Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 5 sur 48

Pages du PDF

Foutue Saint-Valentin !

Chapitre 5

Petites confidences

Ça fait maintenant une semaine que Mme Geaudin est arrivée au sein de l’unité. Chaque jour, je pose la même question à mes collègues pour savoir si elle a eu de la visite et c’est la même réponse qui sort. Pas une visite. Pas un appel. Personne ne prend de ses nouvelles. Je ne peux contenir ce pincement au cœur que j’éprouve quand je vois ma patiente. J’aurais tellement voulu être là pour tenir la main de mes parents que ça me parait inconcevable que sa famille ne vienne pas. Une nouvelle idée traverse mon esprit, mais je refuse encore plus de la croire. M’aurait-elle menti encore une fois ? Je dois le vérifier, même si cela ne me regarde pas.

Aujourd’hui, je débute le travail de nuit pour un mois. Je vais pouvoir consacrer plus de temps à cette femme. Après les transmissions, je vais m’occuper de tous mes autres patients avant Mme Geaudin, car j’ai conscience que je risque de passer une bonne heure avec elle. Je me dirige vers sa chambre avec ses traitements pour la nuit qu’elle va refuser, je le sais. Je toque et attends son invitation.

— Bonsoir, comment allez-vous avec cette magnifique vue ? demandé-je après son autorisation à rentrer.

Nous n’avons pas trop échangé sur cet immense panneau malgré mes tentatives diverses et variées. Jusqu’à présent, nos conversations étaient limitées à des oui et des non. J’espère avoir un peu plus de chance ce soir. Comme réponse, j’ai juste le droit à un haussement d’épaules. Je plisse les yeux et me tords la bouche discrètement à la recherche de la meilleure réaction.

— Si vous le souhaitez, je peux l’enlever afin de mieux apprécier la vue d’origine.

N’ayant aucune réaction de sa part, je me dirige vers la toile et commence à gratter un coin comme pour la retirer.

— Non mais, ça ne va pas ! m’interrompt-elle en plaquant sa main sur la mienne. Qui vous a donné le droit de faire une telle chose ? Laissez-moi à Bali, nom de Dieu !

— Allez-vous arrêter de m’ignorer ?

— Sûrement pas.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que vous êtes le genre de personne à poser beaucoup trop de questions et à persévérer jusqu’à connaître la vérité.

Je reste bouche bée devant cette constatation. Effectivement, il faut croire qu’elle m’a percée à jour, mais, comme elle l’a si bien dit, je n’abandonne pas.

— Vous aimez beaucoup trop les défis, continue-t-elle. Il n’y a qu’à voir cette toile sur ma fenêtre.

— Ce que j’affectionne encore plus, c’est d’observer mes patients sourire.

— Alors vous avez choisi le mauvais service.

— Absolument pas. Vous l’avez dit, j’apprécie les défis.

Je m’approche un peu plus d’elle jusqu’à arriver à cinq centimètres de son visage avant de lancer :

— Je saurai vous faire sourire.

— Dans ce cas, je vous souhaite bonne chance. La dernière fois, c’était le 15 septembre 2006.

— C’est très précis, commenté-je, surprise d’une telle exactitude.

— On n’oublie pas la date de la disparition de toute sa famille.

Je reste sans voix devant cette révélation. Alors elle m’a bien menti quant à ses proches et maintenant, j’en apprends la raison. Par cette solitude imposée, je me sens encore plus liée à elle. Je ne me rends pas compte que des larmes coulent sur mes joues avant qu’elle ne les essuie avec le revers de sa main.

— Vous connaissez ça, n’est-ce pas ? me demande-t-elle tout en me conduisant sur le bord de son lit.

— J’en ai bien peur. Comment est-ce arrivé ?

Elle se tourne vers la toile et reste silencieuse plusieurs minutes. Je ne la brusque pas. J’ai conscience qu’il faut que ça vienne de la personne pour ce genre de confidence.

— Nous étions à Bali en vacances. Nous adorions voyager. Mon époux nous avait réservé un vol en hélicoptère pour parcourir les différentes îles. Je n’ai pas pu aller avec lui et ma fille à cause du poisson pas frais de la veille. L’appareil a eu une panne motrice, d’après l’enquête réalisée. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais quitté Paris.

Mme Geaudin ne lâche pas la vue de Crystal Bay des yeux, mais de par sa voix tremblante, je sais qu’elle pleure. Je n’ose imaginer la douleur qu’elle ressent et la culpabilité qu’elle traîne depuis tout ce temps. Comment continuer à vivre alors que toute sa famille a disparu ?

— C’est pour cette raison que vous avez souhaité cette vue, murmuré-je à moi-même.

— Et j’avoue que j’ai été particulièrement surprise que vous soyez allée jusqu’au bout, rigole-t-elle.

J’aperçois ses lèvres s’étirer en un sourire timide, mais je ne lui fais pas remarquer.

— Vous avez choisi de travailler ici suite à la perte de votre famille ?

— Plutôt à cause de ma sœur, soupiré-je. On lui a diagnostiqué une leucémie peu de temps après la mort de nos parents.

Pour la première fois, je me confie sur mon passé et surtout, celui de Célia. J’étais dans le coma quand on lui a annoncé sa maladie et débuté les traitements. Encore aujourd’hui, je m’en veux de ne pas avoir pu être présente.

— C’est elle qui conduisait quand on a eu notre accident, pleuré-je, sans pouvoir contenir plus longtemps mes sanglots. Les médecins pensent que c’est suite à la fatigue du cancer qu’elle a perdu le contrôle de la voiture. À la suite de ça, Célia est tombée en dépression et je n’ai rien pu faire pour l’aider.

Je pose ma tête sur l’épaule de Mme Geaudin. Ma respiration saccadée alterne avec mes reniflements. Ma vue se brouille par les larmes et la cicatrice de mon cœur s’ouvre de plus en plus. J’en viens à me demander qui est la patiente et qui est la soignante. À cette pensée, j’émets un ricanement. Je lis de l’incompréhension dans son regard face à mon attitude. Je lui explique et le son de son rire se mélange au mien.

Nous continuons à échanger sur nos passés respectifs et sur nos rêves détruits face à ces pertes.

J’attends qu’elle s’endorme avant de quitter sa chambre, toute retournée, mais surtout pleine d’idées pour lui redonner le sourire.

 

OceanofPDF.com