Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 38 sur 48

Pages du PDF

Foutue Saint-Valentin !

Ma belle

 

 

inconnue

 

Écrit par Mali Charrier

 

OceanofPDF.com

Arrivée aux dernières marches, elle me lance, m’arrachant un gémissement plaintif.

— Oh, ça va ! Ce n’était pas si haut. Petite nature, va ! se moque ma kidnappeuse.

Le sol en béton est si glacé, si humide sous moi que ça transperce ma chair. Je déteste cette douloureuse sensation. Alors que ses pas résonnent dans les escaliers, j’approche de la couverture puante qui me sert de couche.

— Je reviens bientôt, Léo, sois sage, ajoute-t-elle en fermant la porte.

À chacune de ses absences prolongées, elle me fait revivre le même scénario. Ses doigts, crochus comme des serres, qui se replient sur moi. La douleur, quand elle pince brutalement ma peau sensible, pour punir ma combativité. La cave. Sa mise en garde. Et le noir complet.

Ma vision s’adapte rapidement à l’obscurité. J’entends ses pieds cogner au-dessus de moi alors qu’elle traverse le salon, puis la porte d’entrée qui claque. Le silence règne, annonçant son départ, seulement troublé par les cliquetis agaçants de la chaudière. Je me couche sur la laine rêche en soupirant. Le froid s’immisce jusque dans mes os, me faisant trembler.

J’attends un long moment, roulé en boule pour me préserver des températures hivernales. Une fois certain que cette femme monstrueuse n’est plus dans la maison, je me redresse et m’étire en bâillant. Je trottine jusqu’à l’escalier. Ma geôlière l’ignore, mais un passage relie la cave à la cuisine. Juste assez large pour que je m’y glisse. J’y insère la tête, me tortille, rampe dans le conduit étroit. C’est difficile, épuisant, même. Je m’use les ongles en tentant de trouver des prises pour me hisser. Mais pour elle, je suis prêt à tout.

Elle, ma belle inconnue, celle qui rend cette captivité plus supportable, celle qui fait battre mon cœur, qui m’offre le courage de persévérer et l’espoir de sortir un jour de cette prison. J’ignore son nom, son âge. Je ne sais pas d’où elle vient. Je voudrais seulement pouvoir lui dire : « Bonjour, je m’appelle Leo et je t’aime comme un fou depuis la première fois que je t’ai aperçue ». L’Amour ne donne peut-être pas des ailes, mais à moi, elle me donne la ferveur de poursuivre mon ascension.

Une vis démise me griffe le flanc. J’émets un râle, sans pour autant m’arrêter. Malgré la douleur lancinante, je parviens au bout du tunnel. Je pousse la grille de toutes mes forces et elle s’écrase sur le plan de travail, brisant un vase au passage. Qu’importe ? La vieille harpie n’aura qu’à ramasser en rentrant. Qu’est-ce qu’elle pourrait me faire de pire ? Me priver des plats infâmes et secs qu’elle me sert deux fois par jour ? Mon estomac proteste à cette idée.

Un morceau de poulet traîne sur la cuisinière, son fumet me donne l’eau à la bouche. Je saute, évitant les bris de verre, puis m’empare de la viande que je dévore goulûment. Tel un affamé, mes dents s’enfoncent dans la chair blanche, déchiquète sans pitié. Le jus coule sur mon menton. C’est bon, si bon. Je me lèche les babines. Pourquoi ne me prépare-t-elle pas ça, à moi ? En plus de me séquestrer, essaierait-elle de me faire mourir de faim ?

Un bruit au fond de la maison me fait bondir. Je me fige, les poils hérissés. Mon cœur bat la chamade, je n’ose plus esquisser le moindre geste. Et si elle avait pris un chien, aussi grand que dangereux, pour garder les lieux ? Je tends l’oreille. Une minute s’écoule, puis une autre. Je réalise que c’est une fausse alerte et souffle de toutes mes forces.

Restant tout de même aux aguets, je sors de la cuisine pour me rendre dans le séjour. Les meubles sont tous recouverts de cœurs, de roses, de pétales et de cupidons. C’est la Saint-Valentin, aujourd’hui. C’est ce que mon bourreau m’a dit le matin même. Qu’en ai-je à faire ? L’avantage, c’est que tous ces ornements dissimulent les statues de moi. La vieille folle les fabrique pour passer le temps, quand elle ne pose pas ses mains répugnantes sur mon corps. Ces moments où la notion de consentement m’est arrachée me révulsent. J’ai beau me débattre, la supplier… Elle n’en a que faire et poursuit ses attouchements scabreux.

Je grimpe sur le canapé rose, m’assois sur le dossier et repousse les voilages blancs. D’ici, j’ai une vue imprenable sur la rue. Non que ça me serve à quelque chose. Je peux bien m’agiter devant la vitre, la cogner, lancer des regards implorants aux passants… Ils m’ignorent. Au mieux, ils me sourient, comme si ma détresse était normale. Qu’aimerais-je être capable de crier à l’aide, de les supplier. Mais seuls des sons inarticulés s’échappent de ma gorge quand je m’y essaie.

Les heures s’égrènent, la fatigue me pique les yeux. Je m’approche un peu plus du carreau pour profiter de la chaleur du soleil. Je ne sais plus de quand date la dernière fois que l’astre brûlant a caressé ma peau sans rien entre nous. Probablement le jour où ma ravisseuse m’a enlevé à ma famille. Peu de souvenirs me restent de cette époque. J’étais si petit. Je me rappelle ma mère, si jolie, si douce, si aimante. De mon frère, un peu trop bagarreur pour ma quiétude. Puis sa venue, ses mains qui se referment sur mon cou, la boîte, le néant.

Pris d’une démangeaison, je me gratte l’oreille. Une fois soulagé, je retourne à mon observation silencieuse et mon cœur rate un battement. Elle est là ! Ma belle inconnue. Ma douce, mon avenir, mon rêve éveillé ! Elle passe devant ma fenêtre, sans se presser, de sa démarche gracieuse. Ses blondes ondulations caressent sa gorge généreuse alors que ses yeux d’un bleu si clair plongent dans les miens. Qu’elle est sublime ! C’est une œuvre d’art que je ne me lasse pas d’admirer. Oh, ma déesse, si tu savais comme je te vénère !

Attendez une minute… Ses yeux plongent dans les miens ? Alléluia ! Elle me remarque enfin ! Mon cou s’étire alors qu’elle traverse la pelouse. La voilà qui se rapproche. Je perçois des détails que je n’avais jamais pu discerner. Son petit nez si mignon, les éclats verts qui entourent ses pupilles, ses dents si blanches. On s’observe, nos regards vissés l’un à l’autre. Ma nudité forcée ne semble pas la gêner, elle qui est si joliment parée. Plus rien n’existe dans ce monde, juste elle et moi. Sans un mot, on se comprend, on se découvre. Quelque chose passe entre nous. Un lien se tisse, son amour me réchauffe. Je veux la toucher, la sentir, éprouver la douceur de son corps sublime.

Soudain, l’idylle se brise. Ma beauté turque détourne la tête avant de partir en courant, comme effrayée. Sous le choc, je la vois se dissimuler dans un buisson. Puis un bruit de clés me sort de la torpeur dans laquelle je suis plongé. La porte s’ouvre en grand. La mégère entre, des sacs de provisions camouflant son visage aussi ingrat que ridé. Elle est trop chargée pour refermer derrière elle et ne m’a pas remarqué. Sûrement pense-t-elle que je suis toujours dans la cave, apeuré, seul et malheureux. C’est le moment ou jamais. Avec toute la discrétion dont je suis capable, je descends du canapé, longe le mur à quatre pattes.

— Je vais lui préparer un repas de Saint-Valentin inoubliable. Si après ça, il n’est pas sous mon charme… Eh bien, je ne vais pas m’encombrer d’un ingrat de la pire espèce ! marmonne mon bourreau en tanguant vers la cuisine.

La chance me sourit ! Je continue subrepticement mon avancée pendant que l’autre radote. Plaqué à la paroi, je la dépasse puis file à toute vitesse. Au passage, je bouscule une table d’appoint, un cupidon chute, se brise. Est-ce que ça porte malheur ? Va-t-elle réussir à atteindre la sortie avant moi ?

— Qu’est-ce que… commence la vieille femme, surprise. Léo ! Reviens ! Je t’interdis de… Je te jure que si tu franchis cette porte, je te dépèce !

Ses menaces me passent par-dessus la tête, je me précipite vers l’extérieur. Je me glisse par l’ouverture, remonte l’allée, les yeux rivés sur ma Valentine. Mon cœur bat la chamade. J’accélère, ma belle m’attend au bout du jardin. Je la rejoins et, sans un mot, nous courons à en perdre haleine. Elle sait, elle comprend, elle n’a pas besoin d’explications. Enfin, nous allons être ensemble, libres !

Je cavale, la queue flottant au vent, le froid mordant ma peau nue. Alors que nous arrivons au coin de la rue, je me retourne. Mon ancienne maîtresse est au bout de l’allée, une main sur la poitrine, aussi essoufflée que furieuse.

— Léo ! Léo, reviens ! me supplie-t-elle.

Je refuse de l’écouter, d’être à nouveau séquestré. Elle semble le réaliser en voyant que ma belle me pousse délicatement pour m’encourager à continuer notre route. Un dernier regard, un adieu silencieux et je suis ma douce. C’est la plus belle Saint-Valentin de toute ma vie.

— Tu mourras de faim ! hurle-t-elle en lançant les bras en l’air. Ou de froid !

Mais je ne l’entends presque plus quand ses derniers mots me parviennent :

— Foutu chat !

 

OceanofPDF.com