Foutue Saint-Valentin !
Chapitre 7
— Pardonnez-moi, mais il doit y avoir une erreur…
— Non, pas du tout, je vous assure, c’est bien votre table.
La serveuse lui offre un gracieux sourire avant de s’adresser à d’autres clients déjà installés.
Marie-Belle n’en croit pas ses yeux. L’homme assis à l’endroit désigné par l’employée — sa table donc — est juste sublime. Un étalon comme on en voit dans les magazines. C’est lui, Victor ? Pour l’instant, il ne peut pas la remarquer, car elle a élu domicile derrière une gigantesque plante verte qui lui rend bien service. Elle peut ainsi l’observer à loisir, même si elle ne compte pas s’éterniser, de peur de sembler encore plus louche. Si c’est vraiment lui, Victor est vêtu d’un costume bleu marine et d’une chemise écrue. Il paraît grand, environ 1m80, et athlétique. Il porte des lunettes qui le rendent encore plus sexy. Ses cheveux sont châtains et travaillés au gel. C’est hallucinant ! Cet homme serait-il son âme sœur ?
Marie-Belle se rassure en se répétant que malgré son physique peu avantageux, le site a estimé qu’ils étaient compatibles. Leurs échanges durant toutes ces semaines ont rapproché leurs âmes, tandis que leurs corps ignorent encore tout l’un de l’autre. En le voyant, elle se fait la réflexion que si c’est avec un tel beau gosse qu’elle doit perdre sa virginité à quarante ans, elle ne regrette pas d’avoir attendu ! Enfin, ce n’est pas comme si elle avait eu moult opportunités.
Ragaillardie par la vision de leurs deux corps unis, elle se décide à sortir de sa cachette pour se montrer. Elle appréhende de capter son regard et redoute d’y lire de la déception, ou pire : du dégoût.
Au lieu de ça, en marchant doucement vers cet homme magnifique, elle décrypte dans ses pupilles une lueur de compréhension lorsqu’il l’aperçoit. Puis, lorsqu’il se lève pour l’accueillir, elle voit briller dans ses yeux un tel ravissement ! Même dans ses rêves les plus fous, elle ne pouvait s’attendre à un tel enthousiasme !
— Marie-Belle ! Je suis si ravi !
— Moi aussi, Victor.
La quadragénaire plane à cent mille. Son prétendant n’est pas parti en courant, mieux : il a l’air sincèrement heureux de la découvrir ! Il contourne la table afin de lui avancer son siège, comme un vrai gentleman. Après un échange de banalités sur le trajet et la météo, la serveuse les interrompt pour leur proposer un apéritif. Marie-Belle opte pour un kir royal et Victor pour une bière. Elle ne peut s’empêcher de remarquer les œillades langoureuses que coule cette fille vers son futur petit ami et se retient pour ne pas asseoir sa propriété. Elle n’en a pas besoin, parce que Victor, ressentant son trouble, prend sa main dans la sienne afin de couper court aux tentatives de séduction de la serveuse qui disparaît une fois leurs commandes prises.
— Tu n’as pas à t’en faire avec moi. Les bimbos ne m’attirent pas ; tout ce que je veux, c’est une relation durable avec une personne qui me correspond. En l’occurrence, avec toi.
Marie-Belle n’en revient pas. Elle flotte sur un nuage, non, sur des milliards de nuages. Ce mec splendide vient de lui déclarer qu’elle l’intéressait toujours ! C’en est trop pour la célibataire qui se sent touchée en plein cœur. Victor en profite pour lever son verre une fois leurs boissons posées sur la table.
— À nous ! À Love Gang qui va nous permettre d’être enfin heureux !
— À nous !
Les deux amoureux trinquent et avalent une gorgée les yeux dans les yeux.
Le dîner se déroule comme un enchantement. Victor a commandé une
pizza aux fruits de mer et Marie-Belle, des 15 linguine alle vongole. Ils s’amusent de cet énième point commun, à savoir leur passion pour les crustacés. Au dessert, ils choisissent le traditionnel tiramisu qu’ils dégustent en osmose, les yeux rivés l’un à l’autre. De temps en temps, l’un d’eux effleure la main de son partenaire, lui provoquant un léger rougissement. Marie-Belle a l’impression d’avoir quinze ans. Elle aimerait que cette soirée ne finisse jamais. La conversation est aussi fluide que sur le tchat, ils ne se trouvent jamais à court de sujets de discussion et tombent souvent d’accord.
Hélas, les meilleures choses ont une fin. Sans lui laisser le temps de contester, Victor règle l’addition après avoir refusé un café, et se propose de la raccompagner chez elle.
— Une femme seule n’est jamais en sécurité le soir, lui dit-il avec un grand sérieux.
Il a raison, mais c’est la première fois dans sa vie que quelqu’un (et pas n’importe qui !) s’en soucie. Après s’être éclipsée quelques instants aux toilettes afin de vérifier qu’elle n’avait pas de persil coincé entre les dents, Marie-Belle accepte le bras que lui tend son fantasme ambulant et tous deux s’engouffrent dans le froid hivernal.
***
— Ça va être dur de tenir tout ce temps, mais je n’ai malheureusement pas le choix. Et puis, dis-toi que c’est pour la bonne cause : notre prochain rendez-vous aura lieu à la Saint-Valentin !
Marie-Belle hoche la tête, un brin déçue. Victor vient de lui annoncer qu’il devait s’absenter deux semaines en séminaire annuel à l’autre bout du pays. Cela tombe mal, pile au moment où ils apprenaient à se connaître. Pour se faire pardonner, Victor lui propose de lui concocter une surprise de taille en cette date si symbolique pour les amoureux. Il lui laisse son numéro de téléphone pour garder contact cette fois-ci, avec la promesse de se revoir… Dans dix-huit jours, c’est long !
Les amoureux se tiennent devant l’immeuble de Marie-Belle et cette dernière ne sait pas comment agir. Doit-elle l’inviter à monter ? Quitte à passer pour une fille facile. Doit-elle, à l’inverse, se la jouer distante ? Alors qu’elle n’a qu’une envie : qu’il l’embrasse avec fougue comme dans les séries à l’eau de rose dont elle est friande.
Victor lui coupe l’herbe sous le pied, puisqu’il lui fait une rapide bise sur la joue avant de s’éloigner, tout sourire.
Marie-Belle sent son cœur se recroqueviller sur lui-même. Elle secoue la tête, se morigénant pour sa bêtise et se fustige à voix haute tout en rentrant chez elle.
— Bah quoi ? Tu t’attendais à autre chose ? Victor est un gentleman, il veut y aller doucement, c’est tout ! Tu devrais t’estimer heureuse pour la soirée que tu viens de passer.
Et les autres à venir, mais ça, elle le garde pour elle.
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