Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 15 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 13

 

Début mars. À Corinth c’est encore l’hiver ; semaine après semaine, des nuages froids restent accrochés au-dessus de la ville comme du linge sale humide. Il arrive, mais rarement, qu’une matinée ensoleillée laisse paraître des plaques de terre et quelques pousses de crocus, mais l’air reste vif ; toutes les nuits le sol gèle fort.

Sur la route de Jones Creek la pelouse des Tate est toujours nappée de couches inégales de neige craquante, comme un gâteau d’anniversaire au glaçage raté – celui qu’Erica a fait pour Jeffrey cette semaine, par exemple – et un vent humide passe dessus en sifflant contre la maison, comme si un grand enfant très enrhumé essayait de souffler les bougies. Ce vent, Erica le sent de sa chambre, où elle est en train de s’habiller pour la soirée de Danielle.

Elle est elle-même à peine guérie d’un gros rhume, qui a commencé il y a plus d’un mois et qui a traîné, avec maux de tête, nez pris, fosses nasales bouchées et perte d’appétit. Elle se serait vite remise si elle avait pu rester au lit deux ou trois jours, elle en est sûre ; mais une femme qui vit seule avec ses enfants ne peut pas rester au lit, pas même un jour.

Ce soir, c’est la première fois depuis plus d’un mois qu’elle se rend chez des amis – à la fois par choix et parce qu’on ne l’a guère invitée récemment. Même quand elle va bien, ce n’est pas commode de sortir seule – surtout depuis Noël, où il a fait mauvais temps et où les difficultés pratiques (routes gelées, voitures bloquées, enfants malades à la maison) se sont ajoutées à celles de son nouveau statut. De plus en plus, il lui semble inutile de se donner tant de peine.

Et puis elle a eu moins d’occasions de sortir. Pendant le mois qui a suivi le départ de Brian, elle a été une héroïne tragique locale – ou en tout cas la victime d’un désastre ; elle a eu plus d’invitations qu’elle n’a pu en accepter. Maintenant que le vent de compassion et de curiosité est retombé, elle n’est plus qu’une femme seule de plus, qu’on omet volontiers quand on fait sa liste – surtout si elle a décliné l’invitation précédente. À Corinth, les femmes en trop sont déjà trop nombreuses ; célibataires, veuves, ex-épouses. Impossible de les inviter toutes en une fois ; il faut qu’elles attendent leur tour, et qu’elles s’estiment heureuses.

Un homme en trop, au contraire, est toujours le bienvenu. Erica soupçonne, sans en avoir la preuve, de n’avoir pas été invitée à un bon nombre de soirées parce que c’est Brian qu’on invitait. Et pourquoi pas ? Il a mieux réussi, il est plus en vue, et de meilleure compagnie qu’elle parce qu’il est plus en forme – et même, en un sens, plus sympathique. La découverte la plus déprimante qu’Erica ait faite au cours des quatre derniers mois, c’est que le malheur n’arrange pas le caractère des gens. C’est plus difficile de bien prendre les choses, en paroles et en actes. Parfois c’est à peine si elle reconnaît sa propre voix quand elle fait ses remarques aux enfants ou quand elle se plaint auprès de Danielle, elle en est horrifiée – et il y a toutes les fois où elle ne s’entend pas.

C’est plus difficile aussi de faire quelque chose de créatif, de préparer un dîner d’anniversaire pour Jeffrey, par exemple, de travailler à ses illustrations. Quant à son livre sur le lièvre blanc, elle a dû y renoncer complètement. L’idée d’être seule à la campagne en hiver, qui paraissait si attrayante l’automne dernier, a fait place à la froide et épuisante réalité d’allées à déblayer, de moteurs qui ne démarrent plus et de grippes en série dans la famille.

En combinaison de dentelle bleue, debout devant la penderie de sa chambre, Erica fronce les sourcils en se demandant comment elle va s’habiller pour la soirée. Il n’y a guère de choix, et pourtant pendant des années, il y a eu trop de choses dans cette penderie. Désormais non seulement les vêtements de Brian n’y sont plus ; mais Matilda a emprunté définitivement beaucoup de toilettes de sa mère. Il y a un an qu’Erica ne s’est pas acheté de nouvelle robe habillée, et aucune des anciennes ne semble convenir pour l’occasion. Sa jolie robe écossaise mauve et marron est trop longue pour la mode actuelle, et la noire en lainage est trop simple et trop sévère. Celle à motifs cachemire et celle en soie marron brillante sont maintenant trop décolletées pour sa condition : en décolleté, l’épouse ne fait que rehausser la réputation de son mari ; l’ex-épouse affiche vulgairement qu’elle est libre. Si la femme en décolleté n’est pas encore divorcée, ou même officiellement séparée de son mari, ce n’en est que pire : en offrant sa chair aux regards, c’est à l’adultère plutôt qu’à la fornication qu’elle invite tous les partants.

Il y a quatre mois qu’Erica est bloquée dans cet état difficile et embarrassant, dans ces limbes entre le mariage et le célibat. Involontairement : elle a hâte d’être « démariée », d’être coupée de ce qu’est devenu Brian. Elle connaît des couples – les Zimmern par exemple – qui se sont chamaillés pendant des mois pour des questions de droit ou d’argent et qui semblaient y prendre plaisir. Mais Erica n’a jamais eu que mépris pour ce genre de chamailleries. Elle n’a pas envie de discuter pour savoir qui paiera l’assurance automobile ou les notes de l’orthodontiste. D’ailleurs point n’est besoin d’en discuter. Elle sait que les propositions qu’elle a faites sont très raisonnables, généreuses même – car son avocate, une dame qui se nomme Clara Dickson, le lui a dit.

Brian prétend que lui non plus ne veut pas se battre pour des détails ; il dit à Erica qu’il est impatient lui aussi d’aboutir à un accord. Mais en même temps, par le truchement de son avocat, il n’a pas cessé de faire des difficultés. D’après Clara, sa première contre-proposition était tellement inacceptable qu’il était inutile d’en examiner les termes avec elle. Il paraît qu’ils sont en train de dresser un compromis, mais ce n’est pas très rapide. Chaque fois qu’Erica appelle l’étude, Clara lui répond qu’elle n’a pas pu joindre l’avocat de Brian par téléphone, ou bien qu’il est absent en ce moment et qu’il n’a pas répondu à sa dernière lettre. « On dirait vraiment que Jack Lucas fait traîner les choses tant qu’il peut, avoue-t-elle d’un ton encourageant. Je ne m’explique pas pourquoi, à moins que peut-être Brian ne veuille pas d’une séparation. »

Mais Erica n’est pas encouragée par les encouragements de Clara, et elle ne croit pas un instant à son explication. À son avis, Brian, aidé de Jack Lucas, essaie de les avoir à l’usure, Clara et elle, pour les forcer à accepter ses conditions. Il veut se garder le plus d’argent possible, par égoïsme, et parce qu’il a envie de s’offrir des vêtements neufs trop jeunes pour lui, une nouvelle chaîne stéréo, et d’aller en Europe avec Wendy l’été prochain. Il veut la réduire à la misère (ainsi que Jeffrey et Matilda), pour satisfaire ses envies et pour se venger ; pour la punir d’avoir voulu bien agir et d’avoir voulu l’obliger à en faire autant.

Ce dont elle ne se remet pas, c’est qu’il semble n’avoir aucun sens du devoir ou de ses obligations à l’égard des siens. Comme si son absence de responsabilité morale vis-à-vis de l’enfant de Wendy s’étendait maintenant à ses propres enfants. Par exemple, il ne lui est pas venu à l’esprit de proposer de les prendre au moins pendant une partie des grandes vacances, et au premier abord il s’est montré presque indigné qu’elle fasse cette proposition. Et cela bien qu’il prétende que Jeffrey et Matilda se sont beaucoup améliorés au cours des derniers mois et sont devenus (de son point de vue) relativement faciles à vivre.

C’est mesquin et malhonnête de la part de Brian de dire cela ; car il ne vit pratiquement pas avec eux, puisqu’il n’est jamais à la maison. Il a pu arrêter l’escalade militaire contre Jeffrey et Matilda, retirer ses troupes des territoires occupés et établir des relations diplomatiques neutres sinon cordiales. Erica, par contre, a dû rester sur le terrain, menant un vain combat et maintenant un gouvernement fantoche, avec seulement un minimum de renfort très occasionnel de l’aviation de son ancien allié.

Elle a souvent entendu parler d’enfants qui, après la séparation des parents, apportaient leur aide et leur appui à leur mère avec loyauté et affection. Rou Zimmern, par exemple, qui n’avait pourtant que onze ans à l’époque. Mais Jeffrey et (pire encore) Matilda soutiennent, ou du moins préfèrent leur père, qui n’exige désormais pratiquement plus rien d’eux, qui n’a plus de règles à leur imposer, et qu’ils ne voient que quelques heures par semaine pour un repas somptuaire. Pendant ces sorties, ils se conduisent fort bien, et quand ensuite Brian les ramène, il prend un air d’autosatisfaction pour faire compliment de leur meilleure tenue à table et de leur connaissance de l’actualité.

À la maison, cependant, ils sont aussi détestables qu’avant, sinon plus : plus mal embouchés, plus désordonnés, plus rebelles et plus désobéissants. Quels que soient le tact et le bon sens déployés par Erica, ils refusent d’aider à faire quoi que ce soit dans la maison, et de vivre à des heures raisonnables. Ils lisent sous leurs couvertures avec une lampe-torche après l’heure de dormir, et pendant les week-ends ils sortent jusqu’à onze heures du soir ou plus avec leurs amis, Dieu sait où, à faire Dieu sait quoi. Quand elle cherche à savoir où et quoi, ils grognent avec insolence ou ne disent rien du tout. Mais si Erica ne répond pas à leurs questions, ou qu’elle ne rentre pas à l’heure dite, ils se plaignent et manifestent une juste indignation.

Poussant un soupir, pinçant les lèvres, Erica fait glisser du cintre sa robe écossaise en tricot et l’enfile par la tête. Le lainage fin aux tons doux se met en place sur ses hanches, souple – trop souple ; le large col en lainage pongé tombe mollement. Ces derniers mois elle a perdu du poids. Elle se redresse, la poitrine en avant, mais l’encolure bâille toujours, et l’excédent de tissu fait des plis autour de la taille.

Repoussant dans le dos l’étoffe superflue autant qu’elle le peut, Erica traverse la chambre pour aller à sa coiffeuse, elle s’assied, et elle se regarde dans la glace avec un vague sourire. Pendant quarante ans, elle a eu de bons rapports avec les miroirs. Dès le début, elle les a considérés avec enchantement ; le miroir ovale de l’entrée, au cadre de noyer, devant lequel elle riait, bébé, portée par son père ; le miroir long et étroit de la penderie de sa mère, fixé à l’intérieur de la porte par des pattes métalliques qui cliquetaient, comme pour l’applaudir, quand, à sept ou huit ans, elle se pavanait dans les toilettes de Lena Parker vers la fin des années trente avec ses chaussures plates de petite fille. Elle aimait les grands miroirs à trois faces des magasins : chez Manon, chez Altmans à White Plains, plus tard chez Filene et Jordan Marsh, plus récemment chez Lord and Taylor et chez Bloomingdale pendant ses voyages à New York ; les miroirs de salle de bains sous la lumière vive du néon ; les petits morceaux de verre, ronds, carrés ou ovales, brouillés par la poudre, de ses nombreux poudriers successifs. Tous ceux-là, et tant d’autres, renvoyaient d’Erica un reflet flatteur car, depuis sa plus tendre enfance, elle avait ce genre de beauté égale qui s’adapte sans effort à son cadre. Étudiante, quand elle se brossait les dents dans la salle de bains de son dortoir, elle était toute rose innocence ; dans le miroir fumé d’une boutique de Greenwich Village, drapée dans un châle à franges, elle devenait sombre et mystérieuse. Elle était à l’aise même avec les miroirs que fuient la plupart des femmes. Sous l’éclairage dur des lavabos publics, elle était simplement d’une pâleur intéressante ; et dans le tain taché et verdâtre des vieilles commodes de toilette, moucheté de mercure comme une eau stagnante, elle avait l’air d’une nymphe verte qui sort d’une mare.

À présent, par cette nuit froide de mars, Erica est devant le miroir qu’elle connaît le mieux, et pour la première fois depuis des semaines elle s’y regarde de près, avec un joli sourire anticipé. Une femme qu’elle reconnaît à peine la regarde, l’air interdit d’abord, puis choqué et stupéfait. Cette personne au teint de petit-lait est d’âge moyen, maigrichonne, elle laisse paraître un décolleté osseux à chair de poule, au-dessus d’une robe de gamine incongrue qui ne lui va pas. Ses cheveux bruns ont été coupés trop court pour son cou trop long, et ce qu’il en reste est parsemé de filets gris crêpelés. L’étrangère a les narines pincées, les lèvres serrées. Erica ne reconnaît que les yeux – grands, gris, aux cils épais – et qui maintenant clignent et bougent dans un réseau de petites rides, comme des poissons pris au filet.

Bouche bée comme un poisson, Erica se lève et s’écarte de la coiffeuse ; et plus elle s’éloigne, plus l’image familière se reforme : celle de la grande jeune femme jolie et élégante dans sa jolie robe en pongé. L’image diminue, quitte le miroir, et reparaît avec soulagement, se rapproche, grandit, se penche sous la lumière crue du néon au-dessus du lavabo, les yeux écarquillés ; puis elle lève les deux mains pour cacher le visage, qui est devenu et qui demeure blanc, maigre et ridé.

Erica est prise de vertige et d’épouvante ; elle a envie d’injurier le miroir, de fondre en larmes. Mais elle avale sa salive, elle serre les dents, et elle retourne dans sa chambre, où elle retire sa robe en pongé de laine et passe la noire en lainage à col haut. Le miroir de la chambre approuve, encore que de mauvaise grâce ; il renvoie l’image d’une femme mince, pâle, aux traits réguliers, sévèrement vêtue, pas du tout ridicule. Elle agrafe autour de son cou une rose et un foulard de soie blanc (acheté à Paris jadis en des temps meilleurs) pour en masquer la longueur et la maigreur, et aussi l’austérité de sa tenue. Puis elle fait une boule de sa robe en pongé et la fourre dans un carton marqué VIEUX VÊTEMENTS tout au fond de sa penderie.

En se dépêchant maintenant, car il se fait tard et elle a promis d’être chez Danielle avant l’arrivée des autres invités, Erica retourne dans la salle de bains pour voir ce qu’elle peut faire avec son maquillage. À nouveau, elle se regarde de près dans la glace. Elle se sent perdue, dépossédée de ses droits. Elle se souvient de Leonard Zimmern disant que si les Martiens débarquaient en Amérique, ils concluraient que nous avons pour religion le culte de la jolie jeune femme, car on la voit partout, elle ou son image : dans les rassemblements politiques, les défilés, les manifestations sportives, sur les panneaux d’affichage et les emballages ; présidant à toute cérémonie publique et à tout échange de marchandises. Depuis plus de vingt ans elle a été, elle, Erica, une des incarnations de la déesse. Désormais, l’esprit l’a abandonnée.

Il faut qu’elle camoufle cette désertion, mais elle ne sait pas bien comment s’y prendre. Brian préfère le naturel, et en beauté naturelle il y a des années qu’elle n’utilise qu’un peu de rose à lèvres et de bleu à paupières – pas même de mascara, car elle a les cils et les sourcils naturellement fournis et foncés. Elle ne possède pas d’autres cosmétiques. Mais Matilda a commencé récemment à accumuler toutes sortes de tubes et de flacons ; ils occupent déjà tout un rayon de l’armoire de toilette. Ouvrant un pot presque au hasard, Erica recouvre la surface délicate de sa peau sèche et ridée d’une fine pâte rose qui sent vaguement le savon médicinal et sert à masquer l’acné juvénile. Le produit déborde sur ses cils et ses sourcils, qu’elle mouille pour l’en faire partir et, comme le résultat est nul, elle les reteinte avec le mascara de Matilda, et s’enduit les paupières de son propre fard. Elle dessine le contour de sa bouche avec le crayon à sourcils et la peint en mauve rosé. Puis, reculant, elle se regarde dans la glace. L’effet obtenu est une sorte de masque artificiel, et la pâte rose a fait virer curieusement son fard à paupières à la couleur bleu lavande d’une ecchymose – mais au moins elle n’a plus l’air tout à fait aussi vieux. Elle fait bouffer ses cheveux avec ses mains et elle va prévenir les enfants qu’elle s’en va.

Matilda, cela s’entend, est dans sa chambre. Erica monte l’escalier et frappe à sa porte ; comme il n’y a pas de réponse, elle l’entrebâille. Matilda est couchée sur son lit, les yeux fermés avec un manuel scolaire ouvert, les pages contre son ventre ; les cris rauques d’un groupe de rock sortent de deux haut-parleurs placés face à face. Erica promène son regard de l’un à l’autre avec une sensation de lassitude. Tout ce mois-ci, Matilda s’est plainte que son tourne-disque était nul et esquintait ses disques, ce qui l’obligeait à les passer en bas dans le salon. La maison résonnait de cris et de battements frénétiques, ainsi que de la voix hargneuse de Jeffrey et de Matilda aux prises l’un avec l’autre pour savoir quand, à quelle intensité et combien de temps elle pouvait utiliser l’appareil, tandis qu’Erica s’efforçait de dominer sa propre voix et de faire l’arbitre. Finalement, dans un moment d’épuisement, elle a dit à sa fille de monter la chaîne stéréo familiale dans sa chambre. Avec ce résultat qu’Erica ne peut plus passer ses propres disques, et qu’il y a constamment un vague fond de mauvaise musique dans toute la maison et à toute heure.

« Matilda !

— Ouais. » Matilda entrouvre les yeux. Les enfants ne cessent pas de changer l’un et l’autre et cela va de mal en pis, mais c’est chez Matilda que le changement est le plus alarmant ces derniers temps. Il y a quelques mois, c’était une enfant replète et boudeuse. Maintenant c’est une adolescente boudeuse, dont le développement physique est presque gênant pour ses treize ans. De ses vêtements, plus un seul n’est à sa taille et à son goût, de ses camarades d’autrefois non plus. Des garçons dont la voix a déjà mué commencent à téléphoner en demandant « Tilda ». Elle n’a pas le droit de sortir seule avec un garçon avant ses quatorze ans, le mois prochain ; mais elle va faire de longues promenades après la classe et elle a été vue dans un fastfood mal famé de Collegetown. Périodiquement Erica se demande si elle ne devrait pas lui parler sérieusement de contraception.

« Je m’en vais à la soirée chez Danielle maintenant. Je veux que tu prennes ton bain et que tu sois couchée à neuf heures et demie. Il y a école demain. » Cette dernière phrase sonne plus fort tout d’un coup, car le disque s’est arrêté.

« Ouais. » Le ton de sa voix donne à penser que Matilda n’a aucune intention de se coucher à neuf heures et demie. Elle lève la tête. « Dis donc, t’as pas l’air d’avoir la frite.

— La frite ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » Mais un autre disque se met à brailler des deux côtés de la chambre ; Matilda referme les yeux, et sa mère n’a pas l’énergie de poursuivre sur ce sujet. En descendant, elle s’arrête devant un autre miroir, mais elle ne voit rien qui s’effrite. C’était peut-être une sorte de compliment ?

Jeffrey est à la cuisine, encore en train de manger et peut-être de faire ses devoirs ; en tout cas il a un livre posé devant lui.

« Je m’en vais maintenant. Si tu as besoin de moi tu peux m’appeler chez Danielle. Et je voudrais que tu sois au lit à dix heures, s’il te plaît ; tu as école demain. Jeffrey, franchement. Tu pourrais me répondre.

— Pour quoi faire ?

— Pour que je sache que tu m’as entendue. » Erica s’efforce de garder un ton gentil.

« Comment est-ce que je pourrais ne pas t’entendre ? T’es là justacoté.

— C’est une question de politesse. (Pas de réponse.) Et aussi Jeffrey, tu ne devrais pas manger tant de biscuits au chocolat ; c’est mauvais pour ta peau. Si tu as faim, prends donc un fruit. Une orange, ou une des bananes qui sont là. Jeffrey ?

— Dis, si tu te tirais ? grogne son fils. Il me semblait que t’avais dit que tu partais. »

Erica ouvre la bouche pour protester, puis elle la referme, n’étant pas sûre de pouvoir parler calmement. Elle risquerait de crier, de hurler, de perdre le contrôle d’elle-même. Pour éviter cela, elle bat en retraite dans l’entrée, où elle met son manteau et ses bottes. Avec ses chaussures dans un sac en plastique marqué Maxipain, elle quitte la maison, sans même claquer la porte derrière elle.

Chez Danielle toutes les lumières sont allumées et, vue à travers la porte de la véranda, la salle de séjour a son air d’avant-soirée, éclairée et vide comme une scène avant la représentation. Danielle, dans son boubou rouge, ouvre la porte.

« Oui ? Ah, Erica, entre. J’avais peur que ce ne soit encore Mme Heyrick.

— Elle est venue se plaindre ?

— Tu l’as dit. J’ai voulu parer au grain ; cet après-midi je l’ai prévenue que j’avais du monde ce soir pour qu’elle puisse faire son cirque avant. Mais il y a dix minutes elle est venue me demander si c’était possible qu’on ne se serve pas du tourne-disque parce que son mari n’est pas bien. »

Danielle part d’un gros rire. Depuis cinq ans, depuis que les Zimmern se sont installés à Corinth dans cette maison jumelle, elle est en guerre avec les propriétaires de l’autre jumelle, un couple d’un certain âge du nom de Heyrick. Le combat s’est engagé dès le début quand, par une chaude matinée de septembre, M me Heyrick, de sa véranda, a observé Linotte accroupie dans un massif de pétunias avec sa jupe relevée.

« Qu’est-ce que tu fais, petite fille ? » a-t-elle demandé de sa voix coassante, en se dressant sur ses deux jambes.

« Z’arrose les fleurs », a répondu Linotte, alors âgée de trois ans.

Après être rentrée chez elle pour se visser un petit chapeau à voilette sur la tête, Mme Heyrick s’est mise en devoir de descendre l’allée de son jardin, de sortir dans la rue à l’ombre des ormes, et de remonter l’allée de ses voisins. Là, elle a sonné à la porte et elle a informé Danielle qu’on était dans un quartier bien habité et que sa fille était assez grande pour ne pas faire de bêtises et pour mettre une culotte. Il s’en est suivi un conflit qui dure toujours ; on se bat pour de nouvelles raisons sans oublier totalement les anciennes. La situation varie en fonction des saisons : pendant les mois d’hiver, il y a généralement une période d’accalmie, avec seulement quelques accrochages de temps en temps à propos du bruit ou de la neige à déblayer ; quand la chaleur revient et que le comportement peu convenable des Zimmern et de leurs amis se voit davantage, la tension remonte.

Si Erica et Brian s’étaient trouvés dans une telle situation, ils auraient déménagé aussi vite que possible ; mais les Zimmern ont refusé de partir. Pour Leonard – qui, tant qu’il a vécu là, a joué dans cette guerre un rôle à part entière – faisant parfois, d’après Erica, tout ce qu’il pouvait pour la provoquer – c’était une question de principe. « Jamais de la vie », s’est-il écrié un jour où elle avait lancé l’idée d’un déménagement. « Pourquoi laisserais-je un couple antisémite et sénile faire de ma famille des Juifs Errants ? »

Depuis le départ de Leonard, les batailles ont surtout lieu entre Danielle et Mme Heyrick, une dame très maigre qui parle bas d’une voix perçante et possède une grande collection de petits chapeaux. M. Heyrick n’est là qu’en renfort, ses indispositions fréquentes servant de munition à sa femme.

« Où en es-tu ? » demande Erica en suivant Danielle à la cuisine, où des plats préparés pour le buffet sont alignés sur le plan de travail.

« Ça va. J’ai oublié de rapporter de la farine, alors j’ai décidé de laisser tomber les croquettes au fromage. En fait, il n’y a plus grand-chose à faire – attends, tu pourrais peut-être couper un peu de pain de seigle. Tiens. Rou a préparé toutes les mousses à tartiner, ça m’a bien aidée. Elle essaie de me soudoyer. (Danielle ricane en regardant sa fille qui gratte le mixeur et lèche la spatule.) Elle veut installer un élevage de gerbilles dans la lingerie.

— C’est vrai ? » interroge Erica, mais Rou ne dit rien.

« Je lui dis que c’est bien gentil, mais où est-ce que je me mettrai pour coudre ? Et puis je ne veux pas d’une vingtaine de gerbilles qui vont courir dans toute la maison ; c’est assez de deux déjà. Et ne me dis pas que tu les laisserais dans leur cage, ajoute-t-elle quand Rou ouvre la bouche pour protester. Tu aurais bien vite pitié d’elles et tu les laisserais sortir pour qu’elles fassent de l’exercice, exactement comme avec Victoria et Albert en ce moment.

— Si tu voulais m’acheter un cheval, je n’aurais pas envie d’élever des gerbilles, dit Rou brusquement.

— C’est idiot. (Danielle s’arrête de découper en tranches un fromage d’Edam rouge.) Tu sais bien que je n’ai pas les moyens de t’acheter un cheval.

— Non, je n’en sais rien. Tu dis toujours ça, mais ça n’a pas de sens. Tu as des centaines de dollars, j’ai vu ton relevé de compte. Si tu considérais que c’est vraiment important, tu m’en achèterais un.

— Pourquoi tiens-tu tellement à avoir un cheval, Rou ? » demande Erica, plus pour détendre l’atmosphère que par curiosité, car ce que Leonard appelle le complexe de « Houyhnhnm » de sa fille dure depuis des mois.

« Parce que les chevaux sont ce qu’il y a de plus noble, de plus beau, de plus merveilleux au monde. J’aurais voulu naître cheval.

— Tu prends déjà des leçons d’équitation, tout de même ?

— Oui, admet Rou. Mais…

— Mieux que des leçons. Elle peut aller dans les écuries quand elle veut », explique Danielle en arrangeant des demi-lunes de fromage à lisière rouge sur une assiette. « Saint Bernard a arrangé ça avec ses voisins.

— Et ça ne te suffit pas ? demande Erica.

— Non. (Rou parle avec flamme.) Je veux un cheval à moi. C’est une des raisons pour lesquelles je veux commencer à élever des gerbilles, tu comprends, pour avoir plus vite de l’argent pour en acheter un.

— Ce ne sont pas les gerbilles qui vont te rapporter beaucoup d’argent, dit Danielle en s’attaquant à un pavé de fromage de chèvre jaune pâle. Il y a déjà des annonces dans le journal à cinq dollars les deux, alors que Victoria et Albert en ont coûté douze à Noël dernier aux Jouets Contemporains. Maintenant tout le monde a des gerbilles, et tout le monde en élève. D’ici quelques mois les gens les donneront. De toute façon tu sais bien comment tu es, Rou – tu vas t’attacher à toutes ces dizaines de bébés, et tu ne voudras pas en vendre un seul.

— Si, je les vendrai. Pourvu que je sache qu’ils vont dans une bonne maison. Et je n’en aurai pas des dizaines pour commencer. Je veux juste garder la portée de Victoria. Pourquoi c’est pas possible ? »

Danielle soupire. « Je n’ai pas le temps de discuter de ça maintenant ; il faut que je m’habille. Arrête de couper du pain, Erica, il y en a bien assez. Viens là-haut avec moi. J’ai quelque chose à te dire. »

Dans la chambre, pendant que Danielle quitte ses chaussures et commence à enlever sa tunique à fleurs, Erica s’approche de la commode victorienne au large miroir, et elle lève les mains pour faire semblant de s’arranger les cheveux. Le premier coup d’œil est rassurant : à un mètre, la glace légèrement jaunie renvoie l’image d’une jolie jeune femme mince. C’est seulement quand elle se penche au-dessus de la commode que des défauts apparaissent et qu’on s’aperçoit que tous les traits du visage sont parcourus de petites rides sous la couche de fard vieux-rose anti-acné de Matilda. De près, on dirait qu’Erica est passée dans une toile d’araignée.

« Tu sais, Bernie est venu avec moi à la Coopé aujourd’hui pour m’aider à rapporter toutes les choses à manger et à boire pour ce soir. On a acheté de ce nouveau vin du Chili, je ne sais pas comment les gens vont le trouver mais à mon avis… »

Bien qu’elle se soit détournée du miroir, Erica n’écoute pas vraiment. Les vins exotiques ne l’intéressent guère, et le docteur Bernard Kotelchuk encore moins. Par contre, elle observe son amie pour voir si elle aussi a vieilli tout d’un coup. Comme d’habitude, Danielle ne s’embarrasse pas de la pudeur habituelle ; pendant qu’elle retire son collant noir et dégrafe son vieux soutien-gorge léopard (taille 95), il est possible d’avoir une vue d’ensemble. Même de près, son visage aux traits vigoureux et simples, au teint coloré, a juste l’air d’avoir subi les intempéries, comme si elle venait de rentrer du dehors. Il y a de légers plis de chaque côté de la bouche pulpeuse et entre les sourcils bruns, mais pas de rides. Par contre le corps est lourd, usé. La poitrine généreuse est un peu tombante ; des vaisseaux ont claqué sur les cuisses brunes et les hanches sont enveloppées de bourrelets – et au milieu, l’ample arrondi jadis lisse et doré comme une dune de sable un jour d’été, porte les marbrures et les plis qu’y ont laissé une appendicite et deux accouchements.

Des femmes vieillies comme des pommes sauvages, a lu Erica un jour. La plupart, tombées sous l’arbre et non ramassées, ramollissent peu à peu, gonflent, virent au brun et pourrissent ; c’est ce qui arrivera à Danielle. D’autres restent accrochées aux branches, où elles flétrissent, se ratatinent et gèlent quand vient l’hiver. Ainsi en sera-t-il pour elle.

« Bref, la surprise de la journée », continue Danielle au bout d’un instant, d’une voix plus grave qui force finalement l’attention d’Erica, « c’est que ça n’était pas une plaisanterie ; il était sérieux. Saint Bernard veut m’épouser pour de bon. » Elle fait un grand sourire et ouvre le tiroir de sa commode.

« Non ! C’est vrai ? dit Erica en riant. Tu veux dire qu’il t’a fait une demande en mariage officielle aux Caves de la Coopé ?

— Exactement. » Assise sur le bord du grand lit, Danielle se penche et commence à enfiler son collant gris clair.

« Quelle idée ! » Cette demande en mariage surprend Erica ; non pas à cause de la beauté en ruine de Danielle (son amie est encore beaucoup, beaucoup trop bien pour quelqu’un comme Bernie Kotelchuk), mais parce que cela ne colle pas avec les intentions qu’elle prête à cet homme. « Pourquoi acheter une vache quand le lait coûte si peu cher ? » voilà ce qu’il devrait se dire, d’après elle. « Qu’est-ce que tu as bien pu lui répondre ?

— Je lui ai dit que je réfléchirais. » Danielle se lève et étire le nylon vaporeux jusqu’à sa taille, voilant les ravages dans le paysage estival de ses hanches et de son ventre. « Après tout, il y a longtemps que ce genre de choses ne m’est pas arrivé. » Elle rit, un peu gênée, et passe d’abord une épaule, puis l’autre, sous les bretelles d’un soutien-gorge en dentelle blanche.

« Hum. » Erica se rembrunit ; elle n’aime pas entendre son amie se moquer d’elle-même.

« Ça présenterait certains avantages, tu sais », continue Danielle, la tête sous la nouvelle robe en brocart rouge foncé qu’elle s’est faite pour cette soirée. « Je me suis habituée à Bernie maintenant ; j’ai même une certaine tendresse pour lui. Et naturellement, les filles l’adorent. Si je l’épousais, on pourrait aller habiter sa maison de Brookdale tous ensemble ; Rou aurait son cheval ; et il y a des tas de gosses avec qui Celia pourrait jouer dans le quartier, ce qui m’éviterait d’avoir à la conduire à droite et à gauche comme je le fais. Et je n’aurais plus jamais besoin d’adresser la parole à Mme Heyrick. » Danielle tire sur sa robe et se retourne vers Erica. Elle a presque l’air sérieux, mais pas tout à fait.

« Ça serait un avantage considérable, évidemment, dit Erica en pouffant de rire. L’ennui c’est qu’à la place il faudrait que tu adresses la parole à tous ses amis et voisins de Brookdale.

— Je sais. (Danielle fait une grimace.) Toutes ces faiseuses de pâtés en croûte qui ont connu sa femme. Elles ne me pardonneraient jamais de l’avoir épousé.

— Jamais. » Erica rit toujours.

« Et elles ne seraient pas les seules. Ça ferait de la peine à mes parents parce qu’il n’est pas juif. À ma mère surtout. (Danielle a cessé de rire.) Et tu imagines ce que dirait Leonard.

— Ça oui. » Bien que Danielle ne lui ait jamais parlé de Bernard Kotelchuk, Leonard est plus ou moins au courant de son existence. En janvier dernier, il a trouvé dans la chambre de Rou la copie d’un article du docteur Kotelchuk sur la maladie des porcelets, et depuis il parle de lui comme du « pédiatre pour cochon ».

« Je me demande pourquoi il t’a demandé de l’épouser ? » poursuit Erica, puisque son amie se tait. Elle n’hésite pas à parler ainsi, puisque Danielle a déclaré plusieurs fois qu’elle faisait seulement de Bernie un usage temporaire et plus souvent encore qu’elle n’a pas l’intention de jamais se remarier considérant le mariage comme une institution imbécile, surannée, dans laquelle les femmes sont exploitées. « Il se dit peut-être qu’il faut qu’il te demande au moins une fois pour te traiter comme une honnête femme. Tout en sachant que tu vas refuser.

— Moi aussi j’ai pensé à ça, dit Danielle après un petit instant. Je lui ai demandé si c’était ça. Mais il affirme qu’il est amoureux de moi.

— Amoureux ? » Erica pouffe à nouveau.

« Oui oui. (Danielle finit de remonter sa fermeture éclair dans son dos et s’assied à nouveau sur le lit.) C’est-à-dire que, tu vois, il n’a pas tellement d’expérience pour un homme de son âge. Je croyais que c’était pour être poli qu’il me faisait des compliments, qu’il me disait, par exemple, que j’étais formidable au lit. Je me disais que je n’étais sans doute pas à la hauteur pour remplacer sa femme, Marnie, dont il parlait toujours avec tant de respect et de componction.

« Mais en réalité, il semble que c’était plutôt une garce. Pas d’une façon qui se voyait de l’extérieur ; mais en privé elle était tout le temps après Bernie parce qu’il buvait et fumait et n’allait pas assez souvent à l’église. Il dit qu’il enviait ses amis qui pouvaient rouspéter après leur femme parce qu’elle laissait brûler le dîner, cabossait la voiture, ou ne savait pas gérer un budget. Tandis que Marnie était une femme d’intérieur extraordinaire, et un vrai cordon bleu. Elle faisait ses tapis et ses conserves de tomates, elle faisait son pain et elle consacrait tout son temps libre aux bonnes œuvres. Tout le monde la trouvait quasiment parfaite. Bernie n’a jamais dit à personne qu’elle n’aimait pas faire l’amour et qu’elle le considérait comme un homme faible, corrompu et indigne de confiance qui avait une mauvaise influence sur ses fils. Le plus triste c’est qu’il était en partie d’accord là-dessus. Quelquefois, quand il s’absentait, il prenait une cuite, et de temps en temps il levait une fille dans un bar. Marnie ne disait jamais rien, mais il était toujours sûr qu’elle savait. « Comment pouvait-elle savoir ce genre de choses ? » lui ai-je demandé. « Ça, je l’ignore, mais elle savait, m’a-t-il dit. Elle racontait aux garçons qu’elle était comme les rayons X et qu’elle voyait à l’intérieur de leur cerveau ».

— C’est plutôt effrayant », dit Erica, à qui les deux personnages de cette histoire déplaisent autant l’un que l’autre. « Est-ce que ça lui arrive toujours de prendre des cuites et de lever des filles ?

— Je ne crois pas. Mais même à ce moment-là, il n’en tirait guère de plaisir, apparemment. Il dit qu’il n’a jamais connu une femme qui aime faire l’amour comme moi.

— Ah oui.

— C’est vrai que c’est bon. (Danielle rit d’un air gêné qui ne lui est pas habituel.) C’est bizarre, mais avec lui, je trouve que c’est encore mieux qu’avec Leonard. Leonard était un merveilleux amant, c’est vrai, mais tellement imprévisible. Il voulait tout le temps innover. Moi aussi j’aimais bien ça, mais ça ne marchait pas toujours. Peut-être que je vieillis, tout simplement, mais c’est pas désagréable de savoir à quoi s’attendre, au lieu de toujours essayer des positions inconfortables parce que quelqu’un les a vues dans un livre sur l’Art Oriental.

— Oui, je comprends ça, dit Erica, parfaitement d’accord pour la première fois depuis le début de la conversation. J’ai exactement le même sentiment.

— Et puis aussi, je crois que Bernie est très seul », poursuit Danielle en se levant. Devant la glace, elle relâche ses épais cheveux bruns ramassés en queue de cheval, et se met à les brosser en arrière si vigoureusement que l’air en grésille dans la pièce. « Ses deux fils sont partis maintenant, et il n’aime pas vivre seul. Si je ne l’épouse pas, il trouvera sûrement quelqu’un d’autre.

— Alors toi aussi, dans ce cas-là, dit Erica avec un certain enthousiasme.

— Peut-être. (Danielle arrête un instant de se brosser les cheveux, tenant la brosse en l’air à la fin de son geste.) Tu connais ce vieux dicton qui dit que les hommes sont comme des autobus ? Si on en rate un, il ne faut pas s’en faire, il va en venir un autre quelques minutes après. Oui, c’est possible. Pendant un temps. Mais quand il se fait tard, ils passent moins souvent.

— Oui – enfin. (Erica a un rire gêné.) Je ne sais pas. Tu as toujours trouvé sans peine chaque fois que tu as voulu.

— C’est autre chose. (Danielle ouvre son tiroir à produits de beauté.) Si c’est juste pour baiser, il y a toujours des amateurs. Ça va bien pendant un temps. Mais on se lasse de toutes ces allées et venues. (Elle souligne au crayon ses sourcils bruns déjà bien dessinés.) Je suis comme Rou ; j’ai envie d’avoir un cheval à moi.

— Mais pas un cheval de ferme. (Erica sourit.) Ce n’est pas que Bernie Kotelchuk me fasse vraiment penser à un cheval de ferme, il ressemble plutôt à… » Elle s’arrête, remarquant l’expression de Danielle dans la glace. C’est peut-être simplement parce qu’elle raidit les muscles de son visage le temps de se faire les yeux ; malgré tout, Erica s’abstient de dire que c’est à un chien de ferme que lui fait penser le docteur Kotelchuk, et que, ce chien, elle le voit très bien : un gros vieux saint-bernard qui, par une froide nuit d’hiver, le long d’une route de campagne, vient rejoindre Danielle en train d’attendre l’autobus suivant – il arrive péniblement jusqu’à elle dans la neige, il lui donne de grands coups de langue et lui offre son mauvais cognac de ménage.

« Je sais qu’il ne te plaît pas beaucoup », dit Danielle épaississant au mascara ses cils déjà épais.

« Ça n’est pas ça. » À nouveau Erica regarde dans le miroir le visage de Danielle dans son cadre victorien de volutes et de feuillage en acajou. Avec ses cheveux sur les épaules et son maquillage, dans sa robe rouge acajou, c’est encore une très belle femme ; beaucoup, beaucoup trop bien pour Bernie Kotelchuk. « À mon avis… » Elle hésite – En bas, la sonnette nasillarde retentit. Danielle tourne la tête.

« Ah, bon sang, voilà déjà quelqu’un. Rou, mon chou ! Tu veux bien ouvrir ? Dis que je descends tout de suite. » Elle quitte le cadre du miroir et va chercher dans sa penderie, d’un pied, puis de l’autre, ses escarpins de satin noir.

« Je te rejoins dans un instant », dit Erica en se dirigeant vers la salle de bains. Pendant que son amie descend bruyamment l’escalier, elle verrouille la porte et s’inspecte dans les deux miroirs : le petit miroir au-dessus du lavabo et la grande glace contre la porte. Le résultat est toujours le même. De près en pleine lumière son visage a l’air d’une pierre passée à la craie rose, fragile, usée. Mais en se tenant à une certaine distance des gens – à une soixantaine de centimètres – elle aura l’air parfaitement normale, un peu pâle seulement.

Ce soir, ça ne devrait pas être trop difficile ; et même, dans certains cas elle devrait trouver une certaine coopération. Parmi ceux qui tiendront leurs distances à coup sûr il y aura les hommes qui ont essayé de la voir de trop près l’automne dernier. Étant donné l’importance de la ville, Erica n’a pas pu éviter complètement ces maris adultères qu’elle a repoussés – d’autant moins que les épouses trompées sont souvent des connaissances proches qui seraient étonnées et peinées qu’elle cesse de les voir sans raison apparente. Plusieurs d’entre elles vont être là ce soir, et il va falloir qu’elle leur parle aimablement comme si de rien n’était, ainsi qu’à leur mari ; sans laisser paraître ce qu’elle sait, sans savoir ce qu’elle laisse paraître – et en plus, sans savoir ce qu’eux-mêmes, et tous ceux qui seront là, savent ou ne savent pas.

Par exemple, officiellement, Brian ne vit pas avec Wendy, il vit seul. Selon sa promesse, Erica ne l’a jamais démenti, seulement il ne fait pas de doute que maintenant certains ont appris la vérité, en partie du moins. Mais elle ne sait pas du tout qui. Qui, parmi les invités de Danielle, en est toujours à la version officielle ? Qui connaît toute l’histoire ? Et qui, sans ignorer l’existence de Wendy, mais sans plus, se dit qu’Erica est encore une de ces femmes de la quarantaine dont le mariage a craqué – une de ces femmes abandonnées par un mari qui, selon une expression de Leonard Zimmern, a échangé la quarantaine pour la vingtaine ?

La sonnette retentit à nouveau ; d’autres voix en bas. Erica se regarde une dernière fois dans les deux miroirs et, en soupirant, sort de la salle de bains ; elle descend l’escalier en ajustant un sourire mondain sur son visage crayeux.

Déjà les pièces se remplissent de monde ; Danielle, en hôtesse impulsive de dernière minute, a invité presque tous les étudiants de son séminaire de première année, tous les membres de son groupe de femmes, et plusieurs voisins. Mais le gros de la troupe se compose de ses collègues des Langues Romanes et de leurs épouses. Ces derniers, comme toujours, ont tendance à former des petits groupes serrés, à rire et à parler vite avec un accent étranger ou dans une langue étrangère. Erica passe parmi eux en souriant et en faisant des signes de tête ; s’arrêtant parfois pour dire quelques mots, mais ne manquant pas de respecter l’intervalle préalablement fixé des soixante centimètres. Ce n’est pas si facile qu’elle l’avait espéré, à cause de cette habitude chez les Langues Romanes de se tenir un peu trop près – assez près pour souffler, et dans certains cas postillonner, au visage de l’interlocuteur. Mais Erica y parvient tout de même. Au cours des derniers mois elle a appris à garder ses distances avec tout le monde – physiquement, et psychologiquement aussi.

Pendant des années elle a pris plaisir et s’est exercée brillamment à ce genre de flirt inoffensif qui n’est pas un préambule aux rendez-vous galants et à la fornication, mais simplement une façon agréable de passer le temps et de faire savoir à l’autre qu’on lui trouve du charme. Désormais la manière enjouée, complice, qu’elle adoptait pour les soirées est aussi déplacée qu’un grand décolleté – et pour les mêmes raisons. Cela incite les femmes, en bonnes épouses, à la considérer avec méfiance ; et les hommes à venir vers elle avec des intentions non déguisées – ou, pire encore, à la fuir avec l’air de dire : Non merci.

« Salut, Erica ! » Chuck Markowitz, un de ses anciens poursuivants, la hèle bruyamment, pas confus le moins du monde – ne se souvenant peut-être même plus qu’un jour de décembre dernier il est venu chez elle de sa villa de Glenvue avec sa fraiseuse à neige toute neuve pour lui proposer de déblayer l’allée après la première grosse tempête de l’hiver. Comme Chuck est un voisin, un jeune collègue de Brian, et qu’il a à peu près dix ans de moins qu’elle, elle a accepté avec plaisir et sans se méfier. Et même après, pendant qu’il prenait un café à la cuisine en se plaignant avec humour de ses responsabilités familiales (sa femme était alors enceinte de huit mois de leur deuxième enfant), elle ne s’est doutée de rien. C’est pourquoi elle a été d’abord ahurie, et puis très furieuse quand, posant sa tasse, il s’est penché sur la table et lui a dit : « Allez viens, Erica, t’as pas envie que je te caresse un peu ? »

« Bonsoir, Chuck. Comment vont Lily et le bébé ? » Erica n’a pas reparlé à Chuck seule à seul depuis décembre, mais elle est souvent passée en voiture devant la villa des Markowitz et elle l’a vu en train de pousser sa fraiseuse, ce grand engin qui tend son museau rouge vif et crache de la neige avec un gros bruit de machine. Il est revenu quelquefois lui proposer à nouveau de déblayer son allée ; naturellement elle a toujours refusé.

Dès qu’elle le peut décemment, Erica quitte Chuck. En faisant des sourires et des signes de tête, à bout de bras, elle passe parmi les invités pour aller vers la salle à manger, où, debout derrière la longue table en chêne, le docteur Bernard Kotelchuk sert à boire avec de grands gestes, une cravate rouge criarde, et un air très choquant d’être celui qui invite.

« Bonsoir, Madame Tate ! Comment allez-vous ?

— Bien, merci. » Elle sourit à peine, agacée qu’il l’appelle « Madame Tate », même si elle sait que ce n’est pas par plaisanterie mais par simple politesse.

« Qu’est-ce que je peux vous offrir ?

— Un peu de vin blanc, s’il vous plaît.

— Tout de suite. »

Erica s’éloigne avec son verre, buvant par petites gorgées parcimonieuses : d’une part il faut qu’elle rentre chez elle en voiture – et puis elle se rend compte qu’on l’observe. Étant une femme séparée de son mari, si elle a l’air ne serait-ce qu’un tout petit peu ivre, tous, hommes et femmes, vont s’apitoyer sur elle d’un air soupçonneux : est-ce que cette Pauvre Erica s’est mise à boire ?

Maintenant la soirée bat son plein, augmentant de minute en minute en nombre et en intensité. Trempant un biscuit salé dans une jatte de fromage blanc d’un geste nerveux, Erica scrute la pièce. Il y a des années, et à nouveau pendant un temps cet hiver, chaque fois qu’elle allait à une soirée, elle s’imaginait que quelqu’un serait là – « quelqu’un » qu’elle reconnaîtrait (sans pourtant l’avoir jamais rencontré auparavant) – et qui la reconnaîtrait.

Ridicule ; pathétique. Comme d’habitude, elle connaît tous les hommes mûrs qui sont là ce soir, et elle n’a aucune envie de faire plus ample connaissance avec eux. La plupart d’entre eux sont inaccessibles de toute façon, étant mariés – comme la majorité de la population de Corinth au-dessus de trente ans. Parmi les autres, il y en a deux ou trois (absents pour le moment) avec qui Erica accepterait peut-être de sortir, a-t-elle décidé finalement. Non que son opinion sur les hommes ait changé, ou qu’elle ait un désir quelconque d’une histoire sentimentale. Mais elle ne serait pas fâchée parfois d’avoir quelqu’un de respectable, qui soit assez bel homme, pour l’accompagner au concert, au cinéma ou aux expositions de peinture.

Mais jusqu’ici, aucun de ces hommes-là n’a proposé de l’accompagner. Le seul avec qui elle soit allée quelque part depuis presque trois mois c’est Sandy Finkelstein, qui n’est ni respectable ni bel homme, mais qui – exactement comme à Cambridge jadis – est généralement libre. Même avec lui, ce n’est pas simple : il n’a pas les moyens d’aller dans des endroits chers, et il ne veut jamais qu’elle paie pour lui ; il n’est pas motorisé, et il a une drôle d’allure. Dimanche dernier, pour le concert en matinée, il portait une capote d’occasion de l’armée qu’il a achetée deux dollars, et un bonnet en tricot rouge avec une grande queue et des pompons comme un des Sept Nains.

Erica pense à quelque chose que Danielle a dit un jour : tu sais ce que font les hommes quand ils peuvent se l’offrir ? Ils prennent une jeune femme naïve, ils lui donnent deux enfants à élever et une grande maison à tenir, et quand elle s’est échinée pendant quinze ans, ils s’en débarrassent. À ce moment-là elle n’est plus qu’un article qui a déjà servi ; de la marchandise endommagée. Personne ne veut plus d’elle. Sauf peut-être le genre d’homme qui n’achète pas de pain frais et qui s’habille dans les ventes de charité.

Mais il faut qu’elle chasse ce genre d’idées. Elle est à une soirée, où les gens sont ensemble pour s’amuser. Elle scrute la pièce, cherchant quelqu’un à qui parler ; mais, après un sourire, tout le monde a l’air de se détourner, de l’éviter. C’est une sensation étrange. Pendant des années, en jeune femme belle et heureuse, elle a fait l’objet de l’admiration et du ravissement de tous ; l’automne dernier aussi, quand Brian est parti, elle a été entourée partout où elle est allée par des gens qui s’intéressaient à son sort et par des maris coureurs. Mais maintenant son histoire n’est plus d’actualité et, en femme seule d’une quarantaine d’années qui a des principes moraux, elle n’est pas drôle, et elle gêne. Comme disait Danielle, c’est plus dur, les autobus passent moins souvent – et même plus du tout à la fin.

Elle respire à fond, chasse ces pensées, scrute à nouveau la foule des invités et passe au milieu d’eux pour aller vers Clara Dickson, son avocate – qui a aussi été celle de Danielle. Femme opulente et maternelle, heureuse en ménage depuis de longues années, Clara s’applique en fait à mettre fin à la plupart des ménages malheureux que connaît Erica dans cette ville.

« Bonsoir, Clara. Comment allez-vous ? » Les convenances exigent qu’elle ne demande pas immédiatement si Jack Lucas fait toujours traîner les choses en longueur pour le compromis ; Erica entame la conversation en demandant des nouvelles des nombreux enfants de Clara, qui sont grands et réussissent bien. Avant qu’elle n’arrive au bout de ce cérémonial poli, elles sont interrompues par les voisins de Clara, qui restaurent une maison au bord du lac et ont l’intention de lui décrire les travaux une pièce après l’autre. Découragée, avec un sourire blafard, Erica s’en va plus loin, attendant des circonstances plus propices. Elle se déplace au milieu des invités, en maintenant la distance convenable, s’arrêtant par moments pour faire un sourire, se lamenter sur le temps, et éluder les questions indiscrètes par des réponses toutes faites. « Comment ça va en ce moment ? » « Ah, ça va. » « Alors, quoi de neuf ? » « Oh, pas grand-chose. » « Et les enfants ? »

Dans la pièce du devant, loin du bar, il y a moins de monde ; dans l’entrée il y a une seule personne : un homme grand, l’air minable, l’air absent, debout près de l’escalier, plongé dans une revue.

« Sandy. » Erica lui sourit. Elle est soulagée de voir quelqu’un qui connaît son histoire et qui ne va pas lui poser de questions, et elle est plutôt contente de voir Sandy. « Je ne pensais pas que tu viendrais.

— Moi non plus. » Zed pose le magazine.

« Je suis heureuse que tu sois venu. » Erica sourit, mais ses sentiments sont partagés. Elle a demandé à Danielle si elle pouvait inviter Sandy – par bonté pour lui, pour qu’il ait à nouveau l’occasion de rencontrer des gens de son âge, de son milieu, de son niveau intellectuel. Car en dépit de son allure miteuse, c’est un homme intelligent, un intellectuel ; il a été très gentil avec elle pendant ce long hiver déprimant, et Erica veut le remercier – lui rendre en ce monde la place qui lui est due.

Mais maintenant qu’il est là, Sandy paraît incongru et mal à l’aise. Il a mis sa seule chemise convenable – une chemise élimée en oxford blanc, à col boutonné, vestige de ses années d’enseignement, semble-t-il – et une cravate noire en tricot, étroite et sans tenue. Le résultat c’est qu’il a encore plus l’air d’un sinistre paria que dans ses pantalons et ses pulls d’occasion.

Pourtant, maintenant qu’il est là, il ne peut pas passer toute la soirée dans l’entrée à lire la New York Review of Books.

« Tu as eu quelque chose à boire, non ? demande-t-elle. Il y a des sodas et du jus d’orange si tu ne veux pas d’alcool, ou bien je peux te faire du thé…

— Non merci. Je n’ai pas soif.

— Alors viens parler un peu avec quelqu’un. » Erica fait une reconnaissance dans la pièce voisine et retient parmi les gens qui s’y trouvent un professeur de français du nom de M. Alain connu pour sa bienveillance. Elle pousse Zed près de lui, les présente l’un à l’autre et lance la conversation sur le sujet neutre du théâtre japonais, dont on vient d’avoir une représentation en ville.

Ragaillardie d’avoir accompli une bonne action, Erica va voir à la cuisine si elle peut en faire une autre. Elle trouve Danielle en train de tartiner du pâté sur des petits carrés de pain grillé et, simultanément, de parler au téléphone.

« Oui… D’accord… Je vous en prie, au revoir. (Elle repose l’appareil un peu violemment.) Pfff. C’était encore M me Heyrick. Elle veut savoir si on ne peut pas vraiment, vraiment, faire un peu moins de bruit. M. Heyrick a une migraine.

— On s’en douterait, dit Erica, en pensant qu’elle a une migraine elle aussi. Je peux te faire quelque chose ?

— Oui. On n’a déjà plus assez de verres. Les gens doivent les laisser un peu partout.

— Je vais voir si j’en trouve quelques-uns, et je les laverai.

— Tu serais gentille. Je ne pensais pas que j’aurais tant de monde. »

Pourquoi pas, tu les as invités, se dit Erica en retournant dans la salle de séjour avec un plateau, commençant à ramasser des verres qui ont déjà servi. Elle en a presque une douzaine et elle rebrousse chemin quand la porte s’ouvre devant quelqu’un que Danielle n’a pas invité – pas Brian, non, mais ce qu’il y a de pire après lui : Jack Lucas, son avocat. Jack est accompagné d’une amie de Danielle qui s’appelle Nancy King et qui l’a manifestement amené ici. Erica les regarde le cœur lourd, furieuse, car non seulement Jack est l’avocat de Brian et donc son ennemi à elle, mais il est aussi un des hommes sans attaches avec qui elle a flirté autrefois et avec qui, plus récemment, elle a envisagé de sortir. Elle s’était même imaginée, avant que Brian n’aille le trouver, qu’il refuserait de se charger de l’affaire par admiration pour elle. Qu’il vienne ce soir avec Nancy, cela porte à Erica un nouveau coup – car jusqu’à ces derniers temps ses préférés ne lui ont jamais préféré quelqu’un d’autre.

« Erica ! » hennit Nancy, s’avançant vers elle au galop et lui mettant la patte sur le bras. « Ravie de vous voir. Ça fait des années. Vous connaissez Jack, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que nous nous connaissons », s’écrie Jack, qui arrive en boitillant aussi vite que possible avec un large sourire. Il fait traîner, littéralement cette fois, un de ses deux pieds, qui est dans un plâtre à la suite d’un de ses perpétuels accidents de ski. « Comment allez-vous, Erica ? »

Jack se penche en avant ; devinant son intention, Erica essaie de se replier, mais elle a un mur dans le dos et les mains occupées. Elle n’a d’autre recours que de tourner la tête au dernier moment, de sorte que le baiser agressif de Jack atterrit sur sa joue avec une explosion mouillée.

« Il faut que je remporte ces verres, Danielle en a besoin », affirme-t-elle en fuyant. Elle se précipite à la cuisine pour se plaindre auprès de son amie. (On aurait pu espérer qu’il sache – qu’il ait le bon goût de ne pas…) Mais Danielle n’est pas là.

Elle lave les verres, les essuie et les rapporte dans la salle à manger, où Danielle, au milieu d’un groupe bruyant, est en train de rire avec Bernie Kotelchuk. Frustrée, elle retraverse la pièce avec ses doléances.

« Jack Lucas vient d’arriver », annonce-t-elle tout bas à Clara d’un air mécontent.

« Ah oui ? (Clara se tourne vers elle en souriant.) Très bien.

— Je ne trouve pas. Je trouve que c’est extrêmement grossier de sa part. Il devait bien se douter que je serais ici.

— Grands dieux, Erica. (Clara hoche la tête en riant doucement.) Si Jack et moi ne pouvions aller nulle part où nous risquons de rencontrer quelqu’un contre qui nous avons une affaire en instance, nous serions tous les deux condamnés à rester chez nous la plupart du temps. Dans une ville comme celle-ci.

— Vous avez sans doute raison.

— Bien sûr que j’ai raison.

— Hum. (Erica hésite.) Mais maintenant qu’il est là, est-ce que vous allez lui parler ?

— Mais oui je vais lui parler, évidemment ! (Clara cesse de sourire.) Jack et moi sommes de vieux amis.

— Du compromis, je veux dire. Vous pourriez lui demander pourquoi il n’a pas répondu à vos deux dernières lettres.

— Certainement pas maintenant, dit l’avocate avec fermeté. Nous sommes dans le monde. » Elle fait à Erica un sourire de désapprobation maternelle mêlée de pitié, comme à une enfant qui chercherait à ramener une vieille querelle idiote devant les invités. « Ah, Nancy, bonsoir. Comment ça va ?

— Splendide. » Ancienne cliente de Clara elle aussi bien sûr, Nancy embrasse celle-ci chaleureusement, tandis qu’Erica se retire, plus malheureuse que jamais.

Dans l’entrée, où elle se réfugie pour retrouver son calme, il n’y a à nouveau plus personne que Zed, qui est accroupi sur le tapis et lit un des livres de Danielle.

« Sandy ?

— Oui. » Il se redresse en souriant d’un air penaud.

« Tu ne t’amuses pas. Tu n’as pas aimé M. Alain ?

— Si, si. Mais après il est arrivé d’autres gens. Un homme très nerveux qui riait sans arrêt, avec une barbe hérissée et une femme triste. Je ne sais plus leur nom.

— Les Diacritis, l’informe Erica avec un soupir. C’est le président du département de Danielle.

— Ah bon.

— Mais que s’est-il passé ?

— J’ai dit quelque chose qui ne lui a pas plu. Il se plaignait d’avoir beaucoup de mal à arrêter de fumer. Quand il va à une soirée où il y a des gens qui fument la cigarette comme M. Alain, il devient très nerveux et il a envie d’en fumer une lui aussi. Il m’a demandé mon avis sur ce qu’il devrait faire à ce sujet. Je lui ai suggéré de cesser d’aller dans les soirées, ou bien de faire ce que m’a recommandé un jour un Maître Zen, à savoir d’essayer de vivre ses désirs pleinement sans les satisfaire. Alors il a compris que j’étais le cinglé qui tient la fameuse librairie, et il a commencé à m’injurier. (Le téléphone de l’entrée se met à sonner.) Alors je suis parti. Tu crois que je devrais répondre ?… Allô… Oui, un instant… C’est la voisine. Elle veut parler à Danielle.

— Ah, mon Dieu. Je vais la chercher. »

Erica retourne parmi les invités, donne le message, et revient. « Danielle est occupée pour le moment, elle demande de dire à Mme Heyrick qu’elle… Sandy ! Tu lui as raccroché au nez.

— C’est elle qui m’a raccroché au nez. (Zed fait un grand sourire.) Elle était inquiète parce qu’il y a une voiture garée devant l’entrée de son garage. Elle avait peur de ne pas pouvoir sortir si jamais il y avait un incendie ou une urgence quelconque. Mais je lui ai dit qu’elle n’avait pas besoin de s’en faire parce que ce soir les lumières sont dans des signes d’eau, et Jupiter est en aspect d’Uranus. Il ne peut arriver que de bonnes aventures.

— Oh ! Sandy. Comment as-tu pu te moquer d’elle ainsi ?

— Je ne me moquais pas d’elle.

— Mais c’est ce qu’elle aura pensé. Elle doit être furieuse. » Erica regarde la cloison qui sépare les deux maisons jumelles, imaginant M me Heyrick de l’autre côté, dans la pièce qui est le pendant de celle-ci ; elle est debout en face d’Erica, furieuse, dans son éternel chapeau. Et maintenant, que faut-il faire ?

Elle regarde dans la salle de séjour. À l’autre bout, Danielle est en train de rire, l’air éméché, appuyée sur Bernie Kotelchuk, qui est encore plus rouge que d’habitude – manifestement ivre. Elle est submergée par une vague d’épuisement, de dégoût, d’impuissance.

« Où vas-tu ? » demande-t-elle encore en voyant Zed passer devant elle pour aller vers la penderie.

« Je m’en vais. »

Erica ouvre la bouche pour protester, la referme, et la rouvre encore une fois. « Je vais te ramener.

— Ce n’est pas la peine, Erica, dit-il d’une voix tendue. Je peux rentrer à pied.

— Il fait trop froid dehors. De toute façon, j’ai envie de sortir un petit peu. (Elle avale sa salive.) Moi non plus je ne m’amuse pas beaucoup.

— Ah non ?

— Je t’en parlerai en voiture. »

Non seulement il fait froid dehors, mais il commence à neiger. La route glisse déjà dans la côte, ce qui rend la conversation difficile ; quand ils arrivent à la librairie, Erica est loin d’avoir exprimé tout son ressentiment envers Nancy et Jack.

« Tu veux entrer prendre une tasse de thé ? »

Erica hésite, regarde sa montre. Il n’est pas encore dix heures. Elle souffre du froid et de l’humidité ; elle a le cerveau pris par la dépression. Chez elle rien ne l’attend que le chantier que Jeffrey et Matilda auront laissé dans la maison, dans sa cuisine surtout ; et elle n’a pas envie de retourner à la soirée, où M me Heyrick et les Diacritis se sont probablement déjà plaints de Zed auprès de Danielle en demandant qui diable a bien pu l’amener. « Oui, quelques instants, je veux bien. »