Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 4 sur 48

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Foutue Saint-Valentin !

Chapitre 4

Baie de cristal

Je suis à peine arrivée dans l’appartement que, installée dans notre canapé de fortune, je recherche le fameux paysage de Crystal Bay. Plus je fouille sur internet et plus je me mets à rêver. L’eau turquoise, les falaises, le soleil, la chaleur. Pendant un court instant, je m’y imagine. J’explose de rire face à cette idée.

— Qu’est-ce qui te fait rigoler comme ça ? me questionne Célia tout en me scrutant, surprise.

— Oh rien, t’inquiète ! J’ai juste une patiente qui m’a lancé le défi de lui changer sa vue et…

— En même temps, c’est déprimant un parking, me coupe-t-elle.

— Attends une minute, comment sais-tu pour le parking ?

Un silence s’installe. Aucune de nous n’ose bouger. Je l’observe, essayant de décrypter ses paroles qui ressemblent beaucoup à celles de Mme Geaudin.

— Tu… Tu m’en as parlé un jour.

Le ton de sa voix est étrange, mais, pour une raison que j’ignore, je décide de ne pas aller plus loin dans cette conversation. Ma jumelle quitte la pièce pour rejoindre la chambre. Encore un peu perturbée par cet échange, je retourne à ma recherche. Mon choix se porte sur une photo prise par un couple de voyageurs à travers la fenêtre de leur cabane sur la plage. Les couleurs sont sublimes avec la sensation que le ciel prend feu. Je l’enregistre sur ma clé USB et pars à la conquête d’un imprimeur pas cher sur une nouvelle page web. Il ne me faut pas longtemps pour trouver la perle rare. Je note l’adresse dans mon téléphone puis file me coucher auprès de Célia, déjà endormie.

Le lendemain, je me lève assez tôt pour être devant la boutique dès l’ouverture. Je dois me rendre à l’autre bout de Paris, dans une petite ruelle sale. J’espère vraiment que cet imprimeur est à la hauteur des avis laissés sur son site. En tout cas, le lieu ne donne pas envie d’aller dans cette boutique glauque. Je pousse la porte et pénètre dans une pièce au style industriel. Les murs en brique et le mobilier en fer assombrissent l’accueil. Par chance, des lampes de toutes tailles sont disposées à des points stratégiques pour gagner en luminosité. L’ensemble crée une ambiance originale, à l’image du petit bout de femme derrière le comptoir. Ses longs cheveux gris qui tendent sur le violet sur les derniers centimètres lui donnent un air de fille naïve tandis que sa robe noire, ses accessoires et ses tatouages la rendent plus mature.

Je me racle la gorge pour signifier ma présence. Je suis troublée par ses traits enfantins lorsqu’elle se tourne vers moi.

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ? me demande-t-elle d’une voix musicale.

— J’aimerais faire imprimer une photo dans des dimensions assez importantes.

Je lui fournis les mesures et lui raconte le futur emplacement de l’image. À la fin de chaque phrase, son sourire ne cesse de s’agrandir.

— C’est un magnifique projet ! Si vous le souhaitez, je peux vous le faire pour ce soir.

— Ce n’est pas possible plus tôt ?

— Malheureusement, ça sera le plus rapide. Je dois retravailler la photo pour qu’elle garde sa qualité dans de telles grandeurs.

J’accepte à contrecœur. Tant pis, j’irai cette nuit dans le service en espérant que ma patiente dorme. Ça sera la surprise du matin.

***

Comme convenu, je repasse à la boutique vers dix-huit heures. Jeanne, l’imprimeuse, m’attend derrière son comptoir avec un énorme rouleau dans les mains. Elle me demande si je veux voir le résultat avant de l’emmener, mais je lui fais confiance face à son enthousiasme devant ce projet. Je suis sûre qu’elle a fait un sublime travail. Je règle la somme et m’apprête à la quitter quand elle m’interpelle.

— Je peux venir avec vous ?

Je me retourne, incrédule. Je la fixe à la recherche d’un indice pour tenter de comprendre, sans succès.

— Pourquoi ?

— J’ai toujours désiré participer à quelque chose d’important et amener le sourire et la joie à quelqu’un.

— D’accord.

J’ignore pourquoi j’ai accepté, mais je pense faire le bon choix. Et puis, pour accrocher une telle toile, deux paires de mains ne seront pas de trop.

C’est donc ensemble que nous arrivons dans l’unité de soins palliatifs. Je salue mes collègues et leur présente Jeanne et le défi, maintenant devenu un projet. Il ne faut pas longtemps pour que tout le monde me suive. En même temps, nous avons toutes cette vue sur le parking en horreur. L’une des aides-soignantes entre dans la chambre de Mme Geaudin. Comme je m’en doutais, elle ne dort pas. Ma collègue l’invite à faire un tour qu’étrangement elle accepte. Elles rejoignent le couloir puis nous pénétrons dans la pièce. Sans perdre un instant, chacune s’attaque, en binôme, à une fenêtre. En quinze minutes, le résultat est stupéfiant. J’en suis toute retournée. Fini le parking et bonjour Crystal Bay.

Je décide de partir avant que ma patiente revienne de sa balade. Pourtant, quand je l’aperçois au loin, je ne peux m’empêcher de me cacher pour entrevoir sa réaction, Jeanne à mes côtés. Mme Geaudin ouvre sa porte et s’arrête net. Je l’observe minutieusement pour trouver le petit détail qui me montre que j’ai gagné. Et là, je le visualise. Cette légère perte d’équilibre due à ses jambes flageolantes.

J’attends qu’elle ferme la porte pour partir, un immense sourire aux lèvres.

 

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