Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 11 sur 48

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Foutue Saint-Valentin !

Chair

tendre

 

Écrit par Mello Von Mobius

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Il était une fois, dans une grande ville couverte de brume, un joli couple qui avait tout pour être heureux.

Riche négociant en tissus, Edward était issu d’une très bonne famille, et l’expression qui le caractérisait le mieux était certainement « bon vivant ». Catherine, en revanche, était une prostituée vendant son corps pour quelques pièces, et pourtant il ne le lui avait jamais reproché. Le soir de leur rencontre, il avait ressenti l’irrépressible besoin de ne pas être seul après avoir appris le décès de sa cousine adorée, et elle avait été là pour lui. Loin de la vulgarité qu’on aurait pu prêter à son métier, elle s’était au contraire montrée attentionnée et elle avait passé toute la nuit à le consoler dans la chambre d’hôtel qu’il avait louée. Elle avait séché ses larmes, écouté ses plaintes. Durant des heures et des heures, ils avaient devisé comme deux amis qui se seraient retrouvés après avoir été séparés pendant trop d’années, et il lui en avait toujours été reconnaissant.

Veuf depuis près de onze ans, Edward s’était tenu à l’écart des femmes depuis, mais cette rencontre avec Catherine avait tout changé : amoureux, il en était tombé amoureux. Dès lors, leurs rendez-vous avaient été aussi discrets que réguliers, et jamais ô grand jamais il ne l’avait dénigrée sur sa condition sociale. Il l’aimait, et c’était le plus important à ses yeux.

Mais si cet amour aurait pu être idyllique, le négociant avait un défaut colossal : son cœur était beaucoup trop vaste pour n’aimer qu’une seule femme à la fois, et il avait la fâcheuse habitude de s’éprendre de tous les jolis minois qu’il rencontrait. Pas qu’il fut réellement désireux de tromper sa maîtresse, mais disons plutôt qu’il était absolument incapable de s’en empêcher.

Lorsqu’il avait croisé une Mary Ann tremblante et sanglotante un soir dans une ruelle, il avait ainsi été trop bouleversé pour simplement passer devant elle sans l’aider, et il avait donc logé la malheureuse dans une chambre de bonne. La pauvre femme avait des problèmes avec son mari, avec ses enfants, avec sa santé. Rien n’allait bien pour elle, et sa détresse avait touché Edward en plein cœur. Dès lors, il avait souhaité la soutenir plus que tout et il avait alors partagé son temps libre entre ces deux femmes... en tout cas, jusqu’à ce que Catherine l’apprenne.

C’était un trente et un août, une soirée si chaude qu’elle en était presque poisseuse. Une odeur désagréable montait du fleuve pour empuantir les quais et les quartiers les plus proches, et la prostituée avait suivi son cher et tendre jusqu’à l’immeuble où ce dernier avait installé Mary Ann. Depuis quelques semaines déjà, elle le soupçonnait de se désintéresser d’elle, et la confirmation de cette infidélité lui fit un mal de chien. Le négociant était le plus élégant des hommes qui avaient croisé son chemin, et elle s’était laissée à espérer qu’un jour peut-être, il l’épouserait et lui offrirait une belle vie. Mais en vain...

Furieuse et emplie de rancune, Catherine rejoignit le petit appartement qui était désormais le sien, s’empara d’un grand sac et ressortit dans la rue afin de capturer un chat errant qu’elle attira grâce à un peu de nourriture. La bête était famélique, le poil lui manquait. Ce fut pourtant sans aucune pitié qu’elle lui cloua les coussinets directement dans le bois du plancher, avant d’incanter en l’éventrant d’un coup de couteau de maître. Sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère étaient toutes des sorcières, et elle-même n’était pas femme à se laisser faire.

Lorsque Edward la retrouva ce soir-là, il fut horrifié devant le carnage qui s’offrit à ses yeux, mais il ne crut pas un seul instant à la malédiction qu’elle prétendit lui avoir lancée. Pire, il tourna les talons en lui précisant qu’il ne voulait plus jamais la voir, et ce fut bouleversé qu’il arriva chez Mary Ann.

Catherine, sa douce Catherine était devenue folle. Quelle misère ! Quel gâchis ! Il l’aimait pourtant sincèrement, de même qu’il aimait sa nouvelle compagne qui, elle, ne semblait pas rechigner à l’idée de devoir le partager. Mary ouvrit une bouteille qu’ils dégustèrent ensemble, puis ils filèrent au lit pour de plus amples consolations. Sous les doigts d’Edward, la peau de sa belle était soyeuse et chaude, et son esprit aviné guida ses mouvements. Il l’embrassa avec amour, la caressa avec tendresse. Et ce fut lorsqu’une autre partie de son corps s’anima que les choses dérapèrent.

Son pantalon au bas des jambes, de sombres volutes de fumée s’extirpèrent de son caleçon. Sous son regard mouillé d’ébriété, le négociant contempla un instant une curieuse créature, sorte de diable évanescent de brume noire. Le petit monstre n’était pas plus grand que son avant-bras, et malgré sa queue fourchue et sa lance, il n’avait pas l’air bien menaçant. Mary se paya même le luxe de glousser, sans doute trop ivre pour avoir une autre réaction, et ce rire se mua aussitôt en hurlements étouffés lorsqu’il l’égorgea avant de la poignarder !

Rapidement, le couvre-lit se tacha de sang, et lorsque le monstre de fumée se tourna vers lui, Edward balbutia des suppliques en se protégeant avec ses mains tendues. Mais étonnamment, la créature ne l’attaqua pas. Elle se contenta de ricaner, sa langue lécha le bout de sa lance, puis elle rentra dans le caleçon de l’homme aussi naturellement qu’elle en était sortie.

Le lendemain matin, le soleil ne pointait pas encore lorsque Edward ouvrit les yeux, et il comprit qu’il s’était sans doute évanoui de terreur, puis il se pencha sur le corps de Mary Ann. Celle-ci respirait toujours, très faiblement, alors il la souleva afin de l’emmener avec lui jusqu’à une ruelle très fréquentée du quartier. Un docker ou un ouvrier aurait tôt fait de passer et d’appeler un médecin, mais lui ne pouvait pas être vu en compagnie d’une femme comme elle. Sa famille ne s’en remettrait pas, son père le déshériterait.

Quelques jours plus tard, il entreprit de retrouver ses esprits dans les bras de la jolie Annie, mais il l’avait à peine collée contre une clôture pour l’embrasser que le démon de fumée fit à nouveau son apparition pour la massacrer elle aussi.

Avait-il des hallucinations ? Étaient-elles dues à la fatigue et à l’alcool ?

Ce n’était effectivement pas impossible, mais le négociant ne voulut prendre aucun risque, et il retourna voir Catherine afin de lui demander de plus amples explications. Et quelles explications ! Ravie de ce mauvais tour, la prostituée se fit un malin plaisir de lui annoncer que ses infidélités ne seraient plus tolérées. Le diable se cachait désormais dans son caleçon, et chaque fois qu’il éprouverait du désir pour une autre femme qu’elle, celle-ci serait assassinée pour lui servir de leçon. Une histoire à dormir debout qui inquiéta Edward, et ce, même s’il peinait toujours à y croire. Il était un bon chrétien après tout, il priait chaque soir et ne manquait jamais la messe du dimanche matin. La solution devait donc se trouver du côté du Seigneur, et ce fut empli de doutes qu’il quitta l’appartement de Catherine pour se rendre à confesse.

Le père Franck connaissait bien la famille d’Edward, il les avait même baptisés. Lorsqu’il entendit cette histoire, il n’y crut pas un instant, et pourtant il accepta le négociant en confession chaque jour durant deux semaines. Au vu de ses péchés, il lui ordonna de se repentir et de prier davantage, et l’âme de l’homme en fut apaisée. Il recommença à vivre de manière normale, jusqu’à croiser le chemin d’une domestique qui avait été au service de ses parents avant de devoir partir pour soigner sa santé.

La pauvre femme se retrouvait sans travail, sans un sou. Le cœur sur la main, Edward lui promit de lui trouver un nouvel emploi et lui donna quelques pièces pour payer son loyer. Après une soirée passée dans un pub afin de profiter d’un repas chaud, il l’escorta jusque chez elle pour lui éviter une mauvaise rencontre, et la jolie Elizabeth décida de lui offrir ses lèvres en guise de remerciement. Grave erreur que cela, il n’en fallut pas davantage pour que le petit démon sorte de son caleçon pour massacrer la malheureuse, et l’arrivée inopinée d’un camelot ambulant dans la ruelle faillit bien causer la perte du négociant.

Encore une victime de la jalousie de Catherine, et lui-même avait bien manqué se faire prendre ! Ce n’était plus possible, et ivre de rage, il se rendit aussitôt chez son ancienne maîtresse afin de l’obliger à lever la malédiction. Rapidement, ils se hurlèrent dessus tels deux loups affamés. Edward en avait assez, plus qu’assez ! Il ne supportait plus cette malédiction qui le contraignait à la solitude, et finalement ses nerfs le lâchèrent.

— Puisque tu aimes tant les couteaux, alors je vais t’en donner, moi !

Incapable de se contenir, sa main s’empara d’un large tranchant à viande et il la poignarda à de nombreuses reprises. Fou de colère, il reproduisit l’œuvre morbide du petit démon, puis il traîna le cadavre jusqu’à un parc où il le jeta tel un détritus. La dépouille n’était pas belle à voir, mutilée comme elle l’avait été, et le négociant éprouva aussitôt de vifs remords tandis qu’il détalait sans demander son reste.

Catherine décédée, sa sorcellerie devait être morte avec elle, mais il préféra trouver un prêtre dans le nord du pays afin de procéder à un exorcisme. Après tout, mieux valait mettre toutes les chances de son côté, et Edward effectua ainsi une retraite spirituelle d’un mois. Il purifia son âme et son corps, il s’offrit un nouveau départ.

Durant cet isolement, il avait reçu une lettre d’une jeune femme de sa connaissance — une certaine Mary Jane — et il la retrouva chez elle le lendemain de son retour à Londres. La demoiselle se prostituait parfois pour pouvoir payer le loyer, mais elle avait d’autres rêves dans la vie, et...

***

— Ça va, là, tu n’as pas l’impression que tu enjolives un peu ?

La voix désagréable de la femme venait de retentir dans le bureau et Claire se força à fixer l’écran de son ordinateur. Autrice amatrice en quête d’un peu de reconnaissance, elle avait eu l’idée de devenir écrivain public pour renflouer son compte en banque, et la période de la Saint-Valentin lui avait paru parfaite pour ça. Ses clients souhaitaient déclamer leur amour par le biais de belles histoires et de grands poèmes, et c’était elle qui prêtait sa plume à toutes ces jolies déclarations de passion. Depuis deux semaines, elle enchaînait les rendez-vous avec des romantiques transis, mais le couple d’aujourd’hui était différent.

La femme était agressive et mauvaise, l’homme était passif, mais son regard ne lui plaisait pas. Régulièrement, au gré de cette histoire — qu’ils avaient prétendue réelle bien qu’elle n’en crût pas un seul mot — la dame engueulait littéralement son mari, et celui-ci se ratatinait sur lui-même, le temps que l’orage passe. S’il ne l’avait pas reluquée avec un air de pervers, elle aurait presque eu de la pitié pour lui...

— Mary Jane était gentille, en plus elle...

— C’était une putain, une catin de la pire espèce ! Mais de toute façon, tu n’as jamais eu aucun goût pour les femmes, mon pauvre vieux !

Claire leur jeta un coup d’œil dans le reflet de son écran, et elle ne put s’empêcher de penser que cette Catherine non plus n’était pas un cadeau. Et puis cette histoire abracadabrante de meurtres et de malédiction... En plus, il était déjà dix-huit heures vingt-six et elle n’allait pas tarder à les mettre gentiment dehors. Après tout, on était le 14 février, et son compagnon avait réservé dans un bon restaurant pour vingt heures. Si elle ne voulait pas être en retard, elle allait donc devoir couper court à cette séance étrange, sinon elle n’aurait jamais le temps de rentrer chez elle et de se préparer.

— Si vous le souhaitez, nous pouvons en rester là pour aujourd’hui et nous reprendrons rendez-vous d’ici quelques jours. Comme ça vous en profiterez pour vous accorder sur vos souvenirs. Qu’est-ce que vous en dites ?

À ces mots, la femme lui lança un regard mauvais et Claire se tassa sur son fauteuil de bureau. Ces deux-là la mettaient vraiment mal à l’aise, pourquoi n’avait-elle pas plutôt eu un joli petit couple pour ce jour si spécial ?

— Ah, je vois ! Vous voulez faire mine de nous jeter dehors, comme ça vous retrouverez mon mari plus tard ! Croyez-vous me berner si facilement ? Vous n’êtes qu’une petite dévergondée ! Une marie-couche-toi-là !

L’homme parut soudain plus nerveux, il commença à triturer son pantalon en velours côtelé. De son côté, Claire haussa un sourcil de surprise face à cette attaque et elle leva ses mains devant elle en signe de reddition.

— Je ne suis absolument pas intéressée par votre mari, madame, et je vous prierai de rester courtoise. Je vais également vous prier de sortir d’ici tout de suite !

La jeune femme venait d’élever le ton, son interlocutrice se pourlécha les lèvres tel un chat.

— Croyez-vous vraiment pouvoir me duper si facilement, ma mignonne ? Et toi, espèce de grand corniaud, dis quelque chose ! Hein qu’elle te fait envie, hein ? Regarde-la bien en face et ose me dire qu’elle ne te plaît pas ?

La cliente était en train de frôler l’hystérie et Claire s’empara de son téléphone portable afin de prévenir la police. Elle n’eut toutefois pas le temps d’aller plus loin que l’écran de déverrouillage que celui-ci vola soudain, et une énorme baffe la précipita à terre. Groggy, elle se sentit relevée de force et des mains tâtonnèrent sa poitrine avant de déchirer son chemisier. Paniquée, elle rua, se débattit, mais en vain. Cette femme avait une force colossale, et ses doigts aux ongles trop longs ne tardèrent pas à lui arracher son soutien-gorge pour exhiber et griffer ses seins.

— Laissez-moi tout de suite ! Lâchez-moi, espèce de folle ! Au secours !!! Au...

Une paume se posa sur sa bouche, l’étouffant à moitié, et elle jeta un regard implorant à l’homme qui la fixait avec un air bête peint sur son visage. Celui-ci s’était levé, approché, et ses deux paluches agrippèrent bientôt ses seins avec rudesse. Sans aucune retenue, il se frotta l’entrejambe contre sa cuisse et un hurlement étranglé lui échappa.

— C’est vrai qu’elle n’est pas moche... un peu trop maigre à mon goût, mais elle devrait faire l’affaire quand même. Et puis, que ne ferais-je pas pour toi, ma douce, tu m’as tellement offert.

L’homme se pencha tout contre Claire pour embrasser bruyamment sa femme, puis il recula d’un pas et ouvrit la braguette de son pantalon. Avec des gestes maladroits, il sortit son sexe de son caleçon, puis commença à se caresser en lui rudoyant les tétons. Terrifiée, la demoiselle rua en tous sens, mais ses cris moururent dans sa gorge quand elle vit une brume noire émaner du pénis en érection de son bourreau. Quelques instants plus tard, un petit démon de fumée bondit sur son ventre, glissa et se rattrapa au piercing qu’elle portait sur son nombril, puis il remonta le long de son corps afin de la poignarder...

***

Dans le petit bureau de l’autrice, un carnage épouvantable régnait. Tout avait été renversé, du sang maculait le plancher de bois ancien et la jeune femme gisait comme une poupée désarticulée. Du pubis jusqu’à la gorge, son corps avait été ouvert afin de la dépecer, ses organes avaient été arrachés. À l’aide d’un presse-papier, son visage avait été réduit en une bouillie ignoble où cervelle et esquilles d’os se mêlaient.

Sur le canapé qu’elle avait installé afin que ses clients puissent s’asseoir, Catherine était allongée, nue et l’air comblée. Debout à ses côtés, Edward terminait de se rhabiller, il paraissait tout aussi satisfait.

— Tu vois, je t’avais dit que j’avais une bonne idée pour fêter la Saint-Valentin.

— C’est vrai que c’était parfait, ma douce. Par contre, j’aurais juste une toute petite question : pourquoi m’avoir appelé Edward ?

— Si elle avait su ton vrai nom, elle se serait enfuie à toutes jambes.

L’homme rabattit le col de sa chemise, puis acheva de se recoiffer convenablement. Les mots de sa femme le laissèrent dubitatif durant quelques instants, puis il hocha la tête.

— C’est sûr que mon nom est encore très connu, grâce à toi d’ailleurs, mon amour. Mais... si je devais chipoter, je devrais bien admettre que ça me manque de ne plus être le célèbre Jack l’Éventreur.

 

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