Foutue Saint-Valentin !

Les Auteurs Sang Coeur · Chapitre 3 sur 48

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Foutue Saint-Valentin !

Chapitre 3

Madame Geaudin

J’ai à peine le temps de remarquer la matinée passer. Je ne fais pas partie de ces professionnels qui courent en oubliant le patient ou sa famille. Il m’arrive assez souvent de prendre trente minutes avec la même personne. Par chance, nous nous occupons de six chambres individuelles maximum. Mais cela ne m’empêche pas d’être en retard dans mon boulot. Alors c’est tout à fait normal de me retrouver à manger juste une compote, un yaourt et une orange comme repas et de finir avec une heure supplémentaire minimum.

Je croise les doigts pour terminer mon tour avant l’arrivée de Mme Geaudin. Comme ça, je pourrai me consacrer à elle et à ses accompagnants une bonne partie de l’après-midi. Je ne crois pas qu’elle soit aussi seule qu’annoncé plus tôt dans la journée. Je travaille dans cette unité depuis assez longtemps pour savoir que des familles fissurées se réunissent, et parfois, se pardonnent les blessures infligées.

Je termine de poser les antidouleurs à mon dernier patient quand j’aperçois au loin les brancardiers.

« Juste à temps », me rassuré-je.

J’inspire et expire profondément, affiche mon plus beau sourire avant de me diriger vers les deux hommes.

— Bonjour, lancé-je de loin. Ça sera la chambre 4.

Aussitôt, je les vois entrer dans la pièce. J’appelle Pascale afin d’avoir son aide pour installer Mme Geaudin. Pourtant, lorsque je franchis le seuil, elle se tient debout près de la fenêtre, hilare comme les deux ambulanciers à ses côtés. J’avoue que je ne sais pas comment me comporter avec elle. Pascale m’informe qu’elle repart dépanner une autre collègue puisque ma patiente est autonome.

— Bonjour, madame Geaudin, je vois que tout a l’air de bien se passer, la salué-je timidement.

— Ah, voilà les déprimés, confie-t-elle aux brancardiers en jetant à peine un regard vers moi.

Malgré son teint devenu jaune à cause de sa maladie, elle est absolument magnifique. Ses longs cheveux blonds arborent une coiffure sophistiquée dont j’ignore combien de temps elle a mis pour la faire. Maquillée et manucurée, cette femme continue de prendre soin d’elle. Je devine que sa taille de guêpe est remplacée par son ventre qui gonfle chaque jour un peu plus devant son pantalon déboutonné.

Après un au revoir aux deux hommes qui me tendent son dossier, madame Geaudin s’autorise enfin à me scruter.

— Vous n’êtes pas un brin trop jeune pour être infirmière ? déclare-t-elle en m’analysant de la tête aux pieds.

— Qui a dit que j’étais infirmière et non aide-soignante ? la recadré-je.

— Vous avez toutes cette tête de désolée avec ce sourire forcé.

Alors là, j’ignore comment réagir. Cette femme a un véritable aplomb. J’ai l’impression de faire face à Célia. Je réfléchis à ma réponse, mais elle me coupe avant qu’un seul son ne sorte de ma bouche.

— Franchement, vous pourriez faire quelque chose pour la vue. Je sais que je vais mourir, mais, s’il vous plaît, ne me mettez pas un parking désespérant comme spectacle.

Je l’observe continuer à défaire ses valises et installer ses affaires comme si elle emménageait dans un nouvel appartement. J’ai du mal à me positionner, auprès d’elle. Les patients et les familles dépressifs sont plus ma tasse de thé. J’imagine ma jumelle à ma place et tente de réfléchir comme elle. Je ne mets pas longtemps pour dénicher une réponse :

— Et vous préféreriez quoi, comme vue ?

Mme Geaudin stoppe son activité et vient fixer ses yeux chocolat dans les miens. Un léger sourire de victoire se dessine sur mon visage, ce qui entraîne un fou rire chez elle. Je l’observe, incrédule. Je ne suis pas le genre de personne à faire rire les autres. Je pense même que c’est la première fois depuis des années que ça se produit.

— Oh, mon enfant, si seulement ! Je veux celle de Crystal Bay au moment du coucher du soleil, me défie-t-elle.

– Très bien. Vous l’aurez.

Nous nous affrontons quelques instants du regard. Si elle désire me lancer des défis, pas de problème. Je m’apprête à lui demander si elle souhaite autre chose quand la cadre passe l’embrasure de la porte. En à peine deux secondes, le visage de Mme Geaudin se transforme. Je la vois renifler comme si elle allait se mettre à pleurer et porter une main au niveau de son flanc gauche.

— Comment allez-vous ? questionne Mme Charbes, pleine d’empathie.

— Oh, si vous saviez, commence ma patiente la voix tremblante, j’ai tellement de douleurs. Je ne dors plus et je me sens encore plus seule qu’avant.

— Ne vous inquiétez pas, madame Geaudin. Nous allons vous accompagner comme il se doit, lui promet-elle en posant une main sur son épaule.

La cadre ne s’attarde pas plus longtemps. Je la suis du regard avant de revenir sur ma patiente qui a repris son rangement.

— C’était quoi ça ?

— La vérité, ma chère, réplique-t-elle du tac au tac en se tournant vers moi.

— Et les larmes ?

— Une preuve pour avoir des traitements.

— Votre famille ? demandé-je les mains sur les hanches.

— Quelque part dans ce monde. Maintenant, j’aimerais me reposer, m’indique-t-elle en se dirigeant vers l’entrée de sa chambre. Ne vous en faites pas, je sonnerai si j’ai besoin.

Mise à la porte par ma propre patiente ! Ça ne m’était encore jamais arrivé. Je prends mon téléphone dans ma poche et me fais une alerte pour ce soir. Je dois lui trouver sa vue et la lui ramener demain matin, même si je dois y passer toute la nuit et revenir sur mon jour de congé.

 

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