Conflits de famille
Chapitre 14
À l’autre bout de la ville ce même soir glacé de mars, une réunion fort différente a lieu dans l’appartement de Linda Sliski, que Wendy partage nominalement avec elle. À la soirée de Danielle, tous les feux sont allumés, tout le monde est debout et parle fort. Ici on est dans une pénombre enfumée ; les invités sont assis ou couchés par terre sans parler, et se passent un joint. Quand arrive le tour de Brian, au lieu de tirer une bouffée, il le tend à Wendy, qui est appuyée contre sa jambe, la tête sur son genou plié.
Ici tout est paisible et tiède ; un peu trop tiède et trop paisible pour Brian, qui n’arrive pas à lancer une conversation quelconque et dont la jambe gauche commence à s’engourdir. Mais il est décidé à s’en accommoder ; et même, c’est son orgueil qui est en jeu. Pour lui, un politologue, comme un politicien, doit être capable de s’adapter à tout un éventail de situations.
Il vaut mieux qu’il soit dans cet état d’esprit, car ces derniers temps il a eu peu d’occasions d’assister à des soirées plus conformistes. Comme Erica, il a noté une baisse de sa vie mondaine. Néanmoins il en connaît la raison exacte, à savoir que – quoiqu’ils aient dit et répété qu’ils se séparaient à l’amiable – personne ne tient à les inviter ensemble, parce que ça n’est pas l’usage. L’usage, c’est de les maintenir séparés ; de convier l’époux désuni à de petits dîners où il fera un homme de plus à table, parce qu’il ne sait pas cuisiner et qu’il meurt sans doute de faim ; tandis que l’épouse désunie est invitée à de grands cocktails pour les célébrités de passage sous prétexte qu’elle a besoin de voir des gens.
Dans le cas des Tate, c’est une politique qui contrarie tout le monde. Brian trouve que Wendy ne le nourrit déjà que trop, mais il ne serait pas fâché d’avoir l’occasion de prendre un verre et de parler de choses intéressantes avant de rentrer aux Tours de l’Alpe. Erica, de son côté, n’a aucune envie de rencontrer les célébrités de passage, et les cocktails ont lieu à l’heure la plus incommode de la journée pour elle – l’heure du dîner des enfants.
Quand elle leur a servi la pizza, les spaghetti ou les hamburgers qu’ils réclament, elle serait ravie de partager la table de gens civilisés, mais personne ne l’invite.
Quant à Wendy, elle est plus déprimée que contrariée. Elle pleurniche chaque fois que Brian va à un dîner sans elle, et elle est persuadée que, s’il n’est pas invité à des soirées où il pourrait l’emmener, c’est que les gens n’aiment pas ce qu’elle est et ne veulent pas d’elle chez eux. Quant à ceux qui donnent ces dîners ou ces soirées, ils sont eux aussi contrariés et déprimés de voir tant de leurs invitations refusées.
Brian ne peut pas rendre d’invitations, même celles qu’il reçoit effectivement, parce que son appartement est trop petit et trop rempli par Wendy. Pour la forme, elle vit toujours avec Linda, mais elle est rarement chez celle-ci, et au cours des derniers mois il y a eu transfert régulier de ses vêtements et de ses affaires personnelles aux Tours de l’Alpe. Désormais, tout invité qui ouvrirait par hasard le placard de la salle de bains ou la porte de la penderie se trouverait devant l’évidence qu’une femme vit plus ou moins dans les lieux. De plus, si Brian renvoyait Wendy pendant qu’il reçoit, il lui ferait de la peine, mais si elle restait là, ce serait déclarer ouvertement qu’ils vivent ensemble.
Bien qu’il n’ait pas été invité chez Danielle, Brian n’ignore pas du tout l’existence de cette soirée. Plusieurs personnes de connaissance lui en ont parlé, en ajoutant, innocemment, ou perfidement, qu’elles espéraient bien l’y voir. Son avocat, Jack Lucas, lui a même proposé de suivre le mouvement en y allant avec lui et sa compagne de la soirée. Inutile de dire que Brian a refusé. Il n’a jamais aimé « suivre le mouvement », et en l’occurrence, s’il s’était avisé d’accepter, Danielle l’aurait sans doute prié de partir.
De plus, Brian en a assez de Jack Lucas et de ses négociations interminables. Leonard Zimmern – qu’il a vu à New York récemment – lui a conseillé de changer d’avocat. (« C’est un chic type, certes ; c’est bien ça l’ennui. Quand on divorce, on ne demande pas à un avocat d’être un chic type. Si tu ne veux pas que ça traîne, va voir Frank Panto. C’est ce que j’aurais dû faire moi-même, si j’avais été moins bête. ») Jusqu’à maintenant, Brian a hésité à suivre cet avis. Il ne connaît pas Frank Panto ; mais, comme à tout Corinth, le nom lui dit quelque chose. Il apparaît souvent dans les journaux, dans les comptes rendus de procès pour effraction, contrefaçon, viol et conduite en état d’ivresse – et il est toujours signe que le prévenu est coupable, mais qu’avec un peu de chance il s’en tirera, ayant pris Panto pour le défendre.
Brian n’aime pas l’idée d’admettre ainsi ses torts. D’un autre côté, il est las d’entendre Jack lui dire que l’avocate d’Erica n’a pas encore répondu à sa dernière lettre ou qu’elle ne l’a pas rappelé, ou encore qu’elle n’a fait que des propositions ridiculement malhonnêtes : « Six cents dollars par mois ? Vous savez ce qu’elles cherchent à faire, ces harpies ? Elles cherchent à vous émasculer, à vous couper les couilles. Elles veulent s’en prendre à votre sur-moi et vous ruiner financièrement. Clarabelle a essayé la même chose avec moi, mais finalement je l’ai obligée à rabattre. »
Par moments Brian se dit que son ami a peut-être raison en ce qui concerne l’incompétence de Jack et la perfidie de Clara. Plus fréquemment pourtant, il soupçonne qu’il y a collusion entre Jack et Clara : qu’ils se sont mis d’accord pour retarder le divorce des Tate, comme celui des Zimmern autrefois, et bien d’autres, dans l’espoir que le temps opérera peut-être une réconciliation. Il n’en ont pas forcément discuté ouvertement ; ce sont de vieux amis, qui se comprennent à demi-mot. (« C’est franchement dommage pour les Tate. » « Anh-anh. » – On fait traîner au moins six mois. « Pas vraiment une surprise l’affaire Farrell. » « Non ; disons qu’il était grand temps. » Formalités réglées en quinze jours.)
Malgré ses soupçons, Brian n’a pas encore attaqué Jack sur ce point, car, d’une certaine manière, ce retard le sert : il met le désir de mariage de Wendy en état de blocus. En réalité elle ne parle plus de mariage depuis quelques semaines mais il sent ce désir en elle constamment, exactement comme il sent en ce moment le poids lourd, tiède, et légèrement engourdissant de son corps contre sa cuisse.
La séparation légale a d’autres inconvénients. Cela coûte cher, d’une part, et ce sera peu pratique et gênant s’il décide, ou quand il décidera de retourner auprès de sa femme et de ses enfants. Il n’a pas abandonné l’idée d’un tel retour, mais il a tendance à l’imaginer comme une échéance de plus en plus lointaine. Il ne le souhaite pas pour tout de suite, et Erica non plus, et pourtant ce serait vraiment dans son intérêt. Cela ne lui a rien valu de vivre seule : elle a été souvent malade cet hiver, elle est filiforme et tendue. Dimanche dernier, quand il est allé chercher les enfants, elle avait si mauvaise mine que Brian n’a pas pu s’empêcher d’en faire la remarque : « Tu es très pâle. Tu es enrhumée encore une fois ? » « Effectivement, oui », a répondu Erica d’un air morne. « Tu es surmenée, voilà ce qu’il y a. Si tu arrêtais de travailler, c’est ridicule… » « Si j’arrêtais de travailler, a-t-elle coupé d’un voix grêle et tendue, je ne pourrais plus remplir le frigidaire. »
Brian s’est arrangé pour ne pas se laisser trop troubler par ces propos en se disant qu’il donnait maintenant une telle part de son salaire à Erica que c’est lui qui ne peut plus remplir son frigidaire ; qu’elle vit toujours au large dans une maison confortable et pas à l’étroit dans un petit appartement. Il s’est répété les paroles de Leonard Zimmern : « Il ne faut pas se laisser attendrir, sinon elles vous mettent au trente-sixième dessous avec leur mélo et leurs jérémiades bien féminines. J’ai toujours vu Erica en bonne santé. »
Ce système a été en partie efficace. Brian n’a pas conscience d’être coupable ; il ne pense même pas à Erica très souvent. Mais il fait de mauvais rêves. Dans ceux-ci, ses expériences de guerre reviennent fréquemment, lui rappelant les cauchemars qu’il faisait juste après son expédition dans le Pacifique sur un contre-torpilleur escorte ; des cauchemars pleins d’ordres confus, d’eau, d’obscurité visqueuse et de grands bruits. Seulement maintenant Erica fait partie de ces rêves. La semaine dernière, elle lui est apparue avec de grandes ailes, perchée sur le toit de la véranda de Jones Creek Road, semblable à une figure des tableaux de la Renaissance. C’était le soir, le ciel était couvert, l’air traversé de bruits plaintifs et menaçants, comme des missiles antiaériens qui l’ont fait suffoquer, crier tout fort et réveiller Wendy. « Brian, qu’est-ce qu’il y a ? Tu es dans un de tes cauchemars de guerre ? Réveille-toi ! Qu’est-ce qui se passait, raconte-moi. »
Et Brian lui a raconté, mais mal lui en a pris. Car après l’avoir serré dans ses bras pour l’apaiser, elle lui a demandé : « Comment ça se fait que tu rêves toujours d’Erica ? Peut-être que tu l’aimes encore. » « Mais non, je ne l’aime plus. Et je voudrais bien qu’elle foute le camp de mes rêves. » Wendy, pas convaincue, n’a rien répondu. « Elle avait des ailes comme une harpie », a-t-il continué, ajoutant que c’était sûrement lié aux exigences irrecevables de Clara Dickson.
Mais Wendy n’y a pas cru. « Je sais pas. Elle demande peut-être tout ce blé exprès, pour faire foirer la procédure. C’est parce qu’elle veut que tu reviennes, c’est parce qu’elle est toujours amoureuse de toi.
— Non, Erica n’est pas amoureuse de moi, a affirmé Brian avec encore plus de conviction. En fait, je ne crois pas qu’elle ait jamais été amoureuse de moi. (Dans le noir, Wendy a marmonné quelque chose d’un air de doute.) Allez, il faut qu’on dorme. J’ai deux cours demain.
— Oui, j’te demande pardon. C’est juste que… enfin bon, merde, jamais tu rêves de moi.
— Je n’ai pas besoin de rêver de toi », a dit Brian de sa voix la plus tendre, et avec le geste adéquat. Il l’a sentie plus calme ; elle a répondu à son geste, avec un rire chaleureux, et elle s’est retournée sur le ventre. Elle dort toujours ainsi, souvent un poing dans la bouche, comme une enfant ; et puis, comme une enfant, elle s’est rendormie en quelques instants. Brian, lui, a mis plus d’une heure à se rendormir, poursuivi périodiquement par le bruit plaintif de son rêve.
Le joint a fait le tour et revient à Brian : mince cigarette un peu écrasée, pincée et humide à un bout. À nouveau il le passe. Moralement, il n’a rien contre la marijuana, mais il n’en aime pas les effets. Quand il fume de l’herbe, il entre dans un état de morosité, d’abrutissement et de lascivité où il voit le monde avec des couleurs violentes, aplati, comme dans la peinture abstraite qu’il trouve la plus ennuyeuse. Il a, en alternance, une impression de ralentissement et d’accélération : une minute met un temps infini à s’écouler, et des quarts d’heure filent entre deux phrases. Avec leur sens puéril d’un avenir sans limites, Wendy et ses amis trouvent peut-être ça amusant ; mais Brian trouve ça désagréable : il n’a pas envie de laisser mordre ainsi sur son temps de vie. Pire encore que les déformations sensorielles est l’effet de la drogue sur l’intellect. Le sens et l’ordre sont brouillés, et toute discussion ou comparaison rationnelle devient impossible.
De plus, ça rend les gens ennuyeux en société. Quand on leur sert à boire, ils s’animent et communiquent ; ils parlent et bougent davantage. L’herbe a l’effet inverse : regardez donc Linda et ses amis, couchés là depuis une demi-heure, sans dire un mot ou presque, comme des vaches dans de la vraie herbe.
Brian est sérieusement préoccupé par l’usage constant que fait Wendy de la marijuana. Il semble que ses amis et elle ne puissent pas passer un moment ensemble sans allumer un joint, et il s’écoule rarement une journée sans qu’elle en fume un, en partie du moins, et souvent (comme pour l’instant) mélangé à du hasch pour qu’il soit plus fort. C’est peut-être inoffensif en petites quantités, mais qu’est-ce qu’une petite quantité ? Sans contrôle fédéral, comment savoir ce qu’ils consomment ? Et puis, il a lu que l’effet peut être cumulatif sur des mois ou des années. En outre, c’est une drogue, qui mène à des drogues plus dures : LSD, amphés, héroïne ; à la dépendance, à des hallucinations bizarres, à l’effondrement mental et moral, à l’overdose et à la mort. Il n’est pas prouvé que la marijuana elle-même ne crée pas une dépendance, psychologique du moins. Et, indépendamment de tout le reste, elle est interdite par la loi. Elle est distribuée par des organisations criminelles dont une partie des bénéfices finance la corruption de toute sorte et peut-être le meurtre ; sa consommation fait de vous un criminel. En ce moment même Wendy et ses amis violent la loi fédérale. Ils pourraient être arrêtés, jugés, et envoyés en prison ; et lui aussi, pour complicité. Le juge serait probablement particulièrement sévère pour lui étant donné son âge et sa situation.
Brian soupire et tend le bras pour attraper une autre boîte de bière en passant devant Wendy dont le paisible sourire bovin fait place à un regard angoissé. Il sait pourquoi : elle s’inquiète de le voir boire constamment. Elle s’est aperçue qu’apparemment ses amis et lui ne peuvent pas passer un moment ensemble sans déboucher une bouteille ; qu’il s’écoule rarement une journée sans qu’il prenne au moins un verre de vermouth avant le dîner, souvent mélangé à du gin pour que ce soit plus fort.
En fait Wendy considère l’alcool à peu près comme lui considère la drogue. Pour elle, l’herbe permet d’être détendu, heureux, et en paix avec le monde ; elle affine et amplifie les perceptions. L’alcool brouille les sens et mène au tapage et à la violence. En outre, comme chacun sait, il crée une dépendance. Une petite quantité, une boîte de bière, un ou deux verres de vin sont peut-être inoffensifs, mais ils peuvent mener à la consommation de boissons plus fortes et plus dangereuses, à la perte de contrôle, aux cris, aux coups, aux vomissements, et aux accidents d’auto mortels ; et finalement à l’impuissance, à des visions de serpents et à la cirrhose du foie. Et indépendamment de tout le reste, c’est du vol manifeste. Une bouteille de whisky coûte six à huit dollars, dont une bonne partie va à l’État, ce qui revient à financer un gouvernement corrompu et à tuer des gens au Vietnam.
La porte s’ouvre brutalement pour laisser entrer deux autres amis de Linda : une jolie fille énergique à la coiffure judéo-afro, et un jeune homme barbu. Tous deux sont déjà connus de Brian : le jeune homme est l’étudiant en physique du nom de Mark qui habitait en bas. Maintenant il vit dans une communauté avec cette Jenny, une étudiante de licence avec qui il a une relation, mais pas une relation importante. Comme l’a expliqué Wendy à Brian, « Quand t’as une relation, tu baises juste avec le mec. Quand t’as une relation importante, tu baises avec lui et en même temps c’est ton meilleur copain. »
« Salut tout le monde. » Jenny ôte son poncho en le tirant par-dessus ses cheveux drus. En dessous elle est habillée dans un style que Brian connaît bien, mais qu’il continue à trouver curieux. Contrairement à Wendy, avec son costume indien indo-américain, Jenny et la plupart de ses camarades de licence sont accoutrées comme de pauvres cow-boys et des fermiers bouseux. Elles portent des grosses bottes et des jeans délavés et rapiécés, avec une chemise ou un pull d’homme. Pour sortir, elles remplacent le pull par une blouse décolletée fantaisie garnie de dentelle ou de broderies colorées ; et elles ajoutent des colliers et de longues boucles d’oreille. Mais le jean et les bottes demeurent, ce qui fait qu’elles ont l’air mal assorties à la taille, comme les figurines en carton d’un jeu que Brian avait quand il était petit.
« Comment ça va ? » dit Linda qui, prostrée à terre, lève une main et un bras osseux.
« Pas fort. » Jenny refuse d’un geste le joint que lui tend un des autres invités et elle s’assied à côté de Brian en attrapant une boîte de bière. « Je suis vraiment dégoûtée de l’université.
— Ah oui ? » Brian change de position, se dégageant du poids appuyé contre sa jambe, et il se tourne vers Jenny avec plaisir – non seulement parce qu’elle est très jolie, mais parce qu’il risque enfin d’entendre quelque chose d’intéressant. Et puis, il va peut-être pouvoir proposer ses services. Ces derniers mois, il a servi de conseiller aux amis de Wendy sur toutes sortes de problèmes, qu’il s’agisse de difficultés dans leurs études, d’ennuis avec leurs propriétaires, de postuler un emploi, d’échapper à l’armée. Son avis leur est précieux, à cause de sa plus grande expérience de la procédure universitaire d’une part, et de sa plus grande expérience du monde d’autre part. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Jenny prend un air noir en ouvrant sa boîte de bière, mais elle ne répond pas.
« Il y a un problème avec ce type de votre département, ce professeur Dibble, explique Mark. Il semble qu’il arrête pas d’attaquer les femmes dans ses cours.
— Il semble pas, dit Jenny. C’est flagrant.
— Ah ! » Brian connaît bien le problème ; de plus il en est, d’une certaine manière, responsable. C’est lui après tout qui, à Thanksgiving dernier, a suggéré à une auto-stoppeuse de s’inscrire au cours de Dibble. Non seulement Sara a suivi ses recommandations, mais elle en a fait profiter des amies et des membres de sa communauté. Le résultat c’est qu’au moins trois étudiantes féministes militantes suivent Sciences Po. 202. Elles se sont aperçues que Dibble ne voulait rien entendre, pas plus qu’elles ne veulent l’entendre : Brian à déjà eu les doléances des deux parties.
« Je me doutais qu’il allait devenir salaud quand on en serait au dix-neuvième amendement, mais je ne pensais pas que ça serait à ce point-là. Franchement, c’est vraiment un facho, un sale machiste. Il a dit de ces trucs, je pensais pas qu’on pouvait entendre ça dans une université américaine ; on dirait que ça sort de Mein Kampf. Et il n’y a pas moyen de discuter avec lui.
— Vous avez essayé ?
— Oui, oui. Pat et Sara ont essayé de lui parler après le cours, et moi je suis allée le voir dans son bureau deux fois cette semaine. La première fois il n’a pas voulu me parler parce qu’il avait une réunion, et hier il m’a fait attendre à peu près une demi-heure pour me recevoir cinq minutes. Et il a été vraiment grossier. Il s’est déclaré surpris qu’une charmante jeune femme comme moi s’intéresse à une cause aussi imbécile. » Jenny imite l’allure hautaine et le ton affecté de Dibble, puis elle prend un air sombre. Ni l’une ni l’autre de ces deux expressions ne sauraient dissimuler une beauté si remarquable que même un misogyne comme Dibble y a été sensible – cette bouche juvénile et pulpeuse, ces jolis seins ronds et jeunes, nus sous l’étoffe légère de la blouse brodée.
« Dégoûtant », coasse Linda, qui jamais ne fera l’objet de remarques de ce genre. « Tu sais ce que vous devriez faire, vous devriez cesser d’aller à son cours.
— C’est ce que dit Pat. À son avis, on devrait tout simplement laisser tomber le cours et écrire au Doyen Kean en lui expliquant pourquoi. Je ne sais pas, mais il me semble que ça ne servirait pas à grand-chose. Je me suis dit qu’on devrait peut-être essayer de boycotter. (Elle se tourne vers Brian.) On pourrait réunir toutes les femmes du cours et leur demander à toutes de sécher, et puis écrire au Star. Qu’est-ce que vous en pensez ? Et pourquoi est-ce que ça ne marcherait pas ? (car Brian hoche la tête).
— Ça n’est pas valable politiquement, explique-t-il. La tactique n’est pas bonne. Permettez-moi de vous poser une question : que voulez-vous de Dibble ? »
Jenny prend son souffle, redresse les seins. « Nous voulons qu’il nous écoute, et qu’il cesse de dénigrer les femmes, qu’il s’excuse publiquement – ou du moins qu’il rectifie ses mensonges, comme quand il dit que les femmes ont douze ans d’âge mental, et…
— Très bien, interrompt Brian. Mais Dibble ne vous écoute pas ; et il ne prêtera pas plus d’attention à une lettre du Star. Et je ne suis pas sûr que sécher le cours soit plus efficace. Combien de filles, de femmes, pardon – il sourit à Jenny – êtes-vous en 202 ?
— Je ne sais pas exactement. Une vingtaine.
— Et vous en auriez combien avec vous, à ton avis ?
— Toutes, j’espère, dit-elle, enthousiaste. Ou presque toutes. Il y a toujours quelques dégonflées dans un groupe.
— Anh-Anh. Bien. À supposer qu’elles soient toutes réellement partantes. Je connais Don Dibble. Ça ne le dérangerait pas de ne plus avoir de femmes à ses cours. Et il se ferait un plaisir de recaler une dizaine ou une quinzaine d’entre vous pour absences non justifiées. Ou en tout cas de vous baisser vos notes. Non. (Brian hoche de nouveau la tête, d’un air encore plus catégorique.) Ça n’a pas de sens de faire partir les femmes de son cours. Ce qu’il faut, au contraire, c’est en faire venir davantage. » Il regarde autour de lui ; personne n’a compris, sauf Jenny.
« Vous voulez dire qu’on devrait demander à toutes nos copines de venir au cours ? – en masse – pour remplir la salle ? (Elle se dresse sur ses genoux, le feu de la bataille commençant à briller dans ses grands yeux bruns.) Ouais, j’y suis ! Quand Dibble commencera son baratin on pourra toutes prendre l’air pas content – se mettre à protester et à siffler – l’interrompre même – taper des pieds…» Elle rit de bon cœur.
« Voilà. » Brian sourit à Jenny, en se disant qu’elle a l’esprit vif et, pour quelqu’un d’aussi jeune, une bonne intelligence des principes d’action politique. Puis il baisse les yeux vers Wendy, dont le visage est toujours dans un brouillard d’inintelligence. Il s’aperçoit, et ce n’est pas la première fois, que s’il avait voulu délibérément quitter sa femme pour une étudiante, il aurait pu trouver mieux à la fois intellectuellement et physiquement.
« Tu peux faire venir toutes les filles que tu connais, dit Linda en s’asseyant. Je viendrai aussi, et je pourrais demander à Marilyn…
— Mieux que ça, interrompt Jenny. Je vais aller à la prochaine réunion des FUINES et je demanderai des volontaires. Après on pourra organiser des roulements, convenir de signaux… C’est une idée géniale, extra, merci ! » Elle se tourne vers Brian et brusquement l’entoure de ses deux bras en l’embrassant sur la joue, appuyant un instant contre lui ses seins opulents et tièdes.
« Il n’y a pas de quoi.
— Sensationnel », renchérit Wendy d’un air d’adoration, en l’étreignant et en l’embrassant par l’autre côté. Brian lui rend son étreinte ; mais il ne peut pas s’empêcher de faire la différence, et de se demander pourquoi, pour la deuxième fois de sa vie, il s’est embarqué avec une femme qui a relativement peu de poitrine. Ce n’est pas comme s’il préférait les petits seins. Mais sa vie n’est pas finie. Un jour peut-être Jenny et lui…
« Pour Brian c’est facile. Il les voit juste une fois par semaine. » Erica s’arrête, s’entendant se plaindre d’une voix pointue.
« Ah ! » Zed lui tend une grande tasse de thé à la menthe.
« Il les laisse faire tout ce qu’ils veulent », continue Erica, car après tout il faut bien qu’elle se plaigne auprès de quelqu’un. « Il les emmène juste dîner dehors et il leur permet de commander tout ce qui leur fait plaisir : du pâté en croûte, du coca, des hamburgers et des frites grasses ; il ne les oblige jamais à boire du lait, ou à manger des légumes. Alors évidemment ils le trouvent gentil. (Sa tasse à la main, elle s’assied sur le divan plat et défoncé, dans l’arrière-boutique de la Librairie Krishna.) Je sais ce que c’est, étant donné ma propre enfance.
— Ah ! » Zed s’est juché en face d’elle sur un escabeau de cuisine, sa veste de tweed élimée jetée sur ses épaules, semblables aux ailes d’un oiseau maigre et déplumé.
« Seulement pour moi c’était pire. Je ne voyais presque plus mon père après son départ dans l’armée canadienne ; alors non seulement c’était lui que je préférais, mais je le considérais comme un héros parfait. Pendant toutes mes années de lycée, chaque fois que j’étais malheureuse ou que je trouvais la vie injuste, je m’imaginais qu’il allait venir à mon secours. Ou bien quelquefois, je me figurais que j’irais le rejoindre en Angleterre, en France ou au Canada et que nous aurions des retrouvailles romantiques.
— Et alors, quand il revenait ? » demande Zed au bout d’un instant.
« Il ne revenait pas vraiment. De moins en moins ; quand j’ai eu quinze ans, il n’est plus revenu du tout. Mais à mes camarades d’école, je racontais qu’il revenait de temps en temps », ajoute-t-elle en baissant les yeux. Puis elle regarde ; mais il a toujours la même expression – de douceur, de bienveillance.
« Une fois je suis allée le voir, poursuit-elle. C’était aux vacances de Pâques, en deuxième année de fac. J’ai dit à ma mère et à tout le monde que j’étais invitée chez une amie à Détroit. Et puis j’ai pris un billet de car pour Ontario, et je lui ai écrit en disant que j’arrivais, trop tard pour qu’il puisse m’en empêcher. Ou plus exactement, pour que Myra, sa femme, ne puisse m’en empêcher ; je m’étais mis dans la tête que tout était de sa faute à elle, que c’était elle qui nous séparait depuis des années, en disant du mal de moi, et même en déchirant les lettres que j’écrivais toujours à Noël et pour son anniversaire, ce qui expliquait qu’il ne me réponde jamais.
— Et qu’est-ce que ça a donné quand tu l’as vu ?
— Ça a été affreux… Il n’était pas comme ma mère le décrivait, non – ni odieux, ni cruel, ni insensible ou névrosé. Mais il avait l’air – comment dire – d’un Canadien. Un Canadien plus très jeune, dans les affaires, avec une grande femme et trois petits enfants. Assez bel homme – ça je le savais ; depuis toujours je trouvais que c’était l’homme le plus beau du monde. Mais il était bien plus vieux que sur les photos ; il était las et soucieux, il n’avait pas vraiment réussi et il n’était pas très cultivé. Il ne lisait guère. Il s’intéressait aux matches de hockey, et au camping – moi je ne l’intéressais pas, c’était ça l’essentiel. Mais j’étais là. » Elle a du mal à en rire.
« Au début ça a été vraiment terrible. Mon père et Myra ont cru que j’étais venue leur demander de l’argent, alors ils ont été très froids, sur leurs gardes, et ils ont essayé de me faire comprendre qu’ils étaient vraiment fauchés – le lit fait avec des draps en flanelle de coton, du hachis de corned beef pour le dîner, et des discours à n’en plus finir auxquels je ne comprenais rien sur les impôts au Canada. Une fois qu’ils ont vu qu’ils se trompaient, ils sont devenus plus gentils avec moi, mais ils ne comprenaient toujours pas. Quand ils ont su que je partais avec deux jours d’avance, ils ont été soulagés, et ils sont même devenus aimables. Ils ont pris une photo de moi devant la maison et ils m’ont donné une boîte de bonbons au sucre d’érable en forme de feuilles d’érable, chacune dans une petite coupelle de papier gaufré vert.
— Je parie que tu ne les as pas mangés.
— Non, répond Erica en riant. J’ai donné toute la boîte à Marian en rentrant.
— Tu lui as dit d’où elle venait ?
— Je n’ai jamais rien dit à personne. (Elle rit à nouveau un instant, comme si elle toussait.) Je me sentais trop idiote d’avoir fait tout ce chemin pour rien… Le dernier soir, dans la chambre qu’ils m’avaient donnée – sauf que ça n’était pas une chambre à donner, c’était en fait la chambre de l’aîné des garçons, avec des photos de vedettes sportives canadiennes découpées dans les journaux et punaisées au mur – je me suis dit – j’étais couchée et je ne dormais pas, et je me suis dit que la raison pour laquelle mon père n’était jamais revenu à mon secours durant toutes ces années, c’était qu’il n’en avait pas envie. (Elle a la gorge serrée.) Il ne voulait pas assumer la responsabilité de ses enfants. Lui-même était plus ou moins un enfant.
— Oui.
— Et j’étais là, couchée dans ce lit, en diagonale presque, tellement il était court, un lit pour un adolescent, et alors j’ai décidé que jamais je ne serais comme ça ; que jamais je n’épouserais quelqu’un comme ça, sur qui on ne pouvait pas compter, qui n’était pas adulte, tout bel homme et tout gentil qu’il était… Ah Sandy, je t’en prie, ne ris pas.
— Je ne ris pas.
— Mais tu sais, quand je l’ai épousé, Brian n’était pas comme mon père », dit Erica avec insistance, en s’asseyant sur le bord du divan. « Il était sérieux, et responsable. Je ne sais pas ce qui s’est passé. (Elle plonge son regard dans sa tasse de thé à la menthe.) Il a changé. Tout le monde change, j’imagine. »
Un silence. Puis Zed répond : « Non, Brian n’a pas changé. Il a toujours été le même. Typiquement double Capricorne ; il a besoin de paraître responsable et sérieux aux yeux du monde. D’ailleurs la plupart des gens sont comme ça. Ils veulent avoir l’air de quelqu’un de bien. Toi, tu es une originale ; ce que tu veux, c’est être quelqu’un de bien.
— Non je ne suis pas une originale, s’écrie Erica, en posant sa tasse. Je suis plutôt quelqu’un de conformiste en fait. En tout cas, jamais je ne me suis considérée comme anticonformiste. » Ce dernier mot, qui, dans la bouche de sa mère, était un compliment, elle le prononce avec une amertume particulière.
« Oh ! Erica. (Cette fois, Zed se met à rire, bien fort.) Ne me raconte pas d’histoires. Si tu avais été conformiste, tu aurais refusé de parler à Wendy. »
Erica juge ces propos d’une familiarité excessive, et même d’une certaine incorrection. Mais elle décide d’excuser Sandy ; après tout, c’est un très vieil ami.
« Peut-être, dit-elle. Mais enfin, c’est ce que Brian voulait que je fasse, je crois. En fait, ce qu’il voulait sans doute, c’est nous garder toutes les deux.
— Tiens, tu penses. » Le ton sur lequel ces mots sont prononcés rappelle à Erica ce qu’elle s’est dit une ou deux fois : que non seulement Sandy n’aime pas Brian mais que, pour une raison quelconque, il le déteste vraiment. « Étant donné la position de la lune en Capricorne. »
Erica ne fait pas de commentaire. L’air légèrement sceptique, elle s’assied en arrière. « Tu crois vraiment à tout cela ? demande-t-elle, d’une voix plus sèche. Que les mouvements des étoiles ont une influence sur la vie des gens ?
— Pas les étoiles, les planètes. » Zed change de position lui aussi : il pose ses pieds sur le dessus de l’escabeau, et appuie ses coudes sur ses genoux.
« Ça paraît d’un tel déterminisme ! (Elle sourit maintenant, contente d’avoir changé le sujet de la conversation.) Quelquefois je regarde l’horoscope dans le journal – comme tout le monde, j’imagine – et c’est toujours le même genre de choses, si vous êtes né en septembre vous êtes quelqu’un de difficile qui critique tout, et vous n’y pouvez rien, surtout le mercredi.
— Dans les journaux, c’est de la fumisterie. C’est même un danger ; la plupart des astrologues sérieux condamnent ce genre d’horoscope. L’idée en astrologie, c’est que tout individu est unique. Bien sûr il y a le destin – les planètes – mais il y a aussi la volonté humaine. On ne peut pas inverser sa nature, mais on peut la mettre au service du meilleur ou du pire. C’est très réconfortant : ça vous apporte à la fois des encouragements et une excuse, selon les besoins.
— Oui, dit Erica en riant. Mais tout de même… Quel bien est-ce que ça fait, réellement ? »
Zed lui sourit, le visage encadré de ses deux mains longues et fines. « Tu te poses toujours cette question. À Cambridge, je me souviens, c’est une des choses qui m’impressionnait le plus chez toi. J’étais moins ambitieux que toi moralement, même à cette époque-là. Je n’aspirais pas à faire le bien ; ça me paraissait trop difficile. Je voulais seulement ne pas faire de mal. (Il soupire.) Et même ça – quelquefois je me dis que je devrais fermer cette boutique et me contenter de faire des horoscopes.
— Tu as l’impression de faire du mal ici, dans la librairie ?
— Difficile à dire. » Zed s’est mis à dénouer sa vieille cravate noire en tricot ; maintenant il la tire par un bout en la sortant de son col élimé. « Au début ça allait. Mais maintenant il y a trop de gens qui viennent tout le temps me demander de résoudre les problèmes de leur existence – de répondre aux questions d’ordre spirituel qu’ils se posent, de leur dire quoi faire, quoi penser. Ils notent tout ce que je dis, y compris les idioties, et ils me le répètent. Je ne sais pas si je vais tenir encore longtemps comme ça. Je ne suis pas comme ton mari ; je n’aime pas être adoré. Ça me rend claustrophobe. »
Tout en riant, Erica commence à parler, puis elle s’arrête. Elle a toujours méprisé les gens qui se moquent de leur ex-époux et qui le dénigrent, et elle ne voudrait surtout pas devenir comme eux. Elle a décidé depuis des mois de ne jamais critiquer le caractère de Brian, et même de ne jamais en parler, sauf avec Danielle ; elle a coupé court à maintes conversations qui s’engageaient ainsi : « En fait, j’ai toujours pensé que Brian était… » en répondant sèchement : « Je préfère ne pas parler de lui, si vous permettez ». Erica aime trop Zed pour lui parler ainsi ; alors elle regarde sa montre, soupire un peu, volontairement, et se lève.
« Tu t’en vas ?
— Je ferais bien, oui ; il est presque onze heures. Il faut que je retourne chez Danielle – j’ai plus ou moins promis de l’aider à ranger après la soirée. » Erica soupire à nouveau, plus involontairement. Pour la première fois depuis presque une heure, elle revoit l’image que les miroirs lui ont renvoyée : cette femme aux traits tirés, ridée, plus vraiment jolie. C’est cette personne pas jolie et ridée qui doit aller rejoindre les invités, et rester parmi eux, peut-être pendant des heures.
Elle prend son manteau de fourrure sur une pile de cartons et elle commence à l’enfiler. Zed descend de son escabeau, il veut l’aider. « Attends, laisse.
— Ça va, merci. » Erica boutonne son manteau ; elle ramasse son grand châle en mohair rose qui est tombé par terre, elle en secoue la poussière, et se le met sur la tête et autour des épaules. Zed, en s’excusant pour l’état du plancher, suit Erica à l’avant de la boutique plongée dans la pénombre.
« Ça dure toujours », s’écrie-t-elle. Derrière les formes noires des livres, on voit des flocons mouillés et des mottes de neige collés sur la vitrine grise.
Zed tire les verrous et ouvre la porte devant une grosse masse de neige qui éclate. À quelques pas de là, sous un réverbère, la voiture d’Erica n’est plus qu’un monticule blanc et flou.
« Ah, mon Dieu ! Regarde ça. » Elle fait deux pas dehors ; elle est aussitôt assaillie et aveuglée ; elle bat en retraite. « Le chasse-neige n’est même pas passé. Qu’est-ce que je vais faire ?
— Tu pourrais attendre ici un moment, et voir si ça s’arrête », suggère Zed, en se protégeant le visage avec un bras.
« Oui, ça vaudrait peut-être mieux. (Erica revient dans la boutique, et tape ses bottes par terre.) Je me demande combien de temps ça va durer. Tu as écouté la météo à la radio ?
— Je n’ai pas de radio. » Il referme la porte – sans y arriver du premier coup, car la neige s’est collée après les montants ; alors il la claque.
« Je pourrais peut-être appeler Danielle. (Erica se souvient que Sandy n’a pas de téléphone non plus.) Est-ce qu’il y a un téléphone près d’ici ?
— Il y en a un au restaurant chinois. Mais c’est sans doute fermé à cette heure-ci.
— Tu devrais avoir le téléphone. (Zed ne répond pas.) Enfin, si Danielle voit le temps qu’il fait, je pense qu’elle comprendra ce qui s’est passé, et qu’elle demandera à quelqu’un d’autre de l’aider. À son ami le docteur Kotelchuk, par exemple. (Erica retire son châle couvert de fines gouttelettes d’humidité.) À son soupirant, je veux dire », ajoute-t-elle en défaisant son manteau et en suivant Zed dans l’arrière-boutique.
« Je ne m’en remets pas, tu sais, continue-t-elle. Je t’ai dit qu’il l’avait demandée en mariage au beau milieu des Caves de la Coopé ? Mais vraiment. » Elle se met à rire.
« Il aurait pu choisir un lieu plus romantique ?
— Oui, il me semble. Plus intime en tout cas. Ça n’est pas ce que tu aurais fait ?
— Je n’ai jamais demandé personne en mariage », dit Zed, prenant le manteau d’Erica et le posant soigneusement sur les cartons pour la deuxième fois. « Mais je suppose que oui ; j’attendrais sans doute des circonstances plus favorables. Évidemment on risque de laisser passer sa chance. Tu veux encore du thé ? »
— Oui, je veux bien. » Erica met son châle sur ses épaules. Il commence à faire froid, car le propriétaire, par économie, ne chauffe que pendant les heures ouvrables. « Ça n’est vraiment pas possible, poursuit-elle. Comment peut-on épouser quelqu’un qui s’appelle Bernie Kotelchuk ?
— Ou Sandy Finkelstein. (Zed est penché au-dessus de l’évier, il rince leurs tasses ; il parle d’une voix blanche.) C’est peut-être pour ça que je…
— Ça n’a rien à voir », dit gaiement Erica, mentant, et s’en voulant intérieurement. « Rien du tout. »
Il hoche la tête. « C’est un nom ridicule. (Sa voix se mêle au bruit irrégulier de l’eau qui coule.) Je l’ai toujours détesté.
— C’est pour cela que tu en as changé.
— Oui. » Il ferme le robinet.
« Pourquoi as-tu choisi Zed ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Rien. C’est la dernière lettre de l’alphabet. » Il ouvre une boîte et met une cuillerée de thé dans la théière.
« Je comprends que Finkelstein puisse te déplaire, dit-elle. Mais qu’est-ce que tu avais contre Sanford, en soi ?
— Je ne sais pas. (Zed promène son regard autour de la pièce, en haussant ses maigres épaules.) Il finissait peut-être par être trop connu – trop lié à un personnage littéraire célèbre.
— Je n’ai pas le souvenir d’un Sanford dans la littérature, dit Erica, intriguée. Dans quoi est-ce… dans des livres de Henry James ?
— Dans les tiens.
— Les miens ? Ah. Mais ça n’était pas… je n’ai pas voulu… (Elle s’entend hausser la voix et hésiter sur un ton douteux.) C’était juste un nom.
— Tu m’as changé en autruche.
— Je suis désolée », dit Erica, tour à tour affrontant et évitant son demi-sourire. « Le nom collait bien, c’est tout – C’était une autruche sympathique, tu sais. » Pleine de remords, elle regarde Zed attraper une boîte de biscuits aux germes de blé tout en haut d’une étagère. À cette vision, se superpose dans sa tête l’illustration en couleur où elle a représenté Sanford attrapant gentiment de sa longue patte noueuse, pour le donner à Mark et à Spencer, le gâteau au chocolat que leur mère a caché en haut de l’étagère.
« Je ne pensais pas que tu tomberais jamais sur ces malheureux livres, dit-elle. Généralement, seuls les gens qui ont des enfants les connaissent ; et je ne pensais pas que tu aurais jamais des enfants.
— Non », avoue-t-il, un non forcé, comme un cri d’oiseau.
Bref silence. Erica s’en veut à nouveau, plus sérieusement.
Zed, le dos tourné, s’affaire avec une assiette. « Je suis désolée, répète-t-elle. Je ne voulais pas… Ça te fait de la peine de ne pas avoir d’enfants ?
— Ça m’en a fait, oui. (Il se retourne.) En fait, ça m’en fait encore, quelquefois, quand je vois des petits gosses – Mais je sais que ça n’a pas d’importance… La volonté divine. (Il hausse à nouveau les épaules), créer des êtres qui vous ressemblent physiquement, c’est la forme d’immortalité la plus basse. Quelle plaisanterie ! Et plutôt mauvaise parfois !
— Oui. » Erica pense à Jeffrey et à Matilda, dont on a dit qu’ils lui ressemblaient tous les deux.
« Il vaut mieux avoir des enfants spirituels. Comme Sanford.
— Peut-être… Ça ne t’a pas vraiment fait de la peine, si ? Les livres, je veux dire.
— Non, j’ai été content de savoir que tu pensais encore à moi de temps en temps.
— Mais c’est vrai que je pensais à toi, tu sais, proteste-t-elle. Pas juste à cause des livres.
— Ah oui. (Zed hausse les sourcils.) Moi aussi je pensais à toi de temps en temps », dit-il d’un air moqueur, en s’adossant aux rayonnages.
Soulagée, Erica sourit, et elle se met à parler sur le mode du flirt. « Au fait, Sandy. Il y a une chose que je voulais te demander : quand tu es venu à Corinth, est-ce que tu savais que nous habitions ici, Brian et moi ?
— Non, je… (Il hésite.) Oui, je le savais. C’est pour ça que je suis venu. » À sa tête, c’est impossible de savoir s’il plaisante.
« Je croyais que tu étais revenu ici parce que tu y avais fait tes études.
— C’était un coup double en quelque sorte », dit-il avec un grand sourire.
« Alors tu étais ici depuis des mois, et tu ne nous as jamais fait signe ni rien, lui reproche-t-elle avec coquetterie. Et Brian m’a dit qu’il était venu ici une fois à l’automne dernier et que tu n’avais pas voulu lui dire qui tu étais. (Erica est souriante ; elle prend plaisir au jeu.) On croirait vraiment que tu essayais de te cacher de moi.
— Pas du tout, je – (Il se reprend à nouveau) Si, en fait, c’est vrai. Je ne sais pas ce qui m’arrive ; il y a longtemps que je ne mens plus, mais à toi, on dirait que je n’arrive pas à dire la vérité. Voilà ce qui s’est passé : quand Brian est entré dans cette boutique, j’ai su tout de suite qui il était, mais lui ne m’a pas reconnu – il ne m’avait vu qu’une ou deux fois il y a des années, quand j’avais plus de cheveux que maintenant. Je ne voulais pas lui dire mon nom parce que je pensais qu’il s’en souviendrait et qu’il te le dirait, et je n’avais pas envie que ça se passe comme ça. Je voulais que ça se passe comme il faut. C’est comme ce que tu disais à propos du docteur Kotelchuk et de sa demande en mariage en plein magasin au milieu des bouteilles. » Zed sourit.
« À mon avis, tu n’avais pas envie que ça arrive du tout », dit Erica avec indignation. Elle serre son étole couleur de rose autour de ses épaules, ravie de se redécouvrir charmante et enjouée comme autrefois. « Quand je pense que tu étais ici depuis une éternité et que tu n’as pas fait signe. Tu ne sais pas ce que tu veux, j’ai l’impression. »
L’eau bout ; il se retourne pour remplir la théière.
« Si, dit-il par-dessus son épaule. Je sais ce que je veux.
— Et quoi donc ? » Elle rit presque.
« Toi. » Zed tourne la tête, et, pour la première fois, fixe sur elle ce regard clair et intense que Brian et les habitués de la librairie connaissent bien déjà.
« Je… (Le rire d’Erica s’éteint, et elle reste coite.) Sandy, c’est absurde », dit-elle sur le ton de quelqu’un qui réprimande gentiment un enfant. En même temps, presque inconsciemment, elle se lève du divan et place une chaise entre Zed et elle. « Enfin, grands dieux, il y a vingt ans qu’on se connaît.
— Il y a vingt ans que je te veux », dit-il obstinément.
Erica sent monter en elle une satisfaction involontaire. Elle la réprime, de toutes ses forces, s’apercevant que c’est elle qui s’est attiré cette déclaration. Comme maintenant elle ne peut plus flirter sans risques avec personne, elle a flirté avec ce pauvre vieux Sandy ; pour qu’il la console d’avoir passé une mauvaise soirée avec les autres et de se sentir laide et ridée.
« Ça n’est pas possible que tu parles sérieusement », affirme-t-elle en souriant, tenant toujours le dossier de la chaise. « Tu as bien dû avoir des liaisons.
— Oui, avoue Zed au bout d’un instant. Mais assez rarement ces derniers temps. Et sans grand succès.
— Je croyais que tu avais renoncé à tout ça comme à la viande et au téléphone, dit-elle en essayant de prendre un ton léger.
— Non… Mais aucune autre femme n’a jamais été vraiment réelle pour moi, tu vois. Tu es la seule femme au monde, en ce qui me concerne. J’ai toujours l’impression que les autres ne sont que des imitations – de mauvaises reproductions. »
Il parle sérieusement, il n’y a aucun doute. Mais Erica se défend d’en être heureuse ou flattée. « Ah, Sandy c’est ridicule », déclare-t-elle sèchement pour eux deux.
Zed ne répond pas, il ne fait pas un geste. Il reste appuyé contre les rayonnages, haussant ses maigres épaules sous sa vieille chemise blanche. Son regard s’est presque éteint. Il ne fera pas un geste, se dit-elle, un peu surprise ; elle ne risque rien. Elle pousse presque un soupir de soulagement.
Mais au soulagement succède la honte. Sandy est un de ses plus vieux amis ; il lui a offert d’innombrables tasses de thé et de café, il a prêté une oreille attentive à ses angoisses d’examens et à ses ennuis de plomberie, il lui a prêté des livres, il l’a aidée à porter ses commissions, il l’aime depuis vingt ans. Et comment le remercie-t-elle ? Elle s’est amusée à se servir de son nom dans des histoires pour enfants, elle lui a fait passer une mauvaise soirée avec tous ces gens, et puis elle l’a d’abord aguiché et ensuite offensé. Pas étonnant qu’il la regarde maintenant en étouffant son chagrin et ses reproches, tel un grand oiseau décharné, blessé par un chasseur après la fermeture de la chasse.
Il faut qu’elle trouve un moyen de se racheter. Elle sort de derrière la chaise, et s’avance vers Sandy.
« Sandy, je te demande pardon », dit-elle, en posant une main sur son bras. À sa grande détresse, elle le sent effectivement trembler sous sa chemise. « Je ne voulais pas…
— Ça n’est pas grave. » Il a un sourire peiné, qui indique que c’est grave. Erica est horriblement ennuyée. Qu’est-ce qu’elle peut faire ? Comme Brian dans une situation similaire, elle se dit que si elle embrassait Sandy affectueusement il irait peut-être mieux. Elle ne sait pas très bien comment s’y prendre, car elle n’est pas habituée à prendre l’initiative et elle n’a embrassé personne depuis des mois. Il se présente aussi un type de difficulté qu’elle n’a pas connu depuis vingt ans, c’est que Zed est très grand ; il faut qu’elle se dresse sur la pointe des pieds pour atteindre sa joue.
Sa réaction à ce baiser est bizarre : au moment où elle s’approche, il se dérobe presque, puis il a l’air surpris ; il sourit enfin, mais d’un air crispé.
« Tu n’es pas fâché ? », demande-t-elle.
Zed hoche la tête sans conviction. Manifestement, il ne croit ni à ses excuses ni à son affection. Ce qu’il se dit, c’est qu’avec ses sentiments, elle le trouve « absurde » et « ridicule ».
Comment a-t-elle pu prononcer ces mots-là, être aussi inconsidérée, aussi blessante ? Comment les effacer, comment guérir la blessure qu’elle a faite ?
Mais alors même qu’elle se pose la question, Erica entrevoit la seule solution possible. Une solution qui va exiger d’elle un sacrifice plus grand que tout ce qu’elle a jamais fait, ce qui l’effraie au premier abord, mais va finir par la décider. Si vous connaissez quelqu’un à qui vos vieux vêtements et vos restes de pain rendraient service, ce n’est pas bien de les garder égoïstement dans un placard ; c’est ce qu’elle a toujours pensé. Pendant des années elle a gardé tout le pain rassis de la maisonnée et, une fois par semaine, elle allait à Reed Park avec Jeffo et Mouflette pour le jeter aux oiseaux du parc ornithologique.
Zed n’a toujours pas bougé. Il est là debout, appuyé contre les rayonnages, les ailes en l’air, ne la regardant même pas, attendant simplement qu’elle s’en aille. Au lieu de cela, elle fait un pas dans l’autre sens, vers lui.
« Cher Sandy, que se passe-t-il ? »
Il tourne la tête, baisse les yeux, hésite – Maintenant qu’il la voit de si près, si ridée, peut-être qu’il n’a plus envie – Puis lentement il se redresse et se rapproche ; elle voit en gros plan son visage las d’épouvantail mal rasé, couvert de taches de son ; ses yeux clairs aux bords rougeâtres et aux cils orangés. Encore plus près – Elle ferme les yeux, cela vaut mieux pour ce qu’elle a à voir.
Au début, c’est à peine si elle sent qu’on l’embrasse ; et puis, d’un geste maladroit, presque à l’aveuglette, il l’attire plus près, et il change sa bouche de position pour qu’elle se place sur la sienne avec plus de précision. Elle revoit son regard il y a quelques instants ; elle revoit les oiseaux du parc, elle se rappelle comme ils étaient toujours impatients et avides, comme ils se pressaient contre elle et son sac de pain, en battant des ailes et en piaillant ; elle se rappelle Brian et elle attend que Sandy aussi la serre et l’étreigne.
Mais il la tient seulement en lui caressant le visage et les cheveux, et en l’embrassant doucement et par intermittence. Peu à peu, elle se détend, elle s’appuie contre lui. Elle soupire – pas pour protester, mais Zed la lâche, clignant des yeux et tendant une main en arrière pour prendre appui contre les rayonnages.
« Sandy ? Ça ne va pas ?
— Si. Non. Je tourne. J’ai l’impression… de recevoir un cadeau d’anniversaire auquel je ne m’attendais plus, dit-il en riant.
— C’était ton anniversaire ?
— Comment ? Mon anniversaire – C’était la semaine dernière.
— Tant mieux. » Erica lève les yeux vers lui d’une façon que Brian, ou tout autre homme, aurait prise pour une invitation à l’embrasser une autre fois. Mais Zed ne bouge pas. Il n’a pas idée de la taille du cadeau qu’elle a l’intention de lui faire. Il va falloir qu’elle le lui dise – qu’elle le lui montre – Mais pour l’instant elle est gênée ; elle recule et regarde autour d’elle. « Il neige toujours, tu crois ? demande-t-elle.
— Voyons. (Zed soulève le rideau qui ouvre sur la boutique.) Non. On dirait que ça s’est arrêté. (Il va jusqu’à la porte en passant entre les rayons mal éclairés, il jette un coup d’œil dehors.) Et le chasse-neige est passé. Maintenant tu peux partir. Je vais te chercher ton manteau. »