Foutue Saint-Valentin !
Chapitre 2
Routine
J’ai le pressentiment d’avoir dormi seulement trois heures quand le réveil sonne. Même la musique de Celtic Woman me donne l’impression d’être arrachée au sommeil. J’ouvre les paupières tant bien que mal et éteins cette musique normalement reposante. Je jette un coup d’œil à ma jumelle allongée, toujours dans les bras de Morphée.
— C’est ça, profite bien de ta journée, petite sœur, murmuré-je en enfilant mon jean.
Une fois prête, j’attrape mon téléphone sur la table de chevet et sors
de la chambre.
— Bonne journée à toi aussi, petite sœur, me lance Célia d’une voix à peine réveillée.
Savoir qui de nous deux est la plus grande est une guerre que nous menons sans relâche depuis nos premiers mots. D’après elle, quand nous naissons avant l’autre fait de nous la plus jeune par rapport à une théorie de conception complètement débile.
J’avale mon café aussitôt prêt et comme chaque matin, je me brûle la gorge.
— Je t’ai préparé un verre d’eau à côté de l’évier, hurle Célia.
Je ne prends pas le temps de la remercier et finis d’un trait son contenu. Je jette un œil à l’horloge.
5 h 28.
Pas assez de minutes pour retourner aux toilettes. J’enfile mon manteau avec toute la panoplie d’hiver avant de quitter l’appartement en lançant un dernier au revoir à ma jumelle. C’est parti pour près d’une heure trente de transports dans cette capitale idéalisée par de nombreux Français et touristes.
Le froid glacial percute mon visage lorsque j’ouvre la porte de l’immeuble.
« Vivement l’été ! », râlé-je pour moi-même. L’unique avantage de se rendre au travail à cette heure-là pendant ce froid hivernal est l’absence de personnes dans les rues et dans le métro. Il faut dire que je déteste me retrouver dans une foule. La campagne de la Creuse me manque terriblement par moments, mais je ne pouvais pas laisser Célia seule dans cette immense ville après la mort de nos parents.
Nous les avons perdus il y a deux ans dans un accident de voiture alors qu’on accompagnait ma jumelle pour une compétition à Paris. Depuis, nous ne sommes retournées dans notre ancienne maison qu’à une unique occasion. Le jour du déménagement. Pourtant, elle n’est pas vendue. Nous n’avons pas pu. J’ai cette étrange sensation de les faire mourir une nouvelle fois si on s’en débarrasse.
Je profite du voyage entre le métro et le bus pour continuer ma récente lecture. Une petite pépite découverte l’année dernière sur une plateforme d’écriture et dont je suis accro. Je n’espère qu’une seule chose : un deuxième tome. Entre mon travail au sein d’une unité de soins palliatifs et le bénévolat dans un service de réanimation néonatale, j’ai très peu de moments à consacrer aux livres. Alors j’en profite dès que je peux.
À la descente du bus, je presse le pas pour ne pas arriver en retard. Je ne prends pas le temps de regarder les gens autour de moi. Je file tête baissée vers le vestiaire et me change aussi vite qu’il m’est possible. Vêtue de la traditionnelle tenue blanche pour laquelle on se bat avec l’équipe afin de mettre un peu de couleurs, je traverse le long couloir déprimant qui mène dans mon service. Je n’ai jamais compris pourquoi ce sont les unités les plus lourdes émotionnellement, là où nous côtoyons la mort chaque jour, qui ont le droit à une remise à neuf en dernier. Pendant ce temps, les murs deviennent gris sans rien pour les sublimer, le sol s’abîme avec les va-et-vient des visiteurs et des brancards. Quant au plafond, il fuit et s’effondre toujours un peu plus, obligeant l’utilisation de seaux dans les lieux de passage et éviter les flaques d’eau. Je ne vous parle pas de la vue sur le parking quand nous sommes dans certaines chambres. Après tout, pourquoi installer un tel service avec un beau panorama alors que les patients restent souvent dans leur lit, plus ou moins sédatés ?
Je franchis le seuil de la salle des transmissions avec une minute d’avance. Je n’ai pas le temps de souffler un peu que notre cadre, accompagnée du médecin du service, proche de la retraite, arrive à son tour.
— Bonjour à toutes, je vois que nous sommes au complet, alors commençons, nous salue-t-elle pendant qu’elle prend place à nos côtés.
Madame Charbes s’occupe de cette unité depuis presque dix ans, après y avoir exercé pendant vingt ans. Le poids des responsabilités et de ses combats pour le service ne se remarque pas. À plus de cinquante ans, elle rayonne toujours autant, une vraie lumière et une boule d’énergie aux cheveux rouges, ce qui lui a valu le surnom de « La lionne ». J’espère pouvoir lui ressembler et suivre le même parcours.
— Nous avons malheureusement perdu M. Terron cette nuit. Sa famille nous remercie pour les soins et le soutien durant ses derniers jours.
À cette annonce, je ne peux retenir les larmes d’humidifier mes yeux. Ça n’a pas été facile de l’accompagner à cause de ses douleurs dues à la maladie. Je me réconforte en me disant qu’à présent, il ne souffre plus.
— Cet après-midi, nous recevrons Mme Geaudin, et Sarah, vous… Sarah ?
— Oui, sursauté-je.
— Vous en serez l’infirmière référente.
J’acquiesce d’un mouvement de tête. Mon regard se pose sur le médecin, un grand fin qui, avec ses soixante-cinq ans, devrait vraiment penser à raccrocher.
— C’est une patiente de cinquante-huit ans qui nous a été adressée suite à un refus de traitement. Elle souffre d’un cancer hépatique évoluant depuis plusieurs mois de façon très agressive. Elle n’a apparemment aucune famille et a fait la demande pour avoir accès à la sédation profonde en temps voulu.
Je note toutes les informations nécessaires, mais il y en a une qui tourne en boucle dans ma tête, tel un disque rayé. Cette femme n’a pas de proches. Comment peut-on partir sans personne à ses côtés ? Je n’arrive pas à concevoir l’absence de ma sœur si je devais mourir précocement. Hier soir, Célia m’a demandé si j’avais des projets pour la Saint-Valentin, eh bien maintenant, j’en ai un. Faire en sorte que cette patiente ne se sente pas seule pendant ses derniers jours.
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