Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 10 sur 48

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Foutue Saint-Valentin !

Au diable la

Saint-Valentin

 

Écrit par Marina Carrieu

 

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Reliant deux hautes falaises recouvertes de chênes verts au-dessus du fleuve Hérault, le pont du Diable raconte encore à qui veut l’entendre sa légende. L’origine de son nom en témoigne d’ailleurs et suscite toujours la crainte des représailles… Et pour cause ! La Bête fut bernée par un intrépide promettant en échange de l’arrêt immédiat des destructions intempestives qu’il provoquait sans lassitude un sacrifice humain ! Et voici le Vilain déclarant forfait, impatient de recevoir sa récompense et aidant

même les deux abbayes d’Aniane et de Gellone, séparées par l’eau vive, à construire un édifice inaltérable. Mais au soir du 14 février, seul un chien apparut, déchaînant ainsi une colère incommensurable, mais impuissante à démanteler l’ouvrage. Depuis cet affront et à cette date précise, il dérobe aux Hommes leur bien le plus précieux, à savoir les femmes. Les innocentes, les jeunes, les belles, fragiles, inconscientes ou encore amoureuses, attirent sur elles ses foudres vengeresses ! Les eaux bouillonnent en secret, la nature se mure dans le silence, la bête rougissante ondule et enfle vers sa victime. Il l’ensorcelle alors, l’enveloppe de ses longs doigts crochus pour assouvir ce qui le brûle au plus profond, puis, insatiable et insatisfait, il la déchire en lambeaux avant de plonger tête la première dans son gouffre, jusqu’à la prochaine.

Parfois, certaines âmes ne trouvent la paix dans les esprits de ceux qui les pleurent et se régénèrent… encore et encore, vivant à l’infini la souffrance de leur dernier souffle.

C’est le cas de celle qui court, diaphane et effrayée, sur le bas-côté de la route sinueuse menant au site. Dans la nuit de mi-février, sans un bruit ni brume tiède et opaque s’exhalant de sa bouche, elle rejoint le pont. Les galets irisés de givre ne s’enfoncent pas sous son poids et les épines de pin jonchant toujours la terre en cette période ne s’effritent ni ne se froissent. Les animaux nocturnes l’ignorent et poursuivent leur dialogue insolite, tout comme les automobilistes qui la croisent, bien trop pressés de parvenir à la ville proche et à leur rendez-vous galant pour ne discerner rien de plus qu’une simple ombre éclairée par leurs phares.

Pourtant, une seconde, peut-être deux d’une attention particulière ou même un coup d’œil furtif auraient suffi pour remarquer la fine pellicule d’air séparant le calcaire de ses pieds nus, et le teint bleuté de sa peau.

Il est coutume que les véhicules ne s’attardent pas en ce lieu et ils s’éloignent donc. Le noir l’habille à nouveau tandis qu’elle accélère. Sa robe blanche vaporeuse claque sous le vent devenu vif à l’approche des gorges. Sur les pierres sèches du pont, elle s’immobilise après plusieurs allers-retours témoins de sa déroute et de son incompréhension. Elle frotte ses bras pendant que sa poitrine se gonfle et se creuse à intervalles rapides. Mais respire-t-elle vraiment…

***

— Maman, lâche-moi.

Thomas saisit la main qui enserre son poignet et plonge ses yeux attendris dans ceux en larmes qui le défient. Il répète son ordre sans sourciller et attend.

— Mon chéri… lui murmure-t-elle. En un geste inconscient, la femme caresse à présent la paume de son fils et l’enlace. Arrête de prendre des risques démesurés ! Laisse-la en paix.

Le jeune homme la repousse avec bienveillance mais fermeté, car elle résiste un temps, et essuie ses joues humides et brillantes.

— Non, soupire-t-il en secouant la tête. Cette fois, j’arriverai à la faire revenir. Je te le promets. Pleure plus, s’il te plaît.

— Je veux juste que tu sois heureux.

— Sans elle, je ne peux pas.

Il esquive son étreinte désespérée, tente de la rassurer d’un timide sourire et disparaît derrière la porte, sans un mot de plus.

Depuis le drame qui se répète Saint-Valentin après Saint-Valentin, Thomas vit chez ses parents, ou plutôt survit, nourri, logé, dorloté comme au temps de son adolescence certes, mais la cicatrice inguérissable du deuil en sus.

Cinq fois déjà qu’il se confronte à l’Être rougi des ténèbres pour tenter de lui arracher sa bien-aimée et la ressusciter…

***

Les cheveux clairs de Chloé s’agitent au-dessus de ses frêles épaules barrées de bretelles entrelacées. Ses orteils livides épousent les arêtes des pierres bordant la construction vertigineuse alors que ses doigts s’enroulent à la rambarde métallique ajoutée pour protéger les visiteurs de chutes accidentelles. Elle fléchit le menton et scrute le fleuve en contrebas.

Un frisson glacé parcourt son corps et la contraint à reculer d’un pas. L’eau cristalline s’agite de remous et de tumultes. Une écume brillante s’esquisse et s’étiole au gré des mouvements de plus en plus circulaires d’un tourbillon en formation. En son centre, une masse immense, charnue et cramoisie vogue, s’enfonce, se tord et gronde.

Une fulgurance illumine son regard. Seule dans la pénombre de sa future mort, elle réalise qu’elle sert d’appât une nouvelle fois.

***

Le véhicule de Thomas dérape en quittant la ribambelle de réverbères de Montpellier.

Il se hâte vers l’arrière-pays à contre-courant de la jeunesse qui court les villes de restaurants en chambres d’hôtel, les mains pleines de roses rouges, le cœur en joie et le désir au corps ! Lui déteste cette fête des amoureux ainsi que les souvenirs qui lui sont accrochés à jamais. Il crispe la mâchoire à s’en donner des crampes, songe aux gestes à effectuer, vérifie d’une main aveugle son matériel enfermé avec soin dans son sac à dos abandonné sur le siège passager : une corde avec grappin et une hache, bien plus efficace, il l’espère, que le couteau de l’année précédente.

Il grimace à la blessure infligée à son doigt par la lame affûtée et lèche le sang qui affleure déjà. Puis une douleur différente s’empare de son être, sa gorge se noue jusqu’à presque étouffer, son ventre se contracte et ses yeux s’irritent au fur et à mesure que les mètres défilent. Les larmes qui s’écoulent de ses narines sont vite frottées. Ses lèvres se pincent davantage : s’il veut maîtriser le sort cette fois-ci, il se doit de rester stoïque. Difficile pourtant, quand l’enjeu est d’embrasser à nouveau la femme aimée et que l’adversaire n’est autre que le Diable en personne.

Il s’encourage en frappant le volant et appuie sur l’accélérateur, pressé d’en finir.

***

Elle voudrait crier, mais aucun son n’interrompt celui de l’eau en effervescence. Si elle le pouvait, elle réclamerait la paix, le repos, le sommeil, le retour à la nature ! Se lover dans la roche sous le soleil d’été ! Contempler à perte de vue le plaisir des baigneurs et des plongeurs ! Se nourrir du bonheur des autres à défaut de vivre le sien, elle qui souffre chaque année de revenir d’entre les morts avec l’espoir infime que Thomas vainque le Diable. Dans le froid de l’hiver, aspirée par son chagrin, elle est contrainte de quitter la couche de terre qui l’accueille, de déambuler sur la route et de patienter que l’heure du duel sonne.

Sa seule présence ici attire le monstre hors de son trou, Thomas le sait…

Ce soir, amère, elle refuse pourtant d’alimenter cet espoir et se promet de résister à plonger dans ses yeux amoureux. Plus jamais. Trop de douleur !

Ne viens pas ! prie-t-elle.

Marre que son corps se transperce, se déchire et souffre, pour rien ! Assez de le quitter, de l’abandonner, inerte, blessé, le cœur davantage brisé par les échecs successifs, les os fêlés sous les coups ! Insupportable !

Des bruits de pas s’amplifient derrière elle. Un froissement et un choc métallique s’y ajoutent.

Elle fixe aussitôt le sol sans même se tourner, gonfle la poitrine et parvient à chuchoter :

— Arrête, je t’en prie, répète-t-elle encore et encore, en y insufflant un peu plus de force à chaque fois.

Inaudibles d’abord, voici les mots qui prennent corps et grossissent. Soufflés désormais avec fracas, ils percutent les pierres du pont et des falaises, décrochant les graviers les plus instables, rebondissent sur le dos hérissé de cornes qui glisse sous la rambarde et fusent jusqu’aux oreilles de l’homme qui brandit au-dessus de sa tête une hache tout juste extraite.

— Arrête de vouloir me ressusciter !

Sourd à ses supplications, Thomas avance de quelques pas supplémentaires, prêt à en découdre, mais en distinguant plus nettement sa fiancée, son bras se liquéfie et ses doigts lâchent le manche de son arme. Dos à lui, elle porte sa robe blanche habituelle mais irrésistible, immaculée malgré les outrages avides de la Bête et du temps. D’une pâleur extrême, tant attirante qu’effrayante, Chloé irradie au milieu de la nuit et sa beauté lunaire interpelle et hypnotise quiconque la croise.

Le jeune homme se glace, suspendu au désir qui le traverse, haïssant le tissu qui ondule et effleure les courbes harmonieuses en lieu et place de ses mains. Son souffle accélère ; lui, résiste à l’enlacer et ravale sa peine d’être interdit d’y toucher. Dans leurs rencontres passées et à maintes reprises il s’y était essayé, criant à pleins poumons son amour et sa faim d’elle à la caresser de toute sa fougue, agrippant ses poignets, sa croupe. Puis il avait compris que l’opacité albâtre de l’étoffe masquait en réalité une transparence inconsistante ne lui autorisant aucun contact charnel tant que son diabolique protecteur serait vivant. Inadmissible alors de subir, de renoncer à elle, de ne pas le combattre.

Un sursaut soudain lui permet de bouger. Ses pupilles vont et viennent, frénétiques. Sa tête se secoue et toutes ses pensées se dirigent à présent vers le monstre oublié. Mais alors qu’il se penche pour récupérer sa hache, il est surpris par une attaque brutale et précise. Un choc l’ébranle sur le flanc droit et le projette avec violence vers la paroi rocheuse. Le bruit sourd de son corps qui la percute puis qui s’écrase sur le sol anéantit son plan.

Paralysé par un souffle coupé et un bassin fracturé, Thomas écarquille les yeux devant la forme immense de plus de trois mètres de hauteur qui se dresse au-dessus du pont. Ombre carmin assombrissant la nuit étoilée, le sournois adversaire se dévoile enfin. Sa gueule ressemblant à s’y méprendre à celle d’un animal à cornes s’ouvre en grand et offre une vision des plus effrayantes des Enfers entre deux rangées de crocs luisants de bave et scellant deux mâchoires féroces. Une langue fourchue et épaisse rappelle la chair nécrosée des cadavres. Le bout du museau est abrupt, carré, aux naseaux dilatés et difformes d’où s’échappe avec tiédeur une rage inébranlable qui enrobe lentement Chloé. Au-dessus de cette nuée ardente, deux billes de feu dont la luminosité varie au gré du battement de ses lourdes paupières décharnées semblent la dévorer. La queue pelée et pointue fouette l’air d’excitation, le cou se tend d’impatience, les épaules se rehaussent et l’échine, après s’être déroulée, vertèbre après vertèbre, se courbe pour raccourcir la distance qui le sépare de sa proie. Le Diable la renifle, de haut en bas, la ventousant à chaque inspiration contre sa muqueuse moite, et la goûte du bout de sa langue.

La jeune âme se recouvre peu à peu du liquide visqueux débordant de la gueule affamée et s’arcboute tout à coup sous le poids des pattes enserrant sa taille. Son cri aigu déchire la nuit. Un cri de douleur mêlé de frayeur ! Un cri qui tord les tripes de Thomas et insuffle dans ses veines l’énergie pour sortir de la torpeur dans laquelle il est prisonnier. Il avance en dépit des blessures et, incapable d’endurer plus longtemps la souffrance de sa fiancée, il parvient, au prix d’efforts douloureux, à ramper jusqu’à son sac. Il se souvient de son insouciance malgré la connaissance de la légende et des risques à provoquer la soif de vengeance du Diable ! Mais son esprit rebelle adorait les défis… et plutôt que de craindre une irruption infernale s’engouffrant dans ses chairs féminines, il préféra imaginer les étincelles dans son regard… juste de renversantes étincelles de bonheur, tandis qu’il poserait un genou au sol et offrirait un anneau doré sous la musique apaisante des clapotis. Il ne souhaitait qu’une Saint-Valentin inoubliable… et ce soir-là, il l’obtint…

Le corps de Chloé se tord, se soulève, emporté par les griffes invasives, tel un trophée.

Thomas sort la corde qu’il enroule autour de son bras gauche et rejoint sa hache. En appui sur l’outil, il réussit à se redresser.

La canne de fortune frappe le pavé, le grappin le racle ; le premier pas provoque une décharge électrique paralysante ; les larmes débordent… Le second le surprend par le claquement soudain de sa hanche. Les suivants le voient affublé d’une claudication tel un vieillard traînant sa patte folle. Il lutte pour maintenir son équilibre bancal et avale les centimètres avec une détermination désespérée. Ses doigts resserrent le manche…

Pressée contre le corps haletant à présent de victoire et de désir, Chloé cesse de crier et ne cherche plus à se révolter. Elle ne croit pas en sa libération et pleure la défaite de l’homme qu’elle avait accepté d’épouser. Elle subit ainsi une fois de plus les assauts répétés, à l’abri de sa robe.

Le plaisir rauque de la Bête s’exhale et inonde les pierres, serpente dans les interstices terreux et dégouline en une cascade écœurante, jusqu’à souiller l’Hérault.

Invisible tout juste derrière elle, Thomas connaît par cœur les prochaines étapes. La Bête épuisée soufflera durant trente secondes, se redressera et secouera Chloé, évanouie, tel un pantin délabré avant sa mise en charpie, et sa fuite.

C’est maintenant qu’il doit agir, avec une attaque inédite, perfectionnée au fil des ans, réfléchie et testée mentalement jour après jour !

La masse rougeâtre crache sa fatigue en de profondes expirations. Dans vingt secondes, elle recouvrera toute sa vigueur. Vite ! La lame de la hache reflète aussitôt la lueur de la lune et s’abat sur ce qui ressemble à un mollet effilé et déchiqueté. Le Diable mugit tandis que la plaie se creuse, par à-coups réguliers, tranchant sans faiblir la chair. S’enorgueillir de la blessure serait une regrettable erreur, les combats passés le lui ont démontré : l’Être se régénère toujours. Thomas enchaîne donc. Le second appui est alors ciblé et entaillé, millimètre par millimètre, lambeau après lambeau, comme un bûcheron pèlerait un tronc en centaines de copeaux. La sueur perle à son front, les muscles se raidissent et fourmillent des prémices de crampes. Allez ! s’encourage-t-il, allez !

Les tibias se disloquent comme deux arbres vaincus et provoquent la chute du monstre en un râle caverneux. La terre tremble, des pierres cèdent ; Chloé, lâchée, rebondit et roule vers la rambarde emportée par les éboulis.

Revigoré par sa réussite, Thomas esquive la queue remuante, bondit sur le corps gisant à ses pieds, enjambe la dizaine de cornes dessinant le dos sans perdre l’équilibre, même lorsque son adversaire tourne la tête vers la jeune femme qui bascule et s’accroche au-dessus du vide.

L’urgence de la situation lui donne des ailes ! Ses pas ressemblent désormais à ceux d’un sauteur de haies ! Dans les airs, les jambes en grand écart, il avale ce qui le sépare du dénouement ! À chaque prise d’élan pour le bond suivant, il percute la couenne de sa hache et inflige une entaille profonde. Jamais il n’était parvenu à toucher d’aussi près la fin du calvaire ! Jamais ! Le sang gicle en geysers, le râle s’intensifie et pas de régénération en vue ! Il approche de la nuque fine, envisagée cette fois-ci comme le talon d’Achille à viser. Il déroule sa corde et, tel un cow-boy désirant dominer un taureau lors d’un rodéo, il se maintient à califourchon et encercle ce cylindre court. Avec rapidité, il exécute un nœud solide afin de l’entraver le plus longtemps possible, puis saisit l’autre extrémité. Et voici le grappin qui s’envole, léger comme une plume, d’un geste habile ! Il virevolte dans son ascension plusieurs secondes avant de plonger telle une ancre à toute vitesse et de se ficher entre deux piliers. La hache poursuit ses dégâts sans relâche et s’abat à la base des épaules. Les muscles claquent comme des élastiques qui se rompent et les vertèbres apparaissent ! Un coup supplémentaire les brisera ! Mais la Bête se défend et une contorsion provoque la chute de Thomas !

Ruade après ruade, chien fou et blessé entravé par sa laisse, le Diable fend les flaques de son propre sang et se dirige vers l’accès à son gouffre.

Le jeune homme se relève et accourt vers Chloé en difficulté. Suspendue à la peur de disparaître encore, elle balance, drapeau en berne sous le vent, au-dessus du tourbillon. Elle ne tiendra pas beaucoup plus longtemps. Il se penche, ses mains veulent saisir ses poignets, mais les traversent ! Son dos, pareil ! Ses hanches, ses bras !

— Mon Dieu ! Je peux pas t’attraper ! Je peux pas ! Non ! Non ! désespère-t-il avant de s’immobiliser tout à coup.

Un souffle chaud percute sa nuque, une goutte à la puanteur nauséabonde éclabousse son crâne. Thomas attend désormais le coup fatal, le regard plongé dans celui de Chloé.

Ils se sourient, se murmurent des « Je t’aime ». Les bruits de la nuit les enveloppent. Le Diable ouvre sa gueule et plisse ses babines.

— Mon amour, je crois que je vais bientôt te rejoin…

Sa phrase reste inachevée. Son torse se creuse, son visage se déforme sous la douleur endurée, tandis que les crocs acérés dévorent son dos petit à petit. Alors qu’une larme roule sur la joue de Chloé, il couche sa tête contre le froid des pavés, sans cesser de vouloir toucher sa peau une dernière fois.

De son côté, le monstre vainqueur rampe sous la rambarde et se laisse tomber. En un baroud d’honneur injuste, il écarte ses griffes et enveloppe la cheville de sa proie favorite pour l’emporter, sous les échos de son rire moqueur.

En dessous, les tumultes de l’eau s’impatientent et se teintent de rouge, puis s’ouvrent pour accueillir l’hôte de ces lieux. Mais la corde, parvenue à sa tension maximale, vibre en un « do » résonnant jusqu’à l’intérieur des os et se resserre autour du restant de cou. La force infligée désolidarise la tête de son corps. Un éclair jaillit du ciel et sonne sa mort tant attendue !

Le cadavre lâche la jambe, plonge dans son gouffre et l’écume le dévore pour toujours. Les Valentin et Valentine pourront dorénavant déambuler sans crainte sur le pont du Diable.

Thomas, lui, se raidit, car sous ses doigts, la tiédeur d’une peau connue qui frémit de froid lui indique que ses combats n’étaient pas vains.

Dans ses oreilles, la voix d’abord pétillante de Chloé lui annonçant qu’elle est vivante lui réchauffe le cœur avant que des sanglots s’en mêlent et le lui brise. Il l’entend ainsi regretter de le voir mourir sous ses yeux, ou de n’avoir pas su croire en lui. Il en tremble à s’en donner des vertiges à palper le pouls de sa pulpe et espère tenir un peu plus pour le caresser encore et étancher sa faim d’elle. Mais le timbre s’assombrit et chevrote, des éclats d’angoisse s’immiscent au milieu d’appels à l’aide interminables et répétés.

Le poignet glisse le long de sa main, il le sent, mais n’y peut rien. Il le frôle sur plusieurs centimètres, puis le contact se rompt. Le cri atroce de Chloé tombant dans le précipice perce le silence. L’eau bouillonne aussitôt et l’aspire à son tour dans le tourbillon.

Une chouette hulule, un moteur vrombit au loin, les clapotis s’apaisent…

Une fatigue intense envahit Thomas qui s’incline, à bout de force, et expire le sourire aux lèvres. Il espère en secret que dans l’autre monde il pourra enfin serrer dans ses bras sa bien-aimée.

 

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