Foutue Saint-Valentin !
Une épouse
encombrante
Écrit par Maïa Hoti
OceanofPDF.com
Quel est le meilleur moment de l’année pour quitter sa moitié ?
Cette question taraudait Ana depuis plusieurs mois. Pour être exact, cela faisait maintenant plus d’un an que l’autoroute l’ennuyait et qu’elle envisageait d’emprunter la voie de décélération. Dans l’attente d’une sortie favorable.
Son mari, Pierre, comptable dans une entreprise pharmaceutique, entrait parfaitement dans les moules rassurants que la société impose. Celui de l’amant dévoué, du gendre à la politesse irréprochable, du collaborateur à l’avenir prestigieux, du bon copain qui paie volontiers sa tournée.
Maintenant six ans que l’idylle traçait sa route. Devenue, avec le temps, un piètre chemin caillouteux. Les débuts étaient pourtant prometteurs. Conviés à un mariage espagnol, un vin d’honneur aux abords d’un magnifique château. Ana, témoin de sa sœur, vêtue telle une déesse, et Pierre, un invité sur le tas.
Elle s’était laissé surprendre par l’approche peu commune de cet homme qu’elle ne trouvait ni beau ni attirant. Il aurait pu passer inaperçu au milieu de la foule, suffoquant au fond de la bourriche sans que sa présence soit remarquée. Mais son pas de danse aussi rythmé que désastreux en avait décidé autrement. S’emmêlant les pieds, le contenu de sa flûte s’était déversé sur les omoplates de la jeune femme. Confus, il avait tenté d’éponger sa bêtise, repoussé par une Ana contrariée.
La demi-heure qui suivit, certains troènes assistèrent au rapprochement peu probable de ces deux invités portés par l’insouciance et l’excitation de la cocasserie. Chacun y avait trouvé son compte. Ana s’était prouvé que — Bon Dieu, ce n’est donc pas une légende ! — son corps était bien réceptif à certains coups de reins plutôt qu’à d’autres, et Pierre se découvrait un sex-appeal jusqu’alors inexistant.
Ne pas louper le coche. Six mois après, Ana quittait Barcelone pour emménager dans un appartement luxueux de Paris. Pierre était aux petits soins. De onze ans sa cadette, il appréciait déambuler avec sa femme lors des soirées d’entreprise, exposant fièrement son trophée, la jeunesse et la beauté que les autres épouses avaient perdues la décennie précédente.
Au fil du temps, partager la vie de Pierre devint rasoir, leurs culbutes fiévreuses s’étaient noyées dans la routine d’un missionnaire qui allait au front sans munitions. Leur quotidien était trop prévoyant, dénué de surprises, de rires. Leur couple était soporifique, bien cadré, sans débordements, plus aucun. Où diable était le charme à la française ? De la poudre aux yeux !
Le politiquement correct, Ana n’en pouvait plus. Elle brûlait d’envie de vivre, canalisait ses pulsions d’extravagance, étouffait sa fringale d’adrénaline. Le miroir lui renvoyait l’image d’une belle Latine partant à la conquête d’un don Juan qui la ferait vibrer, comme Pierre l’avait si bien fait au début. Mais quand ? Quand faudrait-il lui briser le cœur ?
Elle avait fait le tour complet d’un agenda, en temps réel.
Le printemps. Mauvaise idée. Les capitons s’étaient fait plaisir durant l’hiver. Se raffermir et expulser les excès avant de se montrer sous un nouvel angle.
L’été. Deux mois de congé sans lycée, sans copies à corriger. Inconcevable de les passer la tête dans les cartons de déménagement. Ana retournait voir sa famille, se délectait du soleil, des plages et des nocturnes au son de la salsa. Gâcher cette période à répondre aux appels incessants d’un homme meurtri, non merci.
Septembre. La rentrée des classes, impossible, trop de travail.
L’automne. Saison un peu glauque pour abandonner son mari à l’aube des soirées qui raccourcissent.
Les fêtes de fin d’année… Existait-il des personnes assez cruelles pour foutre en l’air la décoration d’un sapin et remettre en question la magie d’un flocon de neige ? Certainement pas Ana, bien trop attachée aux traditions. Navidad, c’est en famille. Pas de dispute, pas de rupture.
Février. La Saint-Valentin, pour clore les douze mois passés en revue. Même pas en rêve, Pierre ne s’en relèverait jamais, trop fier pour encaisser les ragots du bureau. Donc… fatalement, retour à la case départ.
Lycée Notre-Dame. Attablée avec son déjeuner en salle de repos, Ana s’activait à corriger les ultimes copies. Sa matière était futile, elle en avait bien conscience. Ses élèves préféraient de loin calculer leur budget maquillage ou déblatérer sur le dernier skin.
— Eh bien, qu’as-tu à souffler ainsi ?
— Je perds mon temps. Avec des ados qui se foutent royalement de mon cours, un boulot qui paie une misère et … Je m’ennuie, Marie.
— Parler correctement le français est déjà une sacrée performance pour certains, alors évidemment que tu les fatigues avec ton castillan ! Cette classe est adorable, mais il n’y a pas que des flèches.
— Si les orientations avaient été mieux faites, ces pauvres gamins n’en seraient pas là. C’est minant.
— Laisse tomber, Ana, tu ne vas pas révolutionner l’incompétence générale ! Par contre, j’ai une information qui devrait te remonter le moral. Mais c’est top secret. Promis, tu dis rien ?
— Elle a intérêt à être solide.
— Pierre a discuté avec José, au football, dimanche.
— Et c’est censé me faire grimper aux rideaux ?
— Il te prépare une surprise pour la Saint-Valentin. Une surprise pour raviver la flamme. Une surprise comme tu n’en as jamais eu !
— Ce ne sera pas difficile. En six ans, il ne m’en a jamais fait. Mais tu es sûre qu’on parle bien de Pierre ?
— Oui, certaine. José n’a pas réussi à lui soutirer davantage de précisions, mais il était excité comme un gosse de douze ans. Disons, plutôt dix-huit. Ma belle, tu as quinze jours pour te trouver un ensemble en dentelle super sexy. Tu vas rouler des hanches et dérouiller ton bassin muy caliente ! Et va chez le coiffeur, tes pointes font peur.
— Je ne suis pas sûre, on parle de Pierre, tout de même. L’homme prévisible six mois à l’avance, qui regarde la météo pour la semaine, mange son poulet rôti tous les dimanches, appelle sa mère tous les jeudis soir à 18 h 45 avant les informations quotidiennes. Inlassablement, continuellement, mortellement routinier.
— Je sais, Ana, je sais. Mais justement, il essaie de faire des efforts. La preuve en est. Alors, ne gâche pas tout.
— Je vais y réfléchir. Allez, dépêche-toi de finir ton repas, ça sonne dans dix minutes.
Dubitative, Ana glissa les dernières copies dans son sac. Pierre, si raisonnable et pondéré, détestant l’aventure et les aléas. Jamais la Saint-Valentin ne s’était déroulée autrement qu’avec un bouquet de roses offert à la table d’un restaurant chic, un bijou délicatement posé près du verre à vin au moment du dessert. Avait-il senti la lassitude et l’ennui peser sur son couple ou les pensées peu catholiques de sa femme s’imaginant dans les bras d’un autre, plus vigoureux, plus passionné ?
— Bonjour à tous, je vais vous rendre les interrogations. Moyenne de classe : 9. On va s’atteler à renforcer certaines bases.
— Vous dites ça depuis septembre, m’dame !
— Je sais. J’essaie. Je ne sais plus comment vous motiver, les jeunes. Prenez-vous en main, bon sang !
Ana les aimait bien, les terminales E. C’étaient de gentils gamins, un peu paumés, regroupés dans une même classe. Quelle iniquité ! Certains rêvassaient à longueur de temps, la tête vers la fenêtre ou les yeux embués vers le tableau. D’autres crayonnaient des dessins plus ou moins artistiques, tandis que les dernières nouveautés, non littéraires, mais vestimentaires, fusaient de la bouche des midinettes. Sept avaient redoublé, déjà majeurs, et n’en avaient que faire d’une langue étrangère qui ne leur servirait jamais. Parmi eux, Martin, qui dormait la plupart du temps, épuisé par son petit boulot à la criée, Johanna qui travaillait de nuit dans un fast-food pour payer son appartement, Romain qui aidait son père à la boulangerie, Estelle qui s’accrochait pour la faculté, et Steeve, le blogueur ultra-connecté.
Ana s’essoufflait, usée par un travail énergivore qui n’apportait pas les résultats escomptés. Lâcher prise, cesser de les prendre par la main et laisser couler la fin de l’année. Oui, elle y songeait. Somme toute, la surprise de Pierre lui redonnait du baume au cœur. Cuisinerait-il pour la Saint-Valentin ? Troquerait-il les roses contre des tulipes ? Innoverait-il pour un soin en institut plutôt qu’un bijou pompeux ? Il ne fallait pas trop lui en demander, l’extravagant n’était pas Pierre, ne l’oublions pas. Elle se contenterait d’une mince folie, peu importe laquelle. Affligeant de se satisfaire d’une miette.
La sonnerie la tira de ses songes. Le défilé des sacs à dos ne se fit pas prier, plus rapides à déguerpir qu’à s’installer.
— Madame, il y avait une enveloppe sous la porte pour vous.
— Oh ! Merci, Estelle.
— Passez une bonne journée, madame.
Ana ne prit pas la peine de lui répondre, envoûtée par l’aspect du courrier. Les trois lettres de son prénom, écrites en capitales dorées, rehaussaient la sobriété noire du pli. Elle décacheta soigneusement le rabat et déplia le contenu. Un papier grenat, sensuel.
Ana, douce flamme qui réchauffe mon cœur en cet hiver si rude.
Te sentir loin de moi me transperce le cœur. Il saigne d’un amour étouffé, camisolé. Ton regard s’échappe, ton corps s’éloigne, mon âme se glace. La souffrance me consume, ma patience s’effrite.
Je vais te prouver que le risque est beau, grandiose. N’aie crainte pour la suite. Cette année, la Saint-Valentin sera stupéfiante, renversante, époustouflante, car tu y seras au cœur, délicieuse reine de mon amour.
Pierre ? Ana en restait bouche bée. Quel virage inattendu ! Lui qui manquait cruellement d’imagination, il s’était donné du mal. Quant au messager, il ne fallait pas chercher bien loin, cela ne pouvait être que Marie. Pierre avait filé la lettre à José, qui l’avait transmise à sa femme, qui l’avait déposée sous sa porte pendant le cours. Futé. Un sacré réseau.
En fin de journée, Ana alpagua la complice.
— Marie, attends ! J’ai bien reçu le courrier.
— Quel courrier ?
— M’enfin ! Fais pas l’innocente, celui-là !
— Très jolie, l’enveloppe. Mais je ne vois toujours pas de quoi tu parles. Je file, j’ai yoga ce soir.
Il avait bon dos, le yoga. Ou comment se dépêtrer d’une situation malaisante. Ne pas craquer, ne pas lâcher l’info, ne pas divulguer la supercherie. Marie ne voulait pas en démordre, elle ne dirait pas un mot de plus. Elle protégeait le secret bien gardé de Pierre. Excitant de se délecter de l’ignorance d’une autre.
Ana n’insista pas et quitta le lycée, guillerette. Durant le repas, Pierre non plus n’avait rien dévoilé du stratagème. Un bon comédien, finalement. Elle se persuada que la surprise n’en serait que meilleure et cesserait de leur tirer les vers du nez. Pour une fois que Pierre sortait des sentiers battus, elle n’allait pas lui mettre des bâtons dans les roues.
Enfermé dans son bureau, il travailla jusque tard dans la nuit. Boulimique des dossiers non classés. Il ne vint se coucher qu’une fois sa femme endormie. Ana n’en avait que faire, plus que deux semaines avant que leur couple retrouve un nouveau souffle.
***
— Le facteur est passé !
— Bonjour, Chantale. Le facteur ?
— Dans la boîte aux lettres, il y avait une enveloppe pour toi, ce matin. Tiens !
Chantale, l’adorable secrétaire du lycée. Toujours serviable et souriante, arrangeante. Un petit soleil mal fagoté d’une soixantaine d’années. La retraite lui tendait la main, pourtant, personne ne souhaitait son départ. Ana prit le courrier, même enveloppe que la veille.
Bonjour, ma bien-aimée,
Chaque jour qui nous sépare nourrit davantage ma décision. Il me tarde de te serrer dans mes bras. Ton parfum enivre mes sens, anesthésie ma conscience. J’aime lorsque tes cheveux me frôlent, comme une caresse. Ils m’obsèdent. J’emprisonnerai tes boucles autour de mon cou, exquis supplice, à perpétuité.
Je ne puis me passer de toi. Reviens-moi vite.
Suspendue à la beauté des mots, le monde pouvait s’écrouler. Jamais Pierre ne s’était montré si talentueux. Elle était fière qu’il réagisse. Une éclaircie dans leur platitude. L’effluve érotique de cette lettre ne la laissait pas indifférente.
1er février
Plus que treize jours. Sans nul doute, ce rendez-vous serait à la hauteur de leur fougue dans les haies du château. Sauvage et gourmande. Mais rien n’empêchait de prendre une avance. Sitôt la journée terminée, elle s’empressa de rentrer pour enfiler une jolie robe, s’asperger de parfum haut de gamme et détacher ses longs cheveux. Pierre ne pourra résister.
Les heures défilèrent, tout comme la soirée, seule. Ana rattacha sa crinière, inutile de faire du gringue au chat. Son mari travaillait beaucoup, elle en avait conscience et ne lui en voulait pas. Des clients exigeants et prétentieux, elle connaissait la tirade. C’était une habitude, une vilaine routine qu’il était temps de réviser. Patience, Ana, attends le 14, tout changera ensuite.
***
2 février. Cheveux au vent
Dernier cours de la journée, enfin ! Ana se languissait d’élaborer ses lasagnes au saumon, plat préféré de son aimé. S’ensuivrait un massage pour le détendre de cette éprouvante semaine, sa natte qu’elle laisserait choir sur son torse presque musclé, puis… elle aviserait. De l’audace, voilà ce qu’il attendait. Le maître mot de leur résurrection.
Ana ouvrit la salle de cours où les terminales E traînèrent des pieds pour s’y asseoir.
— Analyse de texte !
De quoi les occuper pour l’heure entière. Qui pourrait lui en vouloir ? Fin d’après-midi, fatigue et ventre qui commençait à grogner. Un sourire en coin, elle regagna son bureau où une enveloppe noire plus épaisse trônait en son centre.
— Mais ? Qui a déposé un courrier ici, s’il vous plaît ?
Dix-sept bouches, aucun son. Une mouche qui virevolte. Tous replongèrent la tête sur leur feuille. Levant les yeux au ciel, Ana capitula. Peu importait, finalement.
De toute beauté. Je n’ai d’autres mots sur mes lèvres pour te murmurer ta grâce ensorcelante. Depuis ce matin, ma vue se brouille au souvenir de ton visage éblouissant. Que tu aies détaché tes cheveux pour me plaire m’honore, belle Ana. En guise de remerciement, je t’offre ce modique foulard en soie.
Accepterais-tu de le porter demain ?
Malgré le balancement incessant de sa chevelure et les délicieuses lasagnes, aucun impact sur l’humeur massacrante de Pierre. Remballage de l’huile de massage. Quelle déception ! Qu’il soit lunatique, elle s’y était faite, mais être repoussée de la sorte relevait de l’ingratitude. Il l’émoustillait toute la journée, et le soir venu, l’indifférence totale. Loin des yeux, près du cœur ? Ou serait-ce une technique de drague nouvelle génération ? Appâter puis faire languir ? Elle voulait bien jouer, mais refusait d’être la poupée de chiffon que l’on cajole, que l’on séduit, puis qu’on piétine. Boudeuse, elle alla se coucher sans un regard pour son aimé.
***
3 février
— C’est nouveau ce p’tit foulard, ma belle ?
— Oui, Marie, c’est Pierre qui me l’a offert. Mais tu devais déjà le savoir, non ? claqua sèchement Ana.
— Je ne suis pas encore médium, mais tu as raison, j’ai peut-être un talent caché, car j’ai l’impression que cette journée sera électrique. Je me trompe ?
Ce fut peu de le dire. Une journée à s’exploser le cerveau. Des collègues irascibles, des élèves empotés. Quelle ambiance de merde ! Et ce foulard… À découper en pièces. Elle aurait dû lui jeter à la figure ce matin. Ceci dit, le choix était bon. Les dégradés de prune étaient magnifiques et se mariaient parfaitement à son rouge à lèvres. Mille sabords, Pierre commençait à avoir du goût !
Ana ne prononça pas un mot de la journée. Elle aussi avait le droit d’être irritée. Son boulot n’apportait aucun résultat probant, sa vie sociale était en berne, autant que celle de son couple. Une surprise ? C’est cela ! Il me regarde à peine. Qu’il la réussisse ou je déguerpis dès le 15.
À vingt-neuf ans, elle n’aurait jamais imaginé traverser une période aussi nostalgique de ses jeunes années barcelonaises. Les immenses tablées lui manquaient, les fous rires, les promenades à bicyclette avec sa grande sœur, les petits-déjeuners préparés par Mama, les karaokés enflammés avec ses copines, le ciel dégagé et la chaleur du soleil.
Que tout le monde s’écarte, m’ignore ou m’oublie, tant mieux ! Cette maudite journée, la plus longue de la semaine ! Finir à dix-sept heures, insupportable. Forcément, je suis garée à l’autre bout du parking, et il pleut ! Naturellement. Ce n’est pas un temps de chien, mais un temps de merde, tiens ! Un instant, Ana réalisa le risque de balancer de telles paroles. Elle décocha un léger rictus.
Manquant de se tordre une cheville, laissant choir deux fois son trousseau de clés dans une flaque d’eau, elle regagna enfin son véhicule. Coincé entre un essuie-glace et son pare-brise, une enveloppe noire, protégée des intempéries.
Un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Personne. Aucune envie de l’ouvrir. Pierre était détestable. Pourtant, elle avait porté son foulard toute la journée. Absurde. Derrière le volant, elle hésitait. La déchirer, l’abandonner sur le siège passager, la piétiner, la brûler, ou la lire. Pour savoir. Pour pardonner. Pour aimer.
Me voilà triste en ce jour déjà maussade. Tu n’es pas heureuse, je le vois, je le sens. Je suis minable de ne point réussir à te faire sourire. J’aimerais être à la hauteur, mais tout me fait douter.
Ce foulard autour de ton cou, quelle joie de te voir le porter. Faible agrément à ta beauté déjà parfaite. Les baisers que j’ai posés dessus sont les témoins de mon dévouement, ma fidélité et mon affection. Me sentir si près de toi en ces heures passées, un doux crépitement dans mon cœur.
Je décompte les jours, Ana.
Il décompte les jours ! Il se fout de moi ou quoi, irascible personnage ! Elle ne décolérait pas. Sans plus attendre, elle ôta la soie puis fourra le tissu dans la boîte à gants, bien décidée à ne plus l’en faire ressortir. Pierre exagérait. Il ne pouvait pas se jouer d’elle ainsi, c’était odieux et grotesque. Ana était sa femme, présente tous les jours, disponible à chaque instant. Qu’il ravive la flamme était une chose, qu’il l’humilie n’était pas au programme. Deux soirs qu’elle se pliait en quatre pour lui faire plaisir, deux soirs qu’il la balayait d’un revers de main. Il pouvait se la coller où elle le pensait, sa surprise !
***
6 février
Chaste et platonique. Deux jours sans saveur. Ana se réjouissait d’être enfin lundi. Retrouver ses adolescents boutonneux était finalement plus jouissif. Elle y avait pourtant mis du sien. Du moins, le pensait-elle. Mais quand le physique de l’homme parle, ou ne parle plus, il n’y a plus d’illusions à se faire.
— Détends-toi, Ana. Il a peut-être des choses à fignoler, tu n’es vraiment pas patiente !
— Tu sais quelque chose ?
— Non, rien. Mais tout homme rêverait d’un canon de nana comme toi. Pierre n’est pas aveugle, il va se reprendre.
— Tu as une lettre pour moi aujourd’hui ?
— Mais, tu m’agaces avec cette histoire !
— Ça va, te fatigue pas. J’attendrai qu’elle arrive comme par magie.
— Mais, Ana…
Elle regagna sa salle de cours, morose. Un lundi matin sans saveur. Sans enthousiasme, elle découvrit une nouvelle enveloppe au pied de sa porte. Comment Marie avait-elle pu la déposer ici alors qu’elles étaient ensemble deux minutes avant ? Mystérieuse, cette Marie. Professeure de français ou agent secret ? Ensorceleuse des lettres modernes ou illusionniste de courriers cachés ? Plus le courage d’en sourire. Démoralisée.
Chaque élève prit place sur une chaise.
— M’dame, ça fait deux fois que vous en recevez et que vous fassez une tête bizarre.
— Faites, Arnaud, que vous faites !
— Ouais, O.K. C’est un corbeau qui vous écrit ? J’peux lui démolir la face si vous voulez.
— T’es naze, toi. Comment tu veux savoir qui c’est, dans ce cas ? Abruti !
— Ça suffit, les garçons. Non, ce n’est pas un corbeau, ce sont même de très jolies lettres. Mais oui, j’ignore de qui elles proviennent. Enfin, si, je crois savoir.
— Et cela vous fait plaisir, madame ?
— Oui, Estelle, très. Elles sont très belles. Mais mon courrier ne vous regarde pas, alors on sort son cahier d’exercices et on attaque.
Ana oublia l’enveloppe dans le fond de son sac. Après ce week-end à classer dans les abysses de l’ennui et de la frustration, elle n’était pas pressée d’en savoir davantage. Que le temps paraissait long, une étendue d’interminables heures assommantes. Elle ne se fit pas prier quand Marie l’invita au cinéma le soir même. Une comédie avec des stars en perdition, un humour pioché dans des chaussettes trouées et du pop-corn au maïs rassis. Quelle folle soirée ! Mais une alternative à Pierre.
***
7 février
— Excusez-moi de vous déranger dès votre arrivée, mais tenez, madame. On me l’a donnée devant le lycée ce matin.
— Qui ?
— Il faisait encore nuit, je n’ai pas bien vu. Mais il m’a demandé que vous la lisiez rapidement.
Estelle haussa les épaules, tendit l’enveloppe à sa professeure et regagna sa chaise. Ras-le-bol de tous ces mystères ! Ana la déchira pour en découvrir le contenu. Une carte tomba au sol.
— C’est la clé d’un hôtel, ça, m’dame !
— Youhou, ça sent la folle nuit d’amour !
— Veuillez vous taire, s’il vous plaît, somma Ana.
— Oh ça va, on est tous majeurs ou presque, ici. Le loup et l’agneau n’ont plus de secrets, enfin, presque. Y a qu’Estelle qui n’a pas encore quitté la bergerie.
— LA FERME !
Les minots se turent, stupéfaits de la réaction inhabituelle d’Ana. Les nerfs à fleur de peau. Une capacité à étrangler le premier dont la glotte tenterait le moindre son. Ses mains tremblaient autant que ses jambes flageolaient. Elle s’assit et leur bégaya de prendre leur casque audio. Aucune résistance à l’horizon. Plus aucun ne mouftait.
Le courrier dans une main, la carte dans l’autre, elle lut et relut les quelques lignes. Ses yeux glissaient sur les mots sans plus les discerner. Le message était très clair. Pierre ? Il ne dépensait jamais sans raison, n’approuvait pas les achats inutiles. Alors, louer une chambre d’hôtel, invraisemblable !
Ana. Tu n’as pas ouvert ma lettre hier, quelle déception !
Ne pas t’approcher durant deux jours fut un lamentable supplice.
J’espérais que cela serait réciproque, que tu serais pressée de me retrouver, mais non. Mon courrier n’a pas trouvé grâce à tes yeux. Es-tu lasse de nos échanges ?
Hâter la surprise serait regrettable, mais j’accepte de faire un pas. Rejoins-moi au Bel Ami, à Saint-Germain-des-Prés, ce soir, 22 h, chambre 13. Une petite boîte t’attendra à l’accueil, récupère-la et suis les instructions.
Au plaisir de t’y voir, ma douce.
Laisse-lui du temps. Ana n’était qu’une cruelle mégère ! Son mari tentait d’offrir une béquille à leur couple et elle ne prenait même plus la peine de le lire. Juste bonne à le dénigrer. Elle était ignoble. C’est Pierre qui méritait mieux, finalement.
Farfouillant dans son sac, elle ressortit l’enveloppe de la veille, encore intacte.
Ana.
Quel bonheur de te retrouver ! Durant le week-end, je n’ai cessé de réfléchir à cette situation qui s’avère difficile pour nous deux. Une citation de Somerset Maugham a attiré mon attention, je te la partage :
« L’amour platonique est un revolver dont on fait semblant d’ignorer qu’il est chargé. »
Je ne puis qu’adhérer à cette suggestion. Je me meurs d’être si loin de toi. Les minutes sont des heures qui dégainent de puissants tirs d’artillerie dans mon âme, dans mon cœur.
Bientôt, je serai là pleinement. Je ne te quitterai plus.
Comment avait-elle pu le laisser languir de la sorte ? Elle s’en voulait tellement. Évidemment qu’elle serait présente ce soir, qu’elle suivrait les instructions à la lettre, sans déroger, sans protester. Pierre était un mari merveilleux qui sortait de sa vision obtuse, leur offrant la fantaisie qui leur manquait. Pour qui se prenait-elle avec ses grands airs ? Mince, une élève qui a besoin d’aide. Faudrait que je me bouge si je ne veux pas perdre mon emploi ET mon homme.
— J’arrive, Estelle.
***
21 h 50
Ana attendait patiemment dans la voiture. Vingt-deux heures, pas avant. Dire à Pierre qu’elle allait boire un verre avec Marie était ridicule, vu la situation. Il avait acquiescé, comme si de rien n’était. Déroutant. Un acteur en devenir.
Néanmoins, une question la taraudait. Son époux ne semblait pas enclin à une soirée en amoureux, avachi avec un journal sportif sur le grand sofa du salon. Et impossible qu’il arrive à l’hôtel avant elle en partant après. Implacable. Étrange. Scrutant l’entrée depuis vingt bonnes minutes, personne n’en avait franchi le seuil autre qu’un couple d’une vingtaine d’années, et une frêle silhouette. Assurément, pas celle de Pierre.
22 h
Expulsant un souffle saccadé, Ana prit la direction de l’entrée du Bel Ami. Un cinq étoiles, rive gauche, dans le quartier des artistes. Il avait mis les petits plats dans les grands. Derrière la réception, un charmant jeune homme au sourire éclatant l’attendait. Comme convenu, il lui remit une petite boîte et lui proposa de s’installer dans un fauteuil près du bar. Aussi raide qu’une équerre, Ana tenait fermement le contenant en bois. Le siège bleu paraissait confortable avec ses deux gros coussins qui appelaient à se lover. Mais elle n’y arrivait pas. Tout ceci était irréel, insensé. Ses yeux balayèrent les étagères de la bibliothèque qui offrait quelques pépites d’auteurs peu connus. Des objets hétéroclites placés çà et là magnifiaient la décoration artistique des lieux.
Enjoué, le mixologue déposa un cocktail sur la petite table, face à elle.
— Un Mademoiselle de Marelle pour madame.
Ana le remercia d’un hochement de tête. Pierre n’allait tout de même pas la laisser boire seule ? Pour patienter, elle s’accorda le droit d’ouvrir la mystérieuse boîte. À l’intérieur, sans surprise, une enveloppe noire et rouge, ainsi qu’un petit sac en velours.
Si tu me lis, c’est que tu es venue, tout près de moi.
Quelques mètres nous séparent, mais je sens déjà la chaleur de ton corps réchauffer ma peau.
Les jours s’égrainent telles les aigrettes d’un pissenlit. Je m’anime en silence, endure les derniers instants de ton absence.
Pour maintenir la magie jusqu’au bout, dépose ce masque de nuit sur ton visage dès ton entrée dans la chambre. N’aie crainte, je serai là. Puis laisse-toi guider et profite de la soirée.
Le cocktail devant toi est un cadeau de bienvenue, un clin d’œil. Les prémices d’une délicieuse dégustation. Quand tu seras prête, monte.
Je t’attends.
Des pétales de tulipes disséminés devant la porte. Pas de doute, Pierre avait mis le paquet. Rien que le changement de fleurs annonçait sa motivation à écrire une nouvelle page. Les yeux masqués, Ana ôta ses bottines et avança prudemment sur la moquette. Les bras en avant, elle espérait ne pas faire le tour du propriétaire à tâtons. Son cœur s’emballait, sa tension accélérait. Pas un bruit, pas un souffle. Pas l’ombre d’une vie.
La regardait-il, livrée à elle-même, s’enfonçant vers l’inconnu ? Tant de mystère, de silence. Angoissant. Elle voulait de l’adrénaline, il la lui servait sur un plateau, doré de surcroît. Délicieusement raffiné. Les mains moites et légèrement tremblantes, elle n’osait gifler le calme, quand il fit enfin pression sur une de ses hanches. Un réflexe d’évitement lui cabra le dos, affirmant les courbes de sa divine poitrine. Rassurée de ne plus être seule, elle imaginait son mari la déshabillant du regard, se nourrissant d’une profonde volupté. D’habitude si peu discret, il évoluait à pas feutrés, chaque geste était maîtrisé. Terriblement excitant.
— Pierre...
Elle fut aiguillée jusqu’à ce que ses tibias touchent une surface molletonnée. Le pied d’un lit. Délicatement, sa veste tomba au sol. Son chemisier méticuleusement déboutonné offrit la vision d’une dentelle blanche, ornée de petits strass. Ana en frissonnait de plaisir. La jupe crayon rejoignit ses compères au sol, dévoilant des formes généreuses subtilement couvertes sur une infime partie de peau. Être ainsi à la merci de son homme était une première, aussi déconcertant qu’exaltant. Pourquoi avaient-ils attendu si longtemps pour innover, pour se charmer à nouveau ?
Tel un gentleman peu catholique, ses mains étaient gantées. Non sans une pointe d’appréhension, Ana comprit qu’elle avait mis les pieds dans un jeu de rôle. Un jeu dont Pierre était le maître. Il la poussa légèrement vers l’avant, l’invitant à s’allonger sur le ventre. À cet instant, il pouvait faire d’elle ce qu’il souhaitait. Elle s’abandonnait à son époux en toute confiance. En toute soumission. Des pierres chaudes furent déposées sur la totalité de son dos. Des pressions ciblées et assumées vinrent saccader son souffle déjà court. Ana ne put retenir de faibles gémissements. Des lèvres douces et humides effleurèrent sa nuque, une tendresse qu’elle ne reconnaissait plus.
Puis, fougueusement, ses flancs furent agrippés. Désir euphorique. Il faisait revivre en elle des sensations disparues depuis des mois, voire des années. Son mari, son homme, son mec. Pierre. Ses mains caressaient sans relâche la moindre parcelle de ses attributs. Le galbe de ses fesses, la finesse de son bassin, puis sa poitrine, si délicate.
— Pierre, retire ces gants, je veux sentir ta peau contre la mienne. Embrasse-moi encore.
Sans prévenir, le matelas remonta d’un cran. Ana était désormais seule sur le lit. Quand elle entendit la porte se refermer, elle hésita à bouger et à ôter ce masque. Était-ce une partie de la mise en scène ? Dix minutes s’écoulèrent avant qu’elle réalise qu’il ne reviendrait pas. Délaissée et honteuse, un objet utilisé puis jeté. Elle aura du mal à lui pardonner. Ce petit jeu ne l’amusait plus. Saint-Valentin ou non, impuissance masculine ou pas, elle méritait mieux. Ce n’était pas de l’orgueil, mais un minimum de dignité. Pierre ne perdait rien pour attendre.
Se rhabillant, vexée comme jamais, son regard se posa sur un papier déchiré adossé à la bouilloire. Une feuille empruntée au bloc-notes de l’hôtel. Quelques mots griffonnés à la va-vite :
Ana, cesse de le croire à la hauteur. Il restera le minable qui ne verra jamais la déesse que tu es.
Mais à quoi jouait-il ? Comment pouvait-il se railler d’elle ainsi ? Du piment, certes, mais là, l’assaisonnement était amer.
Et puis, une évidence. Troublante, indiscutable. L’écriture n’était pas celle de son mari. Ces lettres, petites, serrées et … magnifiques. Deux secondes pour qu’une situation vrille. Admettre la seule réalité possible. Elle pensait rejoindre son époux dans cette chambre, que ce rapprochement était le leur, un renouveau. Mais non. Elle venait de le tromper avec un autre. En était-elle vraiment fautive ? Pas vraiment. Soudoyée, piégée. Ana ne pouvait s’en vouloir.
Puis elle réalisa le burlesque qui s’en dégageait. Quelqu’un l’avait dénudée, reluquée, avait divinement parcouru son corps sans qu’elle riposte. Une sensualité dont elle avait raffolé. Comment n’avait-elle pu rien remarquer ? Se laisser faire ainsi ? S’offrir à un quidam ? Et le pire était surement ailleurs. Elle en revoulait. Oui, qui que ce soit, qu’il revienne, qu’il la contrôle à nouveau. Elle se tairait, obéirait.
23 h 15
Pierre ronflait déjà. Les trois bières sur la table et le carton non refermé d’une pizza froide attestaient d’un échouage incontesté dans le canapé. Consternation. Partagée entre une violation de son intimité et la convoitise qu’un autre homme lui portait, Ana était perdue. Attendre la prochaine lettre. Aucune autre alternative.
***
8 février
— Décidément, ouvrez une boîte postale, ma chère. Encore du courrier pour vous.
— Merci, Chantale. Très joli, votre tailleur aujourd’hui.
Ana n’en pensait pas un mot, mais il fallait couper court à la conversation. Chantale, ravie du compliment, lui remit l’enveloppe et regagna son bureau.
Don Juan continuait son petit jeu, n’en déplaise à sa courtisane. Un rapide passage aux toilettes afin d’ouvrir le pli en toute tranquillité, et surtout, sans Marie. Marie. Mais quel était finalement son rôle dans toute cette mascarade ? Aucun. Et quelle était la surprise que préparait Pierre ?
Ana,
As-tu ressenti le désir que nos corps éprouvaient l’un pour l’autre ? Peux-tu ignorer cette chaleur diffuse lorsque ta peau accueillait la pression de mes paumes ? Tes doux gémissements qui trahissaient la naissance de ton plaisir ?
Depuis quand ton mari n’a plus réussi cet exploit ? Est-il encore l’objet de ton désir ? L’amour, le vrai, ne serait-il pas devant tes yeux ?
Je te laisse y réfléchir.
Déboussolée, elle prit appui contre un lavabo et se passa un filet d’eau fraîche sur le visage. Quelques lycéennes la bousculèrent, craignant d’arriver en retard à leur première heure de cours.
— Oups, pardon, madame. Vous…vous allez bien ?
— Oh, bonjour Estelle. La journée va être longue, mais oui, ça va aller.
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
— Oui, me dire comment tu fais pour avoir de si beaux cheveux !
Les deux femmes pouffèrent. Sa chevelure brune contrastait avec la pâleur de son visage. Ses jolis yeux marron accentuaient la profondeur de son regard. Ana appréciait cette élève, surement une des seules à être à l’écoute lors de ses cours.
Empruntant les escaliers, elles ne purent détacher leur attention d’un couple d’amoureux.
— Ton tour viendra, Estelle. N’écoute pas tes idiots de camarades, prends ton temps.
— Mais, je ne suis pas seule, madame.
— Ah, très bien. Excuse-moi, avec leurs insinuations l’autre jour…
— Ils ont raison sur un point. J’attends le bon moment. Car comme dirait Maupassant : « Le baiser n’est qu’une préface de l’amour, mais une préface charmante ».
— C’est très romantique, Estelle. Cette personne a beaucoup de chance de t’avoir. Sois heureuse.
— Vous aussi, madame.
***
Ce jeudi, aucune lettre. Vendredi non plus. Son bel amant se lassait-il ? Je te laisse y réfléchir. Voilà une phrase qui prenait tout son sens. Ana passa le week-end à y songer. Il voulait qu’elle affirme son choix, qu’elle n’ait aucune hésitation le jour où il se dévoilerait. Mardi. Le 14 février. Dans trois jours. Il était raisonné et raisonnable. Tout était orchestré avec minutie. Il fallait recouper les éléments pour comprendre, et peut-être, le démasquer avant la date fatidique.
Enveloppes noires, intérieur rouge. Il devait être discret, mystérieux, loin de l’homme exubérant et vaniteux. Mais délicat et raffiné. Déposées au lycée, il connaissait donc son lieu de travail. Un collègue ? Un agent d’entretien ? Un élève ? Non, absurde ! Elle rit d’une telle idée. Bécoter un boutonneux, très peu pour elle.
Le choix de l’hôtel. Bel-Ami. Un homme qui appréciait l’Art, la Littérature. Il devait être cultivé, distingué. Le cocktail : Mademoiselle de Marelle. En adéquation avec le nom de l’hôtel, rien d’extraordinaire. Mais y avait-il une autre explication ? Pourquoi cette boisson ? Un clin d’œil. Clotilde de Marelle, amante de Georges Duroy, dit Bel-Ami. Cet homme était-il marié ?
Les tulipes, symbole d’un amour passionnel, éternel, mais impossible. Étaient-ils voués à rester dans le péché ?
Ana avait beau se torturer l’esprit, aucun nom ne lui venait en tête. Du moins, aucun qu’elle aurait souhaité avoir dans son lit. Quelle plaie d’attendre lundi ! Elle avait assez réfléchi, le doute n’était plus permis. Elle voulait savoir, le voir, le toucher, le sentir, le ressentir. Elle était prête.
***
13 février
Dans le hall du lycée, Marie trépignait.
— Tu arrives enfin ! T’as vu l’heure ? Ça vient de sonner. Alors, tu as acheté un superbe ensemble pour demain ?
— Pardon ?
— Ana, tu te rappelles que Pierre te prépare une méga surprise pour la Saint-Valentin ? Tu ne vas pas porter du coton ?
— Je suis un peu perdue, Marie. Tu es certaine qu’il prépare quelque chose, car je ne le trouve pas vraiment différent ?
— Évidemment, puisque c’est une surprise, nunuche !
— Bonjour, madame. Encore une lettre pour vous.
Ana resta stoïque. Elle en oublia la présence de Marie et asséna la pauvre élève de questions :
— Tu l’as vu ? Estelle, à quoi ressemble-t-il, s’il te plaît ?
— Mais tu parles de qui ?
— Tais-toi un peu, Marie. Alors, Estelle ?
— Il est brun, madame. Les yeux foncés.
— Métis ?
— Non, Blanc. Vous auriez préféré ?
— Du tout. Réaction inappropriée. Je m’en fiche royalement. Et sinon ?
— Il n’est pas très grand, et semble déterminé.
— Comment peux-tu l’affirmer ?
— Madame, il vous dépose des lettres jusqu’ici, depuis des jours, prenant le risque de se faire repérer, démasquer. Ne pensez-vous pas qu’il soit sûr de lui pour agir ainsi ?
— Si, bien sûr que si, tu as raison. Et… le trouves-tu…beau ?
— Chacun a son charme. Le principal étant de plaire à sa prétendante.
Le regard vissé dans celui d’Ana, la lycéenne capta la vive émotion de sa professeure.
— Un amour pur, c’est tellement beau. N’ayez pas de préjugés, madame, ressentez et acceptez d’être heureuse.
Estelle remonta son sac à dos sur l’épaule et disparut dans les couloirs. Marie, interloquée, fixait sa collègue, la bouche entrouverte.
— Tu peux me dire ce qu’il vient de se passer, là ? C’est qui le type dont vous parliez ?
— Marie, dis à Chantale que je suis souffrante. Je rentre chez moi.
— Mais ? Qu’est-ce que tu racontes ?
Sans plus attendre, Ana quitta le hall et partit à la conquête de professionnels capables d’embellir son corps. Traduction : coiffure, gommage, épilation, manucure, pédicure, relooking de la tête aux pieds et nouveau parfum. Pour le reste, elle ne pouvait atténuer ses quelques grains de beauté disgracieux et les capitons trop ancrés. Après tout, il la connaissait déjà sous toutes les coutures, ou presque.
***
Tic-Tac, tic-tac
Ce jour n’est que supplice. Demain nous appartiendra.
***
De retour chez elle en fin de journée, Pierre l’attendait dans la cuisine.
— Ana, tu es ravissante.
— Merci, tu es gentil. Ça ne fait pas de mal de temps en temps.
— Chantale a appelé pour prendre de tes nouvelles.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
— Que tu sèches pour te faire belle pour moi, je n’y vois aucun inconvénient, ma chérie. Après tout, la Saint-Valentin approche. Tiens, quelqu’un a déposé cette enveloppe pour toi, il y a environ une heure.
— Qui ?
— Aucune idée, ça a sonné et j’ai ramassé le courrier sur le paillasson.
Ana blêmit. Il savait donc où elle habitait, avait franchi la ligne interdite, celle de son cocon. Et si elle se trompait ? Si cette attirance n’était que l’excitation du danger ? L’émoi d’être désirée ? Fallait-il se méfier de cet imposteur ? Cet homme qui souhaitait la posséder, qui dictait tout depuis le début, ses demandes, ses exigences, sa convoitise ? Il guidait ses pensées, rabaissant Pierre à l’aveugle écervelé. Et s’il n’était lui-même qu’un pervers, narcissique et incontrôlable ? S’enfonçait-elle dans un mensonge qui tourbillonnerait jusqu’à son divorce ? Voudrait-il encore d’elle une fois libérée, célibataire et disponible ?
— J’espère que tes cours ne seront pas trop fatigants demain.
— Ah oui, pourquoi ?
— Pour rien.
Il rougit et s’éclipsa dans le salon. Si près du but et manquer de révéler le pot aux roses. Il préparait bien une surprise, elle ne pouvait le nier.
Sans regards indiscrets, elle décacheta l’enveloppe. Probablement la dernière. Celle avec les instructions du 14 février. Des bouffées de chaleur, le cœur ripant sur plusieurs crans de l’engrenage. Un rythme bien trop soutenu pour une sportive du dimanche. Un étourdissement la fit chanceler contre le frigidaire. Du frais. Sa tête en rêvait. Des coups de pic à glace, très localisés, empêchaient son œil gauche de rester ouvert. Les céphalées dans la place, aux premières loges, pour y assister.
Le temps de la réflexion s’achève, ma belle Ana.
Écoute ton cœur et ton instinct. Accapare-toi cette idylle. Vibre au désir de tes sens.
Rejoins-moi dans le quartier Saint-Georges, à l’hôtel Secret de Paris, demain, 12 h. Récupère le message à l’accueil et commençons à écrire notre histoire, ensemble.
La nuit. Quelques heures obscures qui apaisent les âmes, détendent les esprits torturés, soulagent les maux. Foutaises ! Celle d’Ana n’aura été que tourments, agitation et anxiété. Ses draps humides de sudation excessive, d’un stress agressif qui n’en finissait plus de la tourmenter.
Elle bénit l’aube de la tirer de cette étouffante opacité, elle suffoquait.
***
14 février
Jour J. Celui où tout s’imbriquerait. Les révélations ne pouvaient plus se défiler. Deux semaines à supposer, inventer, échafauder des combinaisons bancales, dessiner une silhouette, profiler un visage abstrait. Elle y était, enfin.
Trois heures et quatre tasses de thé plus tard, trente minutes dans la salle de bain, et Ana claquait la porte d’entrée. Une étrange sensation. Comme une dernière fois, un adieu. Chassant cette idée saugrenue, elle rejoignit le 9e arrondissement où son destin l’attendait.
— Bonjour, madame.
— Bonjour. Je suis confuse, je dois retrouver quelqu’un chez vous, mais je ne puis vous donner son nom. Par contre, je dois réceptionner un message.
— Bien, madame. Le voici. Vous êtes espérée dans la chambre Moulin Rouge. Veuillez suivre le couloir sur votre droite. Je vous souhaite un agréable séjour.
— Oui… merci.
Bifurquant vers la direction imposée, Ana s’autorisa un arrêt et ouvrit l’enveloppe sans ménagement.
Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s’appeler sottise et la folie s’appeler génie ?
Ma bien-aimée, je te propose de me rejoindre dans l’antre du Moulin Rouge, au sein de l’élégance et de la volupté, digne successeur du Bal de la Reine Blanche.
Sur le seuil, libère ton corps de toutes ces futilités, enfile le peignoir accroché dans l’entrée et abaisse le masque de nuit. Laisse les bulles t’envelopper de leur douceur et accepte que je sois l’unique guide de ton plaisir. N’essaie pas de me toucher, je m’offrirai bientôt à toi, Ana.
La Reine Blanche… Elle se rappelait vaguement cet endroit. Le personnage de Maupassant, Bel-Ami, s’y rendait de temps à autre. Il y avait même emmené De Marelle, sa maîtresse. Aujourd’hui, c’était donc elle, la maîtresse, aucun doute là-dessus. Son amant n’avait rien laissé au hasard. Maupassant… Cet artiste lui collait étrangement à la peau en ce moment. Comme une ombre qui se superposait, l’enlaçait de ses mots, de ses passions. Elle aurait mis sa main à couper qu’une autre citation de ce cher écrivain lui était parvenue aux oreilles, il y a peu. Mais avec qui ?
Tremblante dans son peignoir, elle abaissa le masque. Obéissante. Intimidée. Décidée. Juste le temps d’apercevoir les rideaux et les appliques rouge feu dans la chambre, ainsi qu’une aile du Moulin en guise de tête de lit. Une aile pour s’évader…ou vous trancher le cou. Décoration raffinée et sans équivoque. L’érotisme faisait du gringue au puritanisme. Bras de fer sans suspense.
Sans un mot, empoignée délicatement par la taille, elle fut dirigée vers le fond de la pièce. Ses pieds butèrent sur une surface lisse et froide. Une baignoire. Le remous de l’eau dévoilait la présence d’un jacuzzi. La ceinture de sa sortie-de-bain dénouée, le tissu éponge glissa de ses épaules, puis le long de son dos. Encore une fois, elle se trouvait à la merci de ce parfait inconnu. Uniquement vêtue du masque en soie, le mystérieux l’aida de sa main gantée à enjamber le rebord et à pénétrer dans l’eau chaude. Ses doigts héritèrent d’un verre à grand pied, une flûte. Probablement du champagne. Laisse les bulles t’envelopper de leur douceur. Tout était savamment combiné. L’apaisement des bulles d’eau, l’ivresse de celles de l’alcool.
Et s’il ne cherchait que ma perte ? Un frustré, ou une vengeance quelconque ? Se réjouir de me séduire, me posséder, puis me saouler ou me droguer, me violer, m’assommer puis me noyer. Repartir en m’abandonnant là, gisant dans ce liquide qui s’approprierait petit à petit mes poumons. Mais qu’est-ce que je fais ici ? Quelle pauvre idiote !
***
— Alors, que me vaut l’honneur de ce déjeuner, mon vieux ? C’est rare que l’on se voie en dehors du foot !
— Il m’arrive un truc de dingue, José. Et comme tu l’es un peu aussi, je me suis dit que tu saurais comment réagir. Tiens, regarde !
— Oh, oh, voici un courrier digne de grandes enquêtes policières. Qui de nos jours se fait encore chier à découper lettre par lettre dans les journaux ? Assurément, tu as affaire à un taré, se moqua son camarade. Heureusement que le message ne fait pas trois pages. Qui te l’a envoyé ?
— Justement, je n’en ai pas la moindre idée !
— Pas de doute, un jaloux. Il veut se taper ta femme et essaie de vous embrouiller. Tu vas aller vérifier ?
— C’est totalement ridicule, bien sûr que non ! Tu imagines Ana faire une chose pareille ? Dans un hôtel, avec un amant ? Non, absurde ! Je préfère me concentrer sur la magnifique soirée de Saint-Valentin qui nous attend.
— Oh, merde, t’as raison, j’allais oublier. Marie ne me le pardonnerait pas. Faut que je passe à la bijouterie, en espérant y dénicher une paire de boucles qu’elle ne possède pas déjà.
— À la bonne heure, oublions cette satanée lettre ! Tu as raison.
— Ce n’est absolument pas ce que je viens de dire. Bien sûr que non, on ne laisse pas tomber. Je te connais, tu vas ruminer cette calomnie. Allez, laisse tomber le plat du jour, on prend un sandwich et je t’accompagne.
— Mais…
— Pas de mais, Pierre, on y va ! Cette petite enflure de corbeau ne va pas gâcher la culbute de mon pote ce soir. On vérifie, on constate qu’elle n’y est pas, fin de l’histoire.
***
Toujours aveugle, Ana se laissait transporter par les caresses sous-marines de son amant. Il se dévoilait enfin, ôtant le plastique épais de ses mains envoûtantes. Elle fut surprise de la finesse de ses doigts, mais qu’importe, leur agilité n’offrait aucun doute quant à leur expérience. Une pointe de jalousie. Quel était son numéro sur le tableau de chasse ? Combien de femmes avant elle ? Combien encore après ? La précision de ses gestes soucieux et torrides. Ses orteils se contractaient, ses mains agrippaient le rebord frais du jacuzzi. Elle ne pouvait le toucher, n’y était pas autorisée. Quel supplice, elle qui rêvait de le dévorer !
Mettant fin à l’impatience de la jeune femme, un baiser vint se poser sur ses lèvres. Délicat, passionné. Une bouche tendre, suave. Leur étreinte était une évidence, une suite logique à leur désir mutuel. Qu’importe son apparence, il ravivait la flamme éteinte, son appétit sexuel enterré trop longtemps. Il avait su la convoiter, l’attirer, la charmer. Il était respectueux, attentionné, intelligent et séduisant. Il lui appartiendrait, corps et âme. Une envie de le posséder, le marquer. Le griffer, le mordre. Ana n’y tenait plus, elle voulait s’approprier ce torse, empoigner ces fesses, se plonger dans ce regard. Fini la soumission, place à la résistance ! Une main sur le flanc, elle arpenta ce corps fascinant. Ce corps, avec… une poitrine ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Ana ôta le masque, stupéfaite.
— Merde, Estelle ! Mais…
La belle Espagnole sortit comme une furie de la baignoire et renfila son peignoir. L’adolescente, apeurée par une telle réaction, en fit de même, et sans plus attendre, tenta de s’expliquer :
— Pardon, Ana, je ne voulais pas t’affoler.
— M’affoler ? C’est complètement dérisoire au vu de la situation !
— Ne crie pas, s’il te plait.
— Ne pas crier ? Ne pas crier ? Tu plaisantes ? Mais t’es carrément cinglée ! Comment une idée aussi… aussi grotesque, a pu te venir en tête ? Je suis mariée, je te rappelle, avec un homme.
— Je sais, Ana. Je ne le sais que trop bien. C’est pour cela que je n’ai eu d’autre choix que d’agir de la sorte. Tu te méprends sur ton bonheur, c’est tellement flagrant. Il fallait que je t’ouvre enfin les yeux, que je t’aide à sortir de ton carcan. Un coup de pouce, une étincelle. Mes courriers t’ont davantage épanouie en quelques jours que ton homme en plusieurs années. Rappelle-toi l’effet de mes enveloppes entre tes doigts. L’envie brûlante de me lire, me découvrir. Confirmer ce que tu n’osais te permettre. Mes paroles, mes gestes, mes baisers te font chavirer. Avec moi, tu t’abandonnes à tes émotions. Tu vis, tu ressens, tu aimes !
— Mais ça suffit, je t’en prie... Tu dis n’importe quoi !
— Non, Ana. C’est toi qui dois cesser de perdre du temps. Trois ans que mon amour pour toi va croissant. Trois ans que j’attends un signe, celui de l’impossible, celui du bonheur. Que je redouble ma terminale était un signe, que tu restes ma professeure, aussi. Tu t’es rapprochée de moi, inconsciemment, et nos auras se sont enfin connectées. Tes cheveux, tout près de ma joue. Ton souffle, au creux de mon oreille…
— Je venais juste t’aider à faire tes exercices ! T’es la seule qui suis quelque chose dans cette classe de merde ! Putain, mais Estelle ! Non ! Non et non !
— Ana… Pierre ne t’aime pas, il n’est pas celui que tu crois.
— Mais tu te prends pour qui, au juste ? Tu connais quoi à la vie, toi, la sainte-nitouche ?
— Je ne t’en veux pas, je sais que tu as peur. J’attendrai que…
La porte reçut trois coups secs qui firent sursauter les deux femmes. Emmitouflée dans son peignoir, Estelle avança d’un pas timide. Elle n’avait pas sommé le service d’étage.
***
Devant l’hôtel, Pierre et José jaugeaient la façade. Pas mal ! Le corbeau avait bon goût. Des petits claquements de talons se rapprochèrent d’eux.
— Mais, qu’est-ce que tu fais là, Marie ?
— José m’a appelée. Tu sais, il n’est pas aussi téméraire qu’il y paraît. Et comme Ana n’est pas au lycée, je m’inquiète. J’ai surtout peur qu’il lui soit arrivé quelque chose. Aucune demande d’argent dans le courrier ?
— Non. Juste une accusation, celle de me tromper.
— Quelle ânerie ! ricana Marie. Tu as essayé de l’appeler ?
— Évidemment que non, pesta José. Si elle est là-dedans, faut la prendre la main dans le sac !
Son tibia hérita d’un bon coup du droit de sa femme. Oser dire de telles bêtises ! Ana n’était pas une fille facile, encore moins une pècheresse.
— Bon, eh bien allons vérifier qu’elle n’est pas là, et ne t’avise plus de parler de ma collègue de la sorte ou le canapé deviendra ton meilleur ami. Compris ?
Les trois compères foulèrent le tapis de l’entrée. Maladroits, ils louèrent la chambre jouxtant celle du Moulin Rouge, sous l’œil amusé du réceptionniste. Après tout, à deux, à trois, en journée ou pour deux nuits, ce qu’il se passait dans ces chambres ne le regardait pas.
— Bien, nous y sommes !
— Allez, vas-y, frappe, Pierre.
Impatiente, Marie n’attendit pas une seconde de plus. Elle toqua trois fois à la porte rouge. Aucune réponse.
— Il n’y a personne, on peut repartir.
— Pierre, vu que tu as réservé la chambre d’à côté… Tu nous filerais bien la clé avec Marie pour la rentabiliser, non ?
— José ! s’offusqua-t-elle. Nous ne sommes pas ici pour ça ! Il fallait vérifier qu’Ana n’était pas là. Maintenant, on peut… Estelle ?
Entrebâillée, la porte s’ouvrit sur le visage de la lycéenne, effarée d’y apercevoir sa professeure de français de l’autre côté.
— Madame… je…
— Tu ne devrais pas être en cours ?
— C’est la pause déjeuner. Je…
— Me dis pas que c’est vrai ? s’agaça Marie, qui entra sans ménagement dans l’obscurité de la chambre.
Elle s’arrêta net devant un deuxième peignoir qui la fixait.
— Marie ?
— Ana ?
Les deux femmes se toisèrent. Pierre et José, restés dans le couloir, comprirent le malaise. Ana ne laissa pas davantage planer le doute.
— Tu joues à quoi, là, Estelle ? Tu me fais venir ici, tu te jettes sur moi et tu préviens mon conjoint pour qu’il constate la catastrophe ? Ma collègue, son mari ? Tu ne voulais pas ameuter tout le quartier non plus ? Tu as cru que mon couple volerait en éclats et que je te tomberais dans les bras ?
— Ce n’est pas un peu facile de s’en prendre à la petite, non ? Assume, ma vieille, attaqua Marie. Tu te barres du lycée, me demandes de mentir pour te couvrir, et aujourd’hui on te retrouve ici avec une élève en sortie-de-bain, les cheveux mouillés. Tu vas nous raconter qu’elle t’a séquestrée et jetée dans la baignoire, peut-être ? Et le champagne, là, il était bon ?
— Non, mais…
Pierre, abattu, osa intervenir.
— Dire que je t’ai trouvée si belle quand tu es revenue hier. Je pensais que tu préparais notre Saint-Valentin, que ton désir pour moi renaissait. Finalement, c’était pour cette gamine !
— Mais non ! Je vous assure que…
— Ana n’y est pour rien, arrêtez ! C’est moi qui ai tout organisé. Cessez de la malmener ! Elle souffre, elle est malheureuse. Pierre, veuillez me pardonner, mais j’aime votre femme. Et elle n’ose vous avouer la réciproque.
— Quoi ? Mais non ! Estelle…
— Enfin une qui a du cran, hurla Pierre. Tu devrais prendre exemple sur ton élève, elle assume, elle ! Elle ne triche pas, elle ! Combien de temps que tu me prends pour un con ? Combien de temps que tu me manipules ? Tu me dégoûtes, Ana.
— Tu penses à l’avenir de cette jeune, Ana, hein ? Tu y penses ? Tu comptais l’entretenir dans le dos de ton conjoint et nous prendre pour des idiots encore longtemps ? Je pensais être ton amie. Mais visiblement, je ne suis qu’une collègue sans importance dont le mari occupe les dimanches du tien pour que t’assouvisses tes parties de jambes en l’air. C’est plus jouissif que d’être assise sur un banc à regarder ton homme courir, hein ?
— Mais vous me fatiguez tous, là ! J’y suis pour rien, je vous dis ! C’est elle qui a tout manigancé. Et pour info, le dimanche, je ne baise personne, même pas Pierre ! Je n’ai jamais dragué Estelle, je ne l’aime pas et je ne l’aimerai jamais. C’est une manipulatrice, un danger. Mais ouvrez les yeux, bon sang ! Pierre… tu me connais !
— Oui, justement. Je te connais. Tu ne me touches plus depuis des mois et je comprends pourquoi. Jeune fille, ne te laisse pas embobiner par cette femme, elle s’est servie de toi. Regarde comme elle te méprise devant nous. Elle n’a aucun remords. Elle te saute et te traîne dans la boue la minute d’après. Tu mérites mieux, bien mieux.
Ana en avait le souffle coupé. Un cauchemar éveillé. Une élève éperdument amoureuse et totalement perchée, un mari au bord d’une implosion de larmes, une collègue qui rêvait de lui coller une claque, et José… qui trempait un doigt dans l’eau encore tiède du jacuzzi.
— Ana… Je …
— Non, tais-toi, Estelle ! Tu ne vois pas les dégâts que tu crées ? Tu sèmes la merde autour de toi. Tout le monde te prend en pitié, tu as gagné ! Mais je ne suis pas un pantin, c’est terminé. Remballe tes ficelles et joue avec un autre pigeon. Je veux que tu disparaisses de ma vie. Je ne veux plus que tu me regardes, que tu me parles. Je ne veux plus aucun contact avec toi. Ta face me rebute, ta voix me donne la nausée, tes lèvres me dégoûtent. Je ne t’aime pas, tu m’as bien comprise ?
— Je… je suis si désolée que tu réagisses ainsi. Ana, pardon. Excuse-moi, vraiment. Mais tu ne peux pas balayer notre histoire…
— Quelle histoire ? Il n’y a pas d’histoire autre que celle dans ta tête ! J’en ai rien à foutre de ta vie. T’es complètement folle, disparais, je ne veux plus jamais te voir !
En pleurs, anéantie par tant de méchanceté, Estelle se précipita hors de la chambre. Un passage éclair que personne n’osa retenir. Un silence de plomb s’abattit sur la pièce.
— Pierre…
— Non, Ana. J’allais nous offrir un nouveau souffle et tu me poignardes dans le dos. Depuis combien de temps, hein ? Je remercie finalement cette jeune fille de m’avoir ouvert les yeux sur ta personnalité narcissique. Je m’enfonçais doucement sans m’en rendre compte. Tu en as bien profité, maintenant, c’est terminé, je te quitte. Tu prends tes cliques et tes claques et tu te casses de chez nous, de chez moi. L’appart, c’est le mien. Retourne baiser les petites Espagnoles avec ton accent francés !
Des cris aigus, horrifiés, remontèrent de la rue. Tous trois sortirent de la chambre et regagnèrent le trottoir. Un attroupement à l’avant d’un bus. Un chauffeur paniqué, au bord de la syncope.
— Elle s’est jetée sous mes roues ! C’est pas moi, c’est pas moi ! Mon Dieu, pauvre gamine ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Elle est morte ? Dites-moi qu’elle respire ! Elle a déboulé de nulle part, elle n’a pas regardé ! C’est pas moi, je vous jure ! Mon Dieu !
Une enfant qui hurle. Deux femmes qui sanglotent. Un homme, au sol, qui tente un massage cardiaque. Un peignoir blanc, maculé de rouge. Le rouge passion, le rouge mortel. Estelle.
***
Ana ne prit qu’une valise. Quels joyeux souvenirs aurait-elle pu emporter ? Aucun. Six plates années détruites d’un claquement de cils. Rien à en tirer.
La thèse du suicide fut retenue. Estelle était majeure. Fin de l’histoire. Dramatique. Comment se remettre d’un tel évènement ? Les kilomètres ne suffiraient jamais à Ana pour oublier cette terrible Saint-Valentin. Ce jour où l’entremêlement des émotions finit par une cacophonie mortelle. La culpabilité la rongerait à petit feu, dévasterait son droit d’aimer, ravagerait le moindre souffle que la vie lui accorderait. Son attitude avait brisé le cœur d’Estelle, broyé son amour-propre, démoli toutes ses valeurs, ses croyances. Cette jeune l’avait menée dans le couloir de l’amour, Ana l’avait précipitée dans celui de la mort.
***
Un an plus tard
— Oh, c’est magnifique ! Venise, pour la Saint-Valentin, quoi de plus romantique ? De là où tu es, Estelle, je ne t’oublie pas. C’est grâce à toi si nous sommes ici, mon Pierre et moi.
— Hypocrite, va ! Tu n’as jamais aimé cette fille !
— Qu’elle préfère lécher des crustacés, ça me répugne, que veux-tu ! Elle adulait tellement ta femme depuis l’entrée au lycée, ça n’a pas été difficile de la convaincre de tenter sa chance.
— Ana aurait pu ne pas mordre à l’hameçon.
— Cette poète des temps modernes écrivait des lettres auxquelles n’importe qui aurait succombé. Ton épouse ne pouvait pas faire exception. Fallait juste les glisser subtilement entre ses mains. Estelle s’y voyait déjà. J’y ai travaillé dès septembre, je te rappelle. Cinq longs mois à préparer cette crétine à agir.
— Ton plan était merveilleux, ma belle.
— JE suis merveilleuse. Dois-je te rappeler pourquoi ta femme était devenue si fade à tes yeux ? Elle n’était pas à la hauteur, tu méritais mieux. Et j’en avais marre de me farcir le fast-food pour me payer un appart alors que mon extraordinaire amant m’attendait. Je te voulais pour moi, tous les jours, sans répit. Exit les petites sauteries, bonjour le sexe, ton sexe, sur moi, en moi.
— Arrête, Johanna, un peu de tenue. Que va penser le gondolier ?
— Que nous sommes deux amants libérés de tout carcan et de toute vermine.
— Ta camarade est morte tout de même, un minimum de respect, veux-tu !
— Le respect, c’est toi qui me le dois. Le sale boulot, c’est moi qui l’ai fait. Le plan, les lettres, réserver les hôtels, les payer. Bordel, qu’ils étaient chers ! J’ai tout avancé, pour tes beaux yeux. Estelle n’avait pas une thune et avait choisi des chambres de luxe. Avec goût, je dois dire. Surprenante, cette petite. Mais bon, elle était dans son délire de Maupassant, s’identifiant à cette Marelle de je ne sais pas quoi. Elle disait qu’elle était son portrait tout craché, et comme elle, convoitait le péché chez une personne mariée. Complètement cinglée, et tant mieux pour nous. Si fragile, si malléable.
— Nous aurions pu agir autrement. Je ne pensais pas que la situation déraperait ainsi. Elle s’est jetée sous un bus à cause de nous.
— Et après ? On ne l’y a pas forcée ! Tu comptes nous dénoncer ? Je te rappelle que tu me sautais déjà alors que j’étais mineure. C’est toi qui m’as aguichée en venant chercher ta femme devant le lycée. Toi qui m’as ouvert la porte arrière de ta voiture. Toi qui m’as laissé l’empreinte de tes dents sur l’épaule. Humm… Quand j’y repense, exquise, cette sauvagerie ! Il n’y a pas encore prescription, n’oublie jamais ce détail. Un homme marié, une jeune lycéenne apeurée… J’aurais pu agir sous le chantage. Alors oui, nous sommes coupables d’un crime, mais j’en ai rien à cirer. Maintenant, tu es à moi, je te baise quand je veux, où je veux et comme je veux.
— T’es vraiment ignoble, Johanna. Mais cette cruauté m’excite à un point ! Fais attention à toi, je pourrais ne pas refouler toutes mes pulsions. Gondolier ou non… Et tu as raison, oublions les obstacles, profitons de la vie ! Joyeuse Saint-Valentin, ma séduisante et appétissante petite garce.
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