Conflits de famille
Chapitre 16
Mi-avril ; c’en est fini du grand froid beau et sec, et il pleut depuis presque une semaine. Les fossés, les ruisseaux et les gorges sont pleins de chocolat au lait bouillonnant ; l’herbe nouvelle est collée à plat sur les pelouses boueuses ; les nuages restent accrochés tout près du sol. Dans la maison de Jones Creek Road, l’eau ruisselle le long des vitres ; l’eau goutte à travers le toit de la véranda de derrière, exactement comme à l’automne dernier. Brian avait promis de le réparer, mais il ne l’a pas fait. Maintenant il ne le réparera sans doute jamais.
Erica n’a pas les moyens de faire réparer le toit de la véranda, ni le poêle électrique, elle n’a pas d’argent pour faire redresser le pare-chocs du break dans lequel une personne maladroite et malhonnête a reculé sur le parking de l’université le mois dernier, s’en allant sans laisser le moindre mot. Elle arrive à peine à faire face aux dépenses avec ce que Brian lui donne, bien qu’elle soit maintenant occupée vingt heures par semaine par un travail très astreignant. Elle ne peut plus rien s’offrir : ni roast-beef, ni un nouveau roman, ni voyages à New York, ni billets pour une série de concerts ; il y a des mois qu’elle ne s’est pas acheté une nouvelle robe.
Et à part les enfants, qui se plaignent de ne rien manger qui leur plaise, personne ne s’en aperçoit. Apparemment personne ne trouve bizarre qu’Erica ne fasse pas réparer sa voiture, qu’elle n’ait pas une nouvelle robe à mettre et qu’elle n’aille plus au concert. Elle ne fait plus partie de leur monde, elle n’appartient plus à l’aristocratie universitaire locale, elle n’est plus qu’une ménagère laissée en plan et une assistante de rédaction mal payée. Brian, par contre, a conservé sa situation de professeur, et en plus maintenant il sort beaucoup. Et, depuis l’autre jeudi, il est devenu un héros national de l’antiféminisme réactionnaire, avec sa photo dans tous les journaux d’Amérique.
En un sens ce n’est pas juste que Brian ait acquis cette réputation. Il n’était pas obligé d’aller au Département de sciences politiques pour essayer de sauver Dibble, qui est quelqu’un de fort désagréable et qui ne lui a jamais rendu le moindre service. De plus, ce n’est pas une bonne chose pour lui, ça ne le serait pour personne d’être puni pour avoir fait ce qu’il fallait, alors que les autres sont récompensés de leurs méfaits, ou en tout cas s’en sortent impunément.
Mais d’un autre côté, se dit Erica, ce n’est que justice poétique si son mari sert de bouc émissaire aux féministes à la place de Dibble ; car Brian lui aussi a fait du mal au femmes, et pas dans l’abstrait, mais de façon précise et personnelle. Il est donc juste qu’elles se vengent de lui ; et que tout le monde puisse voir ce qu’il est réellement sous son masque de raison et de vertu.
Et en fait, si elle se fonde sur les commentaires de son entourage, tout le monde voit – à la seule exception de Wendy Gahaghan. Bien que son ancienne coturne et meilleure amie Linda Sliski ait pris un vilain coup à la jambe en se battant avec lui, Wendy reste loyale à Brian. Évidemment l’aptitude chez elle à la dévotion imbécile était manifeste dès le début. À une certaine époque, Erica a pensé que Brian méritait une telle dévotion ; à un moment où elle-même se sentait coupable de ne pouvoir la lui apporter, et où elle ne demandait qu’à passer le flambeau à quelqu’un d’autre. Elle se sent toujours coupable ; mais cette fois pour avoir encouragé Wendy à croire en un faux dieu, et pour avoir ainsi donné à Brian ce qu’il attendait depuis toujours et ne méritait plus – ce qui à la longue ne peut être que mauvais pour lui, et encore plus mauvais pour elle.
Avec un soupir, Erica prend le seau sous l’évier de la cuisine et le remplit d’eau chaude. C’est son jour de liberté, mais comme elle n’a pas les moyens de se faire aider, elle le passe généralement en grande partie à faire le ménage. Aujourd’hui il faut qu’elle se presse, car elle voit Sandy à midi. Elle met du détergent et de la poudre à récurer dans le seau, en se demandant pourquoi elle fait tout ça, puisque ça ne dérange personne que ce soit sale par terre ; les enfants ne remarquent rien ; Sandy ne vient pas ici, et d’ailleurs il ne remarquerait rien non plus. C’est décourageant, mais en un sens ça vaut encore mieux que Brian – qui remarquait toujours, et quelquefois se plaignait.
Sandy est plus gentil que Brian par bien des côtés, se dit Erica en soulevant le seau dans l’évier. Il est plus aimable et plus attentionné, il a plus d’humour, et il en sait beaucoup plus en jardinage et en menuiserie, en peinture et en musique et sur les vieux livres d’enfants. Il ne veut aller à aucune soirée, mais il l’accompagne en des lieux et pour des occasions que Brian méprisait : un vernissage, une visite de la nouvelle remise des pompiers, une vente ou une sortie ornithologique. C’est important, maintenant que Jeffrey et Matilda refusent grossièrement de l’accompagner, et que Danielle est de plus en plus prise par son ennuyeux docteur Kotelchuk.
Pour toutes ces sorties, Sandy est un compagnon agréable. Son travail à la Librairie Krishna est rarement un empêchement – encore qu’il l’ait prévenue qu’il serait moins libre cet été, quand ses étudiants et lui commenceront à travailler à leur « centre de méditation ». Ils ont déjà acheté du terrain à une trentaine de kilomètres de Corinth, dans une région inculte et boisée, et ils projettent de le défricher et d’y construire une cabane de leurs propres mains, celles de Sandy comprises. Par la fenêtre de la cuisine, Erica regarde un instant au bout des champs à l’ouest, en direction du centre de méditation prévu, l’air sombre. Puis elle ouvre la porte de la cave pour prendre le lave-pont accroché au mur, et elle la referme aussitôt pour oublier que la cave aussi a besoin d’être nettoyée.
Elle met le lave-pont à tremper dans le seau et pose les chaises sur la table, tout en se disant que Sandy, malgré ses croyances bizarres, est d’un commerce plus facile que Brian. Il n’essaie pas, comme elle l’avait craint, de la convertir à sa foi ; il ne lui fait jamais la leçon, il ne lui dit jamais ce qu’il faut qu’elle lise ou qu’elle pense. Il écoute beaucoup mieux que Brian ; en plus il a une merveilleuse mémoire et il sait raconter des histoires amusantes sur son enfance et sur ses aventures en Californie et en Extrême-Orient.
Erica trempe le balai dans l’eau moussante et commence à le passer sur le sol par bandes luisantes qui se chevauchent. Pour la centième fois en six ans elle se répète qu’elle a vraiment fait une erreur coûteuse en achetant ces carreaux de gerflex rouge, qui lui avaient paru tellement bien dans le magasin, mais qui au bout d’un an avaient déjà viré à un rose sale et sur lesquels, dès le début, la moindre éclaboussure et le moindre grain de poussière se voyaient. Puis, pour la centième fois en six semaines, elle repense à une réflexion de Danielle lui disant que non seulement Sandy est gentil, mais qu’il est « trop gentil pour être un homme ».
Récemment Erica a eu la preuve que cette affirmation était juste, mais une preuve peut-être pas concluante malgré tout. Pourtant elle aurait pu s’en douter plus tôt – dès ce premier soir de neige à la librairie, où Sandy n’avait pas profité de la situation comme l’auraient fait la plupart des hommes. Ou bien elle aurait pu le deviner au cours des semaines suivantes où il avait semblé se satisfaire tout à fait de baisers et d’embrassades gentiment enthousiastes du genre de ceux que prodiguerait un enfant affectueux à un nouvel animal familier.
Erica avait remarqué cette hésitation, cette méfiance puérile – mais elle en était plutôt contente qu’inquiète. Sandy, pensait-elle, était trop intimidé par elle pour espérer ou imaginer qu’elle couche avec lui ; il voulait leur épargner à tous deux la gêne et la peine d’un refus. À n’en pas douter, il avait essuyé des refus auparavant ; on s’était moqué de lui, on l’avait repoussé, souvent peut-être. Il s’était sûrement produit quelque chose de ce genre pour qu’il hésite ainsi, qu’il se détourne de la vie. Mais connaissant les hommes, Erica savait qu’instinctivement Sandy devait désirer autre chose. Elle considérait de son devoir de le lui donner – pour bien lui montrer que son amitié pour lui et son amour du prochain étaient réels. Un amour du prochain qu’elle voulait plus profond que celui qui consiste à servir la soupe aux pauvres : elle ne voulait pas seulement satisfaire chez lui un besoin temporaire, mais reconvertir Sandy, le ramener au monde sur tous les plans et lui en faire goûter la réalité, afin qu’il abandonne son ascétisme pathétique et vide.
Avec tout cela dans l’esprit, Erica choisit avec soin le moment et le lieu. Ce cadeau d’anniversaire qu’il n’attendait pas, elle l’avait fait à Sandy spontanément et dans de mauvaises conditions. Maintenant qu’il allait doublement recevoir le cadeau de sa vie, il fallait que ce soit dans les meilleures circonstances possibles et dans un très joli papier cadeau. Il fallait que ça se passe chez elle, car les motels étaient sordides et la Librairie Krishna crasseuse et mal chauffée ; et à un moment où ils ne risquaient pas d’être interrompus. Elle attendit donc que les enfants soient partis dans le Connecticut avec Brian pour les vacances de Pâques, et qu’il n’y ait personne dans la maison.
Erica, comme tout le personnel non-enseignant de Corinth, n’avait pratiquement pas de vacances, mais elle avait congé le vendredi saint. Elle prépara un déjeuner léger mais raffiné (salade d’avocat, bisque de crevettes, vin blanc) et fit le ménage dans les parties intéressantes de la maison. Elle refit le lit de la chambre d’amis avec des draps frais à motifs d’églantines, et elle tira les stores aux trois-quarts, afin que le soleil vienne tomber en parallélogrammes sur la moquette et que le reste de la pièce soit baigné d’une lumière tiède et douce. Elle renonça à une tenue habillée – cela paraissait trop appuyé, et de toute façon elle n’avait rien de vraiment bien à mettre – mais elle prit une douche et elle mit un pull grenat tout propre et un pantalon de lainage noir par-dessus son soutien-gorge et son slip en dentelle lavande les plus jolis. Puis elle sortit son diaphragme, raidi et desséché faute d’usage sous sa couche de talc, mais qui, après inspection, semblait intact – en tout cas il ne fuyait pas sous le robinet – et elle le mit en place avec une généreuse ration de gel, acheté la veille, non sans une certaine gêne, dans une pharmacie où on ne la connaissait pas.
Tout était prêt. Et pendant la première heure, tout se passa comme elle l’avait prévu. Elle embrassa Sandy encore plus affectueusement que d’habitude quand il arriva, bien qu’il eût le visage tout marbré par le froid à cause du temps qu’il avait passé à faire du stop pour venir jusqu’à Jones Creek Road. Elle servit le déjeuner, et amena subtilement la conversation sur l’amour, le taquinant, évoquant des souvenirs. Il y eut un moment décisif où elle parla des hommes en généralisant, et où Sandy protesta avec un sourire : « Tu ne peux pas dire ça.
— Oh, si, tout à fait.
— D’après ta grande expérience, j’imagine.
— Je n’ai jamais eu d’autre expérience que celle de Brian, répondit-elle. Mais une femme sait ces choses-là. » Et elle se mit à rire gaiement, contente d’avoir fait savoir à Sandy ce qui donnerait encore plus de prix au cadeau qu’il allait recevoir.
Elle n’eut pas de mal après cela à faire comprendre ses intentions ; à passer de la cuisine au salon, puis au bureau du premier. Entre la chaude émotion de ces déplacements et le froid jeté par ce qui suivit, elle a oublié les détails. Elle se souvient des paroles échangées au moment où, l’ayant doucement aidée à se déshabiller, Sandy ôte à son tour ses vêtements minables. Bien qu’ils viennent de s’étreindre étroitement, elle est suffoquée, elle est presque effrayée par ce qu’elle voit : le long torse blanc et étroit, le buisson ardent de poils drus – que les années n’ont pas décoloré comme les cheveux, et qui au contraire est resté d’un roux éclatant – et ce qui en sort.
« Tu », susurre-t-elle à demi, en tendant la main, mais pas pour toucher. « Ça… Enfin je veux dire, elle est terriblement grosse, non ?
— Juste normale, autant que je sache. »
Il y a un silence, pendant lequel ils pensent tous les deux la même chose à propos de Brian.
Mais le trouble et le désarroi d’Erica à ce moment-là n’étaient rien en comparaison de ce qui allait suivre. D’abord un malentendu et des encouragements malencontreux – car, croyant que Sandy hésitait par égard pour elle, elle lui répétait tout bas que tout allait bien – jusqu’au moment où, y mettant finalement la main, elle s’aperçoit que tout n’allait pas bien. Elle entend encore ses propres vagissements désespérés : « Ah ! Mais qu’est-ce qu’il y a ? » et Sandy lui répondre, d’une voix éteinte et sinistre : « Je ne sais pas. »
Ensuite les efforts maladroits, les gémissements de désarroi et d’impuissance. Les efforts renouvelés ; l’échec confirmé. Et puis Sandy reculant et, accroupi entre les jambes d’Erica, le visage empourpré, disant : « Rien à faire ».
Et enfin elle se rappelle les excuses et les explications, cumulatives et contradictoires. « Je ne m’attendais pas à… Je craignais ça, tu vois. On a attendu trop longtemps. » Erica, soutenue par l’espoir, la foi et l’amour du prochain, accepta ces excuses ; elle en fit aussi de son côté. Elle apaisa et consola Sandy, l’assurant qu’elle comprenait, qu’elle ne lui en voulait pas, qu’elle n’était pas vexée, que ce serait mieux la fois suivante.
Mais ce ne fut pas mieux la fois suivante. Ce fut pire. Rien qu’à voir Erica nue la nuit dans un bureau de l’université (ses enfants étaient rentrés de vacances, mais elle avait une clef du bâtiment où elle travaillait), Sandy mollit et se ratatina de partout. Il s’assit sur l’extrême bord du canapé en plastique noir appartenant au rédacteur de La Chimie organique actuelle, à côté des pieds froids d’Erica ; ses bras pendaient sans force entre ses jambes, et sa voix n’était plus qu’une variante affaiblie d’elle-même. « Vénus est encore en carré avec Neptune. Ça doit être une sorte de signe. »
Cette fois Erica ne lui exprima ni encouragement ni consolation. Au contraire, toute la tristesse et tous les doutes qui mijotaient dans son esprit depuis quatre jours se mirent à bouillir et à déborder. C’est avec un rire amer et presque hystérique qu’elle dit à Sandy qu’il avait dû se tromper. Manifestement il ne la désirait pas, et il ne l’aimait pas.
« Non, murmura-t-il au bout du canapé. Je t’aime trop. »
Erica ne le crut pas. Elle pensa que Sandy, comme il l’avait dit l’autre fois, avait attendu trop longtemps. L’Erica qu’il aimait était une belle fille jeune ; à la vue de son visage ridé et de son corps de femme mûre en gros plan, le désir l’avait quitté. Elle se redressa, attrapa ses vêtements, et commença à se rhabiller d’un air las, se disant que Sandy aurait pu savoir, ou en tout cas prévoir, que ça serait pareil cette fois-ci ; qu’il aurait pu s’en douter dès la première fois. Elle se mit à lui en vouloir de n’avoir pas su éviter ces deux scènes embarrassantes et sordides, scènes pendant lesquelles elle s’était offerte et exposée au grand jour, et avait été repoussée. Maintenant c’était trop tard. Ce vilain incident, humiliant et ridicule avait eu lieu, entachant cette journée et leur amitié comme cette grosse giclée de purée de légumes à l’agneau que Jeffrey avait un jour crachée sur une des illustrations de Sanford très affairé, ce qui l’avait obligée à redessiner toute la page.
Mais elle ne pouvait pas redessiner cet épisode de sa vie ; il demeurerait à jamais. Et le pire c’est qu’elle l’avait provoqué elle-même, en voulant faire l’amour à un être aussi laid, bizarre et impossible. Une sorte de fureur l’envahit tandis qu’elle regardait Sandy, toujours assis à l’autre bout du canapé, courbant son dos blanc et noueux pour remettre ses chaussettes. Elle eut envie de crier, de le frapper, de bourrer de coups de poing sa tête chauve et ses épaules voûtées. Cependant elle fut horrifiée de sa propre réaction et la réprima aussitôt, se rappelant que non seulement Sandy était son vieil ami, mais que c’était aussi quelqu’un de pathétique et de malheureux qui méritait la pitié. Malgré tout, il aurait pu se douter. La seconde fois en tout cas…
« J’aurais dû me douter », dit soudain Sandy, faisant écho aux pensées d’Erica comme cela lui arrivait souvent – en des temps plus heureux elle avait interprété ce phénomène comme un signe de communion psychique.
« J’ai compris depuis longtemps que ce que je désire le plus, je ne l’obtiens jamais. C’est mon destin.
— C’est idiot », s’écria Erica. Une autre idée lui était venue ; elle s’immobilisa, une jambe nue en l’air, laissant pendre un collant mauve. « Tu sais ce qu’il y a, c’est toi-même qui t’infliges ça. C’est toi qui accomplis ta prophétie. L’échec n’est pas un destin, pas plus pour toi que pour les autres. Tout le monde a droit à une part de succès, à une part de bonheur.
— Non. (Sandy, qui avait cessé de s’habiller pendant qu’elle parlait, laissa échapper un grand soupir et commença à renfiler son chandail gris à col roulé.) Pas tout le monde. Loin de là. Ce que tu n’as pas encore compris, Erica, c’est que ce monde est entre les mains du Diable.
« C’est évident, il suffit d’observer, continua-t-il avec un petit sourire amer, mets-toi à la place du Diable. Si tu voulais rendre les hommes le plus malheureux possible, tu songerais d’abord à les affliger de tous les maux que tu pourrais trouver : la guerre, le chômage, l’héroïne, le cancer, la torture politique, la famine, la cécité, les difformités, l’exposition à la radioactivité. Tu ferais souffrir tout le monde, en permanence.
« Mais c’est trop simple. Si la condition humaine est misérable partout, les hommes n’espéreront rien d’autre et s’y résigneront. La chose à faire, c’est de faire régner la maladie, la laideur, la peur et la faim presque partout. Et puis de garder un petit nombre de gens qui ne connaîtront pas la souffrance – pour qui tout ira toujours bien – qui seront jeunes, riches, beaux, en bonne santé, et heureux. Et de les placer un peu partout dans le monde pour décourager les autres ; pour bien faire mesurer aux autres chaque jour et à chaque heure tout ce dont ils sont privés. (Sandy parlait d’une voix méchante.) Des gens comme toi et Brian, vous êtes là pour ça.
— Mais les choses ne vont pas bien pour nous. (Erica se mit à rire d’un air gêné, en se disant que Sandy plaisantait.) Pas ces derniers temps en tout cas.
— Oui. Ton tour est passé. On t’envoie rejoindre la majorité. » Il ne riait pas.
« Tu ne crois pas vraiment ce que tu dis.
— Je ne sais pas. (Il parlait plus lentement maintenant, d’une voix plus faible.) Ça m’arrive d’y croire.
— Je pensais que tu croyais en Dieu, que c’était Dieu qui avait créé le monde, pas le Diable.
— Je n’ai pas dit qu’il avait créé le monde. Le Diable ne peut rien créer. Il suffit d’aller dans la nature et de regarder autour de soi pour savoir qui l’a faite – de regarder les champs, le ciel, les oiseaux. Mais évidemment il y a longtemps de ça. Quand on voit ce qui arrive à ce monde, on se dit que Dieu s’en désintéresse.
— Et tu crois qu’il se désintéresse de nous aussi, peu lui importe qu’on soit heureux ou pas ?
— Je crois que ça n’est pas son problème. Un homme que j’ai rencontré au monastère à Elmira m’a dit un jour : « Dieu ne se soucie pas de savoir si nous sommes heureux, mais seulement si nous sommes bons ».
— Et tu es d’accord avec ça ?
— Je ne sais pas. (Sandy haussa les épaules et se pencha pour lacer ses chaussures.) Quelquefois je me dis que s’appliquer à être bon c’est encore une forme de vanité. »
De toute cette triste scène, c’est cet échange final qui continue à hanter Erica ; tout le reste, elle peut l’évacuer en se disant qu’il s’agit, chez Sandy, d’un fantasme, d’un manque superstitieux de confiance en lui et d’une façon d’attirer l’échec.
D’ailleurs, ce fantasme, elle le comprend, car elle aussi – surtout quand elle lit les journaux – voit parfois le monde comme un lieu de souffrance ; elle s’est souvent dit que si Dieu existait, ce serait le Diable. Mais heureusement Erica ne croit plus en Dieu depuis des années. Elle a, vis-à-vis de toute foi religieuse, un mépris profond et de longue date qui remonte à sa dixième année, au moment où sa mère, prise d’un élan inhabituel de grégarisme de quartier et de piété mondaine après le départ du père, a décidé que ce serait une bonne chose que sa fille suive l’École du Dimanche à l’église presbytérienne du lieu.
Erica était partante. Malgré son éducation de païenne ou presque, elle avait pu observer les avantages de la foi religieuse chez sa grand-mère paternelle. Pour grand-maman, tout dans la vie était bien réglé, sérieux et important. Bien qu’elle vécût seule dans un appartement de trois pièces à Worcester, dans le Massachusetts, elle ne se plaignait jamais de s’ennuyer, comme sa belle-fille. Pour elle, chaque jour comptait, présentant toujours une série de problèmes d’arithmétique morale. Le moindre détail de la conduite, qu’il s’agît de poser une souricière ou de reprendre une tranche de gâteau, était bon ou mauvais ; chaque soir, lors d’une intime et poignante délibération avec Dieu, il y avait des opérations morales à faire, additions, soustractions – et même multiplications. De plus, expliquait-elle, Dieu ne faisait pas de différence entre les gens ; il était tout aussi intéressé par la conscience d’Erica, âgée de dix ans, que par celle de grand-maman.
Alors on les mit à l’École du Dimanche. La petite Marian fut envoyée dans le groupe des petits, où elle apprit à chanter des cantiques faciles et à faire des décorations de Pâques avec des cure-pipes et du papier à découper lavande et jaune. Mais Erica fut placée dans la section d’une grosse dame d’un certain âge du nom de Mme Winch, qui portait, épinglé sur la poitrine, un mouchoir bordé de dentelle auquel une montre en or était accrochée la tête en bas, de sorte qu’elle seule pouvait voir l’heure. M me Winch croyait à la discipline à l’ancienne ; elle avertit ses élèves qu’ils devaient toujours être propres, polis et sages, afin que Dieu les aime, et que, s’ils venaient à mourir brusquement, il ait envie de les emmener au Ciel et de les garder avec lui à jamais. S’ils étaient malpropres, impolis et désobéissants – eh bien, Mme Winch n’était pas vieux jeu au point de leur expliquer ce qui leur arriverait ; mais elle le laissait entendre, et les autres élèves renseignèrent Erica.
Cependant, loin de trouver cette doctrine convaincante, Erica en fut scandalisée moralement. On lui avait appris à bien faire en soi et pour soi. Son père, qui à la même époque se battait pour la liberté dans un camp d’entraînement de l’Armée canadienne, lui avait enseigné que sa récompense serait tout simplement la dignité qu’elle éprouverait, et le sentiment d’avoir bien agi et d’être quelqu’un de bien. Elle s’indigna avec intransigeance à l’idée d’une vertu qui dépendait de récompenses promises et de menaces – d’un Dieu qui avait si piètre opinion des gens qu’il espérait les faire tenir tranquilles en les menaçant d’être brûlés vifs dans des flammes éternelles. C’était pire qu’à Noël, où on disait aux petites filles et aux petits garçons qu’ils n’avaient pas intérêt à faire la moue ni à pleurer parce que le Père Noël était en route. C’était comme Tante Ida qui disait : « Donne-moi un baiser et je te donnerai un bonbon » – ce que grand-maman appelait avec mépris « de l’amour de buffet ».
Erica trouva donc la conception de l’univers de Mme Winch âpre, lâche, cruelle et fausse. Si Dieu fonctionnait vraiment ainsi, c’était quelqu’un qu’Erica n’avait pas envie de connaître. En rentrant à la maison, elle dit à sa mère que Mme Winch sentait la lessive et qu’elle ne voulait plus retourner à l’École du Dimanche. Et Lena, dont l’enthousiasme pour les possibilités mondaines de l’église presbytérienne déclinait, donna son accord.
Mais que Sandy imagine Dieu comme un non-Père Noël, sans jouets dans sa hotte, guettant Erica pour voir si elle continuait à bien agir sans penser à une récompense – voilà qui la tracassait. Car si elle était Dieu, c’est sans doute comme ça qu’elle se comporterait.
Et si Dieu existait, ce qu’elle va faire aujourd’hui ne lui plairait sûrement pas. C’est mal d’après les critères traditionnels, et c’est aussi contraire à la loi. Mais ce n’est pas ça qui dérange vraiment Erica, encore qu’elle n’aimerait guère que son entourage ou la police l’apprennent. Son souci, c’est la pureté de ses intentions, pour elle-même. A-t-elle accepté de faire ce trip avec Sandy pour l’amour de l’art et par amour – à savoir, pour étendre sa vision créatrice et pour prouver à Sandy qu’elle l’aime vraiment et qu’elle lui a pardonné sa sottise récente ? Ou est-ce qu’elle essaie simplement de fuir la réalité pendant quelques heures ?
Mais maintenant il est trop tard pour reculer. Vidant le dernier seau d’eau de rinçage dans l’évier, elle sort de la cuisine et monte pour retirer son jean et son pull mouillés, et mettre – au fait, comment s’habille-t-on pour un trip ?
« Je ne ressens rien », se plaint Erica. Elle est assise très droite sur un divan dans la chambre d’un étudiant de Sandy qui est parti pour la semaine. Il y a une demi-heure, elle a avalé une poudre blanche avec un peu de limonade ; et depuis, elle observe les meubles, la lucarne dégoulinante de pluie, les murs blanchis tendus de batik et un poster de dieu dansant à multiples bras, pour voir s’ils vont se mettre à remuer ou à changer de couleur.
« Il est encore un peu tôt. Et on n’a pas pris grand-chose, répond Zed pour la troisième fois.
— Je crois que tu t’es fait escroquer. Il ne va rien se passer, sauf si la police vient nous arrêter pour avoir pris cette poudre.
— On ne peut pas se faire arrêter pour avoir pris de la drogue ; c’est seulement si on en possède. C’est l’inverse des lois sur l’alcool. On pourrait arriver complètement défoncés dans un commissariat de police, ils n’auraient pas le droit de nous toucher.
— Je n’ai même pas l’impression d’être ivre. J’ai un peu sommeil, peut-être. Mais tout est exactement comme d’habitude. Moi qui voulais que le monde se transforme.
— Se transforme ? » Zed hausse ses pâles sourcils.
« Oui, et j’aurais pu le représenter dans mes dessins, pour les rendre plus intéressants. Pour changer, parce qu’en fait je les trouve ennuyeux. Ou alors j’aurais pu avoir une vision, une expérience mystique.
— Une expérience mystique, répète-t-il lentement en séparant les mots.
— Je sais qu’il y a des gens à qui ça arrive. Évidemment je ne suis pas une mystique, mais tu sais ce que c’est quand ta vie tourne mal : tu as l’impression qu’on te punit sans doute de quelque chose. Mais de quoi ? C’est ce que je voudrais bien savoir.
— Alors tu crois que Dieu devrait t’apparaître dans un grand peignoir de bain blanc et te dire avec l’accent canadien : « Vilaine Erica, petite méchante ». (Zed grimace.) Le mysticisme, ça n’est pas ça. Si tu as une vision, ça ne sera pas comme ça.
— Alors ce sera comment ? demande Erica, avec un rire pointu. Explique-moi, puisque tu es parvenu si loin sur le Chemin.
— Je ne suis pas bien loin.
— Allons donc. » Elle est agacée par cette manière constante et presque automatique chez Sandy de se dénigrer, comme elle l’a été tout à l’heure par sa plaisanterie sur son père.
« C’est vrai. Je ressemble plus que tu ne crois à Brian et à tous ses amis de l’aréopage. On enseigne par incapacité.
— Tu fais beaucoup d’astrologie.
— Oui, c’est un aimable compromis pour des gens comme moi qui n’ont pas tenu le coup spirituellement. »
Erica regarde Zed, ne sachant pas trop s’il plaisante ou s’il a besoin d’être compris. « Mais tu n’as pas que l’astrologie. La librairie… tes cours…
— Tout dépend de ce qu’on entend par la connaissance. (Zed respire profondément.) Pour l’essentiel, je ne suis pas même parvenu au premier degré. J’ai essayé bien sûr. J’ai lu des tas de livres, j’ai fait des tas d’exercices.
— Mais il faut du temps, tu l’as dit toi-même. Des années parfois. » Elle met la main devant sa bouche pour bâiller.
« Ça fait des années que je m’acharne. »
Erica note un tremblement dans sa voix ; elle se penche en avant et essaie d’être attentive. « Depuis ton séjour au Japon.
— Plus longtemps que ça. J’ai commencé à lire et à étudier avant d’aller en Californie. En 1964, j’ai cru que j’allais arriver à quelque chose, seulement j’avais besoin de plus de temps pour me concentrer. Alors j’ai quitté mon travail, j’ai vendu ma voiture, je me suis débarrassé de tout ce que je possédais, et je me suis installé dans une pièce dans l’ouest d’Hollywood. (Zed fait un sourire ironique.) Je me suis aperçu, comme c’est le cas de la plupart des étudiants, que ça n’est pas si facile de se détacher des contingences matérielles. On renonce à l’argent et à la réussite – au désir de posséder une décapotable et une bonne chaîne stéréo, d’être titularisé et d’obtenir le prix de l’A.P.A. Parfait. On se sent très fier de soi. Et puis on s’aperçoit qu’on est dévoré par de menues envies, comme un hot dog ou un bain chaud. On essaie de méditer, mais on est ramené sur terre par des besoins physiques – parce qu’on a le rhume des foins, ou qu’on a mal aux jambes dans la position du lotus.
— Ann-Anh. » Erica s’appuie en arrière contre les coussins de batik du divan, plus somnolente que jamais.
« Mais au Japon j’ai dépassé tout ça – ou du moins je m’y suis habitué, poursuit Zed. J’ai beaucoup travaillé toute mon année là-bas, et quand je suis revenu en Amérique, j’ai voulu passer au degré suivant. Je voulais l’illumination ; je m’en sentais même digne – à cette époque-là j’avais une assez bonne opinion de moi-même. J’ai décidé d’aller méditer sérieusement quelque part : d’essayer d’entrer dans le Silence, de me fondre dans le Tout – appelons ça comme on voudra.
« Alors j’ai commencé par aller voir ma famille, et puis je suis allé à Cambridge en stop et je me suis enfermé dans un appartement que des amis m’avaient prêté. Le moment était propice – c’était un week-end d’août ; le téléphone était débranché, et tous les gens que je connaissais étaient partis.
« Alors j’ai fermé la porte à clef, je me suis assis sur la moquette et j’ai commencé à méditer. Je suis resté assis là pendant deux heures environ, à faire divers exercices d’abord, et puis simplement à attendre. Tout était parfaitement calme. Je n’étais plus conscient ni de la rue au-dehors, ni de la pièce, ni de mon corps ; je me concentrais sur un champ de vide uniforme, un champ de blancheur qui s’étendait à l’infini dans le temps et l’espace.
« Et puis une chose bruyante et violente est passée dans ce champ, tout près de moi. J’ai ouvert les yeux sans le vouloir et j’ai vu que c’était une grosse mouche. Elle a fait le tour de la pièce quatre ou cinq fois en bourdonnant, alors que j’essayais de ne pas y faire attention, et puis elle est allée droit vers la fenêtre dans mon dos.
« J’étais bien content, car je croyais qu’elle allait sortir. Mais elle était trop bête pour ça. Il aurait suffi qu’elle monte de quelques centimètres pour être libre ; mais pas du tout, elle est restée à bourdonner entre la vitre et le store. Il fallait que je cesse d’y faire attention, je le savais bien. J’ai pensé à tout ce que j’avais lu sur l’illumination, à tout ce que j’avais appris. Cette mouche représentait tout ce dont je devais me débarrasser, me disais-je – sa souffrance et son égarement stupide n’étaient pas réels, ils faisaient seulement partie du monde des fausses apparences. Je me disais que c’était un démon, envoyé pour me mettre à l’épreuve. J’ai réglé ma respiration et je me suis mis à compter à rebours à partir de trois cents, en m’efforçant de me déconnecter de toute perception du monde extérieur, de ne rien voir et de ne rien entendre ; je me suis concentré sur la blancheur, l’uniformité, l’extension, l’infini… Et finalement – je ne sais pas au bout de combien de temps, peut-être dix minutes seulement, peut-être une demi-heure – quelque chose a commencé à se passer : comme si tout convergeait, se refermait…
« Mais à ce moment-là j’ai recommencé à entendre ma mouche. Elle était toujours là à bourdonner et à se cogner contre la vitre et le store. Ça n’était plus qu’un tout petit bruit maintenant mais je la sentais là, au niveau de l’estomac : boum, boum, aïe, aïe, aïe. J’étais fichu. Je n’avais plus qu’à déplier les jambes, me lever et la faire sortir. J’ai levé le store, et elle est partie au soleil d’un vol saccadé, étourdie de fatigue, surprise et délivrée, et je me suis dit : « Ainsi s’évanouissent tes prétentions à la spiritualité, Sandy. » (Il sourit tristement.) « Et j’avais raison.
— Tu n’as pas réessayé une fois la mouche partie ?
— Si, bien sûr ; nuit et jour pendant les quarante-huit heures qui ont suivi. Et encore après, pendant des mois. Mais rien à faire. Je restais à des lieues du point auquel j’étais parvenu cet après-midi-là.
— Tu continues pourtant à faire de la méditation, dit Erica, se souvenant de conversations antérieures.
— Oui. (Zed a détourné la tête et il parle à un grain du tapis de tweed vert.) Seulement ça ne marche pas. J’arrive bien à me détacher du monde, mais je n’arrive pas à approcher Dieu. Je reste en panne à mi-chemin. Je suis comme la mouche, seulement il n’y a personne pour m’ouvrir le store.
— Mais Sandy, je ne comprends pas – (Erica plisse le front.) Pourquoi est-ce que tu n’aurais pas dû la faire sortir ? (Zed ne répond pas.) Si elle souffrait, c’était de la bonté de ta part. (Elle regarde la fenêtre, se lève, puis se rassied.) Ah. C’est drôle. J’ai cru qu’il y en avait une ici aussi, derrière la vitre. Mais c’est juste une partie de l’arbre là dehors.
— Tu commences à partir.
— Je ne sens rien. La pièce n’a pas changé.
— C’est que tu ne t’en aperçois pas. Ce cendrier jaune, là, tu ne le vois pas comme une fleur ?
— Je… Enfin, oui, si on veut. » Erica contemple une coupelle en terre, au bord entaillé d’encoches arrondies pour poser les cigarettes, qui, sans cesser un instant d’être un petit cendrier, est en même temps une grosse fleur dorée. « Tu as raison. Oui, c’est joli : je crois que c’est une primevère. Ou un souci peut-être, avec ces pétales carrés. » Elle tend la main pour toucher un pétale du cendrier ; il est doux et tiède et, simultanément – ou plutôt en alternance rapide – dur et froid.
« Et regarde Krishna qui danse. » Zed montre le poster au-dessus du divan.
« Où ça ? Oui, je vois – Non. Il ne danse pas ; mais il nous fait signe avec ses bras. Avec ses bras bleus. Seulement ils ne remuent pas. Évidemment qu’ils ne remuent pas, c’est juste une image. (Avec l’impression de faire un effort, Erica se redresse.) Pour l’instant je ne le vois plus remuer… Si, il recommence. À présent il s’arrête. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi est-ce qu’il fait ça ?
— C’est le privilège de la drogue. Le monde est ce qu’on dit qu’il est. » La voix de Zed ne semble pas venir de l’autre bout du divan, mais de tout près.
« Je me sens toute drôle. Quand je bouge la tête, la pièce part tout de travers. Et toi, Sandy, tu te sens bizarre ? Toi aussi tu vois les posters remuer et des choses comme ça ?
— Pas pour l’instant. Je pourrais si je voulais.
— Pourquoi ? Ça ne te fait aucun effet ?
— Si. Mais je suis plus habitué que toi à ce genre d’expérience. Et puis je ne suis pas un visuel. (Il ferme les yeux, il les rouvre.) J’ai plutôt tendance à entendre des choses. Pas pour l’instant ; mais la dernière fois qu’on s’est défoncés ici avec Ralph, au petit matin, on a entendu les pigeons parler toutes sortes de langues sur le toit là dehors. (Il rit.) Ils invoquaient le Seigneur dans des imitations de langues étrangères, comme une assemblée évangéliste.
— Je n’entends rien du tout dehors, dit Erica en jetant un coup d’œil vers la fenêtre. C’est très assourdi, très lointain… Mais les rideaux tissent un dessin. Un écossais – des bandes vertes comme une vannerie souple. Un tissu tissé dessus dessous doucement, joliment. Tu vois ça aussi ? C’est vraiment ravissant. » Elle n’attend pas et n’entend pas la réponse de Zed ; elle regarde le tapis à présent : tous les différents verts du tweed. Vert mousse, vert pré, vert lichen.
« Tout ça pousse comme un puzzle », s’exclame-t-elle en riant. Elle ne voit pas vraiment un « pré » ni un « puzzle » – juste un tapis normal ; mais ce tapis vit en silence, s’anime sans bouger, renaît constamment et superbement à la vie. Le monde est vivant, pense-t-elle. Il ne faut pas que j’oublie ça. Tout est vivant, dans les moindres détails. Et elle se dit que c’est cela qu’elle voulait offrir à Sandy, cette expérience d’un monde réel bon et vrai.
« Sandy, il faut que tu regardes ce tapis ! s’écrie-t-elle. Ce qui en fait la beauté, c’est qu’il est vraiment là, et que c’est un tapis.
— Ah oui. » Mais il ne jette même pas un coup d’œil au tapis ; c’est elle qu’il regarde, avec un sourire absent, comme d’habitude.
« Tu ne regardes pas. Pourtant c’est vrai. Dans cette chambre, tout est réel, et à sa place, et c’est ce qui en fait la beauté.
— Tout ? » dit enfin Zed, en s’incluant dans l’ensemble d’un geste qu’Erica ne voit pas. Mais elle entend sa question et s’arrache à la contemplation d’un très joli abat-jour vert qui s’est perché sur la lampe à sa gauche et qui tient l’ampoule habilement et poliment de sa griffe circulaire.
« Oui. (Elle se tourne.) Non. Ça c’est laid. (Elle montre le verre à moutarde dans lequel ils ont bu leur limonade.) C’est plein de bosses et de bave, avec des grosses coulures. Beurk. C’est hideux. Je vais le cacher. » Elle se penche et saisit le verre par son extrême bord d’un air dégoûté.
« Attends – méfie-toi », prévient-il.
Quand Erica se lève, le plancher se lève avec elle en basculant légèrement de son côté ; les murs tanguent et tournent. « Non, ça va. Je veux juste enlever. Cette chose. La mettre à un endroit où elle ne nous voit pas – Ah-là-là, toute la pièce a le vertige. »
Lentement, tenant le verre à bout de bras (il devient plus laid à chaque seconde), Erica traverse tant bien que mal le tapis-puzzle, qui devient semi-liquide, et elle contourne un fauteuil rembourré (qui la soutient gentiment comme un ours gentil). « Merci. Voilà. » Arrivée dans la salle de bains, elle dépose l’affreux objet, et elle se retourne. À quelques dizaines de centimètres seulement, quelqu’un la regarde par une fenêtre au cadre jaune écaillé : un visage de vieille femme, sans expression, blafard, ridé – En le reconnaissant, elle gémit. Elle essaie de détourner la tête. Ne peut pas. Gémit plus fort.
« Erica ? (Zed se lève, avec difficulté.) Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? (Il traverse la pièce en titubant, lui saisit le bras.) Reviens t’asseoir. Bon Dieu, le plancher fait des vagues… Voilà. Ça va ?
— Oui. Non. » Elle rit, l’air ébranlé.
« Appuie-toi sur moi. Respire lentement… C’est ça. Il ne faut pas se lever si vite. C’est pas bon quand on est parti. »
Erica respire encore plusieurs fois. Elle regarde autour d’elle, mais la chambre n’est plus vivante ni jolie. Au contraire tout est plat et mort : on dirait que les rideaux, les cadres, le tapis, les fenêtres, ont été peints n’importe comment sur les murs et sur le plancher, comme un décor bon marché.
« Ce que j’ai vu dans la salle de bains, dit-elle brusquement. Dans l’image du miroir. Ça n’est pas juste la drogue, je n’arrête pas de la voir partout – tout de même, cette horrible vieille femme. Mais c’est moi. C’est ce que je suis en train de devenir. J’ai déjà quarante ans, c’est affreux non ?
— Non, dit Zed au bout d’un certain temps. Tu as quarante ans de vie. Ce qui serait affreux, c’est que tu ne vieillisses pas. Comme ces vieilles stars de cinéma qu’on voit à Los Angeles, qui ne sont plus que les momies en plastique d’elles-mêmes.
— Oui… Mais… » Erica entend sa propre voix – son plaintif, grêle et désincarné. « Je ne suis pas habituée, continue cette voix. Tu comprends, j’étais très jolie, et je pouvais aller n’importe où, je faisais toujours bien. Un jour que j’étais assise devant Emerson Hall, un homme s’est approché de moi et m’a dit que j’ajoutais à la beauté du décor, à la beauté des feuilles d’automne. Comme le soleil sur les feuilles d’automne. Et n’importe où. Mais maintenant c’est fini. Bientôt je serai comme ce verre à moutarde répugnant, je vais gâcher le paysage partout. J’ai horreur de devenir vieille et laide, horreur, horreur ! (La plainte se change en sanglots.) Il y a quelqu’un qui pleure, dit-elle. Je crois que c’est moi.
— Allons. Ce n’est rien. » Zed la tient dans ses bras, le visage contre sa chemise, et il la caresse. Les pleurs disparaissent.
« C’est bizarre, dit Erica, en avalant un dernier sanglot. Je pleurais, mais pas exactement.
— Ce n’est rien.
— Merci. (Elle le serre dans ses bras et se laisse aller en arrière.) Mais est-ce que tu ressens la même chose ? Est-ce que tu as horreur de devenir vieux et laid ? »
Un temps d’arrêt. « Pour moi c’est différent, dit enfin Zed, j’ai toujours été laid. L’âge ne change pas grand-chose. Ce que je n’aime pas c’est la façon dont le temps s’enfuit. Savoir qu’il y a des choses que je ne ferai pas dans cette vie, des lieux que je ne verrai pas. Des gens qui meurent. »
Erica regarde autour d’elle : la pièce n’est plus aplatie comme un décor, mais tridimensionnelle et dépourvue de substance, pleine d’ombres colorées. « Mourir, ça n’est pas ce qui me fait peur, dit-elle enfin. C’est plutôt ne plus savoir se tenir à la fin. Finir en vieillard faible, geignard et répugnant. Je voudrais partir dans un accident de voiture, pour ne pas avoir à vivre cette mauvaise dernière partie. Quelquefois je conduis vite, pour aider un peu les choses, surtout quand les routes étaient gelées l’hiver dernier. Mais quand je pense que je pourrais juste m’estropier à vie, je ralentis.
« Si ça avait pu arriver pendant le voyage, quand je devais partir à Boston, juste après Noël, poursuit-elle en regardant glisser les ombres. L’avion aurait pu s’écraser, c’était rapide et simple. Mais il a tellement neigé que tous les vols ont été annulés. (Elle rit.) J’ai été très déçue. Maintenant, plus tellement… Tu as déjà ressenti ça ? »
Long silence. Erica regarde les ombres glisser et chavirer.
« Tu m’as demandé quelque chose ? dit finalement Zed.
— Ça ne fait rien.
— Non. Je veux te répondre. J’ai réfléchi, mais après j’ai oublié… Quelle était la question ? »
Cette fois c’est Erica qui ne répond pas. Elle est trop occupée à regarder les ombres avancer et reculer, tandis que le plafonnier se balance dans des déplacements d’air invisibles. Dans le cercle de lumière plus vive sous l’abat-jour-oiseau, des écheveaux de poussière tourbillonnent comme une soie pâle et finissent par s’immobiliser lentement dans l’air, qui est une mince substance tiède et bleue, avec des niveaux et des courants divers. Derrière, la silhouette de Zed a l’air d’onduler et de flotter.
« L’air est plein d’eau, dit-elle. Tu es très loin… Pourquoi es-tu si loin dans l’eau ?
— Parce que je suis Poissons. » Zed sourit. De loin, il tend ses longs bras vers Erica et l’étreint, en l’attirant vers lui. Les océans d’air qui les séparaient se vident. « C’est mieux comme ça ?
— Oui. (Elle s’appuie contre lui en soupirant.) Je dois être vraiment partie maintenant… Combien de temps ça va-t-il durer ?
— Pas longtemps. C’est un trip spécial petite dame. On devrait bientôt commencer à descendre.
— Ça me plaît bien. Je me sens portée par l’eau, comme si j’étais en train de nager. De plonger, et toi ? »
Zed répond, ou ne répond pas ; elle ne sait pas trop. Elle regarde les murs de la piscine qui se dressent autour d’eux, hauts et blancs, comme trois anges qui déploient leurs grandes ailes blanches les uns vers les autres. Le quatrième descend les rejoindre, il se pose ; son visage, la lucarne, est strié de larmes de pluie à cause de toute la douleur qu’il a vue au-dehors. Pourtant, ce n’est pas une hallucination ordinaire. Elle voit des murs ; mais elle sait que ce sont des anges.
« Les murs sont des anges blancs, apprend-elle à Zed.
— Ah bon, très bien. Qu’est-ce qu’ils font ?
— Je ne sais pas. Je crois qu’ils nous protègent, tant que nous restons ici. (Appuyée contre lui, elle se détend et se met à rire doucement.) Ça me plaît bien ici. Restons-y pour toujours.
— Si tu veux. » Zed, d’un doigt, lui caresse distraitement l’avant-bras gauche. Le fin duvet vibre comme les antennes de multiples papillons de nuit, et il en jaillit de minuscules étincelles.
« C’est curieux, dit-elle. On dirait des épingles et des aiguilles, mais c’est plus chaud. Et toi, qu’est-ce que ça te fait ?
— Ç’est bon. »
Erica lève sa main libre et lui caresse le poignet, dont les taches de rousseur sont ombrées par des poils-papillons roux. De nouvelles étincelles jaillissent et fusent de tous côtés ; la pièce n’est plus une piscine mais un champ électrique avec des cercles concentriques de minuscules et lumineux signes plus, qui sortent de tous les points de contact direct entre Sandy et elle. « Nous fabriquons de l’électricité, lui dit-elle. Les signes moins sont dans les coins de la pièce.
— C’est vrai ? » Zed dirige son regard de côté. Les pupilles de ses yeux clairs sont agrandies et noires. Au bout d’un long moment, à moins que ce ne soit tout de suite après, il l’embrasse doucement. L’effet est comme le contrecoup d’un choc électrique.
« Il fait très chaud ici, murmure-t-elle bientôt. Avec toute cette électricité de papillon, il fait bien trop trop chaud. Si on ouvrait la fenêtre ?
— Non. » La bouche de Zed est à côté de l’oreille d’Erica ; elle entend venir sa voix de l’intérieur de sa propre tête. « Déshabillons-nous.
— Très bien », approuve Erica, tandis qu’une partie de son esprit, enfermée, dirait-on, dans une petite cage lui souffle d’une voix à peine audible qu’elle avait décidé de ne pas faire ça.
« Mais fais attention en te relevant. Ne bouge pas trop vite, sinon tu vas être étourdie. On est bien partis maintenant.
— Je suis tout étourdie, oui, c’est vrai. (Erica commence à retirer son pull par la tête avec des gestes lents.) Mais ça va… La seule chose c’est que ça prend un temps fou », ajoute-t-elle après avoir passé plusieurs minutes à l’intérieur de son pull, caverne mauve et chaude tapissée de mousse. « Ça ne me plaît pas ici. Trop de mousse. » Elle agite les bras.
« Attends. Je vais t’aider… Voilà. Ça va mieux ?
— Beaucoup mieux. (Elle s’étire.) C’était une idée brillante. Tu es vraiment brillant, Sandy, tu sais ça ? C’est vrai. C’est drôle. » Nue, agréablement étourdie, Erica s’affale en arrière sur le coussin, riant de plaisir en face de Zed, dont les bras et le torse resplendissent d’un éclat liquide et fluorescent. « Je n’ai jamais vu ça. Comment se fait-il que je ne sois pas brillante comme toi ? ajoute-t-elle en levant une jambe. Mes jambes sont très très longues, mais elles ne brillent pas.
— Bien sûr que si. (Lâchant son pantalon dans la mer de tweed vert, où il flotte tranquillement, Zed se rapproche d’Erica.) Tu brilles de partout, comme l’étoile du matin. »
Elle rit, elle se penche en avant. À titre expérimental elle frotte ses lèvres serrées contre la joue phosphorescente de Sandy. L’effet produit est – Magnétique ? Radioactif ? « Ou bien c’est une affaire de temps, dit-elle encore. Tu crois qu’il est temps ?
— Oui », dit Zed ; à moins que ce ne soit « Non. »
Erica baisse les yeux. Il se passe un phénomène ahurissant : il y a là une chose soyeuse, pâle, exotique qui grossit, se redresse, rougit…
« Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est toi ? (Elle rit.) On dirait un gros cornet de glace à la fraise. Alors ça, formidable. (Elle se penche pour lécher la glace, qui a une vague saveur de fraise.) C’est bon, tu devrais goûter, dit-elle au bout d’un instant.
— Non merci. Mais sers-toi.
— Je n’ai encore jamais fait ça, dit-elle un peu plus tard. Quelque chose me faisait signe qu’il ne fallait pas mais maintenant elle a rapetissé dans sa cage et son chapeau est ridicule alors je ne l’entends pas… Enfin (elle relève la tête) Brian est framboise foncée, et je n’aime pas la framboise foncée. Ça a trop goût de violet brunâtre. » Elle part d’un petit rire nerveux et se laisse aller en arrière sur le divan ; elle referme les yeux et, derrière ses paupières, elle regarde couler les lumières auxquelles se mêle de la glace colorée. Zed s’allonge aussi, au-dessus d’elle, autour d’elle – ou bien est-il entré en elle ?
Peu importe. Car les lumières – les couleurs – le courant électrique à la fraise – Elle se laisse glisser, elle s’enfonce – Oui – Oui…
Mais à ce moment-là, de très loin au fond de sa tête, dans un voltage différent et plus fort, une alarme retentit. Le son fade et désagréable d’une sonnette d’entrée, rouge sale. Danger – Angoisse.
« Ah ! là, là, attends ! Je n’ai pas… On ne peut pas… » s’écrie-t-elle. Très au ralenti, dérapant à maintes reprises et retombant dans le courant, elle commence à se débattre, des pieds et des mains. Enfin, haletante et tremblante, elle se redresse sur son séant, désunie de Zed.
« Non ! » crie-t-il. Il y a une explosion, un phénomène de fontaine, de jet d’eau argenté. Prudemment, à distance, Erica regarde avec une ombre de crainte et de regret. « Ah – Erica – Bon Dieu… »
Il retombe en arrière, secoué de sanglots.
Encore étourdie, elle se penche au-dessus de lui. « Pardon », dit-elle, en lui tapotant l’épaule, et en détournant les yeux de son visage, qui s’est crispé et noué : rouge, atroce. « J’ai eu peur – je ne pensais pas que tu…
— Oui », répond enfin Zed, d’une voix qui semble être à des kilomètres de là. Il ne bouge pas.
« Je te demande pardon. » Évitant l’endroit du divan où la fontaine a débordé, ainsi que la fontaine elle-même, elle prend Zed dans ses bras ; elle le regarde même enfin bien en face. Son visage s’est dénoué, a repris forme humaine, bien que ses yeux clairs soient toujours humides et cerclés de rouge.
« Ça va ? » demande-t-elle avec inquiétude, plusieurs fois.
« Oui, ça va, finit-il par répondre. Et toi ?
— Je crois que oui. Je commence à redescendre. Le tapis va moins vite.
— Oui. »
Erica baisse les bras. Silence.
« Je vois, maintenant », dit-il.
Erica se redresse et suit le regard de Zed dans l’angle opposé de la pièce, remarquant que les ombres glissent plus lentement, que leurs couleurs pâlissent. « Qu’est-ce que tu vois ?
— En fait c’était plutôt une voix. Dans la corbeille à papier. (Il sourit.) Mais elle avait raison. Elle m’a dit de laisser tomber le centre de méditation.
— Ah oui ? Tes étudiants vont être déçus.
— Ils peuvent se lancer tout seuls. S’ils en ont envie. Ça vaudra mieux pour eux finalement.
— Et ça te donnera moins de mal. (Elle sourit.) Ils pourront toujours venir te voir pour te demander conseil.
Il hoche la tête. « Non. Il faut aussi que j’abandonne la librairie.
— Que tu abandonnes la librairie ? Ah oui ? Pourquoi ?
— Ça ne marche plus. Au début ça allait ; mais maintenant il y a trop de frimeurs – des jeunes qui n’ont pas envie de se mettre sérieusement à l’étude, qui viennent juste là pour glander et boire du thé, pour discuter ensemble de leur horoscope, et pour me faire jouer le rôle de Grand Gourou… Ils ne sont pas tous comme ça. Mais ceux qui ne sont pas comme ça, les sérieux, je leur ai déjà enseigné ce que je sais. Si je continue, je vais me mettre à leur dire des mensonges. » Il soupire, et tend le bras pour ramener ses vêtements vers lui.
« Ça a été la même chose en Californie, poursuit-il. Pendant un temps, tout allait bien ; et puis les gens ont commencé à me prendre trop au sérieux. Certains ont voulu m’enregistrer sur bande : je me suis laissé persuader, et alors je n’ai pas tardé à être embarqué dans les studios d’enregistrement, avec des experts du son et des nègres de la publicité, quel karma ! Et puis une vedette de la télévision, Laura Moon, a voulu me donner une maison à Laurel Canyon. Son idée c’était que j’allais vivre là, faire de l’astrologie, et émettre des vibrations spirituelles qu’elle et ses amis viendraient absorber.
« J’ai essayé de lui dire que je n’étais qu’un imposteur, mais elle a cru que c’était de la sainte humilité de ma part. Ça s’est terminé par une scène ridicule où elle s’est jetée par terre pour essayer de baiser mes baskets. (Zed rit d’un air las.) Alors j’ai laissé tomber. Je me suis dit que c’était de ma faute, je n’aurais pas dû choisir une ville comme L.A. Mais c’est partout pareil. Un jour ou l’autre, ça tourne mal. Ça prend juste un peu plus longtemps dans un climat froid. » Il commence à enfiler son pantalon.
« Tu vas fermer la librairie », dit Erica, essayant d’y voir clair. Elle aussi a commencé à se rhabiller, mais lentement et prudemment, car elle a encore la tête toute noyée de lumière.
« Je ne sais pas bien. Je vais peut-être la laisser à Tim. Il a le sens des affaires ; et il n’est pas mauvais en astrologie.
— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire alors ?
— Je ne sais pas.
— Tu pourrais recommencer à enseigner, dit-elle avec un certain enthousiasme.
— Je ne pense pas. Je n’ai pas enseigné depuis six ans, depuis que je suis parti en plein milieu du trimestre de l’Université d’État de L.A. J’ai sûrement été blackboulé par l’A.P.A.
— Je suis certaine que tu pourrais obtenir un poste quelque part. Après tout, tu as un doctorat de philosophie de Harvard.
— Je n’en voudrais pas », dit Zed, en tirant sur son chandail gris et en levant les mains pour dégager du col montant sa couronne de cheveux roux décolorés et désordonnés. « … Tout ce que je sais, c’est que je vais partir.
— Partir ? » En répétant le mot, Erica voit une image : un homme avec un baluchon et un bâton qui marche le long d’un chemin, peut-être le Chemin dont parle Sandy. C’est un tableau, dans un musée ou dans un livre, quelque part.
« Oui.
— Tu sais, je viens d’avoir un éclair, lui dit-elle. Comme une vision, en fait, dans ma tête. Tu étais dans un tableau. Un tableau de toi, je veux dire, depuis toujours, mais je ne m’en étais jamais aperçue. Il est de Bosch : un homme en haillons qui part pour un voyage, et qui te ressemble.
— Je crois savoir de quel tableau tu parles. Est-ce qu’il y a un chien, et une maison en ruines à l’arrière-plan ?
— Oui ; je crois.
— Il a représenté à sa manière la dernière carte du jeu de Tarots. Celle qu’on appelle le Fou. Chez Bosch, l’homme a la même pose, et il a aussi un chien sur les talons, et un bâton.
— Ah oui ? C’est intéressant. J’ignorais ça. (Elle se tourne vers lui.) Je suis désolée que tu partes.
— Vraiment ?
— Oui bien sûr. Très désolée. Sans toi, qu’est-ce que je vais devenir ici ?
— Alors viens avec moi.
— Je serais ravie. (Elle rit.) Si seulement je pouvais !
— Qu’est-ce qui t’en empêche ? » Zed ne rit pas, lui.
« Eh bien, la maison – Et puis, Jeffrey et Matilda.
— Je croyais que tu ne pouvais plus les supporter.
— C’est vrai, dit Erica de tout cœur. Mais c’est justement pour ça que je dois rester avec eux. À ma place, personne ne resterait. Mais c’est à moi de m’occuper de mes enfants, si insupportables soient-ils, parce que je suis leur mère.
— Brian est leur père. Si tu lui laissais son tour ? » Cette fois pas de doute ; il parle sérieusement, en partie du moins.
Erica a une sensation de lumière croissante à l’intérieur de la tête. Le mot « oui » se forme dans sa bouche, mais quand elle est sur le point de le prononcer, elle regarde Zed, elle plonge dans ses yeux clairs avec leur pupille sombre dilatée, et alors elle a une vision objective décisive. Une vision double et achromatique, comme une plaque stéréoscopique. Réfléchie au milieu de chaque œil elle voit la minuscule silhouette de Sandy qui part sur le Chemin ; elle le suit de près, vêtue elle aussi de haillons sales et incolores. Tournant le dos à la maison et aux gens, tous deux s’élèvent doucement vers la droite en direction d’une zone obscure, floue, froide, et brumeuse, au-delà du cadre du tableau, dont ils vont bientôt sortir pour passer dans ce vide. Elle se dit que, symboliquement, le tableau a raison ; c’est un acte de Fou que de se mettre en route sans savoir où l’on va.
Zed cille des yeux, et la vision disparaît. Erica rit à nouveau un instant, mais cette fois c’est le rire grêle et hystérique de la peur, le rire de quelqu’un qui s’aperçoit qu’elle a failli tomber du bord d’une falaise.
« Ah, je ne pourrais jamais faire ça, dit-elle. Brian serait incapable de se débrouiller avec eux. (Nouveau rire.) Et puis, ça ne serait pas bien. »