Foutue Saint-Valentin !
Chapitre 7
La perte
Je rentre chez moi avec la boule au ventre. Je n’ai pas pu rester auprès de Catherine après mon travail, même si je ne suis pas de garde cette nuit. J’ai eu le droit à une convocation quant à ma « relation » avec ma patiente. Après quinze minutes de rappel sur les règles et la posture du soignant, la cadre m’a gentiment demandé de prendre quelques jours et de changer de patient. Je n’ai pas cherché à argumenter, sachant au fond de moi qu’elle a raison. Je vais directement m’allonger dans le lit, encore parfaitement fait. Célia a dû passer la nuit dehors une nouvelle fois.
Je ne cesse de tourner dans tous les sens afin de trouver ma position pour dormir. En vain. Dès que je suis bien installée, mes pensées virent vers Catherine, cette femme détruite par la vie, sans famille.
Seule.
Je ne peux me reprocher sa solitude en ces jours difficiles. Je suis tellement en colère contre ma cadre et mes collègues de m’obliger à rester dans cet appartement miteux.
Je passe ma journée à tourner en rond, à grignoter tout le chocolat présent et à déprimer devant 13 Reasons Why. Je ne vois pas non plus Célia et elle ne répond à aucun de mes messages. Elle a le don de m’énerver quand elle fait ça.
À la nuit tombée, je décide de prendre l’air. Sans m’en rendre compte, j’atterris dans l’atelier de Jeanne. Cette dernière me regarde avec un grand sourire, mais avant qu’elle ne prononce le moindre mot, je m’effondre dans l’un des petits fauteuils. Je me retrouve aussitôt encerclée par ses bras frêles. Je déverse toutes les larmes que mon corps est capable de créer. Elle ne dit rien, se contentant de me frotter le dos pour marquer sa présence près de moi.
Il me faut plusieurs minutes pour récupérer une respiration souple et régulière.
— Tu veux m’en parler ? me questionne l’imprimeuse d’une voix tendre, remplie d’empathie.
Je tente de lui raconter mes malheurs malgré le tremblement de mes cordes vocales. Je lui débite tout, depuis le premier jour jusqu’à la nuit dernière. Jeanne aussi évoque cette foutue distance professionnelle. J’ai conscience que j’ai peut-être franchi une limite, mais je ne pouvais pas la laisser seule dans sa tristesse et dans son deuil. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu au décès de mes parents.
Nous continuons à parler de tout et de rien une bonne partie de la nuit. Jeanne me fait découvrir son thé à la menthe qui est une tuerie. Vers deux heures du matin, nous sommes interrompues par la sonnerie de mon téléphone.
— Oui, allô ?
— Sarah, c’est Isa. Je ne te réveille pas, j’espère ?
— Non, ne t’inquiète pas, rassuré-je ma collègue dont je sens l’hésitation dans la voix. Que se passe-t-il ?
Un silence s’installe à l’autre bout du fil. Je perçois un long soupir avant d’entendre à nouveau le son mélodieux d’Isabelle.
— Je ne sais pas comment te dire ça… Enfin, c’est surtout que je n’ai pas le droit normalement de t’en parler.
— Qu’est-ce qui se passe ? commencé-je à m’inquiéter tout en faisant les cent pas.
— Mme Geaudin vient de décéder.
L’annonce a l’effet d’une bombe sur moi. Je suis aussitôt projetée deux ans plus tôt, le jour où j’ai appris la mort de mes parents. Immobile, je ne perçois plus le monde autour de moi. Je laisse mon bras retomber contre mon corps, mon téléphone s’échappant de ma main et s’écrasant au sol.
Je n’arrive pas à y croire. Comment est-ce possible ? Elle n’était pas dans sa meilleure forme, mais je ne pensais pas qu’elle partirait aussi vite. Et puis, pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi le 14 février ? Nous sommes censés fêter l’amour et non la mort de quelqu’un. Je ne parviens pas à chasser son image, seule dans son lit. Sans proches, sans personne à ses côtés. Je m’étais fait la promesse de la faire sourire pour le 14 février, qu’elle ne ressente pas cette solitude qu’elle traîne depuis plusieurs années en ce jour où on célèbre le sentiment le plus fort et le plus beau de tous : l’amour.
Au lieu de ça, je me trouve à présent dans cette pièce sombre qui vient de perdre toute sa splendeur. Je sens une main se poser sur mon poignet. Je tourne la tête et Jeanne me fait face. En l’espace d’une seconde, je m’écroule sur le sol, en pleurs pour la énième fois.
OceanofPDF.com