Conflits de famille
Chapitre 8
« Comment ça se passe ? » demande Erica tout bas, impatiemment, en entrant chez Danielle et en refermant la porte derrière elle pour ne pas laisser pénétrer l’air glacé du matin ni le petit brouillard humide.
« Ça va.
— Où est Wendy ?
— Elle dort toujours. » Danielle fait un geste en direction du plafond et de la chambre d’ami où Wendy est installée depuis hier après-midi. Erica a d’abord pensé la garder chez elle en attendant qu’elle se sente mieux et que les dispositions pour son intervention soient prises. Mais la maison d’Erica n’est pas parfaite en l’occurrence. D’abord parce qu’elle contient Jeffrey et Matilda. Faire leur connaissance serait sûrement perturbant pour Wendy – et ce serait plus perturbant encore pour les enfants s’ils venaient à apprendre qui est Wendy et ce qu’elle est – chose qu’elle serait tout à fait capable de dévoiler involontairement étant donné son état actuel.
Plus dangereuse est la réapparition possible de Brian. Erica lui a dit de ne pas revenir, mais il n’est pas garanti qu’il obtempère. Il y a toutes les chances pour qu’il décide subitement de venir chercher des chemises propres ou plaider sa cause. Cela n’aurait déjà rien de bon si Erica était là ; mais ce serait encore pire si Wendy était seule. Celle-ci est déjà sérieusement détraquée sur le plan affectif, il risquerait encore d’aggraver les choses. Mais Erica ne peut pas rester à la maison avec Wendy nuit et jour ; il faut qu’elle fasse des courses d’épicerie, qu’elle achète à Matilda un costume pour fêter Halloween ce soir, qu’elle livre deux dessins à l’exposition locale et Jeffrey au dentiste. Par contre, chez Danielle, Wendy sera à l’abri de Brian ; et les enfants de Danielle ne se poseront pas de questions, car la chambre d’ami est souvent occupée par une vieille connaissance ou quelque étudiant de leur mère.
« Comment est-elle ? demande Erica.
— Toujours assez épuisée. Elle s’est couchée de bonne heure, mais je l’ai entendue circuler plus tard dans la nuit. (Danielle, qui est habillée pour sortir, prend son porte-documents sur la table, puis le repose.) Tu sais, j’en ai parlé à Bernie hier soir, après ton coup de fil.
— Ah bien ! Qu’est-ce qu’il a dit ? »
Danielle hoche la tête. « Pas grand-chose. Il ne connaît personne à qui on pourrait s’adresser. De toute façon, c’est une idée qui ne lui plaît pas : il trouve que Wendy devrait aller accoucher dans une maison dont il a entendu parler, et faire adopter l’enfant. Il m’a donné l’adresse. (Danielle hausse les épaules.) En tout cas, il refuse de faire ça lui-même. Ça lui a déplu encore davantage que je le lui demande. Ça l’a vraiment mis en rogne, je ne l’avais jamais vu comme ça. Il a dit : « Il n’en est pas question, je suis vétérinaire, or il s’agit d’une femme, et pas d’un chow-chow de salon. »
— Il pourrait le faire, s’il voulait.
— Je suppose. Mais il refuse. Je crois qu’il ne ferait jamais rien qui soit contre la loi ; il a un frère flic, tu sais. (Danielle fait la grimace.) Il a peut-être raison de conseiller cette maison. Au moins ça serait sans risques.
— Mais Wendy ne serait pas d’accord pour quitter la fac, pas pour si longtemps.
— Je ne sais pas. Je crois qu’elle fera sans doute tout ce que tu lui diras de faire. Surtout si elle pense que c’est bien pour Brian et son Grand Livre. » Danielle ricane un instant. Elle tire un foulard à fleurs rouges de la poche de son imperméable, le secoue et le noue sur ses cheveux. « Il faut que je parte à la fac – je devrais y être depuis une heure. Mais écoute, si tu penses malgré tout que l’intervention vaut mieux pour Wendy, je pourrais demander à une copine évoluée du Département de Philo…
— Non, attends encore un peu, dit Erica. J’ai eu des nouvelles de Brian ce matin ; il m’a donné le nom d’un docteur de New York à qui on peut se fier en principe.
— Ah oui ? Bon, d’accord. Je serai dans mon bureau après midi si tu as besoin de moi pour quoi que ce soit. Dis à Wendy de prendre ce qu’elle voudra. Rou a donné à Pogo le bacon que j’avais gardé pour elle ; typique, hein ? Mais il y a des œufs en quantité, et du café sur la cuisinière. »
Seule, Erica retire son imperméable, et elle en veut aux enfants, de leur ingratitude, de leurs exigences. Ce matin, il y a encore eu une scène horrible à propos de hamburgers, la troisième du genre. Matilda lui a cassé les oreilles, Jeffrey a hurlé grossièrement :
« Est-ce qu’au moins on peut aller dîner dehors ce soir !
— Enfin merde, pourquoi pas ?
— C’est pas une raison. Hier t’as dit que t’étais trop fatiguée.
— T’avais dit que la prochaine fois que papa serait parti tu nous emmènerais au Cercle manger un Super Hamburger, elle a pas dit ça ?
— J’ai pas envie que tu m’en fasses un ici. Quand c’est toi qui les fais, ils sont toujours infects.
— Tu nous promets toujours des tas de trucs mais tu les tiens jamais, tu mens c’est tout.
— Non, je me tairai pas. Menteuse, menteuse, menteuse. »
Ce qu’il y a de profondément injuste c’est que cette scène, et les autres – la hargne et la culpabilité qu’elle éprouve, la hargne et la déception des enfants – tout cela est la faute de Brian. Elle serait tout à fait prête à emmener Jeffrey et Matilda au Cercle, s’il n’y avait ce risque, cette probabilité même, que Brian y soit aussi, au lieu d’être à Détroit dans le Michigan comme elle le leur a dit. Menteuse, menteuse, menteuse.
Erica accroche son manteau et entre dans la cuisine, où elle allume la lumière et se met à préparer un petit déjeuner pour Wendy. Elle a un air sombre, et elle en veut aux hommes.
La maison de Danielle est construite tout contre une pente abrupte et boisée. Les pièces de devant sont spacieuses et ensoleillées, avec vue hivernale sur le lac et la vallée. Mais la cuisine à l’arrière est sombre, exiguë, enfouie – on se croirait au sous-sol. On ne peut rien y faire sans lumière artificielle ; c’est que, Danielle le dit souvent, cette maison, comme tant d’autres, a été conçue et construite par des hommes.
C’est vrai, se dit Erica : les hommes mènent le monde, ils le gouvernent à leur convenance. C’est un homme qui est responsable de la situation actuelle de Wendy – de son épuisement, de son désespoir, des risques qu’elle court. Et les deux femmes qui essaient de la sauver de cette situation ne peuvent pas le faire seules ; il faut qu’elles implorent et qu’elles supplient des hommes de leur venir en aide.
Erica tourne le bouton de la cuisinière sur Feu moyen. L’escargot métallique du rond électrique vire lentement à un rouge noirâtre et terne. Odieux, se dit-elle, odieux que les femmes doivent faire appel à leur ennemi naturel en la circonstance (et en vain) – qu’elles doivent s’exposer aux suppositions pontifiantes et à la réprobation d’un médecin de campagne comme Bunch ; à la réaction scandalisée et vertueuse d’un être comme Bernie Kotelchuk.
C’est Danielle qui a dû subir la réaction du docteur Kotelchuk, car il ignore le lien entre Erica et Wendy, qu’il croit être une étudiante de Danielle. Mais ses paroles atteignent Erica à travers Danielle, comme des balles de mitrailleuse invisibles qui les blessent toutes les deux et affaiblissent leur résolution. Les femmes sont encore très impressionnables ; elles sont dépendantes de l’approbation masculine depuis si longtemps qu’elles se laissent influencer même par l’opinion d’hommes qu’elles méprisent.
Le rond de la cuisinière devient d’un vermillon granuleux. Erica fait fondre du beurre dans une poêle et y casse deux œufs. Les deux dômes dorés, nourrissants, tremblotent l’un contre l’autre et s’immobilisent, entourés des blancs minces, gluants et visqueux ; comme du sperme. Cependant que là-haut à l’autre bout de la maison dans la chambre d’ami, à l’intérieur de Wendy, il flotte quelque chose du même genre.
Ce serait mieux, beaucoup mieux, qu’Erica ou Danielle trouve quelqu’un qui dépanne Wendy ; qu’il n’y ait pas besoin d’informer Brian du lieu où elle se trouve et de ce qu’elle va faire ; de se passer entièrement de ses services, de rompre tout rapport avec lui, de raccrocher quand sa voix résonne dans la bouche de canon en plastique noir du téléphone, et de carrément le laisser seul dans son tort, où il est à sa place. Mais le temps passe. Les œufs gonflent et prennent dans la poêle ; Wendy est enceinte, et à chaque instant, en ce moment même où elle repose là-haut inconsciente, elle est de plus en plus enceinte. Et plus elle sera enceinte, plus une intervention sera dangereuse.
À vrai dire, toute opération est dangereuse, même dans les meilleures conditions, se dit Erica, en mettant deux tranches de pain aux raisins à griller dans le toasteur de Danielle. L’opération légale la plus banale, une appendicectomie par exemple, pratiquée avec un maximum d’habileté, dans l’hôpital le plus moderne, peut toujours mal tourner. L’anesthésie peut être trop forte, ou insuffisante ; il peut y avoir choc opératoire, infection, complications. Et cela avec un personnel nombreux et qualifié et un matériel sophistiqué, dans des circonstances où la cupidité et la crainte de la loi ne jouent pas, où l’on n’a pas à faire vite et à être discret… Peut-être après tout vaut-il mieux que ce soit Brian qui endosse la responsabilité de trouver un avorteur et qui porte la faute après coup si les choses tournent mal.
Erica pose sur le plan de travail un plateau en fer sur lequel elle met une assiette, une serviette en papier blanche, et trois instruments métalliques acérés : un couteau, une fourchette, une cuiller. L’effet est désagréable. Il ne s’améliore pas quand, en faisant glisser les deux œufs au plat de Wendy sur l’assiette, elle en fait crever un avec un saignement jaune gluant. Les raisins ont l’air de cicatrices noires sur le pain grillé, et le café, qui fume lugubrement, est…
Mais il ne faut pas qu’elle se laisse aller à son imagination morbide ; il faut qu’elle soit calme, gaie et sensée quand elle va monter. Elle ajoute du sucre et du lait en abondance dans ce foutu café, se force à respirer à fond deux fois, et attrape le plateau.
« Wendy ? » Pas de réponse quand Erica frappe à la porte ; elle entre dans la chambre d’ami, où il fait sombre et assez froid. Elle pose le plateau et lève le store, qui a été descendu trop bas et dont l’extrémité repose mollement sur le radiateur. Malgré cela, la pièce est pleine de grisaille et d’obscurité ; un brouillard blanc colle à la vitre.
« Wendy ? » Pas de réaction. Dans une cage près de la fenêtre, des journaux en lambeaux et des copeaux se mettent à glapir et à bruire ; une des gerbilles de Rou dresse le museau et les pattes avant. « Vous ne voulez pas petit-déjeuner ?
— Gomment ? » La voix ne vient pas de l’oreiller, qui a été abandonné à la tête du lit, elle sort d’un enchevêtrement de draps et de couvertures vers le milieu.
« Il est déjà tard, vous savez. »
Le monticule de literie remue, et la tête de Wendy en émerge. « Erica ? Guelle heure il est ?
— Presque onze heures.
— Ah là là ! » Wendy ouvre un œil, se frotte les paupières, et se redresse sur le lit dans sa chemise de nuit en coton courte et toute froissée. Elle est bien en chair, elle a un air fatigué et mal lavé, avec ses jambes non rasées hérissées de poils et ses pieds sales. Ses cheveux, qui se sont emmêlés en dormant, pendent comme des brins de blé tout mous.
« Comment vous sentez-vous ? demande Erica.
— Je crois que ça va. (Son visage s’éclaire vaguement.) J’ai faim.
— Je vous ai monté un petit déjeuner.
— Un petit déjeuner ? Formidable. (Elle sourit à la vue du plateau déposé sur une chaise près du lit, car elle n’y voit pas la même chose qu’Erica.) Ah, du pain aux raisins grillé, fantastique. »
Accroupie sur le bord du lit, elle écarte des mèches de cheveux gênantes et se met à manger, tandis qu’Erica, debout, la regarde faire en réfléchissant à ce qu’elle va dire. Il faut que Wendy – non, mieux, il faut qu’elle-même téléphone au numéro indiqué par Brian et qu’elle lui prenne un rendez-vous dès que possible. Brian fournira l’argent nécessaire, pris sur son fameux compte séparé, mais on ne lui dira pas où ni quand l’intervention aura lieu.
Il faudra que quelqu’un accompagne Wendy à New York ; sa coturne, ou son amie du New Jersey. Erica est prête à l’aider ; mais faire ce long voyage en car avec elle, arpenter les rues de Manhattan à la recherche de cette adresse, rester dans la salle d’attente pendant que derrière une porte close les œufs au plat sanguinolents… Non, elle ne peut pas faire ça, ce serait aller trop loin, à tous points de vue. Et d’ailleurs, il faut qu’elle reste avec les Enfants.
Mais si elle-même redoute d’aller à New York, d’attendre derrière une porte, qu’est-ce que ce doit être pour Wendy ? Pour l’instant, apparemment, rien. Elle mange par petites bouchées avides, poussant l’œuf sur la fourchette avec un morceau de pain grillé, soulevant le tout, mastiquant.
Erica ouvre la bouche, mais quelque chose la retient de parler : elle répugne à interrompre le plaisir innocent de Wendy, ou peut-être obéit-elle à cette règle – apprise si jeune qu’elle est presque devenue un réflexe – selon laquelle les gens convenables ne parlent pas de problèmes médicaux pendant les repas.
Wendy boit, repose la tasse, et s’essuie la bouche avec le dos de la main.
« Pourquoi vous êtes si bonne avec moi ? demande-t-elle. Comprenez, continue-t-elle, puisqu’Erica ne répond pas immédiatement, étant donné ce que je vous ai fait, tout ça, ça me dépasse.
— Mais vous ne m’avez rien fait personnellement », explique Erica, s’asseyant à l’autre bout de la pièce dans l’ancien fauteuil du bureau de Leonard, qu’elle fait tourner face au lit.
« Ben si, pourtant.
— Pas à moi personnellement. Vous n’aviez pas de compte à me rendre – Vous ne me connaissiez même pas à ce moment-là.
— Vous trouvez que ça y change quelque chose ?
— Naturellement. » Erica ne tire pas la morale de l’histoire, à savoir que maintenant, Wendy la connaît et que, par conséquent, elle a des comptes à lui rendre – cela l’effleure à peine.
« Mais quand même. (Wendy a un sourire gêné.) Pourquoi vous voulez tellement m’aider ?
— Eh bien, entre autres parce que je trouve qu’il faut que les femmes soient solidaires. Comme a dit Danielle hier : nous faisons toutes partie d’une majorité défavorisée, et nous devrions nous entraider chaque fois que nous le pouvons. (L’assiette de Wendy paraît vide.) Vous avez fini ? Vous voulez encore quelque chose ?
— Non merci. C’était super. » Wendy se laisse aller en arrière contre la tapisserie en remontant l’épaule de sa chemise de nuit.
« Tant mieux. (Erica va mettre le plateau sur le bureau et s’assied sur la chaise près du lit.) Je me suis occupée de faire les recherches, commence-t-elle d’une voix rassurante, et je crois finalement être arrivée à certains résultats.
— Des résultats ? » Wendy paraît perplexe, plutôt que rassurée.
« Oui, maintenant j’ai l’adresse d’un docteur à New York, et je pensais lui téléphoner…
— Vous avez pas besoin de faire tout ça, je… interrompt Wendy.
— Je sais bien que je n’ai pas besoin de le faire, interrompt Erica à son tour. Mais j’ai envie de le faire. (Elle sourit gentiment.) Et je crois que je devrais téléphoner tout de suite, ce matin, pour vous prendre un rendez-vous, parce qu’il vaut mieux ne plus perdre de temps en fait.
— Je suis pas sûre que je veux le voir. » Wendy se pelotonne en ramenant ses genoux contre sa poitrine et tire sa chemise de nuit par-dessus, jusqu’aux pieds, de sorte qu’elle a le corps enveloppé dans du coton chiffonné comme un petit ballot de linge sale malheureux.
« Mais c’est une très bonne adresse ; un homme réputé extrêmement prudent et sûr… » Erica parle avec douceur, sans laisser paraître aucune contrariété.
« C’est pas ça que j’veux dire. Y a que, maintenant, je crois que j’ai plus envie d’aller chez un docteur du tout. Semble que j’devrais peut-être le garder plutôt.
— Le garder ? Mais pourquoi donc ? » Erica en oublie de moduler sa voix.
« Parce que il m’semble que j’devrais. Comprenez, ce qu’y a. (Wendy fixe son regard sur Erica.) Hier soir, enfin plutôt ce matin de bonne heure vers cinq heures, je me suis réveillée. Et j’ai pas pu me rendormir, tellement tout ça me faisait flipper. Je pensais à tout ce tintouin que je vous donne, et à Danielle aussi, et je me suis dit que je ferais mieux de descendre à la gare routière et de prendre le premier car pour New York quand y en aurait un. Alors je me suis levée et habillée et je suis sortie. C’était plutôt de la folie en réalité parce qu’il faisait encore complètement nuit, et il pleuvait plus ou moins. J’avançais et je faisais pas bien attention où j’allais, et puis la rue s’est arrêtée et j’étais juste au bord du ravin.
« Et je me suis dit, pourquoi pas ? Je me suis dit moi qui voulais tellement rendre Brian heureux et tout lui donner, la seule chose que je lui apporte c’est un tas d’ennuis et du coup il ne veut plus jamais me revoir. Et si j’allais me faire avorter, j’irais encore lui prendre tout son blé, des centaines de dollars. (La voix de Wendy faiblit ; elle pique du nez sur ses genoux.) Enfin, de toute façon, ça paraissait la solution la plus rapide pour résoudre les problèmes de tout le monde, dit-elle d’une voix rauque. Et je me suis dit, Dieu me pardonnera ; il comprendra. Enfin s’il existe.
« Alors j’ai plus ou moins grimpé sur le mur, poursuit-elle, le visage caché par ses genoux, d’une petite voix naïve d’écolière qui raconte sa promenade au jardin public. Habituellement j’ai horreur du vide. Même le pont pour aller sur le campus, j’aime pas le traverser. Ce truc à claire-voie me rend dingue, et si je regarde vers le bas, tout se met à tourner. Mais la nuit dernière, il faisait tellement noir que je voyais rien du tout ; j’entendais l’eau couler, mais c’était chouette. Enfin, ça paraissait normal, vous voyez ? La fin de l’année, la pluie qui tombe, les feuilles qui tombent, l’eau qui tombe. Je me suis dit que j’avais à peu près tout foiré dans cette vie-ci, mais peut-être que la prochaine fois j’allais me réincarner en quelque chose de moins compliqué comme une vache ou un pied de tomate. (Wendy sourit.)
« Enfin bon, j’étais là assise sur le mur de pierre, je me faisais vraiment tremper, je grelottais. Mais je me suis dit que ça faisait rien parce que j’aurais pas le temps d’attraper la grippe ou autre chose. J’ai passé les jambes dans le vide et j’ai regardé entre pour voir si y avait rien en dessous, un arbre ou un rocher par exemple, parce que j’avais pas envie de me rater et juste de m’esquinter. Et à ce moment-là, y se trouve que j’ai regardé de l’autre côté des gorges et y avait une lumière allumée dans un dortoir. Y avait quelqu’un de pas encore couché qui travaillait ; ou peut-être qu’il s’était levé vachement tôt. Je me suis rappelée ce que j’avais lu sur John Stuart Mill, qu’il se levait avant l’aube pour travailler sa philo à la lumière d’une lampe. Et Brian – à Harvard des fois il passait presque toute la nuit à travailler, vous voyez ? Et alors j’ai réalisé que moi j’avais peut-être pas d’importance, mais qu’ici, à l’intérieur de moi (Wendy baisse les genoux et met le poing sur sa chemise de nuit) il y avait un être qui avait la moitié des gènes de Brian, et qui était peut-être destiné à être aussi brillant que lui ; un grand génie peut-être. Et dans des années d’ici, une nuit, pendant que tous les autres dormiraient dans l’université, lui il serait pas encore couché et il travaillerait et étudierait. Seulement si je m’en allais de ce mur par le mauvais côté, ça risquait pas d’arriver. » Les dernières paroles de Wendy lui restent au fond de la gorge et finissent par sortir en sanglots ; elle se met à pleurer.
« Je suis désolée – je n’avais pas imaginé », dit Erica laissant la chaise pour venir s’asseoir sur le lit. Elle tend le bras et touche l’épaule de Wendy, qu’elle pétrit d’une main légère mais ferme comme si elle faisait de la pâte à tarte. « Danielle m’a dit que vous étiez agitée, que vous aviez circulé pendant la nuit, mais j’ignorais…
— Ça fait rien, dit Wendy dans un sanglot. C’est juste que… Brian… Je me suis rappelée quand… Il m’a dit ça. (Elle déglutit avec une apparente difficulté.) Enfin bon, ça je savais bien qu’il m’a jamais aimée comme moi je l’aime, et ça, bon, je pouvais l’admettre, mais j’aurais jamais cru qu’il… Dites donc, c’est un peu dingue », dit-elle sur un ton différent, en levant les yeux et en les fixant sur Erica. « Moi qui vous raconte tout ça.
— Peu importe. » Erica est toujours assise sur le bord du lit, mais elle a cessé de caresser l’épaule de Wendy, prenant conscience tout d’un coup que Brian lui aussi a caressé cette épaule un jour ; ou plutôt jour après jour.
« Mais écoutez. (Wendy essaie d’affermir sa voix ; elle avale sa salive un grand coup.) Y faut que je vous demande quelque chose : vous croyez pas que j’ai peut-être raison ? Pour le bébé. Enfin vous, vous avez jamais eu cette impression-là avec vos gosses, que leurs vies sont très précieuses, plus que d’autres, à cause de leur hérédité ? Pas juste Brian, vous voyez, mais tous ces juges et tous ces personnages historiques de Nouvelle-Angleterre qu’il a comme ancêtres. Comprenez, ses gosses pourraient devenir des gens importants, très brillants peut-être, de grandes figures humaines.
— Oui, admet Erica. J’ai eu un peu le même sentiment autrefois ; quand Jeffrey et Matilda étaient tout petits. » Elle n’ajoute pas qu’elle est maintenant pratiquement sûre qu’ils ne deviendront ni l’un ni l’autre de grandes figures humaines. Ça pourrait apparaître comme une raison de plus pour que quelqu’un d’autre (Wendy, par exemple) essaie de reproduire les gènes précieux de Brian.
« Alors vous croyez que je devrais le garder ?
— Je ne suis pas sûre », répond Erica, qui est tout à fait sûre mais veut donner l’impression de réfléchir, et de rassembler ses arguments. « C’est une très grande responsabilité, dit-elle. Voyez-vous, ce n’est pas tout d’avoir le bébé. Ce n’est qu’un commencement ; c’est l’affaire de toute une vie. Il faut plus à un enfant qu’une bonne hérédité, il lui faut une famille stable, des parents qui…
— Mais je ne veux pas l’élever moi, interrompt Wendy. Je pense juste que je devrais peut-être avoir l’enfant, vous voyez ? (Elle s’avance un peu.) Il y a des maisons où on peut aller ; Danielle m’a dit hier soir qu’elle en connaissait peut-être une. Il y avait ce truc à Long Island, j’ai une copine de classe qui y est allée. Ils s’occupaient de tout et ils trouvaient des gens pour adopter le gosse. Vous croyez que ça existe toujours ?
— C’est possible, avoue Erica.
— Ça serait pas vraiment la joie, parce qu’il faudrait que j’y reste quelque chose comme quatre ou cinq mois. Ma copine disait qu’ils arrêtaient pas de les sermonner et de leur montrer tous ces films à faire peur sur la drogue et les maladies vénériennes, et ils la forçaient à aller à l’église tous les jours et à suivre des cours de couture. Mais peut-être que je pourrais travailler un peu à ma thèse, au moins faire les lectures. En plus là où Sharon est allée, c’était pas payant. Ça serait sympa, si je pouvais trouver un truc du même genre, j’aurais pas besoin de claquer le fric de ma mère ou celui de Brian.
— Il ne faut pas vous inquiéter pour ça, dit Erica avec fermeté, en se levant. Ça ne doit pas entrer en ligne de compte. Brian a les moyens de payer l’opération.
— Mais c’est pas juste.
— Bien sûr que si, c’est juste.
— Mais c’est pas sa faute ; c’est moi qui ai fait cette idiotie. Il y a eu cette fête toute une nuit et j’ai pas pris de pilule pendant un jour et demi et après j’ai cru que si j’en prenais deux d’un coup ça reviendrait au même parce que je suis qu’une idiote. » Wendy semble sur le point de se remettre à pleurer sérieusement.
« Wendy, je vous en prie. Ne vous rendez pas malade, supplie Erica. Ça ne sert à rien de repenser à ça. (Ces paroles restent sans effet.) Je suis sûre que ça ne doit pas être bon pour le bébé, risque-t-elle.
— Non. (Wendy essaie de refouler ses sanglots.) Oui.
— Vous êtes épuisée, voilà ce qu’il y a. Si vous dormiez encore un peu ? Les enfants de Danielle ne rentrent pas déjeuner, vous pouvez vous reposer tranquillement. Allons, étendez-vous donc.
— Bon d’accord. (Wendy se déplie et s’écroule sur le lit ; et puis elle se redresse à moitié.) Vous savez ce qu’il faut que je fasse. Il faut que j’aille à la librairie, déclare-t-elle.
— La librairie ?
— La librairie Krishna. Vous connaissez ?
— J’en ai entendu parler.
— Il faut que je parle à Zed. Vous connaissez Zed ?
— Non », dit Erica, qui n’a pas pensé à Sandy Finkelstein une seule fois depuis qu’elle a trouvé Wendy dans sa véranda.
« Vous devriez faire sa connaissance, il est en dehors de ce monde. Mais littéralement. C’est un renonciat ; il a renoncé à tout bien matériel et à toute relation possessive. Il ne boit pas de café. Depuis des années il est sur le Chemin, le Chemin spirituel, vous voyez.
— Je vois. » Erica a une vision de Sandy sur le Chemin, qui lui apparaît comme un étroit sentier de terre, bordé de ronces, qui s’élève en sinuant au hasard dans un bois sombre et pentu.
« Il m’a aidée énormément, vous voyez. C’est un sage. »
Une possibilité nouvelle et désagréable se présente à Erica. « Vous lui avez parlé de tout ceci ?
— Anhan. Je ne l’ai pas revu depuis que je suis sûre. Enfin, il sait plus ou moins que je suis amoureuse de quelqu’un, mais il ne sait pas de qui. C’est pas des détails de ce genre qui l’intéressent, c’est seulement l’évolution spirituelle… Je crois que je vais peut-être y aller cet après-midi et lui demander de regarder ma configuration.
— Quelle configuration ?
— Mon horoscope. Zed est réellement fort en astrologie.
— Wendy, s’il vous plaît, ne faites pas ça, prie Erica. Il y a déjà trop de gens au courant, vous comprenez.
— Mais Zed ne le dirait à personne. Pour garder les secrets, il est fanatique ; il est Poissons, avec presque toutes ses planètes dans la douzième maison.
— Malgré tout, je préférerais qu’il ne sache pas. Pas tout de suite, en tout cas. S’il vous plaît.
— Bon. D’accord. » Wendy se rallonge avec un petit soupir.
« Tenez, votre oreiller. »
Erica couvre Wendy, baisse le store et emporte le plateau à la cuisine. Maintenant l’assiette est vide, il n’y reste qu’une traînée jaune gluante et quelques petites miettes brunes, et il n’y a plus qu’un dépôt boueux au fond de la tasse ; mais ça ne lui plaît pas plus que tout à l’heure.
Elle pose le plateau sur le plan de travail et regarde le téléphone juste à côté. Devrait-elle appeler ce docteur et prendre rendez-vous ? Danielle a sans doute raison : Wendy ira à New York si Erica le lui demande. Mais si elle n’y va qu’à la demande d’Erica, c’est Erica qui sera responsable de tout ce qui s’y passera. Tout cela est très difficile, très compliqué. Si elle avait refusé de parler à Wendy hier, comme l’auraient fait bien des épouses – la majorité sans doute –, Wendy serait à Jersey City, et tout aurait été réglé rapidement dans un sens ou dans l’autre. Mais maintenant c’est trop tard.
Parfois, vous voyez apparaître dans votre jardin un pauvre chat ou un pauvre chien abandonné par ses maîtres, en quête d’asile. Si vous laissez votre porte fermée jusqu’à ce qu’il s’en aille, personne ne vous en voudra. Mais si, au contraire, vous le faites entrer, si vous lui donnez à manger et lui trouvez un endroit où aller, à partir de ce moment-là, c’est vous le responsable.
Quelquefois évidemment le chat égaré se sauve, comme cela a failli arriver la nuit dernière. Si Wendy était vraiment partie, si elle avait pris le car pour New York avant qu’on ne puisse faire autre chose pour elle, c’eût été affligeant ; mais quel soulagement, d’une certaine manière ! Finis la responsabilité et les reproches pour Erica et pour Danielle – seul Brian eût été en cause. Si Wendy avait fait une bêtise horrible (Erica n’arrive pas à penser « si elle s’était tuée »), il se serait senti coupable éternellement. Jusqu’à la fin de ses jours, Brian aurait porté cette culpabilité sur le dos, comme un havresac fantôme rempli de morceaux de rocher ensanglantés. Non, non. Même maintenant, elle ne peut pas lui souhaiter cela.
Mais quoi qu’il arrive à New York, il y aura quelque chose dans le havresac. Au mieux, une espèce d’intermédiaire entre un poisson mort et un bébé mort. Brian le traînera sur le campus, dans son bureau et dans les salles de cours ; le soir, il faudra bien qu’il le rapporte à la maison. Le sac-revenant sera là appuyé contre le mur du salon d’Erica, vague paquet de toile de forme indécise ; la nuit, il restera aplati par terre, dans un coin sombre de leur chambre, presque vide mais jamais complètement ; toute la nuit, à longueur de nuits, à longueur d’années.
Non, décide Erica, plaçant le filtre chromé dans l’évier pour boucher l’écoulement, elle ne peut pas faire ça à Brian – et à elle-même non plus. Elle ne peut pas appeler ce docteur – il faut trouver quelque autre solution. Elle fait couler l’eau et verse une giclée de produit à vaisselle, elle plonge la poêle dans l’eau chaude mousseuse, et commence à débarrasser le plateau de Wendy, sur lequel les instruments chirurgicaux redeviennent peu à peu des couverts de table ordinaires.
À supposer que Wendy aille dans une maison. Cela veut dire que pendant des mois elle sera dans une horreur de bâtiment public à un endroit quelconque de l’État, obligée de faire de la couture et de chanter des cantiques avec tant d’autres malheureuses petites idiotes, toutes en train de gonfler comme des ballons. Et puis au printemps prochain, le ballon crèvera, et un enfant, l’enfant de Brian, sera mis au monde. Des autorités l’emmèneront et le donneront à des étrangers parmi lesquels il continuera à exister, enfant imaginé et définitivement invisible pour Erica, Brian et Wendy jusqu’à la fin de leurs jours. Ils auront tous de longues années pour penser à ce bébé perdu inconnu – enfant – garçon ou fille – homme ou femme. Est-ce que ça vaut mieux ? Non ; c’est presque pire.
Il doit bien y avoir une autre solution, se dit Erica, plissant le front et se mordant l’intérieur de la joue tandis qu’elle rince la vaisselle et la met à égoutter. Et si c’était quelqu’un de leur connaissance qui adopte le bébé de Wendy ; quelqu’un qui soit réellement intelligent, bon, responsable – Elle cherche dans sa tête des gens comme ça, mais il ne lui vient personne.
Et si elle, Erica, prenait le bébé pour l’adopter et l’élever elle-même, comme l’a fait E. Nesbit avec les enfants illégitimes de son mari, en les faisant passer pour les siens ? Admirable, noble, généreux, romantique, s’était dit Erica quand elle avait lu cela. Un bébé à nouveau – son visage rebondi, le poids de son petit corps contre son épaule gauche, ses petites mains potelées lui attrapant les cheveux – « Est-ce bien la chose à faire ? » murmure-t-elle, penchée sur l’évier, prononçant ces mots au-dessus de l’eau blanche et mousseuse. Pas de réponse ; mais, comme si elle avait ouvert une boîte pleine d’insectes, une nuée de difficultés et de complications piquantes et bourdonnantes s’élève soudain, et la cuisine s’emplit d’un vrombissement d’ailes.
D’abord, arriverait-elle à faire passer la chose ? E. Nesbit et son mari étaient des bohèmes radicaux qui vivaient dans une grande maison isolée à la campagne ; les Tate font partie d’une communauté universitaire provinciale. Va-t-elle faire semblant d’être enceinte, acheter de fausses tenues de grossesse, porter un coussin de plus en plus gros sous sa jupe pendant les six mois à venir ? Réussirait-elle à simuler un accouchement, à faire semblant d’aller à la clinique, afin qu’aucune de ses connaissances ne puisse se douter à quel point elle est admirable, noble, etc. Si on ne se doute de rien, évidemment, on la plaindra sans doute de n’avoir pas pris assez de précautions et d’être à nouveau enceinte à quarante ans, et/ou on la blâmera d’aggraver sciemment la situation démographique. Les familiers de la maison risquent de s’étonner que les Tate veuillent un autre enfant, après deux échecs aussi manifestes.
Il vaudrait peut-être mieux dire qu’ils adoptent un enfant, encore que cela aussi exigerait des justifications – tout un raisonnement compliqué en fait ; et il y aurait encore des gens pour se demander de qui est cet enfant. D’une façon comme de l’autre, cela représente des mois, des années, une vie entière de mensonges.
Et que penseront Jeffrey et Matilda quand le bébé sera là ? Que va-t-elle leur raconter ; comment va-t-elle les tromper plutôt ?
Et il n’y a pas que cette tromperie, il y a aussi l’éventualité d’être découverte. Trop de gens connaissent déjà la situation de Wendy, et il serait insensé de croire que personne ne l’ébruitera, ou ne fera le calcul 1 + 1 = 1 si un bébé quitte l’intérieur de Wendy et apparaît simultanément chez Brian. Plus vraisemblablement encore, c’est Wendy elle-même qui révélera la vérité. Elle a peut-être l’impression de ne rien ressentir pour l’instant, mais l’instinct maternel peut lui venir. Alors elle voudra voir son enfant, lui rendre visite ; elle voudra peut-être désespérément le reprendre.
Même si Wendy devait oublier toute cette affaire et partir pour l’Alaska ou pour Hawaï, il y aurait toujours l’appréhension qu’elle ne revienne, la certitude que l’enfant est à elle. Et puis Erica est-elle sûre de pouvoir aimer l’enfant de Wendy pendant toutes ces années où elle devra lui prodiguer des soins maternels : toutes ces années de couches mouillées, de petits pots de compote d’abricot, de jouets cassés et de larmes au moment du coucher ? Peut-elle jurer qu’elle ne mettra jamais ses incartades puériles sur le compte de l’hérédité ?
Oui. Elle peut le jurer. Mais que penser de Brian ? Même s’il est d’accord pour qu’elle adopte l’enfant de Wendy, comment se comportera-t-il envers lui ? S’il devait le préférer aux autres, ce ne serait déjà pas une bonne chose ; ce serait encore pire s’il allait le prendre particulièrement en grippe.
Le vol de complications bourdonnantes retourne peu à peu dans sa boîte, victorieux, emportant la vision ailée d’un petit bébé rose. Erica s’aperçoit qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle aussi se mette à pleurer sur place ; à sangloter et à trembler. Mais elle ne peut pas se le permettre. Il faut qu’elle reste calme, qu’elle ait l’esprit clair, car enfin elle doit prendre une décision importante.
D’abord, il faut qu’elle abandonne l’idée de prendre l’enfant de Wendy. Tout bien considéré, et surtout à cause de Brian, cela crée trop de problèmes. Elle préférerait ne pas avoir à prendre Brian en considération. Elle aimerait mieux ne pas penser à lui du tout, mais c’est impossible. Il ne peut pas rester à « Detroit » éternellement ; il va bien falloir qu’il rentre à la maison, et qu’elle le voie. Au début, exactement comme la première fois, il sera grave et contrit. Il s’avouera coupable, et, au figuré, se couvrira la tête de cendres, mais en réalité ses cheveux resteront bien lisses et bien brillants, rouflaquettes et tutti quanti. Puis il se mettra à expliquer que sa liaison avec Wendy n’a pas compté pour lui et a été sans importance ; que l’enfant ne compte pas et n’a pas d’importance. Peu à peu, il retrouvera son air satisfait bien lisse et bien brillant. Il se dira que le temps est venu pour Erica d’avaler sa version des faits, de pardonner et d’oublier une nouvelle fois. Faute de quoi il se sentira frappé d’une juste affliction.
Erica rince la poêle de Danielle sous l’eau chaude et la retourne sur l’égouttoir. Elle ferme le robinet et ôte le filtre métallique de l’évier. Il y a un bruit d’étranglement au fond ; l’eau sale, où flottent des caillots de produit à vaisselle, frémit, aspirée par le tuyau d’écoulement, qui finalement l’engloutit jusqu’au bout en une goulée à vous soulever le cœur.
Plongeant le regard vers l’avenir dans le long tuyau d’écoulement sale et sombre de l’hiver qui vient, Erica parvient à imaginer qu’elle sera peut-être capable un jour d’accepter ce qui s’est passé ; capable de pardonner. Mais ce n’est pas à son mari Brian Tate qu’elle pardonnera, c’est à un homme du même nom, plus tellement jeune, faible, superficiel, qui se trouve toujours des excuses. Les hommes de ce genre se laissent souvent entraîner dans des histoires d’adultère pleines d’embrouilles et sans passion ; et on leur pardonne, parce que c’est tout ce qu’on peut faire pour eux.
Mais Brian ne s’attendra pas seulement à ce qu’on lui pardonne, à ce qu’on écoute sa version des faits et qu’on le croie. Il arrivera un moment où il voudra réintégrer la maison de Jones Creek, et bientôt il voudra aussi réintégrer la chambre. Il attendra d’Erica qu’elle fasse l’amour avec lui ; qu’elle l’aime, même s’il est prouvé qu’il ne l’aime pas, ni elle ni personne.
Or ça, c’est impossible. Erica ne pourra jamais avoir d’affection, ni d’amour à plus forte raison, pour la personne qu’est devenu son mari. Au mieux elle parviendra à faire semblant de le supporter, à garder le silence quand il dévidera ses excuses et ses fausses déclarations d’amour, à attendre de voir le nouveau signe qu’il la trompe, à rester immobile, les dents serrées, quand il se couchera sur elle la nuit. Des mensonges, toujours des mensonges, des années de mensonges.
C’est tellement plus facile pour Danielle : elle n’est pas obligée d’avoir Leonard sur place ; elle a juste à le revoir un certain nombre de fois par an. Elle peut dire ce qu’elle pense de lui sans être critiquée, car maintenant tout le monde sait à quoi s’en tenir sur lui. Et c’est aussi plus facile pour Leonard : il peut ainsi éviter de repenser chaque jour à l’indignité de son comportement ; il est vraiment plus charitable de laisser vivre un tel homme en un lieu où ses défauts apparaîtront de façon moins flagrante : parmi des gens superficiels et volages qui ne lui en voudront pas parce qu’eux-mêmes ne valent pas mieux. Ou peut-être parmi des gens naïfs qui croient encore en lui, qui acceptent ses prétentions, comme Wendy avec Brian – et qui ainsi l’encouragent peut-être à rester à la hauteur de ces prétentions.
Wendy est encore persuadée que Brian est un grand homme, un héros ; elle est persuadée que le livre qu’il écrit sera un grand livre. Il se peut que ce ne soit pas entièrement de la naïveté : très vraisemblablement, quand Brian est avec elle, il joue ce rôle-là, ou mieux encore – il est réellement sérieux, digne, tendre, etc. Il ne se comporte jamais si bien que quand il y a des gens pour le regarder, surtout des gens qu’il ne connaît pas très bien ; et après tout, Erica elle-même a mis presque vingt ans à le percer à jour. Si Wendy venait à le connaître elle aussi – semblable à l’ombre d’un petit avion rapide ou à un gros oiseau qui volette haut dans le ciel par un pâle soleil au-dessus d’un champ, une vague idée traverse l’esprit d’Erica à cet instant et disparaît. Mais Wendy ne verra jamais Brian tel qu’il est vraiment ; elle vivra en portant le deuil de son héros perdu.
Tandis qu’Erica, très bientôt, sera obligée de revoir Brian. Si elle tarde trop, elle passera pour hystérique et intraitable ; tout le monde la désapprouvera. Il faudra donc qu’elle le laisse revenir. Et à ce moment-là, sa maison deviendra une espèce de prison.
Elle se souvient d’une conversation qu’elle a eue un jour avec Sandy Finkelstein, au retour de la Flûte enchantée, dans le tramway de Mass. Avenue. Il venait de lire Dante, et il trouvait que les pécheurs pris dans la tornade du premier cercle de l’Enfer n’étaient pas si malheureux après tout, puisqu’ils étaient avec quelqu’un qu’ils aimaient passionnément. Le véritable enfer, ce serait de se retrouver avec quelqu’un qu’on ne peut pas souffrir. « Ou avec quelqu’un qu’on a aimé autrefois, mais qu’on s’est mis à détester, avait lancé Erica. Ma mère par exemple. Ce serait ça le pire. »
Ce qui lui donnait vraiment la chair de poule, avait dit Sandy au cours de cette même conversation, c’étaient tous ces êtres qui erraient à l’entrée de l’Enfer dans cette espèce de brouillard impur, ceux qui n’avaient fait ni le bien ni le mal, qui n’avaient pris parti que pour eux-mêmes.
Il doit bien exister une autre solution pour tous ceux-là, se dit Erica ; un moyen quelconque de sortir de ce brouillard. Il y a un instant, une idée l’a effleurée… Par la fenêtre de la cuisine elle scrute l’étroite bande de jardin noyée dans la brume. L’ombre de son idée revient ; plus proche cette fois, plus noire, plus nette – Oui. Voilà, elle la reconnaît.