’a pas envie de le lui demander ; il n’a pas envie de reparler de cette affaire. Et elle sait qu’elle ne doit pas en reparler.

Alors ils ne disent rien. Il n’y a rien à dire.