Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 5 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 5

 

C’est la fin d’octobre. Les grands vents se sont levés, les arbres changent de couleur et s’effondrent, et, dans la vie de Brian, tout change de couleur et s’effondre, et tout va mal. Ses collègues, en dépit de ses conseils, modifient le niveau de la licence ; ses étudiants, en dépit de ses conseils, modifient leur état d’esprit – les uns comme les autres dans le mauvais sens. Constamment – pendant le déjeuner entre professeurs, pendant les cours, pendant les réunions de comité même, on s’affronte sur la politique nationale ou celle de l’université au lieu de parler du sujet prévu. C’est l’escalade militaire dans le Sud-est asiatique, et Jones Creek est pollué par les détergents.

À la maison aussi, tout s’effondre. C’est surtout manifeste chez les enfants, dont la crise de rébellion adolescente, au lieu de suivre son cours, s’est intensifiée. Par le passé, Brian pouvait généralement faire semblant de ne rien voir, mais des changements récents d’emploi du temps, pour lui et pour eux, l’en empêchent désormais. Depuis des années il n’avait pas cours le matin de bonne heure, ce qui lui permettait donc de se lever et de petit déjeuner en paix après que Jeffrey et Matilda étaient partis pour le lycée. Ce trimestre, il a un cours à neuf heures. De plus, les enfants ont réussi, après une lutte prolongée et pénible, à faire reculer l’heure de leur coucher à dix heures du soir en semaine et onze heures le week-end. Le résultat c’est qu’ils sont toujours là quand il est à la maison ; la radio et/ou le tourne-disque marchent sans arrêt, les meilleurs fauteuils du salon sont occupés, la porte du frigidaire reste ouverte, et l’évier est plein de vaisselle sale. Les protestations raisonnables et les efforts pour discuter sérieusement des principes de la vie de famille semblent avoir de moins en moins d’effet, et apparemment Erica est totalement incapable de faire face.

Les choses en sont arrivées à un point tel que les Tate connaissent non seulement un conflit de générations, mais un état de guerre totale. Les hostilités s’engagent dès sept heures du matin, quand Jeffrey et Matilda se réveillent, et durent toute la journée.

Ce matin, c’est Jeffrey qui a commencé ; il ne trouvait pas sa basket gauche. Explosions de braillements et de jurons ; portes et tiroirs claqués à l’étage ; le petit déjeuner de Brian abandonné sur le feu par Erica, qui s’est précipitée au second pour se battre au milieu de décombres infâmes dans le placard de Jeffrey ; deux œufs cramés dans la poêle.

Pendant ce temps, Matilda attaquait passivement, en ne bougeant pas de son lit. Quand enfin elle a paru dans la cuisine, à la suite d’un bombardement prolongé, elle était en tenue de combat. Elle a récemment teint ses cheveux (ainsi que le lavabo de la salle de bains) en un rose saumon voyant, atroce, et elle avait mis un jean pattes d’éléphant à fleurs violettes et un sous-vêtement de garçon sans manches, étriqué, qui moulait avec vulgarité sa poitrine en plein développement. Debout près de l’évier, elle s’est fourré dans la bouche des tartines de pain grillé et de confiture en échangeant des injures avec son père, sa mère et son frère. À l’heure de partir pour le lycée, elle a prétendu ne pas retrouver son livre de sciences sociales ; parallèlement, Jeffrey a fait savoir qu’il avait un accroc à sa veste.

La dernière porte ayant claqué derrière eux, Brian s’est assis à table, déjà épuisé, bien qu’il ne soit que huit heures du matin. Sa tête, et toute la pièce, résonnaient encore de la voix hargneuse de sa femme et de ses enfants, semblable à l’écho des bombes et de la D.C.A., ainsi que de sa propre voix, hargneuse elle aussi.

« Je trouve pas ma foutue godasse, voilà ce qu’y a !

— Ah ! Papa, sois pas vache. J’ai pas le temps de me changer. Tu peux pas me fiche la paix pour une fois ?

— Il y a une odeur atroce dans cette pièce. Si c’est quelque chose que tu as fait brûler, je n’en veux pas.

— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? »

« Ben Matilda, t’es vraiment pas chouette aujourd’hui.

— Ah, tire-toi donc !

— Va te faire foutre.

— Connard.

— Merde. »

« Mais enfin qu’est-ce qui se passe là-haut ?

— Tu n’as pas besoin de crier comme ça, franchement.

— Bon, maintenant, Jeffrey, tu vas me ramasser ce morceau de pain grillé dégoûtant que tu as fait tomber par terre.

— Vous allez rater le car ! Mais cette fois ne croyez pas que je vais vous emmener au lycée en voiture. Vous pouvez y aller à pied ! »

Brian et Erica, comme leurs amis, étudiants, et collègues, ont passé un temps considérable à essayer de comprendre et d’arrêter la guerre au Vietnam. S’il devait établir un parallèle entre cette guerre et celle qui se déroule actuellement chez lui, Brian s’identifierait sans hésiter aux Sud-Vietnamiens. Pour lui, le conflit qui, à son début, il y a un an environ, était une simple intervention de police ayant seulement pour but la préservation d’un gouvernement démocratique et le maintien du statu quo – une mesure préventive, en fait – ce conflit n’a cessé de prendre une ampleur désastreuse, contre son propre gré et celui d’Erica, et malgré leurs efforts sincères pour y mettre fin. Depuis bientôt deux ans, ferait-il observer, la maison de Jones Creek Road est devenue territoire occupé. Jeffrey et Matilda ont pris le pouvoir progressivement, faisant entrer des troupes et du matériel, épuisant les ressources naturelles, et détruisant la culture locale.

Du point de vue des jeunes Tate, cependant, le parallèle est inversé. Brian et Erica sont les envahisseurs : les grands Américains cruels et sans pitié. Leurs ressources matérielles et leur expérience militaire sont largement supérieures, ce qui rend cette guerre profondément injuste ; et ils ont des alliés puissants, le Système Scolaire de Corinth, par exemple. Jeffrey et Matilda considèrent qu’ils se trouvent dans une situation quasi tragique. En dépit de leur supériorité naturelle et de leur désir d’autogouvernement, ils restent dépendants de l’aide éricaine et des investissements de Brian Tate. Pire encore d’une certaine manière est le déluge de propagande et de mensonges qu’ils doivent subir. Brian et Erica persistent à clamer partout qu’ils ne sont pas en train d’essayer de détruire Jeffrey ou Matilda, mais qu’au contraire ils luttent pour sauvegarder en eux ce qu’ils ont de meilleur, de plus éclairé et de plus démocratique. Quand ils entendent ces mensonges, les jeunes Tate sont naturellement furieux de se sentir exploités. Ils refusent de négocier et se replient dans la jungle de leur chambre au deuxième étage, où ils préparent leurs opérations de guérilla.

Brian et Erica ont dans cette guerre une position défavorable sur le plan moral et psychologique parce qu’ils veulent sauver la face à l’intérieur, et aux yeux du monde. Ayant été favorisés par le milieu et l’hérédité, ils veulent se croire dignes de leur bonne fortune. Ils désirent donc (contre toute raison) jouir de l’affection, du respect et de la gratitude de ceux avec qui ils sont en guerre et dont ils ont envahi le territoire ; et ils ne cessent d’être profondément blessés et indignés de ne pas recevoir cette affection, etc.

À l’extérieur, aussi, Brian et Erica ont une réputation à maintenir. Depuis maintes années, ils sont généralement considérés, et ils se considèrent eux-mêmes, comme des démocrates, défenseurs de la paix et de la liberté, partisans des causes nobles et humanitaires. La nécessité de sauvegarder cette réputation était si forte qu’ils n’ont jamais déclaré la guerre officiellement, continuant à parler du conflit comme d’un effort pour conserver la paix, et à affirmer qu’ils n’agissent qu’à titre consultatif. Néanmoins, la vérité des faits est largement connue, ce qui leur a valu la désapprobation du monde entier – y compris celle d’autres parents actuellement engagés de leur côté dans des guerres non avouées.

Jeffrey et Matilda, par contre, n’ont pas à se soucier de l’opinion publique. Ils savent qu’ils ont raison. Ils savent qu’ils peuvent engager n’importe quelle opération de guerre, ils seront applaudis par leurs contemporains, dont certains sont allés beaucoup plus loin déjà en fait d’hostilités déclarées. Ils ont pour les soutenir les magazines qu’ils lisent, les chansons qu’ils écoutent, leur culture tout entière. Même du côté de l’ennemi, nombreux sont ceux qui osent prendre parti pour eux, désavouant leur allégeance naturelle d’adultes au nom de la révolution et de la vérité.

Jusqu’ici, Brian a gagné la plupart des batailles rangées ; mais à vouloir gagner il épuise ses ressources, et il le sait, il sait que le temps joue contre lui et qu’il ne peut pas gagner la guerre. Déjà, il ne remporte que des victoires négatives : il a, encore une fois, repoussé l’attaque de quelque bastion, ou réussi à contenir l’ennemi dans la zone de combat existante. Par exemple, il peut tout juste, par lassitude, se féliciter du fait que ses enfants – autant qu’il sache – ne volent pas de voitures, ne font pas sauter d’immeubles à la bombe et ne se droguent pas ; qu’ils ne se sont pas encore fait arrêter par la police, ou engrosser. Quelquefois, Brian le regrette ; car au moins ils seraient ailleurs – en prison ou dans un foyer pour filles-mères – et ils seraient pris en charge par quelqu’un d’autre.

Ce qui rend cette guerre très épuisante pour Brian, c’est que son alliée, Erica, l’a lâché. Elle a fait savoir, non seulement en paroles, mais par sa pratique récente, qu’elle ne peut plus lutter, qu’elle renonce à se battre. Cette défection lui paraît foncièrement injuste ; honteuse même. Il y a des années que la vie domestique des Tate est gouvernée selon le principe de la séparation des pouvoirs : Erica étant chargée de l’exécutif, et Brian du législatif et du judiciaire. Il lui a toujours laissé la direction des affaires courantes concernant les enfants. Et maintenant que les enfants – peut-être par suite de sa mauvaise gestion – sont devenus des adolescents égoïstes, grossiers et rebelles, elle démissionne et décrète que c’est à lui le tour. Comme si le Président et son cabinet abdiquaient, laissant au Congrès et à la Cour Suprême le soin d’écraser une révolte coloniale.

En des circonstances normales, Brian n’aurait pas toléré cela. Mais les circonstances ne sont pas normales ; Erica n’est pas normale. Au cours des six dernières semaines en particulier, elle a eu un comportement tout à fait anormal. Elle est alternativement vigilante ou distraite ; curieuse à propos de son travail ou visiblement pas intéressée du tout ; trop bavarde ou muette. Au lit, il la sent bizarre : à la fois tendue et amorphe ; elle met du temps à prendre son pied, convulsivement et avec un cri de rage, ou elle ne le prend pas du tout. Elle paraît sur le campus à des heures étranges sans donner d’explication, et sert le dîner avec parfois une demi-heure de retard sans donner de raison. Il n’est pas venu à l’esprit de Brian que sa femme le soupçonne d’avoir une liaison, car il ne peut pas imaginer qu’elle garderait le silence là-dessus. Ce qu’il craint, c’est qu’elle ne soit atteinte d’une maladie mentale ; et depuis hier, mercredi, ses craintes ont redoublé.

Le mardi et le vendredi Brian déjeune avec Wendy dans son appartement de Collegetown ; le lundi et le jeudi avec ses collègues au Cercle des Enseignants. Mais le mercredi, il a un cours jusqu’à une heure un quart, et ensuite une réunion de comité à deux heures. Il va donc s’acheter du café au distributeur du sous-sol, et Erica lui prépare un repas froid (sandwichs, fruits, gâteau ou biscuits) dans un sac en papier. En même temps elle prépare aussi des paniers-repas pour les enfants, elle fait la vaisselle du petit déjeuner, elle balaie la cuisine et elle sort les ordures – les bouteilles, les papiers et les boîtes allant dans une poubelle, et les détritus, emballés dans un sac en papier, dans une autre.

Ce mercredi après son cours, Brian est remonté dans son bureau accompagné d’un étudiant de maîtrise radical du nom de Davidoff, qui avait soumis un projet de mémoire douteux. Tout en exposant ses objections à ce projet, Brian s’est assis à son bureau, il a ôté le couvercle de son café, et il a vidé son sac en papier au-dessus de son sous-main. Au lieu de son déjeuner, il en est sorti un tas de marc de café, de coquilles d’œuf écrasées, de pelures d’oranges, de croûtes de pain grillé souillées de confiture, et de céréales détrempées.

« Eh bien, alors ! s’est exclamé Davidoff, riant avec bonhomie. C’est ça votre déjeuner ? »

Tout aussi agaçante et plus troublante peut-être a été la réaction d’Erica ce soir-là. Elle a semblé ne voir que l’humour de l’incident et pas ce qu’il signifiait sur l’état de son propre esprit. « Je me suis trompée, voilà tout », répétait-elle, réprimant manifestement une envie de rire comme l’avait fait Davidoff, mais sans bonhomie aucune.

« Tu l’as déjà dit, a-t-il fait remarquer. Ce que je te demande, c’est la raison pour laquelle tu fais ce genre d’erreurs Ce que ça veut dire.

— Qu’est-ce que ça pourrait vouloir dire ? » Erica a cessé de sourire et elle l’a regardé avec ce qu’il a pris pour un certain trouble.

« Eh bien, que tu étais troublée ; ou que tu m’en voulais inconsciemment.

— Pourquoi t’en voudrais-je ? » Le ton était ambigu ; un instant, il s’est imaginé qu’elle savait tout. Heureusement, il n’a pas été saisi au point de perdre l’offensive.

« Comment le saurais-je ? Ce qui m’inquiète c’est que… » et il s’est mis à faire la liste des autres défaillances qui l’inquiètent. Mais depuis, la question d’Erica reste suspendue en l’air, à peine visible, comme une toile d’araignée. Cette question est suspendue là en ce moment même. À supposer qu’elle sache, se dit Brian, au moins elle ne sait pas qu’il pense qu’elle sait. Mais alors, pourquoi ne lui dit-elle pas qu’elle sait ? Et si elle ne sait pas, alors son comportement est insensé. À moins naturellement qu’elle lui en veuille encore de ce qu’elle sait vraiment, à propos du printemps dernier. Devrait-il admettre que ça, il le sait ? Brian cligne des yeux ; il a l’impression d’avoir dans la tête des araignées en activité, tissant de part en part des toiles de conjectures grises et gluantes. À moins que ce ne soit Erica qui les ait dans la tête ?

Mais ce matin les araignées ne sont pas le plus grave de ses ennuis. Ses doutes sur l’état mental de sa femme, l’aversion que lui inspirent ses enfants, ses contrariétés et ses déceptions professionnelles, ne sont pratiquement rien aujourd’hui à côté du problème de Wendy Gahaghan.

Pour être bref, Wendy s’est montrée préoccupée ces derniers temps par l’idée d’avoir un enfant – de préférence un enfant de Brian. Elle a d’abord parlé de cette envie en passant, il y a quelques semaines, en réponse à un compliment qu’il lui faisait : « Oui, ils sont beaux – ils pourraient juste être un peu plus gros pour mon goût. (Elle a souri avec confiance.) Quand j’aurai un bébé, je le nourrirai pendant au moins six mois – ça fait grossir les nichons, tu sais. » Une semaine plus tard le thème a été repris : « Gail dit que s’il y avait pas ce problème de population, Danny et elle, ils auraient cinq ou six gosses. Tu sais que je comprends ça ? Enfin tu vois, quand on aime quelqu’un, c’est normal de vouloir faire le plus d’enfants possible avec lui ; c’est comme moi, je voudrais bien avoir des enfants avec toi. »

À cette réflexion, Brian a ressenti un malaise ; une appréhension. Pour se couvrir, il a dit à Wendy qu’il espérait sincèrement que ses amis n’avaient pas l’intention d’être parents tout de suite ; il a disserté sur le tort que font si souvent à la société, à leurs enfants et à eux-mêmes les gens qui se reproduisent de façon irresponsable, avant d’être mûrs économiquement ou affectivement. D’un point de vue écologique, c’était tout simplement de la reproduction polluante.

Et puis finalement vendredi, à leur dernière rencontre – et à un moment de grande intimité : « Tu sais, l’hérédité ça donne de drôles de trucs. C’est vrai, l’autre jour je me disais, si on avait un enfant ensemble, comment est-ce qu’il serait ? » Brian a refusé de spéculer sur le physique de ce bébé conjectural. « Je n’en sais rien, et je ne veux pas le savoir », a-t-il dit. S’écartant d’elle, il a regardé son ventre lisse, légèrement convexe, avec un certain malaise, l’imaginant en train de gonfler sous ses yeux comme un ballon pâle. « Ça serait la fin de tout. Quoi qu’il en soit, ça n’est pas à un bébé qu’il faut penser pour l’instant, tu es là pour penser à terminer ton troisième cycle », a-t-il ajouté, en souriant inutilement, car Wendy avait détourné son visage. « Tu entends ? »

Un silence.

« Bien », a finalement répondu Wendy, en souriant aussi. Mais ça n’était pas un sourire très heureux, se rappelle Brian, et elle est partie peu après. Il l’avait sans doute blessée.

Il l’avait d’ailleurs senti tout de suite, et il avait prévu de remettre les choses au point quand ils se verraient le mardi ; mais il y a eu réunion de département à l’improviste. Il a appelé à l’appartement le matin, chose qu’il n’aime pas faire, et comme il le craignait, il n’a trouvé que la coturne de Wendy. Il a laissé un message bref, un peu brutal peut-être – blessant probablement Wendy une nouvelle fois, car elle n’a pas rappelé. On est maintenant jeudi à midi, et elle n’a toujours pas appelé ni paru dans son bureau.

Ce qu’il faut qu’il explique à Wendy, c’est qu’en réagissant à ses fantasmes de maternité comme il l’a fait, il n’a pas voulu la blesser, sa réaction a été naturelle, automatique. Il est trop âgé pour avoir d’autres enfants (trop âgé, en fait, pense-t-il souvent, pour supporter ceux qu’il a déjà). Mais que Wendy rêve d’être mère, quoi de plus naturel là aussi ? Lui-même a ses rêves : il se représente reconnu à l’échelle nationale en tant qu’analyste politique ; appelé à New York ou Washington, juridiquement et financièrement libre de profiter de l’existence ; de rencontrer, qui sait ? quelqu’un de semblable, par certains côtés, à Wendy. Il vit avec ces fantasmes au moins autant que Wendy avec les siens, et de façon plus insensée – car vraisemblablement elle aura des enfants un jour, mais lui ne sera jamais ni célèbre ni libre. Il devra rester dans ce même bureau jusqu’à sa retraite, juridiquement et financièrement lié à l’université de Corinth et à trois personnes envers qui il ne se sent plus guère que des obligations : une femme qui le déteste et est atteinte de dépression nerveuse, et deux adolescents révoltants et révoltés. C’est toute cette amertume, peut-être, qui le fait parler à Wendy impulsivement, elle pour qui rien n’est encore joué. Il l’avoue. Il lui a parlé impulsivement, et durement.

Or donc, se dit Brian, j’ai blessé Wendy. C’est à moi de m’excuser, de signaler que je ne suis pas choqué par ses fantasmes maternels, mais seulement soucieux, pour des raisons pratiques, qu’ils ne se matérialisent pas tout de suite. Ce que je devrais faire, c’est l’appeler pour le lui expliquer.

Brian regarde le téléphone sur son bureau, mais il ne le décroche pas. Il est midi, et Wendy est sans doute chez elle ; mais sans doute aussi, malheureusement, sa coturne Linda Sliski – une fille maigre aux cheveux longs, avec de grands pieds, de grandes mains et un air décontracté, qui se fait parfois éclater la tête aux hallucinogènes. Brian considère Linda avec méfiance et antipathie, à la fois à cause de ce qu’il sait sur elle et à cause de ce qu’elle sait sur lui. Wendy affirme que Linda est quelqu’un de franc et de loyal, qui n’irait jamais raconter quoi que ce soit, mais il n’est pas convaincu. Il redoute périodiquement que pendant un de ses trips la tête de Linda n’éclate au point de laisser filtrer le nom de Brian par les fissures.

Brian évite Linda autant qu’il est possible. S’il la voit s’approcher de lui sur le campus, il prend un autre chemin, il monte des escaliers inutilement, ou il entre brusquement dans le bâtiment le plus proche. Dans un lieu clos comme le snack, ou bien il fait semblant de ne pas la remarquer, ou bien il la salue rapidement et cordialement, et il déguerpit aussi vite que possible. Sur sa demande expresse, Wendy s’est arrangée pour que Linda ne soit jamais dans l’appartement quand il vient déjeuner. Avec sa méfiance, il n’a aucune envie de lui parler, si brièvement que ce soit, même au téléphone.

Fronçant le sourcil, crispant le visage, Brian décide d’attendre le lendemain, où il verra Wendy, et de ne plus se tourmenter jusque-là. Mais quand il s’arrête au bureau du département en allant déjeuner et qu’il reconnaît l’écriture de Wendy sur une enveloppe parmi le fatras de courrier de sa boîte à lettres, ses muscles faciaux se détendent de soulagement.

« Bonnes nouvelles, j’espère ? » demande Helen Wells, la secrétaire du département, observant cette décontraction.

« Non, juste des publicités et des factures », répond Brian. Souriant, il remonte avec son courrier pour le lire seul dans son bureau, décachetant, comme toujours, le moins intéressant d’abord.

Enseignants, LES PUBLICATIONS FUNK ET WHANG Répondent Enfin à Votre Demande…

Ami des libertés américaines : Le 16 mai de cette année C. Daniel Farber a été arrêté à la suite d’un prétendu sit-in avec destruction de matériel au Conseil de Révision de Clinton County. Sa caution a été fixée à…

Cher Brian,

Je pense que c’est peut-être la dernière lettre que je t’écrirai maintenant, et ça me fait plutôt flipper parce que je m’étais figuré que j’allais t’écrire et parler avec toi jusqu’à la fin de mes jours. Ce qui était peut-être pas tellement prouvé.

La fin de tout comme tu as dit très fermement, alors je me tire comme tu sais, et comme tu souhaites. J’aurais bien aimé qu’on s’explique sur le fait que ça soit arrivé, sur le pourquoi et le comment mais quand j’ai essayé d’aborder le sujet, tu m’as renvoyé des vibs tellement mauvaises que j’ai pas supporté. Comme le professeur Frankel m’a dit des fois j’ai de la difficulté dans l’expression. Ça me complexe. J’étais trop déboussolée que tu viennes pas hier pour essayer de téléphoner ou d’aller te voir on sait jamais j’aurais pu me mettre à hurler ou à débloquer, et c’est pour ça que je l’ai pas fait comme tu sais sûrement puisque tu sais tout. Il m’a fallu jusqu’à ce matin pour arrêter d’être comme une gosse et de penser qu’à moi et de te mettre tout sur le dos ce qui était juste une façon de me défiler parce qu’on savait bien et on avait bien dit tous les deux depuis le début que si je me retrouvais enceinte c’était ma responsabilité, ou plutôt de la façon que ça a tourné mon irresponsabilité. De toute façon il faut que je me débrouille maintenant. Ça m’a rendu à moitié barge d’attendre que tu m’appelles mais j’ai fini par accepter que ça vienne pas, et que t’avais décidé de pas appeler. Si tu sais tout alors tu dois avoir raison ça aurait fait encore plus mal d’en parler quoique j’arrive pas à me représenter comment ça pourrait faire plus mal.

Je voulais disparaître discret comme OMO----- et la Saleté S’en Va à la Télé seulement j’ai eu peur (et Linda est d’accord) que tu te demandes ce qui se passait et que tu te fasses de la bile ce qui était pas une bonne chose puisque l’idée c’est que Brian Ait La Paix, qu’il soit toujours de plus en plus calme, productif et concentré – autant qu’il est possible de l’être dans ce Siècle Américain – bien entendu. Et que tu finisses ton livre qui sera un bel enfant pour toi et pour le monde. Ne regrette rien jamais comme moi. J’ai voulu aimer complètement et me donner à toi entièrement et mon vœu s’est réalisé pas comme j’aurais cru mais c’est comme ça, avec les vœux. Zed dit qu’on a tous beaucoup de vies différentes et celle-ci est finie pour moi c’est tout. Par ailleurs, je voudrais te dire, pense à moi dans ton bureau quand il fera froid dehors certains après-midi, mais je sais que c’est de l’égoïsme. Ne pense plus à moi, rappelle-toi seulement à quel point ce que tu es en train d’écrire est important et maintenant il y a plus rien qui peut s’interposer. Et prends soin de toi.

toute à toi, à toi, à toi, à toi, à toi.

La première réaction de Brian à ce document est la stupeur, suivie, en cours de lecture, par un grand trouble de l’âme. Comment Wendy a-t-elle pu tomber enceinte ? Elle est censée prendre la pilule ; « qu’on s’explique sur le fait que ça soit arrivé » signifie donc qu’elle a perdu son équilibre et que, par négligence, par bêtise, elle a cessé de la prendre. Ensuite il est furieux contre lui-même, d’avoir été si bête, de ne pas avoir prévu ceci, de ne pas l’avoir empêché ; et puis à nouveau contre elle, de n’avoir rien dit, d’avoir été si bêtement incapable de s’exprimer.

Mais après tout, Wendy reconnaît ses torts. Il relit sa lettre et il est frappé par son aveu de faiblesse, sa reconnaissance de ses responsabilités, son refus généreux de l’accuser ou de l’impliquer. Persuadée qu’il savait ce qui s’était passé, elle a attendu qu’il parle. Puisqu’il ne l’a pas fait, elle accepte. Sans rien demander, sans faire de scène, elle annonce son intention de partir, vraisemblablement pour aller se faire avorter. (« Il faut que je me débrouille maintenant. »)

L’espace d’un instant, il envisage de prolonger sciemment le malentendu, d’accepter sa générosité sans mot dire et de la laisser partir – mais cela ne dure qu’un instant. Agir ainsi serait indéfendable à la fois moralement et matériellement – à la fois mauvaise gestion et mauvaise politique.

De plus, il a envie de la voir. Il faut qu’il la voie, qu’il tire au clair le malentendu, qu’il s’assure de son équilibre affectif et de la pérennité de sa discrétion, qu’il l’assure elle, de la pérennité de son attachement, de son soutien affectif et moral – Et de son soutien matériel. Les interventions légales coûtent très cher ; celles qui sont illégales, qui ne sont pas prises en charge par l’Assurance Maladie, coûtent encore plus cher. Brian a les moyens de remplacer l’Assurance Maladie, et il est normal qu’il le fasse.

Décrochant le combiné, il compose le numéro de Wendy, en réfléchissant à ce qu’il va dire. (Pourquoi ne m’as-tu rien dit… Comment as-tu pu penser que je…) Le téléphone commence à sonner. (Mais tu n’as pas besoin d’abandonner tes études pour autant, de laisser tomber la fac… Une courte absence pour raison médicale… La couverture habituelle est une mononucléose…) Le bourdonnement morne et régulier d’un téléphone qui résonne dans un appartement vide ; trois coups, quatre, cinq. Est-elle déjà partie ?

Il repose le combiné et se remet à lire la lettre de Wendy pour la troisième fois. « Zed dit qu’on a tous beaucoup de vies différentes et celle-ci est finie pour moi c’est tout », lit-il, « … disparaître discret… La fin de tout. »

Brian fait le demi-mouvement de se lever de son bureau, en émettant le son « Pffeuh ». Il se reprend, se rassied. Il se dit à haute voix qu’il doit se méfier des conclusions hâtives, cependant qu’une voix inaudible située quelque part derrière son oreille gauche lui crie qu’il n’y a pas une seconde à perdre s’il s’agit d’éviter un horrible désastre. Il compose à nouveau le numéro de Wendy, cependant qu’une autre voix au sommet de son crâne observe qu’en cas de crise des hommes raffinés et cultivés sont capables de donner dans la rhétorique du mélodrame politique de bas étage ; ce fait a des applications historiques intéressantes, observe la voix.

Brr, Brr, Brr. Mais ça n’est peut-être pas le bon numéro. Brian raccroche le combiné et consulte l’annuaire des étudiants. Bien que les chiffres semblent être les mêmes, il recompose le numéro, lentement, avec l’impression d’avoir les doigts gonflés. Brr, Brr, Brr, Brr, etc.

Bien, voici un cas d’urgence. Il faut qu’il réfléchisse clairement, logiquement. Si Wendy n’est pas chez elle, elle est peut-être quelque part sur le campus. Laissant un mot sur sa porte, il sort précipitamment et passe la demi-heure suivante à faire rapidement le tour de l’université, perdant progressivement, malgré le désir exprimé par Wendy, son calme, sa productivité et sa concentration. Il la cherche dans la salle de lecture et dans les travées de la bibliothèque, dans trois cafétérias, deux snacks et le magasin du campus. Il cherche aussi Linda, qu’il a si souvent essayé d’éviter. Mais il ne les voit dans aucun de tous ces endroits où, par contre, des gens le voient. Certains le regardent avec des yeux ronds, se demandant sans doute ce qu’il fait là. Et que fait-il là en effet ? Si Wendy a l’intention de se tuer, ou même si elle a simplement le projet de partir, elle ne va pas être en train de lire dans la salle des volumes réservés, ou de manger un de ces sandwichs au pain aux raisins et au fromage frais à la Vache bleue.

Cette preuve du trouble de son esprit le fait trébucher sur les marches de la bibliothèque. Il s’arrête, essaie de reprendre son souffle. Il faut qu’il clarifie ses idées, qu’il considère la situation dans son ensemble, qu’il fasse une analyse structurale, qu’il élimine les données non signifiantes.

À Corinth, à cause de l’histoire géologique unique du relief, on a toujours à portée de la main les moyens de se suicider. Le plus souvent, les claustrophobies de la vie trouvent facilement la sortie, sortie traditionnelle à l’université de Corinth. Deux des ponts sur le ravin nord, et un sur le ravin sud, ont beaucoup de succès. Mais partout il y a des abrupts qui, à cette heure de la journée, sont moins fréquentés. Chaque année, quelques étudiants malheureux y vont, comme on dit ici, pour « se défiler ».

Si Wendy s’est déjà jetée dans une de ces failles profondes et fatales du paysage, il n’y a plus rien à faire, se dit Brian, debout sur les marches de la bibliothèque, hors d’haleine et en sueur, bien que la journée soit fraîche et nuageuse. Plus rien à faire même si elle est seulement en route ; il y a trop d’endroits possibles, il n’arriverait jamais à la trouver. Mais on aura tôt fait de la trouver – De la trouver, de l’identifier, de l’examiner ; de découvrir qu’elle portait un enfant, son enfant. Le tragique événement sera relaté comme d’habitude en deux paragraphes discrets d’une page intérieure du Courrier de Corinth, lus pendant le dîner de demain par tout le monde en ville, par Erica. Ses dénégations. « Je ne l’ai pas vue, je ne lui ai pas parlé – l’ai à peine vue, lui ai à peine parlé (plus crédible) depuis le printemps dernier. Malheureusement, c’est vrai, elle a toujours été un peu déséquilibrée… » Déséquilibrée, est tombée facilement. L’événement relaté plus longuement, avec une photo récente, dans le journal des étudiants, lu au petit déjeuner le jour suivant par tout le monde ; par Linda Sliski. Le chagrin de Linda, sa fureur, la vérité éclatant dans sa tête et se répandant dans celle des autres, de beaucoup d’autres, ne cessant plus de se répandre.

« Bonne journée », lui lance un collègue, un certain George Chambers, passant à côté de Brian pour entrer dans la bibliothèque.

« Hum », répond Brian, ramené à la réalité extérieure. Il tend la main, la paume en l’air comme un mendiant, pour faire croire qu’il s’est arrêté devant la bibliothèque juste le temps de voir s’il pleuvait. Il ne pleut pas, mais le ciel est menaçant. Un grand vent balaie la cour, sous une fumée de nuages noirs et sales. Promesse de pluie, d’éclairs, de tonnerre, de grêle. Automatiquement, Brian quitte la bibliothèque et se dirige vers son bureau. La divulgation, le scandale, sa perte. George Chambers, père de famille d’une délicatesse exemplaire, ne lui souhaitera plus jamais une bonne journée, ni une journée d’aucune sorte.

Revenu dans son bureau, essoufflé et un peu étourdi, comme s’il venait de gravir une montagne plutôt que ses deux étages, Brian décroche à nouveau le téléphone. Il compose le numéro de Wendy et laisse sonner, onze fois. Pendant ce temps, il se représente l’appartement. Il voit la salle de bains, qui a des murs roses, de la céramique blanche. Le lavabo et la baignoire sont anciens, avec des taches de rouille sous les robinets. Une lame de rasoir est posée sur le bord de la baignoire, qui commence à s’emplir de sang, et des longs cheveux clairs de Wendy. Elle vient de se taillader les veines, mais maladroitement et peut-être pas mortellement ; pourtant, penchée par-dessus bord, elle a déjà perdu connaissance. Claquant derrière lui la porte de son bureau, Brian traverse le bâtiment presque au pas de course en direction du parking des professeurs.

L’appartement de Wendy est au premier étage d’une vieille maison en bois de Collegetown. On y accède au moyen d’un escalier très raide, sorte d’étroit canyon tapissé de papier à roses rouges qui mène à une porte vitrée garnie d’un rideau en jute vert. Brian, tour à tour, frappe à cette porte et secoue la poignée de cristal taillé, en appelant Wendy et en exigeant qu’elle le laisse entrer.

Pas de réponse. Il descend l’escalier et sort, faisant le tour de la maison pour regarder les fenêtres de l’appartement. Il est difficile de voir quoi que ce soit, car le jardin de derrière est en pente, et encombré d’arbres, de monceaux de feuilles mortes et de matériel de jeu rouillé.

Brian commence à grimper l’escalier de secours. Le souffle court après trois volées, il se place au niveau de la salle de bains de Wendy. Entre des rideaux roses il voit un angle du miroir ; et puis, en montant un peu plus haut, des brosses à dents de diverses couleurs. Le lavabo. La baignoire vide. Évidemment, se dit-il en redescendant, Wendy ne se tailladerait jamais les veines ; elle a peur du sang.

Du jardin, levant un front soucieux vers le premier étage, Brian passe soudain de l’autre côté des bardeaux bruns avec les yeux de l’esprit et il plonge dans la kitchenette. Wendy est là ; agenouillée sur le lino marbré, la tête dans la cuisinière. La vision est si nette qu’il voit même les deux grilles métalliques qui occupent normalement l’intérieur du four, et sur lesquelles, par le passé, Wendy lui a fait gratiner des sandwichs à la tomate et au gruyère pour le déjeuner. Pour pouvoir passer sa tête, elle a retiré ces grilles et elle les a placées contre le mur. Brian se reprécipite à l’intérieur et remonte le canyon aux parois tapissées de roses. À nouveau il agite la poignée de la porte, il la secoue.

« Wendy ? » crie-t-il, plusieurs fois. Il recherche un moyen de forcer la porte – pas facile car il n’y a pas de palier – un moyen de briser le panneau vitré. « Wendy !

— Mais bon Dieu qu’est-ce qui se passe là-haut ? »

Jetant un coup d’œil au-dessous de lui, Brian aperçoit, écrasé par la perspective, un jeûné homme barbu – l’étudiant en physique qui habite l’appartement du bas.

« Je cherche Mlle Gahaghan.

— Elle n’est pas là, elle est sortie il y a une heure environ. Il n’y a personne.

— Vous êtes sûr ?

— Bien sûr que je suis sûr. Elle est partie avec une valise. Qu’est-ce qui vous prend, vous êtes rond ou quoi ? Comment voulez-vous que je travaille ? »

Brian s’excuse, remercie le jeune homme, ressort. Une valise, se répète-t-il à mi-voix. Assurément si on veut se tuer, on n’emporte pas de valise. Il prend sa respiration. Dans sa tête il voit toujours la cuisine de Wendy et les deux grilles du four contre le mur jaune, mais Wendy a disparu. Il peut donc inspecter l’intérieur de la cuisinière et se rendre compte d’une chose qu’il a toujours dû savoir, que c’est un four électrique. Devant cette preuve du trouble de son esprit et de sa mémoire défaillante, Brian est consterné. Il mesure de combien peu il s’en est fallu qu’il n’enfonce la porte de l’appartement vide de deux étudiantes ; qu’il ne soit pris sur le fait, ou juste après, par le jeune homme barbu.

Une valise. L’intention de Wendy, exactement comme il l’avait tout d’abord déduit de sa lettre, est de quitter la ville. De faire ce que feraient la plupart des jeunes filles dans sa situation, à savoir de rentrer chez elle, chez ses parents à Queens.

Brian monte dans sa voiture ; son pouls revient à la normale. Bon. Pour atteindre New York, Wendy va probablement devoir aller à la gare routière. Il démarre et traverse la ville, réfrénant son envie de dépasser considérablement la limitation de vitesse.

La gare routière est déserte, mis à part un employé qui s’ennuie et qui informe Brian de mauvaise grâce que le dernier car pour New York est parti à midi – trop tôt pour Wendy, qui a dû déposer sa lettre dans sa boîte vers cette heure-là. Le suivant part après trois heures, dans deux heures ou presque. Il a amplement le temps. Dans la file d’attente à la banque, où il vient retirer six cents dollars (ce montant lui est soufflé par des articles récents du Village Voice), Brian se félicite de sa décision de placer ses droits d’auteur et ses honoraires de conférencier sur un compte séparé sur lequel Erica n’a pas droit de regard. En avançant il remarque une affiche qui conseille aux clients : Confiez-Nous Vos Valeurs. Valeurs ; Malheurs ; Matrices. Wendy gisant écrasée sur des rochers mouillés ; le nom de Brian imprimé dans le journal à côté du sien. Mais il enfouit ces craintes absurdes dans l’épaisseur de la moquette aux motifs bruns, se répétant Valise, Car.

Mais si Wendy est encore en ville, où est-elle ? Pendant qu’il regarde Mme Morrison téléphoner à un supérieur pour savoir si elle peut donner à Brian Tate six cents dollars qui sont à lui, il a le pressentiment que Wendy est allée à cette librairie ésotérique, qu’elle est en train de parler avec ce charlatan de libraire, en train de tout lui raconter.

Mme Morrison est toujours au téléphone, elle écoute, elle hoche la tête. Cette somme de six cents dollars en liquide éveille des soupçons. Elle aussi, ou son supérieur à l’autre bout du fil, a lu le Village Voice ; ils savent.

Elle raccroche le téléphone. Est-il bien sûr qu’il ne veut pas des travellers’ chèques ? C’est tellement plus sûr. Non ? En pinçant les lèvres, Mme Morrison commence à compter la somme, en billets de dix et de vingt – non identifiables, il l’espère. Elle les lui glisse entre les barreaux et Brian les plie dans son portefeuille sous ses yeux.

La Librairie Krishna est située à une extrémité de Main Street, la plus minable, entre un restaurant chinois et un magasin de matériel de bureau. De l’extérieur elle a un aspect tristement exotique. La vitrine étroite et poussiéreuse, comme le canapé de Wendy, est garnie d’une tenture indienne décolorée, sur laquelle trône une grosse idole orientale en pierre qui sourit d’un sourire vague et doux. Tout autour, sont placés au hasard des livres sur des sujets occultes ; tantôt debout, tantôt couchés, tantôt appuyés les uns contre les autres, comme dans un temple partiellement en ruine, un Stonehenge asiatique miniature.

À l’intérieur, on est d’abord frappé par la lumière blafarde, les hautes étagères encombrées, une odeur d’encens douceâtre et poussiéreuse. Wendy n’est pas dans la pièce. Sur la droite de Brian, à un haut comptoir en bois, un jeune homme à la barbe rare est en train de lire, au mépris du panneau affiché au mur derrière lui, qui proclame en gros caractères majuscules noirs sur fond or terni :

SI LA VOIE PEUT S’EXPRIMER PAR LES MOTS, CE N’EST PAS LA VRAIE VOIE.

Dans le coin à la gauche de Brian une fille en combinaison de travail est assise par terre en tailleur ; tout au fond de la boutique, deux hommes sont penchés sur des papiers à une table. L’un jeune et costaud, les cheveux noirs et drus ; l’autre plus âgé et plus mince – le propriétaire peut-être.

Brian éprouve un mépris qui va jusqu’au dégoût – ce qui renforce cet avantage politique et stratégique qu’il est toujours conscient d’avoir quand il pénètre dans un magasin quelconque. Il a l’avantage politique dans de telles situations, comme la plupart des clients, parce qu’il est socialement anonyme, alors que le personnel du magasin est défini, et défini par un statut inférieur d’employé ; et ici il a un avantage particulier puisqu’il sait qui est Zed, alors que Zed ne le connaît pas. Brian a l’avantage stratégique parce qu’il peut décider d’acheter ou de ne pas acheter, alors que le personnel ne peut pas décider de vendre ou de ne pas vendre ; et ici il est invulnérable sur le plan stratégique, puisqu’il n’y a rien dans ce lieu miteux dont il ait besoin. Sauf de renseignements bien sûr. Il choisit la fille assise par terre comme étant celle qui lui paraît la plus normale de la bande, et il s’avance vers elle.

« Excusez-moi, dit-il. Je cherche Wendy Gahaghan. Est-ce qu’elle est venue aujourd’hui ? »

Pas de réponse. Brian hausse la voix pour répéter sa question.

Toujours pas de réponse. La fille ne le regarde même pas et pourtant il est là debout devant elle ; elle regarde à travers lui. Un léger malaise vertigineux l’envahit – la sensation de ne pas être à la Librairie Krishna, de n’être nulle part.

« Gail peut pas parler pour l’instant, elle fait son Yoga, dit le jeune homme au comptoir.

— Ah, pardon ! » Brian s’écarte, se rappelant à lui-même qu’il est encore en état de tension.

« Cherchez Wendy ? »

Brian avoue que oui.

« L’ai pas vue. » Tenant moins haut Le Zodiaque et l’Âme, il crie : « Dis, Zed, Wendy est venue aujourd’hui ? »

À l’arrière de la boutique, l’homme le plus âgé se retourne et regarde un instant Brian avec un effet bizarre et saisissant, comme une lumière puissante qu’on brancherait et débrancherait. Puis il hoche la tête, et tourne le dos à nouveau.

« Elle va peut-être venir, si vous voulez traîner un peu en attendant, propose le jeune homme. Elle vient généralement l’après-midi… »

Traînant un peu, Brian avance le long du mur, lisant au dos des livres. La Démonologie de nos jours. Les Tarots révélés. Les titres eux-mêmes suffisent à montrer que ces livres ne contiennent que mensonges, superstition et peur : toutes choses que la philosophie et la politique des Lumières du dix-huitième siècle, et le progrès scientifique et social du dix-neuvième auraient dû supprimer pour de bon, mais qui réapparaissent dans tous les coins. Le sommeil de la raison produit des monstres, et ils sont là, nombreux et invisibles, dans cette pièce mal éclairée. C’est ce drogué maigrichon qui les y a amenés et qui, aidé par eux, exploite Wendy et d’autres âmes étudiantes innocentes, versant le poison dans leur esprit, bouleversant tout ce que Brian et ses collègues leur ont enseigné.

La Sagesse des Soufis. L’Autodéfense psychique. Le Livre des morts. Le fait que Wendy vienne généralement ici l’après-midi, chose qu’elle lui a cachée, est pour Brian une preuve de plus que les démons de l’irrationnel et de l’autodestruction ont planté leurs griffes en elle plus profondément qu’il ne le croyait. Si vraiment elle se supprime, c’est ce lieu qui devra en porter la faute. En partie. Il fait la grimace, en progressant le long du mur de livres. De temps à autre, il jette un coup d’œil dégoûté sur le dos de Zed, ou bien il tapote la poche de sa veste, à l’endroit où le portefeuille bourré de billets fait toujours une enflure rouge fluorescent.

Bientôt, il y a du mouvement au fond de la pièce. Le jeune homme trapu se lève, ramasse sur la table des papiers couverts de chiffres et de diagrammes, en exprimant sa reconnaissance.

« Ouais, enfin, je demanderais qu’à te suivre là-dessus ; mais tu vois, ces mouvements de Mercure et de Vénus agissent jamais beaucoup sur moi », dit-il en passant devant Brian tandis qu’il se dirige vers la porte en compagnie de Zed. « Ils me dynamisent pas comme les aspects Mars-Uranus. Faut croire que mon karma c’est la violence, conclut-il avec un rire puéril. T’es prête, Gail ? Allez, à plus tard.

— Va en paix, Danny. »

Zed ferme la porte et revient négligemment vers Brian, parcourant en sens inverse la longue pièce étroite tapissée de livres. L’approche de cette silhouette dégingandée a quelque chose de troublant, de menaçant même, avec ce visage caché, à contre-jour de la vitrine. La main de Brian se porte défensivement sur la poche de sa veste. Mais quand Zed arrive plus près et que la piteuse clarté du plafonnier s’abat sur lui, la menace disparaît. Il se révèle être un homme d’âge moyen, chétif, insignifiant ; grand, pâle, un peu chauve, les traits flous et las.

« Est-ce que je peux vous aider ? » Zed parle et se comporte avec douceur, avec timidité presque. Il est mal habillé, d’un vieux chandail gris à col montant et d’un pantalon de travail tout avachi, et il a un air mal nourri, maladif même.

« Non, merci », dit Brian, d’un ton de congédiement, soulagé mais un peu surpris. D’après la description de Wendy et des autres, il s’attendait à autre chose qu’à cette créature inconsistante et blême – à quelque chose de plus imposant, de plus redoutable même. « J’attends seulement quelqu’un.

— Ah ! »

Un raté, de toute évidence, pense Brian en le regardant plus attentivement. Un pauvre excentrique de province. Dire qu’il a perdu son temps à être jaloux de ce petit bonhomme ; Zed a l’air d’un type qui n’est plus capable de bander depuis des années.

Pourtant il est agacé de n’avoir pas réussi à congédier définitivement le propriétaire de la Librairie Krishna, qui continue à rôder deux mètres plus loin, sans vraiment le regarder, comme un vendeur importun. « Si ça ne vous dérange pas, bien sûr, ajoute-t-il d’un air fin.

— Oh non ! Ici nous attendons tous quelqu’un, n’est-ce pas, Tim ?

— C’est vrai. » Sourire admiratif du jeune homme au comptoir.

Fausse profondeur, se dit Brian, sans sourire. Il s’éloigne de Zed. Comme ce regard qu’il m’a lancé tout à l’heure : encore un truc. À la portée de n’importe qui ; je l’ai moi-même pratiqué avec des étudiants. Si j’ai été impressionné un instant, c’est que je suis dans un état de tension. Il regarde dans la rue par la vitrine au-dessus de la tête de l’idole en pierre, cherchant à voir si Wendy arrive.

« Je vous ai jamais vu ici », déclare Tim pour engager la conversation, posant son livre et se penchant en avant.

« En effet, puisque je n’y suis jamais venu, répond Brian. Mais on m’a beaucoup parlé de ce lieu », ajoute-t-il un peu plus agréablement, hésitant à demander, et ne sachant pas comment demander, à quelle heure Wendy arrive habituellement.

« Ah ouais ? » sourit Tim.

Zed s’approche lentement d’un pas traînant. « Et qu’est-ce qu’on vous en a dit ? demande-t-il.

— Diverses choses. » Brian prend un air sombre ; il ne souhaite pas entrer en conversation, mais il veut se poser fermement en rationaliste qui n’a pas le moindre intérêt pour les denrées proposées ici. « Par exemple, on prétend que vous croyez aux démons », dit-il, en y mettant une pointe de moquerie.

Zed sourit. « Ne pas y croire paraît une erreur, étant donné ce monde. »

En une autre compagnie Brian rirait peut-être et concéderait la chose, mais pas ici. « Et à Dieu ? demande-t-il froidement.

— Oh oui ! » Zed est arrivé jusqu’au comptoir et y appuie un coude élimé.

« Et où est Dieu dans ce monde ? »

Zed soupire et regarde Brian droit dans les yeux. À nouveau, le même éclair. « Je crois que Dieu n’est pas très intéressé. »

C’est en fait ce que Brian pense personnellement, mais que ce soit Zed qui le dise lui semble une vaste fumisterie. Il jette encore un coup d’œil par la vitrine, impatiemment ; sûrement si Wendy devait venir elle serait déjà arrivée.

« On m’a dit aussi que vous faisiez des affaires d’or », dit-il. Comme il est dans la librairie depuis vingt minutes et qu’il n’a pas vu un client, la phrase se veut ironique, mais Tim la prend littéralement.

« Ça se peut qu’on dise ça, mais c’est une illusion. On se fait pas beaucoup de blé ; il… (montrant Zed avec la tête) donne trop de livres tous azimuts. En plus, on s’en fait piquer tout le temps.

— Piquer ? » dit Brian, notant qu’il ne voit toujours pas arriver Wendy dans la rue, ni qui que ce soit. Il ne passe que des morceaux de journaux sales, balayés par un vent violent. Elle a peut-être pris le premier car, ou elle est peut-être partie en voiture avec quelqu’un.

« Ouais. On perd des tas de livres comme ça, peut-être dix ou quinze par semaine. Il y aurait moyen d’empêcher ça – au moins de limiter les dégâts. Seulement il veut pas. » Tim rit, en regardant Zed.

« Ça m’arrive de faire quelque chose, dit-il. Ça dépend de la personne. Et du livre. »

Brian jette un coup d’œil à sa montre : deux heures vingt-cinq. Il décide de lui donner encore cinq minutes.

« Il y a des gens qui n’apprécient que ce qu’ils ont volé, continue Zed. C’est comme ça que les choses leur appartiennent vraiment. Avec d’autres, ça ne marche pas. C’est comme Wendy : elle ne s’intéresse à un livre que s’il lui est donné par quelqu’un qu’elle admire. » Il lève les yeux vers Brian ; encore un éclair, mais moins vif celui-là. Ce phénomène est dû essentiellement, Brian s’en aperçoit maintenant, au fait que Zed a des yeux exceptionnellement clairs, d’un gris aqueux presque blanc.

« Ou bien prenez Danny, qui était là il y a un instant, ajoute Zed. Je ne lui ferais jamais cadeau d’un livre que je voudrais qu’il lise sérieusement. Et je l’empêcherais de voler s’il essayait, parce qu’il est du genre à n’accorder de la valeur qu’à ce qu’il a payé un bon prix. Pour Danny, il faudrait monter les prix. » Il sourit et ajoute lentement, en se tournant vers Brian : « Beaucoup de Capricornes sont comme ça. Vous par exemple. »

Brian, qui scrutait la rue, se retourne. « Et qu’est-ce qui vous fait penser que je suis Capricorne ? demande-t-il.

— Je sais que vous êtes Capricorne, répond Zed lentement, parce que je sais qui vous êtes. »

Brian, furieux, avale sa salive et s’appuie sur l’autre jambe. Il n’a pas seulement perdu son anonymat et sa supériorité sociale en tant que client. Si cet escroc aux yeux blancs sait qui il est, c’est que Wendy a parlé de lui et l’a décrit. Il est démasqué, trahi – jusqu’à quel point, il n’a pas le temps de le mesurer dans l’immédiat. Il sait reconnaître une attaque, il a appris, en bon politologue, que la stratégie adéquate ne consiste pas à s’attarder en analyse, ni même à se défendre – mais à contre-attaquer avec l’arme qui se présente.

« En quoi vous avez un avantage sur moi, rétorque-t-il par conséquent. Je ne connais même pas votre nom. »

Un court silence. Les adversaires se regardent ; ou plutôt, Brian regarde Zed, et Zed regarde un point à quelques centimètres à l’est de Brian.

« Eh bien, c’est Zed », annonce Tim gaiement, promenant son regard de l’un à l’autre comme un petit enfant qui n’a jamais vu de mitrailleuse. « Il vit ici ; c’est lui qui tient la librairie.

— Zed comment ? » Sans s’occuper de Tim, Brian dévisage cet individu minable, ce charlatan ; qui sait ce que Wendy a pu lui raconter ! tout peut-être.

« Juste Zed, dit Tim.

— C’est le nom que vous vous êtes donné », dit Brian. Zed fait un signe de tête minable. « Quel est votre vrai nom ?

— Vous me demandez comment je m’appelais avant de venir ici ? dit Zed en clignant des yeux.

— Oui.

— C’est du passé. Ça n’a plus de sens. »

Tactique de défense, pense Brian avec mépris. « Pas pour moi, insiste-t-il. Je suis historien.

— L’histoire ne m’intéresse plus. (Zed sourit faiblement mais avec obstination.) Elle n’a que deux dimensions ; et plus rien ne m’intéresse maintenant au-dessous de la quatrième dimension. » Plaisanterie semble-t-il, puisque Tim rit d’un air entendu. Le bruit de ce rire agace Brian ; il fait donner l’artillerie lourde.

« Il ne veut pas avouer comment il s’appelle », dit-il, s’adressant ostensiblement à Tim.

Silence. Puis Zed lève les yeux.

« Si vraiment vous voulez le savoir, dit-il d’une voix contrainte et atone, je m’appelais Sanford Finkelstein.

— Sanford Finkelstein », répète Brian lentement, ironiquement. Bien qu’il n’ait jamais à sa connaissance entendu ce nom auparavant, il sourit – pour la première fois depuis deux heures.