Conflits de famille
Chapitre 2
11 mai. Brian est assis dans son bureau à l’université et il attend que Wendy Gahaghan fasse son entrée afin de pouvoir lui annoncer que tout est fini entre eux. Le scénario de cette scène a été monté d’avance dans sa tête, les tirades importantes ont été écrites et récrites. Deux fois déjà, il a dit ses premières lignes – mais sans succès. Les répliques de Wendy n’ont pas été ce qu’elles auraient dû être ; elle est dans une autre pièce ou dans un autre film.
Par exemple, la déclaration « Ma femme a tout découvert » ne constituait pas, pour Wendy, une raison suffisante pour qu’ils mettent fin à leur liaison. La situation était moche, elle en convenait, mais ça n’était pas son affaire. Quant à l’argument que leur relation nuisait à ses études, elle l’avait ardemment démenti. Son intérêt pour son travail, ainsi que ses notes, n’avaient fait qu’augmenter, assurait-elle, depuis le moment où ils avaient commencé à faire l’amour ensemble – il le savait bien, non ? Et en effet, Brian le savait.
Et pourtant, il faut qu’il s’exécute. En laissant Wendy venir dans son bureau, il le comprend maintenant, il s’est mis dans la situation de quelqu’un qui tâte de la marijuana (non qu’il ait jamais tâté de la marijuana). D’un stimulant doux et agréable, celui de la conversation de Wendy, il est passé à des drogues plus fortes : l’admiration et finalement la passion qu’elle lui porte. Avant de devenir un vrai drogué, il faut qu’il se sépare d’elle. Le seul fait d’y penser et le souci qu’il se fait commencent déjà à pomper son énergie au point qu’il fonctionne au ralenti dans son enseignement et qu’il a calé complètement sur son travail en cours, une étude sur la politique extérieure de l’Amérique pendant la guerre froide.
De plus, Erica croit que la rupture est consommée. En effet, sans vraiment mentir, Brian a laissé entendre que son aventure était pratiquement terminée au moment où elle a lu cette malencontreuse lettre. Par contre il a menti en prétendant qu’il ne s’agissait que d’une brève histoire sans importance.
Il préférerait de loin attendre la fin du trimestre, mais le risque est trop grand qu’Erica ne fasse une nouvelle découverte du même genre. Il pourrait sermonner Wendy pendant des heures sur la nécessité d’être discrète, elle pourrait lui promettre avec ferveur d’être prudente ; mais elle est impulsive et se laisse aller à de brusques élans amoureux. Pas plus tard que la semaine dernière, le voyant par hasard dans le couloir, elle s’est précipitée vers lui pour l’embrasser. Comme c’était la fin de l’après-midi, le couloir était désert ; mais la porte d’un des bureaux voisins était ouverte, et un collègue de Brian, de l’intérieur, les observait. « Je lui ai remonté sa note d’examen », avait expliqué Brian après coup, mentant avec un sourire forcé. Double mensonge : il n’a jamais remonté une seule note d’examen – il est contre ce genre de choses par principe.
Comment s’est-il, lui, Brian Tate, laissé empêtrer dans toutes ces simagrées et dans tous ces mensonges ? Lui qui, des années durant, a été un homme juste, honorable, digne de confiance, comment a-t-il pu se laisser aller avec quelqu’un comme Wendy Gahaghan ?
À moins de considérer les choses dans l’autre sens pour changer. Pourquoi a-t-il attendu si longtemps pour se laisser aller avec une fille du genre de Wendy ? Sûrement pas faute d’occasions : maintes fois au cours des dix dernières années, il s’en souvient, des étudiantes – dont certaines étaient beaucoup plus son type que Wendy, et quelques-unes presque aussi séduisantes qu’Erica son épouse – avaient laissé entendre qu’elles seraient très heureuses d’entretenir avec lui des rapports plus personnels. Il sait que nombreux sont ses collègues qui, de leur propre aveu, ou d’après la rumeur, ont profité de telles avances. Mais depuis seize ans, en son for intérieur, il méprisait ces collègues-là. Il regardait même d’un peu haut son ami Leonard Zimmern, qui avait pourtant l’excuse d’avoir une femme hargneuse, impossible et infidèle. Lui, Brian Tate, n’avait pas de temps à perdre à ces jeux clandestins. Il aimait Erica, et il se consacrait à une tâche sérieuse.
Mais depuis un an ou deux cette tâche a changé. Problème mal posé : rien n’a changé, et il a compris que rien ne changerait plus. Il a quarante-six ans, et selon les critères locaux il a réussi. Pour ses étudiants, c’est un homme intéressant et bien informé. Pour ses collègues, un homme compétent et qui a de la chance ; beaucoup l’envient. Il est titulaire d’une chaire dans son département et on lui doit deux études savantes dans sa spécialité, plus un texte utile et très utilisé ; il a une épouse belle et intelligente, deux enfants charmants et intelligents, une maison enviable dans les Hauts de Glenvue. Ils ne savent pas qu’au fond de lui-même, secrètement, c’est un homme insatisfait et déçu. Il en porte les marques ouvertement : une ride en W creusée entre ses sourcils bruns bien dessinés, quelque chose de crispé autour de la bouche. Mais ceux qui voient ces marques croient Brian déçu non pas de sa situation personnelle, mais de la situation dans le monde.
Chaque fois qu’il parle en public, comme c’est souvent le cas, de la politique étrangère américaine ; ou chaque fois qu’un article de lui paraît dans quelque revue, ses étudiants et ses collègues ont une preuve nouvelle de sa réussite. Lui, une preuve nouvelle de son ratage. Pourquoi, se demande-t-il amèrement, est-il là à discourir sur la politique étrangère au lieu de contribuer à la faire ? Pourquoi en est-il encore à présenter les théories des autres plutôt que la sienne ?
Ce ratage, il ne peut pas l’attribuer à la malchance. Il était né avec toutes les chances : fils d’un universitaire de renom, neveu d’auteurs et de législateurs, petit-fils et arrière-petit-fils de pasteurs et de juges, il avait eu aussi la santé, la beauté, la précocité intellectuelle, l’affection des siens, une bonne éducation. Mais après l’attribution de tous ces dons, une mauvaise fée s’était glissée par la fenêtre de la salle d’accouchement et elle avait murmuré au-dessus du berceau : « Il se devra d’être un grand homme ». Cette obligation l’a hanté toute sa vie. Ses collègues, eux, laids et épais, issus de taudis culturels ou économiques, fils de provinciaux névrosés ou d’immigrants illettrés, pouvaient s’enorgueillir d’être professeurs à Corinth – lui non.
Symboliquement eût-on dit, Brian, pendant son adolescence, n’avait pas grandi aussi vite que ses pairs d’Andover et, en fin de compte, il n’était pas allé aussi loin. À son entrée à Harvard (à seize ans) il était encore petit pour son âge. Il les rattraperait, disait-on dans sa famille, et il le croyait ; mais il ne les avait pas rattrapés. Il était resté, sinon vraiment petit, du moins d’une taille considérablement au-dessous de la moyenne : un mètre soixante-six, en se tenant très droit, le cou dans une certaine position. Erica avait presque sept centimètres de plus que lui. Quand elle l’avait épousé, elle avait donné pour la vente de charité de l’Église congrégationaliste toutes ses chaussures à talons hauts qui mettaient si bien en valeur ses longues jambes spectaculaires, se résignant à toute une vie de souliers plats parce que Brian allait devenir un grand homme.
Toutes ces dernières années, Erica (contrairement à la famille de Brian) ne l’a jamais accusé ni ouvertement ni indirectement de l’avoir déçue. Une seule fois, il y a des années, à New York, après une réception à laquelle assistaient plusieurs personnes célèbres, elle avait avoué, en riant et en retirant au-dessus de ses boucles noires une combinaison de soie à fleurs jaunes, qu’elle aimerait tout de même bien que Brian soit célèbre lui aussi. Avant cette soirée-là, et par la suite, elle s’était toujours défendue d’un tel désir ; mais Brian n’était pas convaincu.
Ce même soir, Erica l’avait aussi assuré qu’elle ne lui en voulait pas du tout de ne pas être encore devenu célèbre. C’était juste un mauvais hasard, comme Mouflette et son allergie à la poussière domestique et, pour lui aussi, une simple question de temps. Après tout, avait-elle ajouté, toujours en riant gentiment, et en prenant appui sur son épaule pour retirer ses sandales de satin blanc sans perdre l’équilibre – il était déjà célèbre en tant que professeur : ne venait-on pas de lui donner la Chaire de Diplomatie Américaine William Broyard Sayle à Corinth ? Ça ne prouvait pas grand-chose, avait répondu Brian – tout simplement, Clinton avait pris sa retraite, alors maintenant c’était lui le doyen dans cette discipline. Mais (et c’était peut-être ce qu’il voulait) elle avait pris cette protestation pour de la modestie.
Ce soir-là, Erica espérait encore qu’il deviendrait un grand homme – l’année suivante, ou celle d’après. Mais déjà Brian se doutait que non, et maintenant il en est sûr. Premièrement, c’est trop tard : il a presque l’âge de Lindsay, et cinq ans de plus que n’aurait Bobby Kennedy. Erica le sait bien elle aussi, et elle prétend qu’elle s’en moque ; c’est peut-être vrai d’ailleurs. Il lui est arrivé de dire qu’elle s’en réjouit, parce qu’elle tient beaucoup à leur vie privée et déteste le genre de mondanités auxquelles elle a été contrainte pendant les deux années où Brian a été chef du département. S’il devait avoir un poste encore plus important, elle le verrait moins, et par contre elle verrait davantage des gens qui l’indiffèrent.
Brian a fait de son mieux pour devenir un grand homme. Il a écrit une quantité de longs articles politiques sérieux ; il a fait partie de comités et de commissions à titre bénévole ; il a plusieurs fois et plus ou moins subtilement offert ses services aux démocrates, aux républicains indépendants et aux libéraux comme conseiller politique pour les affaires étrangères. Mais ses théories suscitent peu d’intérêt ; ses idées ont été rejetées et ses propositions déclinées.
Il le déplorait non seulement pour des raisons personnelles mais parce qu’il avait la conviction sincère, et même la certitude, d’avoir beaucoup à apporter. Par exemple, il était l’une des rares personnes de sa connaissance à comprendre que l’efficacité politique et l’idéalisme ne sont pas incompatibles. Mais, depuis des années c’était un incompris, comme l’était aussi l’homme public qu’il admirait le plus, George Kennan ; on le tenait soit pour un théoricien confus, soit pour un politicien étriqué.
Même au sein de l’université, il a été déçu dans ses ambitions. Il ne voulait pas de cette Chaire Sayle, qui ne lui valait ni réduction de son service d’enseignement, ni augmentation sensible de son salaire ; ce qu’il voulait c’était un fauteuil, celui du Doyen des Sciences Humaines, et le bureau avec, ou quelque haute fonction du même ordre. Tout le monde s’accordait à dire qu’il avait été un bon Président de Département quand son tour était venu, et plusieurs de ses collègues semblaient penser qu’il ferait un très bon Doyen ; mais quand l’occasion s’était présentée, aucun d’eux ne l’avait proposé pour le poste.
Brian est intimement persuadé qu’il y a un lien entre ces échecs successifs et sa taille : qu’il y a une corrélation étroite entre son physique et son manque d’envergure véritable. Il y a des années, une force invisible avait appuyé lourdement sur sa tête pour l’empêcher de grandir, comme un signe adressé au monde. Et le signe avait porté. Les opinions et la candidature d’un homme qui mesure tout juste un mètre soixante-six et ne pèse que soixante-deux kilos sont rarement prises au sérieux. Un peu partout on trouvait que c’était un homme petit dans tous les sens du terme, qu’il avait tout juste assez de poids pour exercer son autorité sur un petit département. Avec quelques centimètres de plus, il aurait sans doute pu être à la hauteur de ses promesses et des espoirs de sa famille – il aurait pu honorer l’obligation formulée au-dessus de son berceau. Inversement, s’il avait pu tenir ses promesses, sa taille n’aurait pas eu d’importance. Il ne parlait jamais de cela à personne, mais il y pensait – pas tous les jours, mais fréquemment.
Pendant toute sa vie d’adulte, Brian avait cherché à compenser, et même à réfuter, par son comportement, le signe dont le destin l’avait marqué. Étudiant, il s’était dit qu’il ne pouvait pas se permettre les mêmes plaisanteries ni les mêmes erreurs qu’un homme plus grand, de crainte d’être pris pour un poids plume. Ainsi, pendant un quart de siècle, il n’avait rien dit ou fait qui pût paraître frivole, malavisé ou immoral de la part d’un président d’université ou d’un candidat à la députation.
Est-ce parce qu’il a compris que toute cette autodiscipline empreinte de gravité a été vaine – erreur idiote, longue farce faite à lui-même – qu’il a été sensible à Wendy Gahaghan ? Il n’en sait rien. Il n’a pas conscience d’avoir délibérément cessé de s’imposer cette discipline ; sûrement pas à cause de Wendy en tout cas.
Tout politologue qu’il soit, il n’arrive pas à établir quand et comment cette affaire a commencé. Il est possible qu’elle remonte à ce jour, il y a deux ans et demi, où il s’est aperçu que mademoiselle Gahaghan, jeune blondeur rondelette à l’allure hippie, qui suivait son séminaire sur les institutions américaines, figurait en bonne place parmi ces étudiantes s’attardant pour lui parler après le cours plus souvent qu’il n’était nécessaire, et trouvant toujours quelque excuse pour venir le consulter pendant ses heures de réception. On aurait pu interpréter la chose de plusieurs façons : flagornerie, absence infantile d’autonomie, ou simplement comportement d’étudiante angoissée. Brian n’avait pas pris la peine d’en décider, puisque, vraisemblablement tout cela prendrait fin avec le cours lui-même.
Les institutions américaines prirent fin, mais, après que Brian lui eut attribué un B+, mademoiselle Gahaghan persista. Elle venait en auditrice libre à ses cours de licence, elle faisait le siège de son bureau. Apparemment elle nourrissait pour lui un sentiment particulier. C’était déjà arrivé avec d’autres étudiantes, or Brian s’était toujours très bien tiré de la situation, ce qu’il essayait de faire à présent. C’est-à-dire qu’il commençait, lentement mais sûrement, à baisser le thermostat, passant d’une attitude à peine tiède à une froideur tout à fait neutre. Autrefois, il n’avait jamais eu à descendre au-dessous des douze degrés pour refroidir ces demoiselles ; mais mademoiselle Gahaghan ne se laissait pas décourager par les basses températures. Elle continuait à venir dans son bureau ; et il la laissait faire. En fait, il n’arrivait pas à descendre au point de congélation. Pourquoi ?
Essentiellement, d’après lui, parce que Wendy ne relevait pas de son département, elle préparait une maîtrise en psychologie sociale. Elle s’était inscrite à son cours plus ou moins par accident, et s’était découvert pour l’histoire américaine une passion qu’il croyait en grande partie réelle, bien qu’elle se confondît dans l’esprit de Wendy avec sa passion pour lui. Entre autres projets, elle voulait aller vivre loin de tout dans une communauté fondée sur la coopération mutuelle et la philosophie mystique. Son département traitait les groupes de ce genre comme des cas de pathologie sociale. Grâce à Brian, elle apprit qu’ils se situaient au cœur même de la tradition utopique américaine.
« Avec tous ces vieux imbéciles coincés de behavioristes, quand on croit à l’amour et à la vie en communauté, on est tout de suite classé comme déviant », s’était écriée Wendy quand ces faits lui étaient soudain apparus. Brian s’était contenté de sourire d’un air neutre ; sans l’avouer, il partageait la piètre idée qu’elle avait maintenant du programme de maîtrise en psychologie sociale. Il était convaincu que la plupart de ces psychologues étaient de pauvres idiots concentrés sur eux-mêmes et que leurs cours étaient un mélange à parts égales de ce qui tombe sous le sens et de ce qui n’en a pas – c’est-à-dire du déjà évident et du probablement faux.
Cela lui fit plaisir, sans le surprendre, que Wendy vienne le consulter lui, plutôt que son directeur de maîtrise (un homme jeune, nerveux et cynique du nom de Roger Zimmern qui était un cousin de Leonard). Il aimait répondre aux questions, donner des explications. Et il trouvait une satisfaction particulière à donner des explications à Wendy car – du moins l’avait-il cru au début – elle ne cherchait à obtenir de lui que son savoir. Ses réactions étaient parfois naïves, souvent trop sentimentales, mais elle n’avait jamais l’air de s’ennuyer ou de se forcer. Ce n’était pas parce qu’il était son directeur d’études qu’elle l’écoutait parler ou lisait les livres qu’il lui recommandait. Il n’avait aucune responsabilité concernant ses examens, sa situation matérielle ou son mémoire de maîtrise ; ce n’était pas lui qui aurait à la recommander pour un poste ou une bourse d’étude éventuels. Jamais il ne voyait dans ses yeux pendant qu’il parlait le regard fixe, d’un rouge éteint, de la contrainte et de l’ennui ; ni la dureté farouche de qui se contient d’abord pour mieux se mettre en avant – ce signal orange Prudence qui s’allumait si souvent dans les yeux de ses propres étudiants. Chez elle, rien que du vert lumineux et pur.
De plus, la conversation de Wendy avait un certain intérêt. Elle parlait de ses professeurs et de ses cours avec une franchise que n’aurait eue aucun étudiant de sciences politiques, et Brian était amusé d’apprendre ainsi par en dessous toutes sortes de choses sur un autre département ; d’autant plus peut-être qu’elle n’avait pas toujours conscience d’en dire si long. Il l’encourageait, ce qu’il n’aurait pas fait s’il avait su qu’il devait la revoir. Mais il comptait que l’été suivant, leur relation se terminerait de soi. Wendy aurait son diplôme ; elle projetait de faire un tour d’Europe en stop, et ensuite d’enseigner dans une école secondaire et de vivre dans une communauté du Massachusetts dont elle avait entendu parler.
Mais à la rentrée de septembre, elle était de retour, en troisième cycle, et de retour dans le bureau de Brian. L’Europe, c’était super, mais il fallait bien manger ; la communauté, c’était sympa, mais à la fin il y avait un peu trop de parasites, de types en cavale et de défoncés à l’acide ; le système scolaire de Green River était une expérience moche, un truc pourri. Brian n’était pas fâché de revoir Wendy : ses lettres de Hollande, de Yougoslavie et de Green River étaient amusantes ; ses comptes rendus sur le département de psychologie lui avaient manqué, et il était heureux de les voir reprendre.
Ce qui était encore plus important, ou le devint bientôt, c’était les informations que lui apportait Wendy sur ce qui se passait « dans la jeunesse ». Brian avait compris depuis un moment déjà que l’Amérique dans laquelle vivaient ses collègues et lui-même n’était plus celle de leur jeunesse ; mais, plus récemment, il avait découvert qu’ils ne vivaient pas non plus dans l’Amérique actuelle, mais dans un pays autre, une cité-État aux caractéristiques quelque peu différentes. Le fait dominant concernant cet État que, par commodité, on peut appeler l’« Université », c’est que la majorité de sa population est âgée de dix-huit à vingt-deux ans. Naturellement à l’université, l’allure, les goûts, les activités, les préférences et les préjugés de cette majorité représentent la norme. La vie culturelle et politique doit s’adapter à ses critères, et c’est un handicap social que de ne pas les respecter.
Par sa naissance, Brian appartenait à la classe dominante américaine, situation qui, depuis des années, lui semblait aller de soi. Maintenant, à l’université, il voit finalement ce que c’est de faire partie d’une minorité défavorisée… Tel un Chinois à New York, il est différent par son physique ; il parle différemment, s’exprimant dans une langue plus soignée, utilisant fort peu l’argot local, entre guillemets, pour ainsi dire ; il a des goûts alimentaires et vestimentaires différents, des distractions différentes aussi. Naturellement il est considéré avec méfiance par les autochtones.
Évidemment, il n’est pas obligé de passer tout son temps à l’université. Le soir, pendant le week-end, et presque tout l’été, il peut retourner dans le monde réel, où prévalent d’autres critères. L’ennui, il le voit bien, c’est que chaque année, avec la montée de cette nouvelle culture, le « monde réel » tend de plus en plus à ressembler à l’université ; et il se rend compte qu’il n’a pas d’autre perspective que celle de se rallier à la minorité défavorisée entre toutes, les Vieux. Dans l’université, Brian n’a jamais essayé de se faire passer pour un autochtone, tout en ayant conscience des avantages que cela peut représenter. Il a refusé l’assimilation, et il a un certain mépris pour ceux de ses collègues qui sont assimilés. Il n’a aucune envie de se droguer, d’injurier la police, de porter des perles ou d’étudier les religions orientales. Néanmoins, en tant que politologue, il a de plus en plus le sentiment qu’il se doit d’être au courant de ces phénomènes.
Contrairement à ses autres étudiants, Wendy Gahaghan ne lui cachait rien de ce qu’elle faisait en dehors de ses études. Se confiant à lui en toute simplicité, elle lui racontait comment, parmi ses amis, on fumait du hasch, on feintait le conseil de révision, on « piquait » dans les magasins, et on faisait l’amour brutalement au hasard des rencontres. Quand un événement politique ou culturel suscitait une polémique à l’université, Wendy venait lui rapporter ce qu’en pensaient les étudiants, ne dissimulant rien, comme si elle ne savait pas qu’il était l’ennemi. Lui, en retour, essayait de ne pas être l’ennemi : il s’efforçait de ne jamais montrer ni stupeur, ni désapprobation, seulement un intérêt soutenu.
Peu à peu, Brian s’était mis à attendre ces visites de Wendy, particulièrement aux périodes de crises – la considérant comme son Informatrice Autochtone. Il s’aperçut bientôt que, grâce à ces visites, il prenait de l’avance sur ses collègues dans la connaissance des motivations et des réactions étudiantes – même parfois sur ceux qui essayaient de singer ces réactions. Eux se déguisaient en autochtones, mais lui comprenait mieux qu’eux les coutumes et les dialectes indigènes ; souvent il était en mesure de leur dire ce qu’allaient faire le S.D.S. ou la Société pour la Légalisation de la Marijuana. Il refusait scrupuleusement de révéler ses sources. En fait, il évitait souvent de dire qu’il avait sa source, préférant laisser entendre, pour diverses raisons, qu’il avait de nombreux informateurs étudiants ou encore qu’il ne faisait que conjecturer brillamment, théoriser en politologue, sur ce qui pourrait arriver.
Enfin, se dit-il, la dernière raison pour laquelle il n’avait pas découragé Wendy de venir le voir – et l’avait même, en fait, encouragée, c’est qu’il ne pensait pas qu’elle constituerait jamais une menace quelconque à l’équanimité de son cœur et de ses sens. Il se serait tenu sur ses gardes si elle avait eu la moindre ressemblance avec sa femme au même âge. Mais à cet âge, Erica était exceptionnelle : étudiante brillante, élégamment vêtue, extraordinairement jolie ; elle était présidente du Club Artistique, rédactrice du magazine littéraire, et parmi les plus aimées des filles de son cours – toujours entourée d’admirateurs et d’amis.
Wendy, par contre, était une étudiante ordinaire. Elle n’était pas vilaine, elle avait même de quoi plaire selon les critères ordinaires, mais elle manquait totalement de distinction – c’était une petite blonde rondelette au visage poupin, les joues roses, les cheveux fins et raides. Elle portait généralement des tenues indiennes, mais – comme Matilda et Jeffrey quand ils étaient petits – elle confondait Indien de l’Inde et Indien d’Amérique. Elle portait indifféremment des robes-sacs faites dans des couvre-lits à motifs cachemire, des mules de velours brodées, des gilets à franges en vachette et des mocassins, des rangs de clochettes rituelles, des saris, des colliers de coquillages, des sandales, des pantalons de cuir très larges en bas et serrés aux fesses. Malgré tout cet attirail, elle n’avait jamais l’air d’une Indienne, pas plus de l’Inde que d’Amérique. Avec son visage rond et rose plein de taches de rousseur et ses cheveux blonds en nouilles, elle ressemblait plutôt à une bonne petite écolière déguisée pour un défilé de Thanksgiving ou de la Journée des Nations. Même quand elle n’était pas en costume, elle se nouait souvent autour du front un bandeau brodé ou décoré de perles qui la serrait comme une migraine.
« Ça ne vous gêne pas d’avoir ça autour de la tête ? lui avait-il demandé un jour. Ça n’a pas l’air très agréable. Ça ne vous fait pas mal ?
— Bah non », avait-elle répondu avec un sourire empressé – car Brian n’en était pas encore à faire des remarques sur la tenue de Wendy, ou très rarement. « Ça fait du bien. On dirait – enfin, vous voyez, c’est comme si ça me tenait le cerveau.
— Je vois. » Brian n’avait pu s’empêcher de sourire lui aussi, car à vrai dire Wendy avait tendance, non pas tant à la dispersion (ce qui évoque le mouvement perpétuel des idées), qu’à la confusion mentale. Des faits simples qu’elle connaissait très bien, comme le titre de livres qu’elle avait étudiés ou des cours qu’elle avait suivis, se perdaient par moments dans le brouillard, ce qui la faisait taper du pied en s’écriant qu’elle était « trop bête ». Parfois tout un champ de connaissance semblait dériver vers la périphérie brumeuse de sa conscience et tomber dans le vide.
Officiellement Brian prétendait que c’était là le résultat d’un abus de marijuana et du manque de sommeil, et il la réprimandait à ce sujet ; mais en lui-même, il soupçonnait un manque d’intérêt pour des études de troisième cycle. Wendy était relativement intelligente, mais elle n’avait pas la tournure d’esprit d’une chercheuse. Il y a encore peu de temps, des filles comme elles, malgré des résultats convenables au test de capacité, ne faisaient généralement pas de troisième cycle. Mais maintenant, si elles ne trouvaient pas à se marier en deuxième cycle, elles continuaient leurs études et leur quête d’un mari, souvent dans des matières comme la psychologie ou la sociologie, qui semblaient convenir à la situation.
Au moindre encouragement, Wendy serait passée en sciences politiques, mais Brian n’avait nullement l’intention de donner cet encouragement. Il avait déjà fait la sourde oreille à plusieurs allusions, de sorte que, le 11 novembre, lorsqu’elle en parla ouvertement, il ne fut pas pris au dépourvu – mais il ne s’attendait pas à ce qui suivit.
Quand Brian lui dit que non, il n’était décidément pas favorable à ce qu’elle vienne dans son département pour faire une thèse sur les communautés utopistes sous sa direction, les yeux bleu pâle de Wendy s’humectèrent ; ses cils blonds se mirent à battre. « Vous pensez que je n’en serais pas capable », demanda-t-elle, ou affirma-t-elle, sa lèvre inférieure barbouillée de rose toute tremblotante de ses efforts pour ne pas pleurer. « Vous trouvez que je suis pas assez intelligente. »
Non, ce n’était pas du tout ça, avait répondu Brian. Simplement, il lui semblait qu’à ce stade de ses études… Et de reprendre ses arguments, tandis que Wendy, d’une voix tremblante, reprenait les siens. Tout en parlant, Brian pensa soudain que, si Wendy voulait passer dans son département, elle n’avait sans doute pas besoin de sa protection pour le faire. C’était une étudiante travailleuse et consciencieuse, elle avait un bon dossier dans l’ensemble. Cette année il ne faisait pas partie de la commission des inscriptions en troisième cycle ; pour l’empêcher de s’inscrire, il faudrait qu’il rédige un rapport jetant le doute sur son état mental ou sur son honnêteté. Que cette idée l’ait traversé jetait le doute sur son honnêteté à lui.
Mais, en la regardant à nouveau pendant qu’elle parlait, avec ses cheveux raides, blond citronnade, séparés au milieu par une raie, à l’Indienne, et retombant mollement sur ses joues comme les pans d’un wigwam, il comprit que Wendy, telle la squaw ou la jeune Hindoue qu’elle prétendait être, ne ferait jamais rien à l’encontre de ses conseils – car ce qui lui importait, plus que ses études, c’était d’avoir sa caution. À ce moment-là, comme si elle avait lu dans ses pensées, Wendy lui dit d’un ton hésitant, en levant d’abord les yeux vers lui puis en piquant du nez dans les cahiers qu’elle avait sur les genoux :
« C’est pas tellement que je supporte plus les séminaires de psycho – c’est juste que je veux faire quelque chose qui vous paraît vraiment intéressant – parce que, vous voyez bien, je fais une fixation affective sur vous, vous pouvez comprendre ça, non. » Elle leva ses yeux ronds et bleus vers les siens, mais sans relever la tête.
Maintenant qu’il fait l’historique de la chose, il voit bien que c’est à ce moment-là qu’il aurait dû jouer franc jeu. Il aurait dû faire front à l’offensive de Wendy ; couper court, et dire nettement qu’il n’était pas du genre à encourager, ni même à tolérer, les fixations affectives des étudiantes. Il aurait dû conseiller à Wendy de se fixer ailleurs ou de cesser de venir le voir. Au lieu de cela, il avait décidé de faire comme si de rien n’était, de n’accorder aucune importance à la déclaration de Wendy. Il l’avait assurée avec humour et légèreté que cela lui passerait, qu’elle confondait son admiration intellectuelle pour lui avec autre chose. Il avait, c’est le cas de le dire, délayé ses propos comme une sauce qu’on allonge et qu’on laisse mijoter.
En fait, le 11 novembre de l’année passée, il avait accordé à Wendy Gahaghan l’autorisation d’être amoureuse de lui, et d’ajouter ce problème à la liste de ceux dont elle venait parler avec lui deux ou trois fois par semaine. Il y eut maintien, quant à lui du moins, de l’accord selon lequel ce sentiment n’était en fait qu’une douce illusion dont elle finirait par guérir, et qu’il fallait par conséquent traiter sans trop de sérieux ni de sévérité. Wendy accepta cet accord dans une certaine mesure. Elle refusa d’admettre qu’elle se trompait en croyant être amoureuse de lui, et qu’une guérison était vraisemblable ; mais elle garda une certaine distance à l’égard de sa passion. En sa présence, en tout cas, elle adoptait cette attitude stoïque et ironique qu’il avait parfois observée chez des gens plus âgés à l’égard d’une maladie chronique.
Pendant les semaines qui suivirent, il finit par aller de soi que, en lui demandant par simple habitude comment elle allait, Brian s’informait de l’état du mal, cet amour sans espoir qu’elle éprouvait pour lui. « J’avais l’impression d’aller un peu mieux, jusqu’à ce que je vous entende parler au colloque du département hier soir. Ce que vous avez dit sur Cordell Hull était tellement beau, ça m’a fait flancher », annonçait-elle. Ou encore, « J’essaie vraiment de m’en sortir. Samedi soir, je discutais avec Mike ; il m’a dit que ce qui me manquait, c’était de baiser un bon coup. Alors c’est ce qu’on a fait… Rien du tout, ça n’a pas marché. D’accord, c’était pas mal : Mike est un type chouette, et il fait bien l’amour – Mais ce matin, c’était comme s’il s’était jamais rien passé, à peu de chose près. » Wendy aurait été intarissable ; mais Brian, avec ses scrupules d’ordre moral, passait toujours à un autre sujet – alors qu’à vrai dire il aurait dû interdire d’emblée qu’on aborde celui-là.
Les choses continuèrent ainsi pendant trois semaines environ. Puis se produisirent deux événements apparemment peu importants, mais lourds de conséquence. D’abord, le 3 décembre, Wendy attrapa la grippe asiatique. Pendant plus d’une semaine, elle ne parut pas dans le bureau de Brian. Il éprouva d’abord un léger soulagement, suivi au bout d’un jour ou deux, d’inquiétude. Il repensa à leur dernière entrevue et se souvint qu’elle s’était plainte de l’adorer de plus en plus chaque fois qu’elle le voyait. « Eh bien, avait-il répliqué en plaisantant, dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux me voir moins souvent. » Ne se doutant pas que Wendy était à l’infirmerie avec quarante de fièvre, il se dit qu’elle avait dû suivre son conseil ; que ce serait sans doute dur pour elle, mais que c’était sans doute la décision à prendre. Les jours suivants, il s’aperçut que ces pensées lui revenaient à l’esprit avec une fréquence accrue fort irritante.
Le second de ces événements apparemment peu importants concernait la Chaire Sayle de Diplomatie Américaine, pas le poste, mais l’objet qui en était le symbole. Six ans auparavant, quand Brian avait hérité de la Chaire Sayle, il avait, par la même occasion hérité d’un siège : un fauteuil antique et délabré en bois tourné avec un haut dossier arrondi et un pied fendu, qui avait été offert au premier titulaire de la chaire par des étudiants facétieux vers 1928, et qui portait une étiquette vieillie écrite à la plume, comme au siècle dernier : « Fauteuil de la Chaire Wm B Sayle de Diplomatie Américaine. » Cet objet occupait maintenant un coin du bureau de Brian, qui était déjà trop exigu à son avis, sans être d’aucune utilité. Personne ne pouvait s’y asseoir en toute sécurité ; on ne pouvait même pas y poser un trop grand nombre de livres.
Peu à peu, Brian en était venu à penser que ce fauteuil Sayle ne l’aimait pas, trouvant sans doute qu’il n’avait pas l’envergure de ceux qui l’avaient occupé avant lui. Pendant un temps, il essaya d’y accrocher son imperméable, mais on ne l’en remarquait que plus. On aurait dit quelqu’un de grand et mince aux épaules rondes, Wm B Sayle sans doute, accroupi là dans le coin, la tête baissée. Brian aurait bien voulu se débarrasser de ce fauteuil, mais cela n’était pas envisageable, car l’objet faisait maintenant partie de la Tradition dans une université où la Tradition était à l’honneur.
Le 12 décembre au matin, on frappa à la porte de Brian.
« Oui ?
— Bonjour. » Wendy Gahaghan, dans son costume de cuir à franges, entra dans son bureau.
« Ah, salut l’étrangère ! » Brian oubliait que Wendy avait pris ses distances pour son bien à elle – sa voix n’exprimait que plaisir et une surprise à peine nuancée de reproche.
« J’avais la grippe asiatique », dit Wendy haletante, à bout de souffle d’avoir monté deux étages quatre à quatre. « J’étais à l’infirmerie, je ne pouvais même pas vous téléphoner.
— Je suis navré de cette nouvelle. » Avec ses grands cheveux en désordre et ses mèches trempées (il tombait une pluie froide au-dehors), Wendy était plus pâle que d’habitude. « Vous avez l’air fatigué.
— Oui, je suis sortie seulement ce matin. » Elle eut un pâle sourire.
« Eh bien alors, asseyez-vous, reposez-vous – Ah non, pas là ! » s’écria-t-il quand Wendy s’affala sur le fauteuil Sayle. Trop tard : il y eut un craquement sec ; le siège se brisa, le pied avant gauche s’effondra, et Wendy avec. Ses jambes partirent en avant, ses livres allèrent glisser sur le gerflex gris.
« Aïe ! Ouille ! » gémit-elle en atterrissant rudement sur le dos, le fauteuil basculant sur elle.
« Bon Dieu ! » Avec l’impression de se mouvoir au ralenti, Brian contourna son bureau et traversa la pièce. Il souleva le fauteuil. « Vous ne vous êtes pas fait mal ?
— Je ne crois pas. » Wendy fléchit les bras et les jambes. Sa minijupe en cuir à franges s’était retroussée, et son corps au-dessous de la taille n’était plus couvert que par une pâle membrane de nylon transparent, légèrement brillante, comme des quartiers d’orange ou de pamplemousse rose. « Ouais, ça va. Dites ! » Elle souriait vaguement, mais ne faisait pas le moindre effort pour rajuster sa jupe ou pour se relever. « J’ai cassé votre fauteuil.
— Il l’était déjà à moitié, dit Brian. Je vous avais déjà prévenue qu’il ne fallait pas s’y asseoir. » Il reposa le fauteuil ; celui-ci s’affaissa contre la bibliothèque comme un éclopé.
« Ah ! ouille ! » Wendy se mit à rire. Vu d’en haut, puisqu’il était debout au-dessus d’elle, l’effet était curieux. Ses yeux transparents étaient révulsés ; sa bouche ouverte découvrait des profondeurs roses et humides ; ses hanches rebondies tremblotaient sous leur membrane de nylon. Brian ressentit une émotion forte, un trouble qu’il voulut prendre pour de l’impatience.
« Allons, levez-vous », dit-il, avec une fermeté proche de la colère, en lui tendant la main.
Sensible à son humeur, elle cessa de rire aussitôt. Elle se ramassa, l’air apeuré ; sa main, dans celle de Brian, paraissait petite et froide. Il enleva le Times et quelques livres d’un autre siège qu’il poussa en avant. Wendy s’y assit.
« Dites, vous savez pourquoi je riais. Je m’excuse, j’ai pas fait exprès – Comprenez, je savais pas que votre fauteuil était cassé. Je croyais toujours que vous vouliez pas que je m’en serve parce que je méritais pas de m’asseoir dessus. (Elle sourit timidement.) Je croyais que vous le réserviez à des gens importants, disons.
— C’est ridicule.
— Je sais. Ah, je suis une vraie gourde, comme toujours. » Elle frappait son visage couvert de taches de rousseur de ses petits poings couverts de taches de rousseur, d’un air mi-moqueur, mi-pathétique. « Je suis sûre que vous me détestez maintenant, ajouta-t-elle.
— Bien sûr que non.
— Votre célèbre fauteuil, il est fichu à cause de moi. »
Tous deux regardèrent le fauteuil Sayle, appuyé dans le coin sur un genou, le bras droit cassé pendant sur le côté. Maintenant on pouvait s’en débarrasser, se dit Brian. Et on allait s’en débarrasser.
« J’en ai bien l’impression, approuva-t-il en souriant.
— Vous ne me pardonnerez jamais, je suppose.
— Je vous pardonne, dit Brian généreusement. Si vous arrêtez là vos ravages. »
Il ne fut fait aucune allusion au sentiment de Wendy ce jour-là ; pourtant la situation avait changé, sans que Brian saisisse en quoi. Les jours qui suivirent, au lieu de n’avoir conscience du désir de Wendy que pendant les courts moments qu’elle passait dans son bureau, il le ressentit en permanence. Les ondes de sa passion parvenaient jusqu’à lui comme le tremblement d’un bombardement lointain, impossible à voir, tout juste audible, mais qui agitait pourtant l’air confiné de l’université. Et puis il n’arrivait pas à oublier le spectacle de Wendy allongée par terre. Cette image revenait sans cesse, avec la netteté d’une photo : la longue toison blonde et soyeuse éparse sur le gerflex marbré, l’autre toison de même couleur et plus frisée visible à travers la membrane de nylon brillante. Le collant était troué à l’intérieur du genou gauche ; par ce trou, on voyait une pastille légèrement convexe de chair rosée, et des mailles filées, ou plutôt une échelle, montraient la voie vers le ciel – Trivial, ridicule, vulgaire.
En alternance avec cette image, il y avait dans l’esprit de Brian le sens de sa propre abnégation. Une étudiante jeune et jolie était follement amoureuse de lui, mais il refusait de profiter de cette passion, contrairement à ce qu’auraient fait la plupart des hommes dans sa situation. Il s’était efforcé de faire ce qu’il fallait, de la guérir de son penchant. Il avait réduit la dose de visites à deux par semaine, les limitant à une demi-heure ; il l’avait engagée à voir d’autres gens et à faire l’amour avec eux ; il l’avait empêchée de lui parler trop longuement de ses sentiments. Si ces méthodes étaient inefficaces, si elle était toujours amoureuse de lui, ce n’était pas sa faute.
Vinrent les vacances de Noël. Brian avait décidé que pendant cette période il cesserait de penser à Wendy. Cela s’avéra difficile. Continuellement, et souvent à des moments inopportuns, il revoyait son visage ; il entendait, dans sa tête, sa petite voix presque enfantine. « Vous ne me pardonnerez jamais, je suppose, disait la voix. Je veux me donner à vous complètement. » Et Brian, à table – ou au lit – regardait sa femme, qui ne s’était jamais donnée complètement à quiconque ; qui se prêtait seulement. Avec bonne grâce, et parfois même avec enthousiasme, certes. Mais, telle un livre de bibliothèque précieux, il fallait manier Erica avec précaution, et la rendre en temps voulu et en parfait état.
Contre toute logique peut-être, Brian trouvait qu’il méritait un Noël particulièrement joyeux ; qu’Erica et les enfants auraient dû en quelque sorte le récompenser de son abnégation et de sa loyauté en lui donnant ne fût-ce qu’un peu de cet amour inconditionnel qu’il refusait à cause d’eux. Or au contraire, Jeffrey et Matilda n’arrangèrent rien, n’appréciant pas leurs cadeaux et faisant la tête parce qu’il n’y avait pas assez de neige pour essayer leurs skis neufs. Quant à Erica, on aurait dit qu’elle mettait de la perversité à être de jour en jour moins compréhensive et moins tendre. Elle se plaignait beaucoup d’avoir des enfants difficiles, ne pouvant pas s’empêcher de s’en rendre responsable, sans essayer de faire quoi que ce soit. Elle ne semblait pas se douter qu’il avait le même problème, mais en x fois plus grand. Elle n’avait affaire qu’à deux adolescents ; lui devait en affronter des dizaines – tout aussi grossiers, mal disposés et mécontents.
Car les étudiants de Brian ne sont pas tous aussi admiratifs que Wendy, il s’en faut ; beaucoup sont indifférents, ou même hostiles à ce qu’il est censé leur enseigner. Wendy, elle, le comprend et compatit. Pas Erica : quand il se plaint, elle croit qu’il exagère, se reportant à l’époque plus calme et plus sérieuse de ses propres études. Le réconfort qu’elle a à lui offrir est mince et sans fondement. Quand elle lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’il est un professeur brillant, elle affirme une chose qu’elle ne sait pas, elle a juste envie de le rassurer, ou même de le faire taire. Elle ne s’intéresse pas réellement à ses problèmes, elle ne se soucie pas vraiment de son bien-être ou de son plaisir. Souvent ils se disputent, et elle n’est pas disposée à faire l’amour quand il en a envie et comme il en a envie.
À dire vrai, en amour, l’innovation n’a jamais été le fort d’Erica. C’est une passionnée, mais avec des goûts classiques. Lui demander de venir au lit avec son nouveau soutien-gorge en dentelle et ses bottes en cuir verni, ou de prendre une position inhabituelle, risque de susciter méfiance et embarras. Qu’il en parle simplement, Erica le soupçonnera de ne plus l’aimer telle qu’elle est vraiment ; elle se vexera. Elle le soupçonnera de vouloir se moquer d’elle, l’exploiter, l’humilier même.
Parfois, s’il attend qu’elle soit échauffée, il parvient à innover comme il le souhaite sans qu’elle s’y oppose, ou même s’en aperçoive. Mais, au Nouvel An, après un réveillon ennuyeux où Brian avait bu plus qu’il ne le voulait sans se sentir mieux pour autant, il est allé trop vite.
« Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ? » s’est écriée Erica quand il l’a soulevée du lit pour l’allonger à même le sol. « Ouille, c’est froid !
— Ah, allez ! Restons par terre.
— Alors, au moins, prends la couette », a-t-elle dit, la voix aussi contractée que le pubis. « Mets-la sous moi… Attends… Non, sur le tapis, comme ça. Voilà, vas-y. »
Ce qui a suivi, pour l’un comme pour l’autre, n’a pas été plus réussi que d’habitude, au contraire. Ce qui a encore plus gâché les choses pour Brian, c’est qu’il avait constamment à l’esprit l’image de Wendy Gahaghan étendue sur le gerflex de son bureau – exposée à son regard, muette, offerte. Il savait d’après des remarques qu’elle avait lâchées, des anecdotes qu’elle avait racontées, qu’elle n’avait pas les mêmes réticences aux innovations. Il savait qu’il aurait pu, sans un mot, se laisser tomber sur elle là par terre, la prendre selon sa fantaisie, et qu’il n’y aurait gagné que de la gratitude passionnée.
À cet instant, au petit matin du 1er janvier, les résolutions de Brian s’étaient inversées comme une marée. Lentement d’abord, ce flux se mit à monter vers la côte, et les rocs austères de la morale furent recouverts par des vagues écumeuses d’autojustification. Mais Brian ne cessa pas pour autant de se considérer comme un être sérieux et responsable, soucieux de se soumettre à son obligation catégorique et de poursuivre sa quête humaniste.
Tout simplement, il retourna le problème à l’envers. Wendy souffrait (se dit-il), et cela depuis peut-être un an, d’un amour non consommé. C’était d’autant plus grave pour elle que, dans son monde, c’était un sentiment fort rare, inconnu presque. Parmi ses amies, à la moindre attirance physique passagère, on passait à l’acte, tout naturellement, et tout de suite. Mais la passion romantique, comme l’a noté Denis de Rougemont, est une plante qui fleurit surtout en terrain rocailleux. Comme le géranium de la cuisine d’Erica, moins on l’arrose, plus il fleurit. Voilà pourquoi Wendy était amoureuse de lui ; alors qu’elle ne ressentait pas grand-chose pour tous ces garçons avec qui elle couchait à l’occasion.
Par conséquent, conclut Brian en lui-même tandis que les flots onctueux de la fausse logique venaient lécher le rivage, ce qu’il fallait, en réalité, c’était qu’il couche avec Wendy, et au plus tôt. Elle verrait alors qu’il n’était qu’un homme comme les autres ; son mal en serait guéri. Il était de son devoir de lui apporter cette guérison, même au risque de se dévaloriser à ses yeux, et de briser sa réputation morale. Il ne se livrait pas à l’adultère par désir, mais par devoir. Il faisait le choix entre sa vanité, son désir égoïste de rigueur morale, et délivrer Wendy de sa douloureuse obsession.
Maintenant, rétrospectivement, Brian a du mal à comprendre comment il a pu se complaire dans ce pharisaïsme absurde ; comment un politologue sérieux tel que lui a pu se laisser abuser par le vieil argument de la fin et des moyens ? Car cet argument, il l’avait utilisé pour lui-même autant que pour Wendy ; il avait espéré se guérir de son obsession, et la guérir de sa passion en l’assouvissant. Par moments, il s’en souvient maintenant, il avait eu conscience que, de l’extérieur, on ne mesurerait pas nécessairement l’étendue de son altruisme au fait qu’il baise Wendy Gahaghan, si la chose se savait – mais il voyait là comme une nouvelle épine ajoutée à sa couronne de martyr.
Il n’avait pas encore compris qu’il ne pouvait déjà plus se passer de Wendy, et qu’il prévoyait d’augmenter la dose, entre autres parce qu’il avait besoin de dissiper ses craintes d’être en tous points, y compris le plus intime, un homme petit. Dans quelque partie peu claire de son esprit qu’il fréquentait rarement, se cachait le désir d’avoir l’opinion de Wendy en la matière. Erica ne pouvait pas juger, pas plus qu’elle ne pouvait juger de sa compétence professionnelle, car, n’ayant pas connu d’autres hommes, elle n’avait pas d’éléments de comparaison. À une époque antérieure de sa vie, il est vrai, plusieurs femmes lui avaient assuré qu’il était de taille normale. Mais peut-être avaient-elles menti poliment ? Ou peut-être, en quinze ans, avait-il rapetissé ? Il reconnaissait l’idiotie de ces idées infantiles et névrotiques, mais il n’arrivait pas à s’en défaire complètement. « Une fois seulement ; un seul coup, pas plus, pour vous guérir tous les deux », lui chuchotait son idée fixe ; alors il finit par céder à cette pression.
Quand Wendy fit son apparition dans le bureau de Brian après les vacances de Noël, il eut un moment d’embarras. Il la repoussait depuis si longtemps qu’il trouvait gênant de renverser la vapeur. Par bonheur, par miracle presque, elle lui en fournit l’occasion.
« Comment allez-vous ? » demanda-t-il, reprenant son coup d’attaque classique…
« Pareil. (Wendy fit une grimace.) Plutôt moins bien, même.
— Je suis désolé. » Contrairement à son habitude, Brian s’était levé quand elle avait frappé, soi-disant pour remettre des livres en place, mais en fait pour sortir de derrière son bureau – ce retranchement fortifié de naguère, devenu désormais un obstacle militaire.
« Je sais plus ce qu’il faut faire. Je suis malheureuse quand je suis loin de vous. Et quand je suis ici, c’est encore pire, en un sens.
— Je n’aime pas vous voir dans cet état. » Ayant remis ses livres en place, Brian était maintenant debout à côté de Wendy. Il se fit la remarque qu’il ne s’était jamais aperçu à quel point elle était petite, semblable à une enfant. Il la dominait, intellectuellement et chronologiquement bien sûr, mais aussi physiquement. Sensation agréable.
« Je sais. (Elle eut un petit sourire d’excuse et un haussement d’épaules.) Si vous vouliez bien m’embrasser, juste une fois, ça irait mieux.
— Justement, j’y songeais, voyez-vous, dit Brian, souriant de toute sa hauteur. Je crois qu’il n’est pas impossible que vous ayez raison. » Il avait pensé faire part de son analyse du problème et exposer la solution qu’il proposait avant de mettre celle-ci en application. Mais il fut pris de court par les événements. Ce n’est que le lendemain qu’il fut en mesure de présenter sa théorie – qui, dès lors, s’avérait déjà inexacte.
Maintenant qu’il est en train d’attendre dans son bureau, Brian se promet que la fin de cette affaire sera menée de façon plus satisfaisante que son début. Ses deux tentatives de rupture précédentes n’ont pas marché parce qu’elles reposaient sur une analyse politique erronée de la situation – peut-être à cause d’une résistance inconsciente de sa part. Wendy se moque que sa femme soit au courant de leur liaison ; dans son monde à elle, ce sont des choses qui se savent très vite de toute façon. De plus, elle sait bien qu’il n’y a pas eu de fléchissement dans son travail depuis janvier ; et même si c’était vrai, ça lui serait bien égal.
Mais il est une chose qui la persuadera de la nécessité de mettre un terme à leur liaison ; une phrase qui, si Brian la prononce, rendra Wendy presque aussi désireuse d’en finir qu’elle l’avait été de lui tomber dans les bras. Il suffit qu’aujourd’hui, quand elle va venir, il lui dise que c’est son travail à lui qui est en souffrance ; qu’il n’a pas pu écrire son nouveau livre, projet qu’elle considère comme une chose sacrée.
« Je consacre trop de mon énergie à notre relation, va-t-il dire, dans quelques minutes maintenant. Je n’en ai plus assez pour travailler. »
Qui plus est, ce sera la stricte vérité. Non seulement sa relation avec Wendy absorbe beaucoup de son temps ; mais surtout, en profondeur, elle absorbe l’énergie affective et physique qu’en d’autres temps il sublimait dans la production d’écrits d’histoire politique. Selon l’expression qu’avait eue son coturne à Harvard un jour où Brian avait fait un choix semblable avant un examen important : « Brian pense que tout coule de la même source.
— J’en suis bien persuadé, avait répondu Brian.
— T’es cinglé, avait dit l’autre gaiement. En ce qui me concerne, plus je baise, mieux je travaille. » Mais le temps ne lui avait pas donné raison : il n’avait obtenu qu’un B+ aux examens importants, alors que Brian avait été récompensé de son abstinence par un A sans réserve.