Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 47 sur 48

Pages du PDF

Foutue Saint-Valentin !

Un puits

 

d’amour

 

Écrit par Alexe Videri

 

OceanofPDF.com

Elle allait mourir, cela ne faisait plus aucun doute. Sa tête résonnait comme si un étau l’enserrait. Chaque lacération parcourant son corps de bout en bout l’ensevelissait sous une douleur insupportable. L’espace confiné et étroit qui l’abritait désormais revêtait une odeur de mort tangible et l’homme à ses côtés semblait peiner de plus en plus à respirer. Il aurait pu la sauver, il aurait pu l’aimer, ensemble ils auraient pu affronter l’innommable. Mais c’est seule qu’elle devait maintenant se préparer au trépas.

L’autre monde serait-il plus beau que celui-ci, plus chaleureux que celui de la vie ?

Rien n’était moins sûr.

Car finalement, lorsqu’elle y repensait ou qu’elle tentait vainement d’y songer malgré les multiples douleurs qui la submergeaient, elle était bien consciente de ne pas avoir atterri dans ce puits par hasard. Elle savait qu’elle aurait encore pu l’éviter ou même se battre.

Mais comment aurait-elle pu braver cet adversaire imperceptible qui était celui du passé, celui de la honte ?

De jeux d’enfants inconséquents, elle avait franchi l’indicible, celui-là qui aurait finalement raison d’elle et de la démence dans laquelle elle paraissait s’enfoncer. Elle n’avait souhaité qu’une chose : aimer et se sentir désirée. Mais l’instrument du péché est sournois, et elle en avait été l’ultime bras armé malgré elle, cela ne souffrait plus de la moindre incertitude. Ce 14 février devait être le plus beau de toute sa vie, pourtant, il ne subsisterait de ce jour que le dernier.

Elle suffoquait, elle vacillait. Elle sentait sa fin proche et son cœur vide. Le néant l’engloutit. « Foutue Saint-Valentin ! ».

***

La Saint-Valentin… Fête commerciale pour certains, fête de l’amour pour d’autres, mais aussi journée de calvaire parfois, pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de trouver un ou une partenaire à temps et finissent par contempler le bonheur sur des visages qui ne sont pas le leur.

Tel n’était pas le cas pour Léa, qui, depuis plusieurs mois, vivait une idylle parfaite avec Cyrielle, la femme qu’elle aimait de toute son âme, celle pour qui elle avait décidé de tout quitter. À l’instar de l’un de leurs amis, Eloi, qui s’était enfui un an plus tôt, à la même période, prétextant avoir déniché l’amour au fin fond de l’Afrique et parti retrouver sa dulcinée le lendemain de la Saint-Valentin. Il n’avait plus donné de signes de vie depuis et cela inquiétait beaucoup l’un de ses amis, Manu, capitaine de la gendarmerie de Pornic.

Cette bande de trentenaires se connaissait depuis l’adolescence, alors qu’ils étaient allés au même collège et ne s’étaient jamais quittés dès lors. Pour Manu, le seul à s’être marié et à avoir fondé le foyer qui avait vu naître son premier petit garçon deux ans plus tôt, il était impensable qu’Eloi se soit volatilisé de cette manière et ait pris de son plein gré la décision de couper les ponts avec ses amis. Il avait donc choisi d’enquêter officiellement, mais sans en informer le reste de son clan. Pourtant, il n’était pas encore parvenu à retrouver la trace de cet amoureux transi qui aurait tout plaqué pour une fille, et s’interrogeait de plus en plus sur cette disparition qu’il jugeait inquiétante, bien que le reste de leur groupe ne s’en préoccupât pas davantage.

Même si Eloi avait toujours fait partie de la bande, son esprit voguait le plus souvent sur d’autres rives et ils l’imaginaient tout à fait capable de larguer travail, amis et famille pour aller s’enterrer dans un petit village africain et profiter d’une vie sans médias et sans internet. Juste seul avec lui-même, une compagne qu’il aimait et un nouveau foyer qu’il aurait choisi, n’ayant jamais été très proche des siens qui ne le comprenaient pas.

Eloi leur manquait évidemment, mais ils se réjouissaient à l’idée qu’il puisse avoir enfin trouvé le bonheur et surtout la paix, après quelques années difficiles de consommation de drogues et d’alcool, desquels il était abstinent depuis deux ans. Ils pensaient qu’un jour, il débarquerait avec femme et enfants pour les retrouver, et qu’ils se raconteraient leur vie autour d’un feu de camp sur la plage, comme dans leur prime jeunesse.

Léa, de son côté, préparait son départ depuis plusieurs semaines déjà. Lorsque Cyrielle, une belle Anglaise de vingt-neuf ans, l’avait exhortée à venir la rejoindre dans son pays d’origine, lui ayant déniché, à Londres, le poste de ses rêves dans une entreprise d’agents littéraires, elle n’avait pas hésité longtemps après en avoir discuté avec ses acolytes de toujours. Ils l’avaient encouragée à vivre sa vie avec toute la fougue démesurée qu’ils lui connaissaient, eux qui avaient été les premiers témoins de son orientation sexuelle.

Léa avait compris sur le tard, après avoir vécu une relation pourtant torride avec Manu, qu’elle préférait la douceur des femmes à la vaillance des hommes. Ils étaient encore ensemble lorsque le jeune homme, devenu depuis son meilleur ami, l’avait surprise un jour dans sa voiture, la tête entre les cuisses d’une vacancière de passage à Pornic pour la saison estivale. Il ne lui en avait tenu aucune rigueur, car il avait toujours senti que quelque chose n’allait pas entre eux. La raison lui parut évidente, et ce qui fut autrefois un émoi se transforma en un lien tout aussi fort de sincérité et de complicité. Il demanda même à Léa d’être la marraine de son fils deux ans plus tôt, ce qu’elle s’empressa d’accepter.

Quand elle lui annonça la date de son départ, le jour de la Saint-Valentin, Manu fut très enthousiaste pour son amie, heureux de la voir s’épanouir enfin. Le 14 février avait lieu un jeudi cette année-là, alors le week-end précédent, la bande de copains organisa une grande soirée d’adieux où ils espéraient rencontrer la belle Cyrielle qui faisait tant battre le cœur de la pétillante trentenaire. Mais comme à son habitude, l’énigmatique jeune femme eut un contretemps professionnel de dernière minute à Londres et ne se rendit pas disponible.

Malgré l’exaltation qu’il ressentait à observer Léa s’accomplir, il ne pouvait se résigner à la laisser partir dans un autre pays au bras d’une inconnue qui n’avait clairement pas semblé faire le moindre effort pour lier sa vie à la sienne durant les mois précédents.

Même la famille de Léa n’avait toujours pas eu le privilège d’accueillir la mystérieuse Cyrielle. À chaque fois qu’elle était de séjour en France, seule Léa était amenée à la voir. La belle Anglaise l’emmenait partout avec elle, lors d’un séminaire sur la Côte d’Azur, pendant un shooting en Corse (car elle travaillait en tant qu’agent dans une agence de mannequinat), ou encore le temps d’un week-end romantique sur les plages basques.

Elle l’avait d’ailleurs rencontrée alors qu’un festival d’été se déroulait sur le port de Pornic et qu’elle était venue en repérage pour une prochaine séance photo de son modèle phare. Leurs regards s’étaient croisés par inadvertance, happés dans un feu torride qui les embrasa et ce fut le coup de foudre immédiat. Depuis, chaque séparation devenait de plus en plus difficile et lorsque Cyrielle revenait en métropole, elle offrait une parenthèse digne des plus grandes stars à la trentenaire empreinte de romantisme et cela ravissait Léa.

L’idée de vivre ainsi chaque jour de son existence, en rejoignant celle qu’elle aimait dans la capitale anglaise, l’enjoua au plus haut point et la décision s’imposa presque aussitôt, même si elles ne se connaissaient que depuis quelques mois.

Bien que Manu l’ait mise en garde sur le fait que personne ne savait rien de cette fille et qu’elle non plus réellement ; in fine, elle pressentait que Cyrielle était l’amour de sa vie et mit rapidement ses affaires en ordre pour pouvoir la retrouver dès ce fameux jeudi 14 février. Elles avaient prévu depuis un long moment déjà de passer cette soirée de Saint-Valentin en amoureuses, dans un luxueux restaurant londonien, avant de rentrer dans ce qui représenterait dorénavant leur nouveau « chez-elles ».

Convaincue qu’elle prenait la bonne décision, Léa rassura Manu et le convia à venir lui rendre visite dès qu’il le pourrait avec sa petite famille, afin de rencontrer sa compagne et de découvrir les beautés de la vie londonienne. Il ne se fit pas prier, mais certaines enquêtes en cours, dont celle concernant son ami Eloi, ne lui permirent pas d’envisager rapidement un tel voyage.

***

Un an s’était écoulé depuis le départ de Léa, qui paraissait couler des jours heureux.

Manu recevait régulièrement des nouvelles de sa confidente à qui tout semblait réussir, et les photos expansives de son bonheur conjugal sur les réseaux sociaux lui permirent d’aviser sereinement cette nouvelle vie. Même si Léa n’y montrait jamais que le dos de son aimée, qui préférait rester discrète sur la toile en raison de son métier d’agent artistique, cela suffisait amplement à la bande de copains pour exulter et presque jalouser le quotidien merveilleux de leur amie qui leur manquait beaucoup.

Depuis quelques mois, ils envisageaient de partir tous ensemble à Londres la retrouver le jour de la Saint-Valentin, comme un clin d’œil à leur complicité. Mais cela fut sans compter la rencontre impromptue, l’été précédent, du célibataire endurci et séducteur de leur groupe, le beau et ténébreux Joris, avec une tout aussi splendide nymphe qui répondait au doux prénom d’Auxane.

Celui qui se vantait depuis plus de quinze ans de n’être jamais tombé amoureux n’avait vraisemblablement pas résisté au charme de cette plantureuse demoiselle à la chevelure d’un rouge flamboyant et aux yeux bleus incandescents. Elle était belle, elle était fine d’esprit et d’une grande élégance, mais plus que tout, elle était une femme de caractère et avait su s’imposer dans le cœur du vieux garçon, pour ne plus en sortir.

Avec Auxane, il envisageait la vie sous un tout nouvel angle. Il s’imaginait l’épouser un jour et même fonder une famille, lui qui n’avait jusque lors que consumé la vie par les deux bouts. Ses amis Oriane et Manu, les deux seuls qui vivaient toujours dans la région, étaient ébahis par la transformation de ce gai luron qu’ils n’avaient jamais perçu avec une once de sérieux. Tout était dérisoire pour lui dans ce monde. Il vivait dans un studio aménagé comme la résidence d’un golden boy et vaquait de petits boulots en petits boulots pour subvenir à ses besoins de mâle alpha et payer sa salle de sport qui devait probablement représenter l’unique activité pérenne de son quotidien. Il sortait en boîte de nuit parmi des jeunes gens qui avaient tous entre dix-huit et vingt-cinq ans, et se comportait avec mimétisme sans même se préoccuper du ridicule que véhiculait cette situation burlesque.

Alors, quand cette cheffe d’entreprise était un jour venue déjeuner avec des clients dans le restaurant qui l’avait embauché en extra durant l’été, il ne s’attendait pas à ce que sa vie prenne un tel tournant. Envouté par les yeux bleus de cette trentenaire à l’assurance déstabilisante, il en avait fait tomber son assiette sur le sol en granit. Étalant ainsi le repas tant convoité dans cet établissement de prestige, ainsi que sa gêne. Bien que très rare chez cet homme relativement imbu de sa personne, elle fut immédiatement perceptible, au point d’attiser la curiosité de celle qui n’avait même pas posé un regard sur les bras râblés que le serveur se plaisait à exhiber fièrement. Il proposa de lui offrir un verre après son service afin de pardonner sa maladresse, qu’elle accepta, contre toute attente. Certainement désireuse d’en savoir plus sur cet homme à l’apparente ascendance, qui semblait pourtant cacher bien plus de failles qu’au premier abord.

Ce soir-là, une alchimie évidente s’opéra entre ces deux célibataires endurcis. Il s’agissait pour chacun d’eux de véritables choix de vie, bien que pour des raisons différentes. L’une dans le but ultime de se consacrer à sa carrière, l’autre, dépourvu d’un vrai métier, dont la seule attache consistait à s’adonner avec démesure aux plaisirs sexuels et à la consommation de drogues et d’alcool.

Jusqu’à ce jour fatidique où le petit cœur de cet être ô combien narcissique se mit à battre pour la première fois de son existence face à un autre reflet que le sien. Ils ne s’étaient plus quittés depuis lors et Auxane s’était parfaitement intégrée dans leur groupe.

Seule Oriane ne semblait pas emballée par la présence de cette nouvelle venue dans leur clan, qu’elle jugeait bien trop pédante à ses yeux. Elle souffrait d’autant plus de l’absence de Léa, sa complice imparable, avec laquelle elle ne communiquait plus que par messagerie et textos interposés.

Depuis sa patrie d’adoption, Léa, quant à elle, paraissait voir d’un bon œil la nouvelle relation de son ami Joris qui lui permettait de « murir un peu », comme elle le soulignait régulièrement dans ses mails. Elle l’encouragea vivement à proposer à sa dulcinée qu’ils s’engagent plus l’un envers l’autre. C’est donc au cours d’une de leurs discussions virtuelles avec Léa que cette dernière lui suggéra qu’il s’installe avec Auxane. L’idée qui lui parut, sur le coup, saugrenue, germa dans son esprit comme une évidence, ce que sa complice de toujours avait compris bien avant lui. Il lui vouait une confiance aveugle et savait pertinemment qu’elle ne voulait que son bonheur.

Il entreprit dès cet instant de trouver un emploi stable et à la rémunération suffisante pour partager les frais du loyer de la splendide maison dont il venait de signer le bail à Moutiers-en-Retz, là où il avait toujours vécu. Puis, en quête d’un romantisme qui lui était auparavant inconnu et afin de convaincre sa belle, il décida d’offrir à Auxane la clé de leur futur nid à deux le soir du 14 février.

Cette dernière avait insisté auprès de son compagnon pour organiser leur première Saint-Valentin. Elle la voulait parfaite, car c’était pour elle un évènement unique, de même que pour Joris, qui devrait être le symbole d’une longue série. Il avait accepté sans se faire prier, émoustillé par l’idée qu’elle s’en préoccupe tant malgré sa charge de travail qui ne désemplissait pas, conscient de la chance qu’il avait eu de rencontrer une femme comme elle, et d’autant plus d’être parvenu à voler son cœur.

***

Oriane, de son côté, entretenait depuis quelques semaines une relation sur internet avec un certain David qui, sur la toile tout du moins, semblait remplir tous ses critères drastiques.

Elle était encore célibataire à trente-deux ans, bien qu’elle soit un joli brin de fille, blonde aux yeux noisette et à la silhouette élancée. Mais elle avait lutté pendant de nombreuses années contre son béguin pour Joris le play-boy. Ils avaient formé un couple durant quelques mois lorsqu’ils avaient quinze ans et le don Juan de la bande avait été son premier amour et son premier amant. Puis, après avoir obtenu satisfaction, il l’avait jetée sans ménagement, comme toutes les autres. Oriane avait pourtant continué à espérer en vain qu’il lui reviendrait un jour, même si elle s’en était cachée toutes ces années. Aucun homme ne trouva jamais grâce à ses yeux, aucun qui d’après ses exigences, n’arrivait aux chevilles de Joris.

Elle était la seule du groupe à émettre des doutes sur la sincérité d’Auxane envers leur ami. Mais d’après Léa, le motif de cette suspicion était tout autre : elle la pensait jalouse de cette femme qui avait réussi à conquérir le cœur de Joris l’indomptable, là où elle-même avait échoué des années durant. Peut-être avait-elle raison ? Mais ses discussions profondes et enflammées avec David semblaient l’avoir une fois pour toutes détournée de sa proie déchue.

David 

J’ai tellement hâte d’être au 14.

Tu vas avoir la Saint-Valentin de tes rêves, ma douce.

Oriane

Oh, moi aussi ! Tellement !

J’en suis certaine. Et que comptes-tu faire pour la rendre inoubliable ?

David

Je compte bien te dévorer toute la nuit.

Je vais te faire l’amour et te faire jouir jusqu’à ce que tu suffoques, ma

belle…

Oriane

Wahou !

Quel programme !

Ces 3 prochains jours vont être très longs…

Dans son esprit quelque peu étroit, Oriane tentait de se convaincre qu’elle aussi avait enfin trouvé l’homme de sa vie. Cette Saint-Valentin serait la sienne, cette fois-ci, plus question de contempler les couples transis d’amour tandis que sa solitude la ramenait toujours à son célibat.

Elle ne connaissait David que depuis peu et ils ne s’étaient pas encore rencontrés, mais la complicité qu’ils avaient nouée au fil de leurs conversations était d’une évidence simple et pure. Elle allait construire une belle histoire avec cet homme et d’ici un ou deux ans, ils auraient un enfant, puis se marieraient, comme Manu, et elle aurait enfin droit au bonheur. Il ne pouvait en être autrement. Alors elle retourna à son poste de serveuse en brasserie ce midi-là, pleine d’espoir et éprise d’une photo screenée sur son téléphone portable et de quelques mots bien sentis.

***

Auxane avait travaillé tard tous les soirs de la semaine afin de s’assurer un dîner tranquille avec son amoureux, ce jeudi 14 février. Ils ne s’étaient donc pas vus depuis le week-end précédent, et Joris trépignait d’impatience de retrouver sa dulcinée. Il se sentait tellement privilégié qu’elle le mette ainsi au premier plan et comptait bien lui rendre au centuple l’extase dans laquelle elle le plongeait depuis sept mois.

Leur histoire était ponctuée aussi bien de fièvre enivrante que de douceur. Ils aimaient rire ensemble, se promener et faire la fête, tout autant que de se lover dans le canapé de Joris, à regarder des séries pendant les dimanches pluvieux. Il ressentait une véritable harmonie avec cette femme dont il était pourtant le parfait opposé, mais qui semblait avoir été conçue pour lui. Ils se complétaient et se comprenaient sans même se parler. Chacun des moments passés à ses côtés l’enivrait et pour la première fois de sa vie, il était tout simplement amoureux et le lui avait dit un jour, naturellement, tandis qu’elle était blottie dans ses bras, sursautant face à des zombies qui envahissaient le monde, sur son écran 4K dernier cri.

— Tu me rends tellement heureux, Auxane. Je t’aime, ma douce.

Elle n’avait rien répondu, probablement trop pudique pour s’épancher à son tour, mais elle l’avait scruté d’un regard amoureux qui en disait long, avant de venir poser ses lèvres sur les siennes avec l’ardeur d’une flamme vive.

Depuis, Joris était bien décidé à passer chaque jour de son existence en compagnie de la jeune femme, et à la retrouver chaque soir en rentrant du travail. Plus que jamais, il se sentait prêt à assumer cette vie épurée, dépourvue de bimbos à séduire et de night-clubs à arpenter, mais simplement emplie d’amour et d’un quotidien standardisé qui dorénavant le faisait rêver. Déterminé à le lui annoncer lors de la soirée orchestrée par celle qui faisait vibrer son cœur, il s’était mis sur son trente-et-un et avait disséminé des pétales de roses dans tout son appartement ainsi que des bougies parfumées pour leur retour. Même si Auxane l’avait enjoint à lui laisser le soin de tout préparer pour leur première Saint-Valentin, il comptait bien la surprendre et lui donner un avant-goût de ce que seraient désormais ses jours à ses côtés.

Il arriva donc dans l’un des restaurants les plus chics de Pornic, face à une mer agitée mais ô combien étincelante qui n’était qu’un prélude à la resplendissance de sa future concubine qui illuminait la salle à elle seule. Elle était vêtue d’une longue robe de soirée en soie dorée et brodée d’une dentelle fine dans le dos plongeant jusqu’à la naissance de ses hanches. Son décolleté cache-cœur sculptait sa poitrine généreuse, tout autant que le tissu épousait sa taille svelte. Une fente oblongue parachevait la magnificence de ce fourreau, laissant apparaître l’une de ses cuisses galbées par les splendides escarpins qui venaient compléter sa toilette. Ses cheveux bouclés et flamboyants cascadaient en masse sur ses épaules et son eye-liner donnait à ses yeux envoûtants un air de chatte espiègle. Joris retombait une fois encore amoureux de cette femme plantureuse à l’allure altière. N’étant pas en reste, il avait revêtu quant à lui un très beau smoking noir qui lui procurait une classe folle. Le couple ne passa pas inaperçu dans le restaurant et des regards de convoitise ne purent s’empêcher de les frôler.

Auxane et Joris profitaient de cette fabuleuse soirée et l’atmosphère qui les entourait respirait l’amour et la luxure. Leurs yeux ne se détachaient pas l’un de l’autre, à l’instar de leurs mains qui s’effleuraient incessamment, comme si le lien entre eux refusait de se dénouer. Ils savouraient les mets délicieux qui se trouvaient dans leurs assiettes, mais c’était une envie différente, bien plus délectable encore qui s’emparait peu à peu de leurs sens. Ils ne prirent pas la peine de commander de dessert, bien trop pressés de se repaître d’une autre forme de douceur sucrée. Joris régla la note, puis il accompagna Auxane jusqu’à sa voiture, impatient de découvrir la suite surprenante qu’elle avait imaginé donner à cette soirée.

Elle roulait et ne prononçait plus un mot tandis que Joris remontait sa main le long de sa cuisse. Dans les lueurs de la nuit, il la trouvait encore plus belle. Il réalisa que leur véhicule quittait Pornic et se demanda bien où elle pouvait le conduire. Ils arrivèrent dans un coin qu’il avait exploré à maintes reprises durant toute sa jeunesse et il fut troublé lorsqu’elle se gara juste à côté du vieux prieuré en ruine de son enfance. Comment pouvait-elle connaître cet endroit ? Il ignorait si son choix avait été volontaire ou seulement le fruit du hasard, mais n’osa pas lui poser la question, de peur de gâcher la surprise.

Ils avancèrent à pied vers l’ancienne bâtisse abandonnée et il y découvrit une mise en scène des plus chaleureuses, apercevant des couvertures disposées sur le sol et entourées de dizaines de bougies qu’ils allumèrent ensemble. Là se trouvait un seau à champagne afin d’y plonger la bouteille qu’elle avait préalablement sortie de son coffre.

L’endroit était bien plus romantique ainsi que dans les souvenirs de Joris, et il se dit que le moment serait idéal pour lui offrir le précieux présent qui trônait dans sa poche depuis le début de la soirée : la clé de leur future villa, mais surtout celle de son cœur.

Ils s’installèrent sur l’une des couvertures et s’emmitouflèrent dans l’autre, collés serrés afin de réchauffer leurs corps pourtant incandescents de désir. Tout était parfait et même si Joris, comme beaucoup d’hommes, souffrait d’un manque de romantisme patent, il appréciait énormément les efforts déployés par sa compagne, malgré tout le travail qui lui avait incombé ces derniers temps. Il percevait sa chance d’être là avec elle et se sentait plus que jamais décidé à passer le reste de ses jours avec cette femme exceptionnelle.

— J’ai eu envie de te l’offrir toute la soirée, mais là, je crois que c’est le bon moment, dit-il, sûr de lui.

— Ah ! Et de quoi s’agit-il, mon amour ? lui répondit-elle, curieuse.

Il sortit alors un écrin de sa poche, qu’il lui tendit.

— Je t’aime, plus que tout. Tu le sais. Et je suis certain de mon désir de construire ma vie avec toi. Aussi ai-je pensé qu’il était temps de m’engager un peu plus envers toi.

— Tu me fais peur, là, bébé. C’est un peu tôt pour parler mariage, non ?

— Ah ! Ah ! Non, bien sûr, il ne s’agit pas de ce type d’engagement. Même si je compte bien l’envisager un jour. Mais pour le moment, je voudrais déjà que nous franchissions ce premier pas ensemble, rétorqua-t-il en ouvrant la petite boîte.

— Une clé ? l’interrogea la jeune femme, intriguée.

— Oui, ma chérie, la clé de notre future maison, si tu acceptes d’y emménager avec moi.

— Notre maison ? Mais quelle maison ? Comment as-tu fait ? s’extasia la splendide créature.

— J’ai trouvé un nouvel emploi bien mieux rémunéré, et surtout j’ai trouvé une très jolie demeure à louer dont j’ai signé le bail il y a quelques jours. Nous pouvons nous y installer dans deux semaines… si tu en as envie.

— Oh ! Mon amour ! Quelle magnifique surprise ! Évidemment que je veux y vivre avec toi. C’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire, s’enflamma-t-elle en se jetant à son cou.

Auxane, à califourchon sur lui, se déhanchait frénétiquement, démontrant à Joris son désir pour lui. Il la fit basculer sur le dos et commença à défaire sa robe tout en la maintenant précautionneusement sous les couvertures afin qu’elle ne prenne pas froid. Mais l’ardeur qui s’était emparée de la jeune femme ne souffrait aucunement de la fraîcheur hivernale et elle envoya au sol le tissu qui l’empêchait de se mouvoir à sa guise, pour remonter sur le sexe gonflé et enserré dans son pantalon de cet amant dont elle voulait déguster le moindre centimètre de peau.

Elle lui retira ses vêtements et termina d’ôter son fourreau ainsi que ses dessous affriolants, puis frotta son corps nu contre celui de son partenaire. Joris sentait que la fusion entre eux était totale et il reprit le dessus pour l’allonger sur le dos et pouvoir plonger sa tête entre les cuisses de son amante. Sa langue faisait des va-et-vient précis sur le clitoris de cette dernière qui se cambrait sous le plaisir ainsi procuré, tandis que Joris, enhardi par les cris d’extase d’Auxane, entreprenait de la lécher avec volupté pour la faire jouir. Sa langue entrait et sortait de son intimité, pendant que ses mains malaxaient fermement ses seins, jouant de ses doigts avec ses tétons durcis, et il fut satisfait lorsqu’il entendit le soupir prolongé de jouissance de celle qui l’excitait tant.

Puis la jeune femme fondit sur lui à son tour pour offrir à cet éphèbe un plaisir similaire en approchant les lèvres de son membre tendu à l’extrême et prêt à recevoir l’orifice buccal de sa dulcinée comme un cadeau. Auxane léchait abondamment le gland de Joris, provoquant chez lui des frissons, puis elle enfouit sa queue jusqu’à son maximum dans sa gorge afin de le dévorer presque entièrement. L’humidité de sa bouche saliveuse caressait la peau fine du pénis englouti qui succombait à chaque aller-retour. Le rythme saccadé de la respiration du jeune homme était de plus en plus haletant lorsqu’il repoussa soudain la tête de la plantureuse rouquine, sentant sa semence remonter le long de sa verge et bien déterminé à ne pas couper court à leurs ébats.

Il vint attraper ses cuisses de ses poignes fermes pour l’installer sur lui et l’empala de toutes ses forces. Auxane se trémoussait ardemment tout en l’embrassant dans une ferveur sans précédent. Ils faisaient l’amour très régulièrement depuis leur rencontre, mais Joris ne l’avait jamais vue dans un tel état d’exultation. Peut-être était-ce dû à cette soirée particulière, ou au présent qui l’avait bouleversée ? Toujours est-il qu’il profitait de chaque à-coup donné par les reins de sa déesse qu’il dévorait de ses prunelles enfiévrées. Elle brûlait son âme de sa lasciveté et c’était tout simplement délicieux de l’observer ainsi s’emparer de leur orgasme avec un érotisme qu’il n’avait jamais connu auparavant, avec aucune des nombreuses amantes qui avaient pourtant traversé son lit. Il sentit que sa jouissance était proche, et ce fut dans un râle mêlé à celui de sa maîtresse féline qu’il se laissa aller à déverser en elle le liquide chaud tant stimulé.

Ils retombèrent en sueur malgré le froid environnant sur le plaid en fourrure et se recouvrirent immédiatement de celui délaissé quelques minutes plus tôt. Joris était repu d’extase et comblé par celle qu’il aimait tant. Cette première Saint-Valentin n’aurait pu être plus parfaite. Il prit alors la bouteille de champagne et leur servit deux coupes, buvant la sienne avec jovialité tandis qu’Auxane, encore haletante, préféra la réserver pour plus tard.

***

Mais pendant que ces amoureux transis profitaient pleinement de leur nuit d’amour, une autre de leurs amies passait un moment bien moins agréable. Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’Oriane attendait au restaurant de Moutiers-en-Retz où lui avait donné rendez-vous David, et elle n’avait toujours aucune nouvelle. Elle commençait à croire qu’il s’était moqué d’elle, ou peut-être pire, qu’il avait eu un accident en venant, quand elle reçut enfin un message de sa part.

David

Je suis désolé, ça a pris plus de temps que prévu.

Je voulais que ce moment soit parfait pour toi.

Rejoins-moi à cette adresse s’il te plaît, tu ne seras pas déçue.

Après quelques secondes d’hésitation, Oriane se dit qu’elle n’avait rien à perdre à se rendre au nouveau lieu de rencontre que lui proposait ce potentiel amant, alors elle prit ses affaires, régla les consommations dont elle s’était alcoolisée en l’attendant et repartit avec sa voiture en direction du lieu indiqué dans un second message.

Lorsqu’elle se gara près de l’édifice bien connu, elle eut tout d’abord un mouvement de recul au moment de sortir de l’habitacle, puis observa au loin des points lumineux qui attisèrent sa curiosité. Au fur et à mesure de son avancée dans le chemin, elle remarqua des fleurs et des pétales de roses éclairés de nombreuses bougies qui venaient joncher le sol. C’était véritablement magnifique et elle pensa que David s’était donné beaucoup de mal pour la séduire.

Tout émoustillée, elle pénétra dans le sanctuaire du prieuré, appelant à haute voix le bel homme qu’elle devait retrouver.

— David ! David ! Je suis arrivée. C’est sublime, vraiment. Jamais personne n’a organisé une telle surprise pour moi. Je veux te voir maintenant, où es-tu ?

Elle entendit soudain un craquement juste derrière elle et n’eut pas le temps de se retourner qu’elle discerna une voix féminine lui répondant :

— Je suis là, idiote !

Puis un objet lourd vint la frapper à la tête sans qu’elle ne puisse réagir.

S’ensuivit le noir complet.

***

Oriane reprenait peu à peu ses esprits lorsqu’elle sentit ses mains et ses pieds entravés par des cordages serrés. À côté d’elle, en ouvrant les yeux, elle découvrit le corps inerte de Joris, pieds et poings liés à une grille, tout comme elle. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait, ni même pourquoi son ami se trouvait ici, avec elle.

Il aurait pourtant dû être avec sa compagne ce soir. Comment cela était-il possible ?

Peut-être était-elle toujours dans les vapes ? Ou avait-elle rêvé tout cela ? Mais son espoir fut de courte durée lorsqu’elle entendit un rire sardonique retentir dans son dos.

— Tiens, ça y est, la Belle au bois dormant se réveille ! Il était temps, je commençais à m’impatienter.

Oriane reconnut immédiatement la voix d’Auxane et, passé la surprise et l’incompréhension, ce fut un sentiment de peur qui l’envahit lorsqu’elle put enfin observer les yeux révulsés de cette dernière, qu’elle pensait pourtant connaître, qui la scrutaient tout en lui faisant maintenant face.

— Tu te demandes ce que tu fais là, hein ? Et pourquoi Joris est attaché à côté de toi ? Tu ne te doutes vraiment pas un peu de la réponse ?

— Auxane, je… je ne comprends pas. Tu aimes Joris. Pourquoi voudrais-tu lui faire du mal ? Et qu’est-ce que moi j’ai à voir là-dedans ?

— Tu n’as toujours pas la moindre idée ? J’ai pourtant choisi un endroit plutôt symbolique pour nos retrouvailles. Ça aurait dû t’aider à te souvenir.

— Mais de quoi parles-tu ? Quelles retrouvailles ? Je ne te connaissais pas il y a encore huit mois.

— Oh si, ma petite ! Tu m’as connue il y a même bien plus longtemps que cela. Tu as juste oublié et poursuivi ta vie comme si de rien n’était. Mais il n’en a pas été de même pour moi, tu peux me croire.

Son ignorance accrut tandis qu’elle tentait de déchiffrer à travers les traits d’Auxane la moindre bribe de réminiscence. Cet endroit était évocateur en effet, mais cette femme n’y avait jamais pénétré avec eux. Ou peut-être avait-elle été présente ce jour-là, à l’abri des regards. Mais pourquoi donc ne pas être intervenue à l’époque ? Tout ceci n’avait aucun sens pour Oriane.

Elle ne se figurait pas combien elle se trompait.

— Mais je ne saisis rien à toutes ces sornettes. Qu’est-ce qu’on t’a fait ? Je n’ai connu aucune Auxane hormis toi dans ma vie. Alors comment aurais-je pu te faire quoi que ce soit ?

— Auxane, non, en effet… mais Valentina… oui.

Une onde de choc tonitruante vint percuter de plein fouet la captive, tandis que chaque pièce du puzzle s’imbriquait dans son esprit avec une sournoiserie lancinante.

Les questions et les souffles indécis laissèrent place à un silence de plomb. Chaque fragment de toile disséminé par Auxane prenait forme pour créer un tableau des plus limpides.

Valentina !

Comment avaient-ils pu, tous les cinq, ne pas la reconnaître ? Avait-elle tant changé ? Même s’il était indéniable qu’elle avait perdu plus de trente kilos et qu’elle avait teint ses cheveux autrefois noirs comme un corbeau. Ou avaient-ils effectivement tenté de soustraire à leur mémoire le souvenir de cette effroyable nuit ? Pour pouvoir vivre sereinement et en paix avec eux-mêmes ?

Cette fameuse nuit où ils basculèrent tous dans l’horreur, à l’instar de ce soir, mais dix-sept ans plus tôt.

***

Valentina était alors au collège avec toute cette joyeuse bande de copains. Ils étaient les plus populaires de l’école et elle, elle était la petite grosse sympa qu’on appréciait, mais dont on aimait surtout se moquer.

Cette demoiselle aux traits communs et sans grande envergure avait un faible pour Joris qui n’était pas passé inaperçu aux yeux d’Oriane, tandis qu’elle était encore sa petite amie. Elle en avait beaucoup ri avec Léa, se demandant comment la boulotte pouvait s’imaginer une seconde plaire à son mec en étant pourvue d’un physique aussi ingrat.

Leur était alors venue l’idée saugrenue de ridiculiser la jeune fille et de s’assurer pour cela le concours de Joris et des autres. Leur plan visait à ce que le tombeur indéfectible de la bande prenne la défense de Valentina quand ils se moqueraient d’elle, afin d’opérer un rapprochement. Puis il la séduirait petit à petit, tandis qu’elle commencerait à baisser sa garde, pour la jeter ensuite telle une malpropre. Mais le plan machiavélique qui avait germé dans l’esprit retors d’Oriane ne se déroula pas tout à fait comme prévu, et les conséquences furent dramatiques.

Valentina était en effet tombée dans la toile tissée par le beau gosse du collège et elle croyait vraisemblablement à ses sentiments, pourtant factices. Tant et si bien que lorsqu’il lui proposa de faire l’amour avec elle le soir de la Saint-Valentin, elle n’hésita pas une seconde, en dépit de sa virginité. Elle était persuadée d’être éprise de Joris, mais surtout, elle était convaincue que lui l’était en retour.

Ce ne fut pas le moment d’extase qu’elle avait imaginé, sans aucuns préliminaires ni même le moindre baiser. Outre la douleur d’être déflorée, elle ressentit avec effroi la vigueur et l’indolence du jeune homme. Elle lui avait fait part du fait qu’il s’agissait de sa « première fois », mais il n’avait eu que faire de ce « détail », ayant déjà été à l’origine de plusieurs dépucelages. Il s’escrimait en elle dans une fougue presque violente, sans lui accorder un seul regard, trop concentré à essayer de prendre son pied, malgré la silhouette qu’il jugeait repoussante de sa conquête.

Elle, au bord des larmes et de la suffocation, attendait patiemment que son calvaire échoie enfin, persuadée qu’il reviendrait à de meilleurs sentiments ensuite.

Pourtant, une fois qu’il eut terminé son affaire et éjaculé dans le préservatif qu’il jeta presque au visage de Valentina sans aucun égard pour elle, son attitude si chevaleresque jusqu’à cette soirée opéra un revirement brutal lorsqu’il lui intima de se rhabiller pour le suivre hors de sa chambre.

Puis ils quittèrent sa maison en direction du vieux prieuré qui se trouvait à quelques centaines de mètres seulement. Là, il la conduisit jusqu’au puits Davy et il sembla à Valentina qu’il attendait quelque chose… ou quelqu’un. Il ne lui avait pas adressé un mot depuis qu’il avait remonté son pantalon et refermé sa braguette, alors elle tenta de briser ce silence amer en le questionnant :

— Joris, qu’est-ce qu’on fait ici ? Il fait froid, tu ne voudrais pas plutôt que l’on retourne chez toi ?

— Ah non, pas vraiment, ma grosse. Ça m’a suffi, crois-moi. De toute façon, on n’a plus longtemps à patienter, tu vas bientôt le savoir.

Valentina ne comprenait pas ce ton soudain condescendant et ses propos injurieux. Comment ce garçon, qui avait été si doux avec elle pendant près d’un mois, pouvait-il subitement se métamorphoser en un tel goujat ?

Mais en effet, elle n’eut que très peu de temps pour s’interroger sur les agissements de Joris et saisit après quelques minutes meurtries le jeu qu’il avait joué avec elle.

— Ah ! Ah ! Ah ! La grosse Valentina ! Dis donc, morue, tu croyais vraiment que mon mec aurait quitté une bombasse comme moi pour un laideron comme toi ? Dans tes rêves ! C’est moi qui lui ai demandé de te séduire pour que tu comprennes ensuite qu’une fille dans ton genre ne pouvait ne serait-ce que regarder et envisager un gars comme lui. T’as cru que tu vivais un conte de fées. C’est bon, là, Cendrillon la souillonne, tu peux retourner voir tes souris, ce seront bien les seules à te trouver à leur goût, bien grasse pour les nourrir !

Toute la bande se mit à glousser, stimulée par la tirade destructrice d’Oriane et par les larmes qui inondaient le visage de leur victime. Des bourreaux sans cœur, voilà ce qu’ils étaient. Mais enhardie par une rage sans précédent et un courage qui lui était jusqu’alors inconnu, Valentina décida d’humilier Oriane comme elle venait de le faire à l’instant :

— Et c’est toi aussi, connasse, qui lui a demandé de coucher avec moi ?

— Quoi ? Mais c’est quoi cette histoire ? Joris, t’as quand même pas baisé cette vache répugnante ?

— Oh ! Ça va, tu vas pas en faire tout un plat non plus. Je devais bien aller jusqu’au bout pour que ce soit plus drôle. En plus, elle était vierge ! Et fallait bien que j’y trouve un peu mon compte, dans ton plan. Et franchement, si ça peut te rassurer, c’était pas une partie de plaisir. Elle est encore plus repoussante à poil !

Léa et Eloi se mirent à ricaner en cœur, tandis que Manu ne prononçait pas un mot, estimant que cela allait trop loin. Oriane, elle, fulminait de ce qu’elle considérait comme une trahison. Mais au lieu de s’en prendre à Joris, de peur qu’il ne la quitte, elle se jeta sur la pauvre Valentina qui trébucha et vacilla, jusqu’à se retrouver au-dessus du puits, prête à tomber.

Oriane la retenait de justesse et semblait hésiter à la ramener vers elle. Manu lui cria d’arrêter ses conneries et d’en finir une bonne fois pour toutes, mais elle prit ses mots dans le sens contraire et repoussa la jeune collégienne, qui chuta avec fracas au fond du puits Davy, tari heureusement depuis de nombreuses années.

Un râle empreint d’une intense douleur retentit, et c’est Manu qui se précipita pour s’assurer que Valentina vivait toujours.

— Valentina ! Valentina ! Tout va bien ?

— Comment veux-tu que ça aille ? Je crois que je me suis brisé tous les os du corps. Je souffre, c’est horrible ! Sortez-moi de là, je vous en supplie !

Manu, paniqué par la situation et inquiet face à l’état critique de l’adolescente, se jeta sur la corde du puits pour la lui lancer. Mais sa tentative de sauvetage avorta dès qu’Oriane, qui voyait les choses d’un tout autre œil, lui arracha le bout des mains et se mit à vociférer :

— Non, Manu ! Il n’est pas question que tu la remontes. Et puis de toute façon, même si tu lui envoies cette corde, elle ne pourra pas s’y accrocher si elle est cassée de partout comme elle le dit. Nous allons la laisser là, c’est tout.

— Mais t’es une grande malade, si on la laisse là, elle mourra, Oriane !

— Et alors ? Ça fera une grosse bouche de moins à nourrir sur la planète. Non mais sérieusement, à qui elle manquera ?

— Je sais pas, à ses parents peut-être ! T’es complètement cinglée, ma pauvre, il n’est pas question que je l’abandonne là.

— Écoute, Manu, c’est sympa à toi de vouloir jouer les boyscouts, mais on est tous dans la merde si elle parle, Oriane la première. Alors c’est peut-être elle qui a raison, ajouta Joris sous le regard effaré de son ami.

Il scruta les autres de ses prunelles réprobatrices, cherchant leur assentiment, mais ceux-ci se contentèrent de fixer leurs pieds, l’air penauds, vraisemblablement décidés eux aussi à commettre l’irréparable pour ne pas être ennuyés par la police.

— Bande de lâches ! Vous me faites gerber !

Débecté par la couardise de ses comparses, Manu préféra les laisser se débrouiller seuls et ne plus être mêlé à cette affaire qui prenait des proportions inimaginables, passant d’une humiliation (déjà peu glorieuse) à une sordide histoire de meurtre. Il ne savait que faire en s’enfuyant, tandis qu’il se sentait piégé entre deux feux. Soit il contactait les flics et devrait, de fait, dénoncer ses plus proches amis qui le verraient comme un traître, soit il fermait les yeux et laissait ainsi choir la pauvre Valentina au fond de son puits, livrée à une mort certaine.

Ce dilemme l’obsédera les deux nuits et jours suivants, conscient que toute la ville et les forces de l’ordre étaient à la recherche de la jeune fille disparue et sachant ses parents fous d’angoisse.

Il finit, malgré ses craintes, par se décider à passer un appel anonyme à la gendarmerie de Pornic, leur indiquant où ils pourraient retrouver la victime, réchappée in extremis du trépas alors qu’elle était en état d’hypothermie et de déshydratation profonde. Heureusement pour elle, il plut la nuit précédente, et elle profita de cette aubaine pour boire les quelques gouttes providentielles arrivées jusqu’à elle, qui lui sauvèrent certainement la vie.

Les amis de Manu, à la fois soulagés et inquiets, joignirent ce dernier pour l’informer de leur souhait de se rendre. Mais ce fut lui, contre toute attente, qui leur conseilla de patienter, subodorant que peut-être, l’état dans lequel le froid avait plongé Valentina aurait entaché ses souvenirs et qu’elle serait incapable de se remémorer les évènements avec précision. Et en effet, à son réveil, la jeune fille souffrait d’une amnésie transitoire et fut dans l’impossibilité d’expliquer aux gendarmes la façon dont elle s’était retrouvée dans ce puits.

Enfin, elle le fit tout du moins croire à tous.

En réalité, sa mémoire était intacte. Elle avait passé ces quarante-huit dernières heures, prisonnière de cet endroit, endurant le martyre d’un polytraumatisme aux fractures multiples, à ressasser les tortures physiques et morales auxquelles l’avait soumise cette bande d’enfoirés sans scrupules. Pour quelle raison ? Uniquement parce qu’elle ne correspondait pas à leurs « critères de beauté » à la con !

Son esprit enivré par la haine et divaguant sous la puissance de sa lente agonie ainsi que de la crainte de mourir seule, dans le noir et l’humidité, comme un charognard sans attaches, la poussa à fomenter sa vengeance, l’unique moyen pour elle de survivre à cet enfer.

Si elle sortait de ce trou et malgré le temps que cela prendrait, elle était bien déterminée à tous les exterminer un par un, mais pas avant de les avoir fait souffrir autant qu’elle.

***

— Vous avez vraiment cru que j’avais tout oublié ! Ça vous arrangeait bien, avouez-le. Mais te rends-tu compte du calvaire que j’ai enduré là-dedans : la peur, la soif, la douleur, ma propre fin que je voyais s’approcher comme la faucheuse qui se profilait dans ma direction pas à pas ? Tu as tué la gentille Valentina cette nuit-là, vous l’avez tous condamnée. Et c’est une autre gamine qu’ils ont sortie du puits Davy ce matin du 16 février. Une fille prête à tout pour obtenir sa vengeance. J’ai passé les dix-sept dernières années à m’y préparer. J’ai gagné beaucoup d’argent pour pouvoir tout mettre en scène. Ma vie à Londres et mes escapades onéreuses pour feindre un métier que je n’exerce même pas, afin d’en mettre plein la vue à Léa. Payer des acteurs pour faire croire à Joris qu’ils étaient mes clients la première fois qu’il m’a vue au restaurant et m’assurer ce train de vie factice qui le faisait tant rêver. Tout a été calculé avec minutie pour que la poudre que je vous projetais aux yeux paraisse crédible, à l’instar du jour où tu as décidé d’envoyer Joris pour me séduire.

Incrédule et effrayée, Oriane ne parvenait pas à comprendre le sens de tout ce que l’esprit tordu de Valentina tentait de lui expliquer.

— Alors, tout était faux ! Mais Léa, avec qui est-elle partie à Londres ?

— Léa ! Ah ! Ah ! Ah ! Tu n’as toujours pas percuté, ma pauvre. Léa n’est jamais partie à Londres, pas plus qu’Eloi n’est en Afrique. J’étais Cyrielle et j’étais David, je suis toutes ces personnes que vous avez cru aimer, vous aussi, et qui se sont jouées de vous. Léa et Eloi sont juste quelques mètres plus bas, dans le puits.

Cette fois-ci, la brutalité de la réalité frappa Oriane qui devint hystérique malgré les entraves qui la maintenaient à la grille.

— Quoi ! Tu les as tués ? Mais t’es complètement folle, ma pauvre !

— Moi, folle ? Pas plus que toi cette nuit-là. Je n’avais que quinze ans et je n’avais rien fait de mal, hormis posséder un physique qui te déplaisait, mais après tout, qu’est-ce que cela pouvait bien te faire ? Tu n’aurais jamais dû t’en prendre à moi de cette manière. Tu as voulu que je meure, juste parce que j’étais grosse. Et c’est moi que tu traites de folle !

— T’avais couché avec mon mec, salope !

— Et alors ? Pour moi vous étiez séparés ! Tu t’étais bien arrangée pour que j’y croie. C’est à lui que tu aurais dû t’en prendre. Dans tous les cas, rien ne justifiait que vous me laissiez crever comme ça, dans un trou. Vous étiez des monstres, tous les cinq, et j’ai puni les monstres. Vous deux, vous allez vite aller rejoindre vos potes en bas, et ensuite je m’occuperai de Manu, il ne restera plus que lui.

Consciente de la difficulté pour elle de s’extraire de la fin atroce programmée par la créature démoniaque qu’elle avait engendrée et qui lui faisait face, un relent d’espoir pour son ami l’envahit dans une vaine tentative de lui sauver la vie et de ne pas faire de son enfant un orphelin.

— Manu ? Mais c’est le seul à t’avoir défendue à l’époque. C’est lui qui t’a sauvé la vie en appelant les flics anonymement pour leur donner ta position.

— Certes, il n’empêche qu’il a participé à tout ça et qu’il a attendu deux jours… deux jours de torture, pour les prévenir. Il mérite tout autant que vous de subir le même sort. Bon, et puis on va arrêter de discuter un peu. J’ai encore un dernier poisson à ferrer, alors je n’ai plus le temps pour toutes ces balivernes. Viens par là, ma grosse !

Valentina jubilait à l’idée de voir enfin sa vengeance toucher à son but. Ce n’était pas sans raison qu’elle s’était préalablement débarrassée d’Eloi et de Léa. Elle avait tout orchestré pour que leurs amis ne se doutent nullement de ses intentions. Elle avait trafiqué les comptes internet de Léa dont elle avait obtenu tous les codes en lui faisant croire au grand amour.

Elle repensait à cet instant, et avec une certaine nostalgie malsaine, au dernier regard que la jeune femme lui avait lancé un an plus tôt lorsqu’au bord du puits, elle avait compris qu’elle ne survivrait pas.

Léa toisait celle dont elle était tombée éperdument amoureuse et qui allait lui prendre la vie alors qu’elle lui avait confié son cœur. Elle fut anéantie et ne se débattit même pas, tellement la violence de cette trahison la brisa, tout comme le fut son corps après la chute vertigineuse qu’elle effectua avant de choir aux côtés de la dépouille d’un homme aux chairs putrides et dont l’odeur irrespirable ne laissait aucun doute quant à son état de décomposition avancé. Durant les quelques jours de son agonie, consciente qu’elle ne sortirait jamais, elle repensa aux instants partagés avec Cyrielle, ou plutôt Valentina. À leurs étreintes, leurs mots d’amour, leurs virées incroyables. Comment imaginer qu’une telle mise en scène puisse être aussi parfaite qu’éloignée de la réalité ?

Cette femme l’avait embrassée avec passion et regardée avec tendresse. Elle l’avait dévorée de son ardeur lorsqu’à la moindre occasion, elle baissait sa culotte pour lécher avec assiduité son bouton engorgé de désir et pénétrer frénétiquement son intimité de ses doigts aguerris jusqu’à ce que l’extase emporte tout sur son passage. Jamais aucune autre ne lui avait provoqué de tels orgasmes, et le plaisir qu’elle semblait éprouver à les lui procurer ne pouvait être feint d’après elle.

Aller jusque-là pour une vengeance ? Se prostituer ainsi, baiser une nana avec tant d’ivresse alors qu’elle était hétéro ? La voir exulter quand leurs corps se chevauchaient et qu’elles nouaient leurs vulves dans une jouissance explosive ?

Au fur et à mesure que les jours et les heures la rapprochaient du trépas, Léa oscilla entre colère et amour invétéré pour celle qui lui prenait la vie, mais qui lui avait offert sa plus belle existence ainsi que sa plus grande souffrance.

La jolie trentenaire ignorait en passant dans un au-delà salvateur de tout supplice qu’il avait été bien plus aisé encore pour Valentina de parvenir à ses fins avec Eloi qu’avec elle.

Il lui suffit de le faire venir au puits sous le prétexte d’un coup d’un soir rencontré sur une application à cet effet, puis elle arriva par-derrière tandis qu’il ne l’avait pas vue, et le poussa dedans toutes ses forces. Elle se contenta ensuite d’envoyer un mail, annonçant son départ soudain à ses amis, ayant imaginé qu’en le supposant au fin fond de l’Afrique pour commencer une nouvelle vie avec une femme dans un village sans internet ni électricité, excentrique comme il était, ils ne se poseraient pas d’autres questions.

Mais cela ne lui avait pas suffi de les assassiner. Elle avait pris un plaisir orgasmique à contempler la lente déchéance de chacun dans le fond du puits, tout en se masturbant fervemment. Elle s’était assurée bien entendu que personne ne viendrait se promener dans le coin, susceptible de les entendre agoniser, avant que la mort ne les emporte dans son sillon. Elle avait jubilé d’écouter leurs plaintes sans y répondre et de jouir en percevant les mots d’amour de Léa à son encontre, qui s’étaient taris au fil de son épuisement, jusqu’à ce que la faucheuse mette un terme à son calvaire.

Mais ce moment-là, le meilleur, celui où elle pouvait enfin voir la peur dans les yeux d’Oriane, celle qu’elle haïssait le plus au monde, elle avait décidé de le garder pour la fin et de le savourer pleinement.

Elle commença par détacher Joris, toujours inconscient et bien trop assommé par les somnifères qu’elle avait mis dans le champagne pour réagir à quoi que ce soit. Son poids mort pesait une tonne dans les bras fluets de Valentina, mais son exaltation lui permettait de se dépasser et elle finit par atteindre le puits après de longues minutes fastidieuses de portage. Elle posa son buste sur le rebord de l’abîme dans lequel elle le poussa après avoir relevé ses jambes. Une résonance fracassante se fit entendre, mais pas un cri ne ressortit de l’antre dans lequel Joris venait de choir. Oriane avait observé la scène, accablée, bien consciente qu’elle serait la prochaine.

Et l’instant fatidique ne se fit pas attendre.

En moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour transporter le corps de celui qui se trouvait pourtant encore en elle seulement quelques heures auparavant, elle agrippa Oriane par les cheveux, la traînant sur le sol gadoueux, tout en ayant pris soin de la laisser entravée de ses cordes afin qu’elle ne puisse se débattre. Mais cette dernière eut un soudain instant de lucidité avant que la démence de son ennemie la recouvre de ses ténèbres.

— Valentina, il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi toute cette mise en scène ? Pourquoi la Saint-Valentin ? Pourquoi avoir passé des mois avec Léa, puis Joris, à leur faire croire à ton amour, alors qu’il t’aurait simplement suffi de tous nous tuer ?

— Parce que ça n’aurait pas été aussi jouissif. Voir le désespoir dans vos yeux après avoir tant cru au bonheur, ça n’avait pas de prix. Il fallait que vous souffriez ! Vous tuer ne suffisait pas. Maintenant que ma vengeance touche à sa fin, je vais enfin pouvoir commencer à vivre. Il n’est pas question que je passe cette nouvelle existence derrière des barreaux. Alors j’ai tout prévu. Dès demain, j’enverrai des mails expliquant vos départs. Toi, qui auras encore attendu l’amour toute une soirée et connu l’humiliation d’un énième rencard annulé, tu auras décidé de t’enfuir pour débuter une nouvelle vie ailleurs. Quant à Joris, à l’instar de Léa, il aura choisi sur un coup de tête de tout plaquer avec Auxane pour aller vivre en Australie, là où elle pourra développer son affaire. Et puis Manu, il en aura eu marre de son boulot, de son gosse chiant et de sa femme, alors lui aussi se barrera sans se retourner et sans laisser d’adresse. Je te le dis, j’ai pensé à tout.

Effarée par la minutie de ce plan et consciente de l’aliénation de son adversaire, Oriane ne parvint plus à garder son calme. Elle observait dans les prunelles de Valentina une lueur aux tons carmin, comme si les flammes de la géhenne l’avaient pénétrée de leur angoissante horreur.

— Tu as vraiment disjoncté ! Tu parlais de monstre tout à l’heure, mais c’est bien tout ce que tu es devenue toi aussi.

— Oui, tu as raison, mon deuxième prénom, c’est Machiavel. Ha ! Ha ! répondit-elle dans un rire sardonique dont l’aliénation ne faisait plus aucun doute.

Puis elle souleva le corps toutefois léger d’Oriane et la toisa une dernière fois avant de la jeter dans le puits.

— Bon voyage ! ricana-t-elle comme si elle était possédée.

Oriane vint heurter dans sa descente les parois émoussées du puits, lui arrachant au passage quelques lambeaux de peau, puis elle s’abattit de tout son poids dans un fracas sur le sol boueux qui, n’amortissant pas sa chute, fit exploser subséquemment de nombreux os.

« Foutue Saint-Valentin ! » se dit-elle alors, désespérée et contemplant les restes épars de ses deux amis, les pleurant et suppliant Joris, dont la respiration faiblissait au fur et à mesure, de se réveiller.

C’est alors qu’elle entendit le cliquetis d’une portière de voiture, suivi d’intonations de voix qui semblaient de plus en plus fortes. Elle entreprit de hurler sa position, enhardie par un espoir soudain.

— Je suis dans le puits ! On est là !

***

— Putain, Auxanne, qu’est-ce que t’as foutu ? T’as perdu la raison ! éructa l’homme en colère.

— Auxane… Auxane. N’as-tu pas encore saisi qui je suis réellement, Manu ? Cela fait pourtant partie de tes attributions d’enquêteur de cerner les personnes qui te font face, surtout les pires menteurs.

— Je n’ai vu que du feu à ton manège… Valentina. Mais je me doutais bien que tous ces départs cachaient quelque chose.

Satisfaite, elle posa les mains sur ses hanches et prit son air le plus hautain.

— Et quand as-tu compris ?

— Lorsque tu m’as téléphoné tout à l’heure en prétextant que Joris avait pété les plombs et essayait de te faire du mal. Jamais il n’aurait pu s’en prendre à toi, il t’aime bien trop pour ça. Puis, quand tu m’as donné cette adresse, tout s’est imbriqué. Il y avait toujours eu chez toi quelque chose que je ne savais pas expliquer, comme un air de déjà-vu. J’ai donc tout de suite fait le rapprochement avec cet endroit, mais en cherchant des infos sur une certaine Auxane Maron, je n’ai rien trouvé évidemment. En revanche, mes investigations ont abouti sur une découverte assez étrange. J’ai remarqué un point commun à tous tes homonymes. Tous ces noms sont fêtés le 14 février : Cyrielle, Auxane, Maron et bien sûr… Valentina. Les pièces du puzzle se sont immédiatement assemblées. Je n’avais jamais cru au départ d’Eloi, et j’étais suspicieux depuis un an quant à l’emménagement de Léa à Londres. On recevait toujours de ses nouvelles que par message, jamais nous n’entendions sa voix, et ses photos parfaites… tout ça paraissait trop beau pour être vrai.

— Un plan impeccable, même pour toi, le meilleur flic du secteur, le grand capitaine de gendarmerie. Tu n’y as vu que du feu !

— Jusqu’à maintenant ! Tu pensais réellement que tu arriverais à tous nous faire disparaître sans que personne en vienne à se poser de questions ?

— Évidemment ! J’ai passé quinze ans à fomenter cette machination, dans les moindres détails, jusqu’à ma transformation physique. Je me suis coupée de tous mes proches pour y parvenir, il n’était pas concevable de laisser le plus petit grain de sable dans ce rouage impeccable.

Malgré l’ébranlement de ces révélations, Manu espérait encore faire appel au peu de clémence qui pouvait exister en elle. Il décida de prendre sur lui et se radoucit.

— Tu ne peux pas les abandonner là-dedans. Toi seule sais combien l’horreur de cet endroit peut détruire.

— Parce que tu penses que j’ai l’intention de les en sortir ? Ils ne seront pas traumatisés, sois rassuré sur ce point. Hors de question qu’ils survivent pour devenir des martyrs !

Accablé par les propos de la jeune femme et réalisant qu’il ne la ramènerait jamais à la raison, la fureur l’envahit. Il se rapprocha dangereusement d’elle, jusqu’à la pointer de son arme.

— Bordel ! Valentina ! Tu ne vas pas les laisser crever ? Ne me dis pas que c’est là que se trouvaient Eloi et Lea durant tout ce temps ? espéra-t-il encore.

— Bien sûr que si ! Comique, non ? Un juste retour des choses, à mon sens. Et tu iras bientôt les rejoindre à ton tour, Manu.

Sous le coup de l’émotion et/ou de la colère, le flic sentit ses jambes flancher, maintenant difficilement son ascendant sur la meurtrière. Les évènements tournaient en boucle dans sa tête. S’il avait compris plus tôt, aurait-il pu sauver ses amis ? S’il avait été plus vigilant, plus présent, aurait-il pu empêcher un tel drame ?

Valentina, percevant son chancellement, avança vers lui d’un pas nonchalant malgré la menace du revolver sur son front, faisant reculer son adversaire qui se ressaisit par instinct de survie.

— Mais, pauvre fille, j’ai mon arme pointée sur toi, comment comptes-tu t’en sortir ?

Un nouveau rire sardonique s’échappa de la gorge de la jeune femme, puis elle le toisa de ses prunelles enflammées de haine.

— Ah, tu n’es pas rongé par la culpabilité, toi non plus, apparemment. Sinon tu n’oserais même pas me viser avec ce flingue.

— C’est mon boulot d’arrêter les criminels dans ton genre, Valentina. Tu n’aurais pas pu tout simplement porter plainte à l’époque ou voire après ? Pourquoi a-t-il fallu que tu fasses tout ça ? Oui, on a déconné, et crois-moi j’ai regretté. Même si j’ai passé ce coup de fil qui a permis de te retrouver, je m’en suis voulu énormément de ne pas les avoir empêchés de te faire souffrir comme ça et de t’avoir abandonnée 48 heures dans ce puits. Mais ça ne méritait pas que tu les tues pour autant. Tu as complètement vrillé.

— Oui, probable. C’est sûrement ce qui arrive lorsqu’on laisse une gamine de quinze ans vivre en enfer durant deux jours d’agonie à en perdre la raison. Peut-être que si tu avais passé ce coup de fil tout de suite, tes amis seraient encore en vie ? Qui sait ? Tu m’as abandonnée dans ce puits, toi aussi. Ce que tu as fait ensuite n’excuse en rien ton geste. Tu es tout autant coupable que tes potes à mes yeux.

Malgré la portée de ses arguments, Manu ne parvenait pas à comprendre comment ils avaient pu en arriver là. Il aurait aimé trouver une autre échappatoire aux projets de Valentina, mais ne réalisait pas, en dépit de ses nombreuses années de service, combien il était difficile de permettre à une âme de ressurgir des tréfonds abyssaux dans lesquels le diable l’avait enchaînée.

— Alors, porte plainte ! Fais-nous arrêter ! Bousille ma carrière et ma vie de famille si tu veux. Mais laisse-moi sortir Oriane et Joris de là avant qu’il ne soit trop tard. Ils ne méritent pas de mourir, pas plus que ne le méritaient Eloi et Léa.

À ces mots, la rage de Valentina sembla décupler et déborder par tous les pores de sa peau.

— Jamais ! Moi vivante, jamais tu ne les sauveras.

— Mais je suis armé, Valentina ! C’est fini pour toi. Mes collègues vont débarquer d’une minute à l’autre. Je les ai avertis avant de prendre la route pour te rejoindre.

— Ah, ah ! Et pourquoi ne sont-ils pas encore là depuis le temps que tu es arrivé ?

— Sûrement parce qu’ils étaient sur une autre intervention, mais ce n’est qu’une question de minutes avant qu’ils ne débarquent.

Peu convaincue par les affirmations de ce flic irascible et enhardie par sa folie, la jeune femme poursuivit son avancée vers lui, le poussant dans ses derniers retranchements.

— Allez, Valentina, laisse-moi les remonter, je t’en conjure. Tu plaideras les circonstances atténuantes. Le juge sera bien plus clément pour deux homicides que pour quatre. Tu ne vas tout de même pas passer le reste de tes jours en prison.

— Oh non, je n’y compte pas en effet. Mais tu devras me tuer si tu envisages de faire un pas de plus.

Elle s’élança, lui, recula.

— Valentina, arrête !

Elle se jeta sur lui, il trébucha sur une branche d’arbre entravant le chemin.

PAN !

***

La plage se dessine peu à peu devant elle et elle peut déjà sentir les embruns de la mer inonder ses sens. Elle traverse une forêt de palmiers et tâte enfin de ses pieds le sable fin. Douze heures d’avion ont été nécessaires pour parvenir à ce petit coin de paradis, mais cela en valait vraiment la peine. Telle une renaissance, ici, elle pourra se réinventer une nouvelle vie. Dans ce paysage de carte postale, elle prendra un autre départ. Elle l’a bien mérité, lui semble-t-il. Tout ce qu’elle a dû endurer pour en arriver jusque-là n’aura pas été vain.

Elle s’allonge au bord de l’eau pour en humer les effluves et se sent enfin apaisée. Ces dernières années ont été plus difficiles, finalement, qu’elle ne l’avait imaginé. Tant de violence dans sa vie, tant de haine. Peut-être maintenant pourra-t-elle laisser place à la paix ainsi qu’à l’amour ?

Mais soudain, une image l’envahit.

Elle discerne le doux visage de Joris, ce soir de Saint-Valentin où il a péri. Il a agonisé durant de nombreuses heures, presque démembré dans le fond du puits Davy, avant que son cœur ne finisse par lâcher. Le play-boy paya cher ses erreurs de jeunesse, tout comme les autres. Une vengeance au goût amer qui ne l’a pas laissée indemne. Elle ne se remettra jamais complètement de cette nuit-là, mais elle doit avancer dorénavant, pour eux, pour elle, pour qu’ils ne soient pas morts vainement.

Oriane n’a aucune idée de ce qui l’attend dans ce nouveau pays, mais elle espère qu’il lui offrira une vie meilleure. Elle s’est complètement remise de ses blessures physiques, malgré ses nombreuses cicatrices visibles, mais celles infligées à son âme resteront éternelles. Elle aussi, indubitablement, s’est acquittée lourdement du prix de sa vanité adolescente. Elle a survécu, certes, mais elle n’est pas ressortie pleinement en vie de ce puits.

Ici, elle escompte reprendre goût aux plaisirs simples et exister plus valeureusement qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent. Elle ne pourra jamais se racheter, elle n’obtiendra jamais l’amnistie de ses crimes passés, mais elle s’emploiera à devenir meilleure, c’est une promesse.

C’est pour cela qu’elle s’est engagée dans cette œuvre humanitaire, souhaitant plus que tout s’absoudre de ses fautes. Même si elle ne peut s’empêcher de culpabiliser : après tout, elle est l’unique responsable de tout ce gâchis. Ses amis n’avaient fait que la suivre et la couvrir à l’époque, et son arrogance leur a coûté la vie. Comment avait-elle pu s’imaginer s’en tirer à si bon compte ?

Chaque action, qu’elle soit bonne ou mauvaise, entraîne son lot de conséquences et de dommages collatéraux. Mais sans lui, sans Manu, elle ne serait jamais arrivée jusqu’à cette plage et n’aurait jamais pu contempler le coucher du soleil sur cette mer turquoise aux reflets dorés.

***

Lui aussi avait failli en payer de sa vie pour la sauver.

Lorsqu’il avait raté sa cible en tirant sur Valentina, elle s’était jetée sur lui et lui avait planté un couteau de poche dans le poumon. Il avait dû redoubler d’efforts pour se battre avec elle, mais tandis qu’elle était sonnée après qu’il lui eut infligé un coup violent à la tête, il avait eu la présence d’esprit d’envoyer la corde du puits à Oriane. Bien que celle-ci eut plusieurs côtes fêlées et une jambe fracturée, malgré ses multiples plaies sur le corps ainsi qu’au visage, une résilience infaillible s’était emparée d’elle et elle avait immédiatement saisi son unique chance de se sortir vivante de ce puits. Elle avait contemplé Joris une dernière fois, espérant qu’il respirerait encore lorsque les secours pourraient enfin le remonter. Elle avait déposé un baiser plein de tendresse sur son front et lui fit la promesse de ne pas l’abandonner dans ce gouffre sordide. Elle se hissa de toutes ses forces, renonçant à se laisser aller à la souffrance tangible de son corps. Elle observait le visage de Manu quelques mètres plus haut, la regardant et l’encourageant, lueur de son ultime espoir.

Soudain, son ami disparut et des cris retentirent à nouveau. Elle entendait des personnes se battre et imaginait qu’il s’agissait de Manu et Valentina. Elle tenta alors d’accélérer la cadence de sa remontée, mais ses blessures l’empêchaient de se mouvoir à sa guise. Puis elle perçut une voix, dont elle ne discerna pas le timbre crier : « Attention ! ».

Elle aperçut un corps surgir du trou du puits Davy, se colla contre la paroi pour ne pas être emportée avec lui et l’entendit se fracasser à son tour sur le sol boueux où elle se trouvait encore quelques minutes plus tôt. Elle ne parvenait pas à voir, dans la pénombre de l’antre, s’il s’agissait de Manu ou de Valentina.

Aucun râle ne retentit.

Oriane s’inquiéta de ne pas savoir qui l’attendrait à la sortie du puits. Si c’était Valentina, la renverrait-elle au fond du trou rejoindre sa bande d’amis au complet ? Malgré l’appréhension qu’elle ressentait à poursuivre son ascension, elle était persuadée qu’elle serait tout autant en danger à rester ici, risquant de retomber quoiqu’il arrive. La jeune femme prit son courage à deux mains et se hissa jusqu’à l’extérieur, avec une témérité déconcertante. Là, elle aperçut à quelques pas seulement le corps inerte de Manu qu’elle crut mort sur le coup. Elle se précipita vers lui et sentit que son pouls battait encore. D’un réflexe instinctif, elle saisit sur lui son téléphone portable et appela les secours.

Elle n’y avait pas réfléchi en découvrant son ami blessé et agonisant, bien plus préoccupée par son état que tout le reste, mais tandis qu’elle attendait l’arrivée des pompiers et des forces de police, elle réalisa que Valentina se trouvait désormais au fond du puits. C’était bien elle qu’elle avait vue tomber lorsqu’elle se tenait solidement à la corde. Elle esquissa un sourire de soulagement, mais se ravisa immédiatement. C’était une situation similaire dix-sept ans plus tôt qui les avait tous conduits dans cet enfer.

Elle se résigna et entreprit alors d’aider celle qui avait tenté de la faire disparaître de la surface de la Terre. Elle s’approcha du puits, malgré ses réticences, et l’appela.

— Valentina ! Valentina ! Tu vas bien ?

Mais seul l’écho de sa voix se fit entendre depuis le fond du gouffre. Elle cria à plusieurs reprises son prénom, mais sans réponse.

Les secours arrivèrent enfin et s’occupèrent en priorité de Manu qui éprouvait de plus en plus de difficultés à respirer. Ils l’installèrent immédiatement sur une civière et le conduisirent de toute urgence à l’hôpital le plus proche, expliquant à Oriane que les jours de son ami étaient comptés.

Puis les pompiers mirent en œuvre tout le nécessaire pour aller chercher les survivants potentiels qui se trouvaient encore dans le puits. Ils remontèrent tout d’abord Joris, mais la jeune femme décrypta aussitôt l’expression sur leurs visages : son amour de jeunesse n’avait pas survécu. La vie avait quitté le corps pourtant si vaillant de cet homme qu’elle avait aimé durant de nombreuses années. Des larmes coulèrent le long de ses joues sans qu’elle tente de les retenir. Son seul espoir résidait maintenant en la subsistance de l’unique ami qu’il lui restait : Manu.

Alors celle qui n’avait jamais été réellement croyante se mit à prier de toutes ses forces pour qu’il s’en sorte. La foi peut parfois nous frapper de sa grande bonté dans les moments les plus insolites de notre vie, au moment où l’on en a le plus besoin, peut-être.

Puis elle comprit en voyant les pompiers s’activer à nouveau, que le second corps n’allait pas tarder à être remonté. Elle scruta attentivement la sortie du puits et toisa, circonspecte, la chevelure rousse flamboyante de son ennemie surgir des tréfonds où elle avait été envoyée, une fois de plus. Elle espéra, même si elle avait tenté de lui venir en aide, que son ennemie jurée ne respirait plus, souhaitant mettre un terme une bonne fois pour toutes à cette vendetta.

***

— Valentina ! Valentina ! Levez-vous ! C’est l’heure de votre petit-déjeuner. Allez, ne faites pas la fainéante. Votre rêve ne doit pas être si passionnant avec tous les médicaments que vous prenez.

— Et pourtant, si vous saviez, déclare-t-elle, extatique.

— Vous voulez me raconter ?

— Oh non ! Surtout pas. Après, vous allez tout balancer au doc.

— Mais non, depuis toutes ces années, vous me connaissez bien. Vous savez que je ne parle jamais de ce que vous me narrez. Allez, dites-moi tout.

— Je repensais au moment le plus intense de toute ma vie. Cette nuit de Saint-Valentin où j’ai réalisé mon vœu le plus cher. Vous ne pouvez pas vous imaginer la béatitude qui s’empara de moi, malgré mes mains entravées de menottes, lorsque j’ai compris que j’avais réussi. Pourtant, il s’en est fallu de peu que j’échoue à cause de ce salopard de flic. Il a bien failli me tuer avec son gun à la con. Mais quand je l’ai touché au flanc avec mon coutelas et qu’il s’est écroulé, puis que je l’ai regardé se vider de son sang et s’étouffer jusqu’à en crever, c’était jubilatoire ! Quand ses collègues et les secours sont arrivés, c’était déjà trop tard. Je n’ai même pas essayé de m’enfuir, en fait, je ne pouvais pas, il fallait que je sache. Puis, lorsque je les ai vus sortir la dépouille de cette connasse blonde du trou, et tous les autres ensuite, c’était jouissif !

— Mais Valentina… il faut que vous arrêtiez de ressasser tout ça, sinon vous ne sortirez jamais de cet endroit. Vous comprenez ?

— Oh, Achille, ne vous inquiétez pas pour moi. Je sors de cette prison chaque nuit, vous savez, je m’évade en rêvant. Et quel bonheur de savoir que ces enfoirés sont tous en enfer, dorénavant ! Et puis je suis bien ici, j’ai des amis maintenant, je n’en avais jamais eu auparavant.

Hébété par cette dernière confidence, l’aide-soignant frémit.

— Oui, je comprends, mais… vous êtes bien consciente qu’ils ne sont pas réels ?

— Bien sûr que si, Achille. Vous ne les voyez pas, c’est tout. Parce que votre esprit est embrumé, pas le mien.

— Si vous le dites. Bon, je vous pose le plateau sur la table, Valentina. Ne traînez pas trop quand même s’il vous plaît, je repasse d’ici trente minutes, lui lance l’homme au regard de braise tout en refermant la porte capitonnée de sa cellule en unité psychiatrique pour les détenus.

Valentina laisse à nouveau son esprit vagabonder et imagine sa rivale enfermée dans les abimes de Dante. Puis elle repense à ses parties de jambes en l’air avec Joris. Même si elle avait dû sacrifier son corps à ses ennemis pour obtenir vengeance, elle y avait trouvé son compte avec lui, bien plus que lorsqu’il la déflora dix-sept ans plus tôt et bien plus encore qu’en broutant le minou de cette idiote de Léa. Une fois sa moue dégoutée évaporée, elle songea à la dernière fois où elle avait chevauché son bel étalon, sans nul doute la meilleure baise de toute sa vie. L’orgasme pré-homicide revêtait une sensation des plus exquises qu’elle ne ressentirait plus désormais.

Quoique… Depuis huit ans qu’elle vit enfermée dans cette cellule capitonnée, il lui semble recevoir régulièrement de la visite. Comme ce matin où elle partagea son petit-déjeuner avec un beau brun ténébreux répondant au doux prénom de Valentin. Ils étaient faits pour se rencontrer. Qui sait, peut-être sera-t-il l’élu de son cœur ? Elle reste néanmoins soulagée qu’Achille ne l’ait pas remarqué, sinon il aurait prévenu la sécurité sans plus attendre. Quel imbécile, celui-là !

Son esprit malade ne parvient plus à distinguer le vrai du faux. Ses rêves reflètent une réalité implacable à ses sens troublés par les médicaments. Son âme s’est perdue la nuit où tout a pris fin. Pourtant, en assassinant ses ennemis de la sorte, elle ignorait qu’elle leur avait ouvert les portes du nirvana, fait de sable fin, d’eau claire et de palmiers.

Heureusement pour elle d’ailleurs, car sa captivité définitive aurait été beaucoup moins douce à savourer.

***

Oriane se promène depuis une heure le long de la plage et il lui semble reconnaître une silhouette au loin. Mais non ! C’est impossible ! pense-t-elle avec espoir malgré tout.

Perplexe, elle se met à courir. Ce ne peut pas être lui, il est mort ! Mais aucun doute n’est possible lorsqu’elle se rapproche et contemple, extatique, le merveilleux visage de Joris. Il est accoudé à un bar et paraît rire avec d’autres personnes. Elle se décale pour les apercevoir et manque de défaillir.

Ils sont tous là : Joris, Manu, Eloi et Léa.

Oriane ne comprend pas. Elle a constaté le décès de trois de ses amis. Elle a vu leurs dépouilles putrides en décomposition. Manu lui-même devrait être auprès de son épouse et de leur fils. Comment ont-ils pu survivre et se retrouver ici, sur la même île que moi ?

Pourtant, son bonheur est sans pareil. Même dans ses rêves les plus fous elle n’aurait imaginé les rejoindre sur cette plage, dans l’endroit le plus féérique qu’elle ait jamais connu. Alors elle préfère ne pas se poser de questions et s’avance d’un pas joyeux pour aller à leur rencontre.

Ses amis se retournent et se précipitent pour la prendre dans leurs bras. Quel bonheur ! Sans doute le moment le plus chaleureux de son existence.

Une forme de plénitude s’empare d’elle. Même si elle ne parvient pas à s’expliquer leur présence dans ce coin de paradis à ses côtés, cela lui importe peu. Ils lui ont tellement manqué. Elle se joint à eux pour fêter dignement leurs retrouvailles, enfin.

Ils étaient inséparables par le passé et le seront tout autant dorénavant.

Liés dans la mort.

Mais de cela, aucun d’entre eux n’en a conscience.

Aucun… hormis Valentina, dans sa sombre folie.

— Ah ! Quelle chouette Saint-Valentin !

 

OceanofPDF.com