Conflits de famille

Alison Lurie · Chapitre 8 sur 19

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Conflits de famille

Chapitre 2

« Brian Tate à l’appareil.

— J’ai essayé de te joindre tout l’après-midi. Où étais-tu ?

— Je n’étais pas dans mon bureau. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

— C’est toi qui me demandes ce qui se passe ? C’est drôle, franchement.

— Erica, je t’en prie. J’ai eu une journée pénible. Dis-moi pourquoi tu appelais, si ça ne peut pas attendre que je rentre à la maison.

— Ça ne peut pas attendre, pour la raison que tu ne rentres pas à la maison ce soir. C’est pour cela que je t’ai appelé, pour te dire de ne pas rentrer ici. Je t’ai préparé ta petite valise, avec deux chemises et un pantalon de rechange.

— Qu’est-ce que tu veux dire, tu m’as préparé ma…

— Avec ton nécessaire à raser et un peu de linge de corps, et je l’ai déposée auprès de M me Wells au bureau. Je lui ai dit que tu partais et que tu viendrais la chercher plus tard.

— Que je partais ? Enfin, qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne vais nulle part avant la réunion de l’AASP le mois prochain.

— Va donc où tu voudras, fais ce que tu voudras, ça m’est complètement égal, je veux seulement que tu ne remettes pas les pieds ici, c’est tout.

— Mais enfin, Erica, écoute. Essaie de te dominer…

— Je me domine tout à fait. Beaucoup mieux que…

— Erica, s’il te plaît, je quitte mon bureau tout de suite, et je serai à la maison dès que…

— Si jamais tu approches de cette maison, je dis tout aux Enfants.

— Aux Enfants, comment, tu leur dis…

— Car je trouve qu’ils ont l’âge de savoir. Et surtout ne recommence pas avec tes justifications et tes excuses. Cette fois n’essaie pas de me dire à quel point tu as besoin de moi, et que je dois apprendre à oublier et à pardonner et à ne pas avoir une conduite irrationnelle et à ne pas revenir sans cesse sur des faits sans conséquence concernant un domaine séparé et moins important de ton existence. J’en ai assez de tes discours politiques, et Wendy aussi.

— Wendy ?

— Wendy, oui. Si tu veux savoir, elle est venue déjeuner ici aujourd’hui.

— Oh, non !

— Tu n’aurais pas cru ça d’elle, hein ? Tu croyais qu’elle allait quitter Corinth discrètement et docilement, sans rien demander, sans te faire un reproche pour ce que tu lui as fait, et à moi aussi. Et c’est sans doute ce qui se serait passé, c’est ça le plus triste, et le plus terrible.

— Wendy est venue à la maison ? Quand est-elle partie ? Elle allait à New York ?

— Non, dans le New Jersey.

— Le New Jersey.

— Oui, elle a des amis là-bas. Parce que tu ne savais même pas où elle allait ?

— Non, je…

— Et ça t’était égal. Tu pensais que tu pouvais la jeter comme un vieux pyjama dont tu ne voulais plus pour dormir, et tu ne te souciais pas de savoir où elle irait et ce qui lui arriverait. Elle aurait pu être morte à cette heure-ci la semaine prochaine, ça t’était bien égal.

— Morte ! Comment ça, morte ?

— Ne te fatigue pas à prendre ce ton inquiet pour la galerie. Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu connais les statistiques des avortements clandestins à Jersey City, tu as lu l’article du Village Voice, mais ça t’est bien égal. Pourvu qu’elle disparaisse de ta sphère d’opérations et qu’elle te laisse tranquille, ça t’est bien égal.

— Ça n’est pas vrai. J’ai passé l’après-midi entier à la chercher pour essayer de faire quelque chose. Je suis allé à la banque sortir de l’argent, je suis allé à la gare routière, à son appartement, partout en ville et sur le campus pour essayer de la trouver, j’ai appelé ses amis, bon Dieu j’ai fait tout ce que j’ai pu…

— Tout ce que tu as pu ? Tu veux me faire croire que depuis des mois tu te sers de cette fille comme d’un pyjama sale ; et maintenant, tout d’un coup, aujourd’hui…

— Erica, je t’en prie, écoute-moi ! J’ignorais absolument tout jusqu’à aujourd’hui. J’ignorais que Wendy était enceinte jusqu’à ce que je trouve une lettre d’elle dans mon bureau à midi.

— Tu m’excuseras, mais je ne peux pas croire ça.

— C’est pourtant vrai, que tu le croies ou non. Et ça n’est pas moi qui lui ai dit de partir, c’est elle qui a eu cette idée, j’ignorais tout de ses projets, je ne pensais pas qu’elle irait faire un esclandre auprès de toi.

— Elle n’est pas venue faire un esclandre. Elle est venue pour s’excuser auprès de moi, car elle au moins a un certain sentiment de culpabilité et un certain savoir-vivre, et comme elle croyait que j’étais au courant…

— Je me demande comment elle pouvait croire ça. Je n’ai jamais dit la moindre chose qui puisse le lui laisser croire – Du moins, pas depuis le printemps dernier. Écoute, Erica. Je rentre tout de suite, et nous allons arranger…

— Il n’est pas question que j’arrange quoi que ce soit avec toi.

— Bon d’accord, je comprends que tu réagisses comme ça pour l’instant, mais au moins nous pourrons parler…

— Il n’est pas non plus question que je te parle. Je me demande pourquoi je suis en train de te parler en ce moment, c’est perdre son temps que de parler à quelqu’un qui ne fait que mentir et s’excuser.

— Erica, écoute, s’il te plaît…

— Si vraiment tu veux faire quelque chose, tu peux toujours essayer de trouver un médecin convenable qui accepterait de faire quelque chose pour Wendy. Inutile d’appeler le docteur Bunch. J’ai déjà essayé.

— À New York, tu veux dire.

— New York, Corinth, Albany, Boston ou Puerto Rico, peu importe.

— Mais, Erica, ça n’a pas de sens. En admettant que je puisse trouver quelqu’un, je ne peux pas joindre Wendy. Je n’ai pas son numéro de téléphone à New York, ou plutôt dans le New Jersey.

— Je sais comment la contacter.

— Ah oui ? Bon, donne-moi le numéro.

— Je ne vais rien te donner du tout. De toute façon, Wendy ne veut pas te parler.

— Mais…

— Si tu trouves un médecin, tu peux me prévenir. Autrement, je ne veux plus entendre parler de toi.

— Mais enfin Erica !… Erica ?… Tu m’entends ? Ne raccroche pas… Ah, merde.