Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 7 sur 19

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Conflits de famille

7 Trois Conversations Telephoniques

7

 

 

TROIS CONVERSATIONS TELEPHONIQUES

 

1

« Allô.

— Madame Tate ? Ici le docteur Bunch.

— Ah, bonjour Docteur. Je voulais vous voir, mais votre assistante m’a dit que vous partiez ce week-end, elle m’a conseillé d’appeler le docteur Keefe, mais je ne le connais pas vraiment, or voilà ce qui se passe… Voilà, enfin, nous avons une amie, une étudiante ; en fait c’est à son sujet que je vous appelle. Elle a des ennuis, voyez-vous.

— Des ennuis ? De quel ordre ?

— Eh bien elle vient de s’apercevoir qu’elle est enceinte… Et elle est tout à fait consternée. Elle prépare un diplôme, vous comprenez, et si elle a un bébé, il va falloir qu’elle quitte la fac, et elle va compromettre tout son avenir. Alors elle est venue me trouver aujourd’hui, et j’ai pensé que vous auriez peut-être une idée sur ce qu’elle pourrait faire. Vous savez peut-être où on peut s’adresser quand on est dans cette situation, vous connaissez peut-être quelqu’un qui pourrait faire quelque chose pour elle.

— Hum. Voyons. A-t-on vraiment une preuve médicale de cette grossesse ?

— Oui, oui. Elle a fait faire un test. Avec une lapine…

— Hum. Il est certain que la chose est difficile à accepter, c’est un coup…

— Oui, c’est très…

— Alors vous n’avez sans doute pas pris le temps de réfléchir sérieusement à tous les torts, à tous les risques…

— Je sais qu’il y a des risques, docteur ; c’est justement pour cela que je vous appelle. Vous comprenez, il faut que je l’envoie auprès de quelqu’un de bien et de compétent, sinon elle ira sans doute chez le premier charlatan venu, chez un horrible avorteur de Jersey City ou d’ailleurs, elle serait capable de n’importe quoi, réellement, elle est tellement déprimée, épuisée, et malheureuse…

— Quel âge avez-vous, Erica ?

— Quarante ans le mois dernier, mais je ne vois pas…

— Et combien d’enfants avez-vous, le professeur Tate et vous-même ?

— Deux. Je vois ce que vous allez me dire, vous allez me dire que cet enfant a le droit de vivre tout autant que les miens. Mais quand un enfant n’est pas désiré, quand il est un véritable boulet pour tout le monde…

— Écoutez-moi un instant, Erica, je vous en prie. Vous êtes encore relativement jeune et en bonne santé. Votre mari et vous avez un revenu stable et vous n’avez que deux enfants. Pour l’instant, ça vous ennuie d’être enceinte, vous vous dites que vous ne voulez pas d’autre enfant, que vous êtes trop vieille peut-être…

— Mais ça n’est pas moi qui…

— Ou c’est peut-être votre mari qui n’en veut pas…

— Docteur, ce n’est pas…

— Ou bien vous deux, mais croyez-en mon expérience, moi qui ai vu tant de cas de ce genre, ces enfants qui viennent sur le tard, ces « petits imprévus » comme je les appelle, sont souvent en fin de compte une source de grande joie pour les deux parents. Je vous conseille donc de prendre rendez-vous pour la semaine prochaine avec ma…

— Docteur, écoutez-moi ! Vous croyez que c’est moi qui suis enceinte, mais je vous affirme que non. Il s’agit de cette étudiante.

— Si c’est une étudiante, pourquoi ne va-t-elle pas au dispensaire à Corinth ?

— Parce qu’ils ne veulent rien faire pour elle au dispensaire, elle y est déjà allée, et ils…

— Madame Tate, si vous n’êtes pas concernée personnellement, franchement je ne comprends pas pourquoi vous tenez à vous mêler d’une affaire de ce genre. L’avortement est illégal dans notre pays, et qui plus est c’est un crime grave, et vous êtes prête à vous faire la complice d’un crime. Pourquoi prendriez-vous une telle responsabilité ? Cette étudiante, si elle existe, doit avoir de la famille, des amis – Et le père ? Il ne peut donc rien faire ? Est-ce qu’il ne serait pas d’accord pour l’épouser par exemple ? Qui est le père ?

— Comment ?

— Qui est le père de cet enfant ?

— Euh, je ne le connais pas. Je veux dire, cette personne, mon amie, ne sait pas qui est le père. Il y a plusieurs possibilités parmi ses amis ; des étudiants, voyez-vous. Il n’y a personne à qui elle puisse vraiment faire appel, sauf pour de l’argent. Je veux dire que, de ce côté-là, vous n’auriez pas à vous inquiéter. Si vous pouviez faire quelque chose pour elle, je suis sûre que…

— Vous me demandez de pratiquer une intervention illégale, c’est bien cela ?

— Je ne vous demande pas de la pratiquer vous-même. Je vous demande simplement de m’indiquer…

— Madame Tate. Depuis dix-huit ans que j’exerce, dix-neuf ans le premier juillet prochain, un très grand nombre de patientes se sont adressées à moi pour ce motif. La plupart prétendent qu’elles veulent juste une adresse, et presque toutes commencent par dire qu’elles se renseignent pour une amie.

— Docteur…

— Alors que tout dans leurs propos m’indique bien qu’il n’y a pas d’« amie ». Avez-vous des tranquillisants chez vous en ce moment, Erica ?

— Non, je…

— Bon, eh bien, je vais vous faire une petite ordonnance ; je vais la communiquer par téléphone à la pharmacie, et vous devriez pouvoir aller la chercher au Country Corners dans une heure environ. Vous en prendrez un toutes les quatre heures ; et demain matin, quand vous serez dans votre état normal, quand vous serez plus calme, téléphonez à mon cabinet et prenez rendez-vous pour…

— Mais je suis dans mon état normal. Je n’ai pas besoin de tranquillisant, je suis très calme, compte tenu des circonstances, mais je vous jure que je n’attends pas…

— Je ne peux pas discuter de cela avec vous plus longtemps, Erica. J’ai des malades qui attendent.

— Mais, Docteur !

— Allons, au revoir. N’oubliez pas d’aller chercher votre ordonnance. »