Foutue Saint-Valentin !
Primrose
Ladies
Écrit par Élisha Lowan
OceanofPDF.com
Chapitre 1
Encore une journée de merde. J’y suis habituée. Les semaines défilent et se ressemblent toutes. Pourtant, ma mère m’avait vendu du rêve avec cette université. Je l’entends encore me répéter inlassablement :
— Tu verras, ma chérie, Cambridge, c’est the place to be17 ! J’y ai forgé mes plus beaux souvenirs, rencontré mes meilleures amies et vécu des moments incroyables !
Mouais, tu parles… Encore un mensonge dont les parents te rebattent les oreilles afin de te motiver à poursuivre les études. Plus prometteur, cela dit, que la menace du chômage ou la perspective de finir tes jours à servir à boire de la bière pas fraîche au premier pub du coin. J’ai d’autres ambitions. C’est normal, avec une mère avocate, j’ai appris à viser le haut du tableau. Je suis en effet ce qu’on appelle une bonne élève, voire une intello. Vous savez, la fille à lunettes qui a l’air un peu coincée avec sa queue-de-cheval et ses habits bien sages. Cette fille, c’est moi, Caitleen Morris, toujours première ou deuxième de la classe depuis la nuit des temps. Toutefois, les études et les bonnes notes ne suffisent pas à me rendre heureuse. Je n’ai pourtant que ça dans mon existence : les cours et les encouragements de mes professeurs. Pour le reste, c’est-à-dire la vraie vie, tout est vide et je m’emmerde grave. Je reprends dans l’ordre :
1) Mon plus beau souvenir à Cambridge, à ce jour, remonte à vendredi dernier lorsque Mme Armstrong est revenue des toilettes avec la jupe coincée dans sa culotte. Un moment poilant qui a éclairé ma triste matinée. Cependant, pas de quoi se taper le cul par terre plus de deux minutes, je n’ai plus cinq ans.
2) Ma meilleure amie à la fac s’appelle Lana. On s’est croisées le premier jour de la rentrée et plus lâchées depuis. En réalité, il s’agit de ma seule amie et parfois, elle m’agace. Je ne devrais pas avoir ce genre de mauvaises pensées, mais c’est plus fort que moi ! J’ignore si une fois la fac terminée, on partagera encore autre chose qu’une carte de vœux virtuelle et totalement impersonnelle pour la nouvelle année. Pour le moment, elle m’aide à ne pas passer l’heure fatidique du déjeuner esseulée, et je lui en suis reconnaissante. Rien de pire que d’être la risée des autres filles parce que personne ne me tient compagnie à table. Lorsque Lana est absente, je me débrouille d’une autre façon : soit je me cache dans les toilettes, soit je convaincs Mlle Katz, la bibliothécaire, de me laisser effectuer mes recherches sur ce temps de pause. Tout sauf affronter le regard méprisant de Brittany Cooper et sa clique hautaine.
3) Je m’efforce encore de trouver ce qui peut s’apparenter à des moments
incroyables. Ma mère m’a raconté ses virées à Southwold 18 les week-ends à la fin de l’année scolaire. Je pourrais décrire sans me tromper ses soirées mémorables sur fond de musique, de danses collés-serrés sur le sable encore tiède et d’effluves de marijuana, tellement elle m’en a parlé. Bah oui, ma mère n’a pas toujours été cette avocate sérieuse et réputée dans sa branche, elle s’est accordé quelques écarts dans sa jeunesse et elle a eu raison. Depuis ma naissance (qui n’était pas prévue dans son plan de carrière), elle s’est assagie. Forcément, un chiard, ça demande de l’attention. J’ignore qui est mon père et sûrement qu’elle aussi. Cela n’a aucune espèce d’importance, on s’en sort très bien sans mec dans nos pattes. De temps à autre, ma mère s’octroie tout de même un rendez-vous galant, histoire de ne pas perdre la main. Oui, ma mère a une vie sexuelle et non, je ne suis pas jalouse : je feins l’ignorance, pour ne pas gerber, voilà tout. Lorsque j’étais petite, elle me confiait aux bons soins de notre nounou hispanique, Maria-Louisa, mais cette adorable femme est retournée vers sa contrée ensoleillée, le Mexique, depuis belle lurette. De toute façon, j’estime que passé seize ans, j’ai perdu le droit de me faire baby-sitter. Je
suis une jeune fille responsable. Facile quand on est une no life19.
Pour revenir à ces fameux moments incroyables, j’ai beau chercher, je ne vois pas. Pas de virées, pas de sorties, une vie sociale aussi plate que celle d’une none, avec les bondieuseries en moins, faut pas pousser non plus.
Est-ce incroyable de baver devant Tom Reynolds lorsqu’il se baisse pour ramasser son stylo ? Ainsi je peux entrevoir l’espace d’un instant son dos musclé quand son tee-shirt se soulève… Est-ce incroyable de me répéter qu’il ignore qui je suis alors qu’on se trouve dans les mêmes cours depuis deux années interminables ? Non, certainement pas. C’est juste pathétique.
Je peux alors conclure sans tergiverser : moi, Caitleen Morris, vingt et un ans et demi, coule des jours les plus insignifiants qui soient. Qu’aurai-je à raconter à mes gosses plus tard ? Si j’en ai, bien sûr ! À ce que je sache, cela nécessite un minimum de contacts physiques avec un mec et ce n’est pas près d’arriver ! Et ce n’est pas la misérable expérience que j’ai eue l’année précédente avec un dernière année qui m’a fait rêver. Je l’ai fait, histoire de ne pas mourir vierge, ça s’arrête là. En même temps, ça ou rien, finalement...
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