Foutue Saint-Valentin !
Le
collectionneur
Écrit par Ema Garily
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Assise un peu en retrait contre la fenêtre d’un restaurant affichant complet, Anna fixait la porte d’entrée avec anxiété. Ci et là, des tables dressées pour deux, avec en leur centre une petite bougie et une rose rouge dans un soliflore. Rien de très surprenant en cette soirée de Saint-Valentin.
Partout, des couples. Élégants et plus ou moins assortis. De tout âge et aux profils variés. Des passionnés. Des romantiques. Des pudiques. Des vieux complices. Des désabusés.
Et elle, assise à sa table. Seule. Et s’il ne venait pas ?
Elle était arrivée en avance. Comme il faisait un vent glacial dehors, elle avait choisi de l’attendre à l’intérieur. C’était un peu gênée qu’elle avait précisé au serveur que son ami la rejoindrait plus tard. À présent, elle avait ce sentiment que tous ces couples la dévisageaient du coin de l’œil, et que sa présence solitaire alimentait les conversations. Elle s’imaginait susciter pitié ou moquerie. Dieu qu’elle détestait être au centre de commérages !
Voilà deux semaines qu’elle avait réservé cette table dans ce haut lieu de la gastronomie afin d’être certaine qu’ils puissent s’y restaurer ce soir-là. Elle ne voulait pas laisser de place à l’imprévu. Ce devait être une Saint-Valentin parfaite. Pourtant le retard de son ami n’augurait rien de bon.
Elle avait commandé un verre pour tromper son ennui et calmer son angoisse. Hélas, il était déjà vide. Bon sang, mais quelle heure était-il ? Elle consulta ses messages pour la énième fois. Rien depuis son « À tout à l’heure, ma chérie. Je suis tellement impatient !». Elle avait tenté de l’appeler à deux reprises et était à chaque fois tombée sur son répondeur.
— Il aura été retardé à son travail, avait-elle affirmé au serveur qui venait de débarrasser son verre. Elle avait bien vu à son air dubitatif qu’il trouvait cela étrange que son ami ne la prévienne pas. Il avait affiché ce petit sourire qui débordait de commisération. Écœurant.
Un peu plus loin, le patron lui lançait des regards appuyés à chaque couple qui se présentait et qui n’avait pas anticipé la réservation. Elle sentait bien que sa présence dérangeait.
Il était presque vingt heures. Soixante minutes qu’elle attendait. Elle lui avait laissé quelques messages, en vain. Commandé un autre verre, puis un autre… Quand ce dernier fut vide, elle dut se rendre à l’évidence : il ne viendrait pas. Elle envoya un texto à sa meilleure amie pour lui faire part de son désarroi, avant de se diriger vers le comptoir pour régler ses consommations, la tête haute, tandis qu’une vingtaine de paires d’yeux la suivait discrètement. À peine avait-elle eu le temps de payer que déjà le patron lui-même débarrassait à la hâte ses couverts afin d’y accueillir de nouveaux clients. Un couple chassait l’autre. Cruelle réalité.
Elle marcha un peu dans la bise mordante. Elle avait besoin de calmer son cœur qui battait à tout rompre. Ce cœur meurtri d’avoir accordé un jour sa confiance à la mauvaise personne. Non, on ne l’y reprendrait plus.
***
Vingt-quatre heures plus tôt…
Marc époussetait son étagère avec la minutie d’une fourmi. Il était extrêmement maniaque et se pliait à ce rituel quotidien depuis de longues années. Il ne supportait pas le moindre grain de poussière. Pourtant, il ne recevait jamais personne. Cet appartement était son havre de paix et il tenait à le garder secret. Depuis quelques jours, il se sentait euphorique. La date fatidique se rapprochait à grands pas et cela lui mettait du baume au cœur, ce qui avait pour effet d’augmenter sa frénésie de ménage.
Anna… Une douce consonance pour la plus parfaite des soirées à venir. Il en était certain, il avait déniché la perle rare cette fois. Son bonheur n’en serait que plus intense. Il plaçait beaucoup d’espoirs dans cette année, il pressentait que sa tendre élue ne le décevrait pas. Quelle surprise lui avait-elle concoctée pour leur rendez-vous de Saint-Valentin ? Assurément rien qui égalerait la sienne. Cette pensée fit naître sur son visage un sourire conspirateur et une excitation le saisit brusquement. Oui, ce serait l’apothéose.
Il reposa la petite matriochka avec soin et s’empara de la seconde afin de l’astiquer avec tout autant d’application. C’était un collectionneur. Les poupées russes se déployaient sur son buffet jusqu’à n’en plus finir. Plus jeune, il amassait des galets, ce qui avait pour effet de faire hurler sa mère. Elle ne savait faire que ça de toute façon, lui crier dessus à longueur de journée. Histoire de bien ancrer dans sa petite tête de pauvre gosse qu’il n’avait jamais été désiré. Des fois qu’il aurait eu un doute à ce sujet. Elle aimait lui rappeler qu’il finirait comme son salopard de père. Alors Marc s’enfermait dans son monde de collections. Les bâtons, les insectes, les pièces qu’il dérobait dans les églises. Il entreposait tous ses trésors dans des bocaux. Son plaisir résidait dans leur contemplation.
Et puis Marc avait grandi et s’était lassé de ces fades trouvailles. Il lui fallait du neuf, quelque chose qui le transporte et lui donne un but dans la vie. Il avait cherché longtemps. Tâtonné, expérimenté, abandonné. Et puis, à l’aube de ses quarante ans, il avait rencontré une fille : Denise, ou quelque chose comme cela, il n’en était pas certain. Il avait toujours eu du mal à retenir les prénoms, ainsi que tout ce qui ne présentait pas une grande utilité à ses yeux. Il avait été diagnostiqué antisocial, les autres ne l’intéressaient guère. Denise, ou peu importe comment elle se prénommait, s’était offerte à lui, dans toute sa générosité et sa candeur. Elle semblait voir en lui une sorte de dieu devant lequel elle aurait pu se prosterner pour l’éternité s’il le lui avait demandé. Il n’avait eu que peu d’expérience des femmes avant cela. Quelques mégères qui s’étaient rapidement fait la malle et il s’en contrecarrait un peu. Il n’était jamais tombé amoureux. Peut-être son passé ou sa génétique. Psychopathe, avait déclaré l’une de ces péronnelles. Il s’était senti flatté par cette distinction. Elles satisfaisaient ses bas instincts et cela lui suffisait grandement. Il les avait toujours considérées comme des sortes de bêtes curieuses et inintéressantes avec leurs jérémiades et leurs babillages incessants.
Jusqu’à Denise.
Elle avait su toucher son ego et c’était une sensation délicieuse d’être à ce point idolâtré. Il avait joué le jeu de l’amoureux avec brio et il était persuadé qu’il pouvait tout obtenir d’elle. C’était jubilatoire. Mais rien de comparable avec le jour de la Saint-Valentin de cette année-là, lorsque lassé de son joli joujou, il l’avait quittée sans ménagement juste après une soirée romantique à souhait. Il avait alors ressenti un plaisir extrême, malsain, mais jouissif. C’est ainsi qu’il avait trouvé sa voie et décidé qu’il collectionnerait les ruptures de Saint-Valentin.
Voilà quinze ans déjà qu’il s’adonnait à ce rituel quasi religieux à ses yeux. La traque commençait dès le mois de mars, lorsque le plaisir de la fête précédente avait fini par s’estomper totalement. Il était plutôt bel homme. Grand, mince et à présent musclé, car rien ne devait être laissé au hasard dans le jeu de la séduction. Il s’était documenté des heures durant afin d’exceller au mieux dans ce personnage charismatique et charmeur qu’il s’était créé de toutes pièces. Ce n’était pas chose aisée, il fallait doser subtilement les compliments, la retenue, et garder une part de mystère. Jouer sur les regards, les sourires, être tactile, mais pas trop. Ce fut un véritable apprentissage pour cet homme que la vie semblait avoir privé d’une quelconque empathie. Denise était une proie facile. Il convoitait à présent des femmes plus coriaces, les femmes intelligentes et méfiantes qui ne se laissaient pas avoir par le premier venu qui leur contait fleurette. Sa victoire n’en était que plus délicieuse. Il les choisissait indépendantes et réservées, celles qui ne mettraient pas trop leur nez dans ses affaires. Plutôt distinguées, de bonne éducation, et qui ne se montreraient pas trop lourdes après la rupture, celles qui resteraient fières dans leur chagrin.
Il s’était inventé une vie, dans une ville voisine. Celle d’un ingénieur en informatique qui travaillait à son domicile et qui partageait un appartement avec un frère dépressif et agoraphobe. Il s’attirait ainsi la sympathie de ces femmes, tout en se donnant un bon prétexte pour ne pas les recevoir chez lui. D’ailleurs, il restait évasif sur son adresse, et c’était toujours lui qui se déplaçait chez ses amantes. Il éliminait de sa liste toutes celles ayant des enfants à demeure, voire des enfants tout court. Il les choisissait disponibles pour lui, mais très occupées par leur vie professionnelle par ailleurs. L’âge lui importait peu tant qu’elles répondaient aux autres critères. Dénicher la perle rare n’était pas toujours simple. Parfois, cela prenait des mois. Il chassait indifféremment ses proies dans les bars branchés ou dans les bibliothèques, au cours de vernissages, dans des musées, au cinéma. La liste était longue, mais jamais deux fois au même endroit. Il lui fallait ratisser large pour ne pas risquer de se faire attraper. Par chance, il habitait à proximité d’une ville qui comptait plus de 800 000 âmes. La probabilité pour que l’on mette à jour son manège était quasi nulle. Il prenait soin de changer de quartier, voire de commune alentour à chaque nouvelle conquête. Cela avait toujours fonctionné. La date fatidique de la Saint-Valentin était parfaite. Leur relation remontait à quelques mois seulement. Idéal pour éviter la question de la présentation à la famille. Mais suffisante pour bien ferrer la demoiselle et qu’elle commence à se projeter. De plus, il était assuré que sa proie du moment se rendrait systématiquement disponible pour lui cette soirée-là.
Le scénario était toujours le même. Il demandait à celle qu’il avait choisie de lui préparer une petite surprise pour leur première Saint-Valentin. Il fallait lui reconnaître un certain talent de persuasion, car toutes se prêtaient au jeu avec plaisir et imagination. Il avait ainsi vécu des heures extraordinaires comme une nuit dans un centre d’astronomie à contempler la voûte céleste, un voyage surprise à Venise, voire une soirée délirante dans un club libertin. D’autres soirées plus classiques venaient également s’ajouter à son palmarès : des petits restos, quelques balades en bord de mer main dans la main, une nuit torride dans les calanques, une étonnante demande en mariage. Mais toujours ce même regard adorateur et ardent plongeant dans le sien, cet amour dégoulinant de toutes parts et cette confiance inébranlable en l’avenir de leur relation. Jusqu’à ce qu’il y mette le coup de grâce jubilatoire. Observer l’incompréhension la plus totale dans les yeux de chacune de ses partenaires, les sentir défaillir sous son annonce froide et sans appel, regarder leurs larmes couler ou les voir s’effondrer à ses pieds et lui, tourner les talons un sourire aux lèvres, telle était la récompense ultime dans la vie de cet homme. Il ne les revoyait jamais. Comment auraient-elles pu le recontacter ? Elles n’avaient ni sa véritable adresse ni de lieu de travail où aller l’attendre. Il avait un téléphone uniquement dédié à ses conquêtes. Chaque année, le 15 février, il en changeait le numéro. Il enregistrait alors sur son répondeur un message avec le nouveau patronyme qu’il s’était attribué pour les 365 jours à venir. Cette année, il était Marc Frontier.
Il avait rencontré Anna à quelques rues de chez lui. Il avait immédiatement été sous le charme de cette jeune femme de dix ans sa cadette. Pas qu’elle soit particulièrement jolie, non, mais il y avait en elle ce petit truc qui lui donnait un air classe. Ses précédentes recherches avaient toutes échoué et il ne restait que quatre mois avant février. Le sourire timide et plein de promesses qu’elle lui avait adressé avait suffi à finir de le convaincre qu’elle serait la proie idéale et il ne s’était pas trompé.
Il subsistait un problème, et de taille, la proximité de leurs logements respectifs. Tant qu’ils se fréquentaient, ce n’était pas très grave, il passait ses journées enfermé chez lui, et lorsqu’il sortait, il prenait soin d’emprunter la direction opposée. Au pire, s’il l’avait croisée à proximité, il aurait prétexté venir lui faire une surprise. Non, ce qui le dérangeait davantage aurait été de la rencontrer par hasard après la rupture. Il mettait un point d’honneur à ne plus jamais tomber sur aucune de ses victimes. Jusqu’à présent, il y était parvenu. Mais en serait-il de même avec elle ? Il ne pouvait pas prendre le moindre risque. Alors il avait déménagé quelques jours auparavant dans une commune voisine dans laquelle il s’était imposé de s’interdire toute approche féminine afin de s’éviter ce genre de souci à l’avenir.
Tout de même, se voir contraint de changer de logement à cause d’une femme… Il fallait reconnaître qu’Anna savait y faire avec lui. Elle était probablement sa plus parfaite conquête. Elle parlait peu d’elle et de ses activités lorsqu’ils n’étaient pas ensemble, ce qui laissait libre cours à son imagination débordante et perverse. Il se plaisait à la visualiser troquant un service en nature contre un ou deux billets. Cette pensée le rendait dingue autant qu’elle l’excitait. Anna avait quelque chose que les autres n’avaient pas. Il se surprenait à se demander si réellement il avait envie que tout s’arrête demain soir. Pour la première fois, il éprouvait un trouble au contact d’une femme, une impatience au moment des retrouvailles et c’était une sensation aussi délicieuse qu’effrayante. Et si peut-être, il prolongeait cela au-delà de cette date ? C’est vrai, il ne la fréquentait que depuis quatre mois. Pas suffisant pour se lasser d’elle. Mais la supporterait-il une année supplémentaire encore ? Pouvait-il se permettre cette fantaisie et mettre un terme à ce rituel si savamment orchestré depuis quinze ans déjà ? Non, impossible. Il la quitterait demain soir comme les autres en la regardant droit dans les yeux pour bien y puiser toute la profondeur de sa détresse.
Pris par son récent emménagement, il avait annoncé devoir s’absenter quelques jours pour une formation pour le travail à trois cents kilomètres de là. Il devait revoir Anna vers dix-sept heures trente le lendemain. Elle lui avait donné rendez-vous pour assister au coucher du soleil sur la Méditerranée, puis ils iraient se balader ensemble avant d’aller dîner dans un restaurant gastronomique en bord de mer. Elle lui avait dévoilé ce programme en le lui susurrant au creux de l’oreille, de façon extrêmement langoureuse et avait ajouté lui réserver une surprise muy caliente pour la suite de leur soirée. Il n’en fallait pas plus pour mettre tous ses sens en émoi et il attendait avec fébrilité son cadeau pour lui. Tant pis s’il devait se plier à l’affligeante banalité d’un crépuscule romantique et d’un tête-à-tête amoureux. Son présent pour elle patientait bien au chaud depuis quatre mois.
***
Confortablement installée dans son salon, un verre de rouge à la main, Anna rêvassait devant une émission télévisée sans grand intérêt. Elle tuait le temps à l’aide d’un côtes-du-rhône à la robe de velours et aux arômes de framboise. Elle n’avait pas revu Marc depuis une semaine. Il avait dû s’absenter pour son travail et l’attente lui semblait longue. Enfin, son impatience prendrait fin demain pour leur soirée de Saint-Valentin. Elle était pressée, mais surtout très anxieuse. Il paraissait profondément épris d’elle, mais les apparences pouvaient être trompeuses. Ça lui était déjà arrivé par le passé dans une ancienne relation. Elle s’était sentie alors en confiance et avait cru indéfectiblement en cet amour, et elle était tombée de très haut. Un trou noir abyssal dont elle avait eu toutes les peines du monde à en sortir. Profondément marquée par cette histoire, elle était depuis restée extrêmement méfiante.
Quand elle avait rencontré Marc, quatre mois auparavant, elle s’était dit que peut-être la vie lui offrait la possibilité de sortir de cet enlisement. Il était un homme charmant et se montrait attentif à son bien-être. Il n’avait pas cherché à aller trop vite, juste ce qu’il fallait, au bon moment. Si bien qu’aujourd’hui, elle considérait ce hasard comme un don du ciel et elle avait hâte de le revoir pour passer avec lui la plus réjouissante des soirées. Il avait souhaité qu’elle se charge de l’organisation de la fête, car il serait tout juste de retour de son déplacement professionnel et n’aurait pas le temps de s’en occuper. Ses amies lui avaient conseillé ce restaurant à quelques pas de la mer. Puis lui était venue cette idée de coucher de soleil et d’une promenade romantique à quelques kilomètres de là. Elle s’était ensuite demandé comment donner à cette soirée un goût inoubliable et à force de réflexion, avait trouvé la surprise parfaite.
Elle se rendit devant son armoire, l’esprit un peu embrumé à cause de l’alcool et se concentra sur la tenue qu’elle porterait le lendemain. Sa petite robe noire au joli décolleté et ses bottines neuves seraient idéales pour l’occasion.
***
14 février, 17 h 30
Lorsque Marc arriva, Anna se trouvait déjà là. Accoudée à la rambarde, elle semblait fascinée par le spectacle des vagues qui venaient s’échouer contre les rochers au bord de la digue en contrebas. Il la fit sursauter quand il s’approcha. Elle déposa un baiser langoureux sur ses lèvres puis se lova contre son épaule. Il afficha un drôle de sourire, qu’elle ne parvint à interpréter. Joie, satisfaction, fierté, elle n’aurait su dire… Après quelques minutes de retrouvailles, elle lui proposa de monter un peu plus haut afin d’avoir une vue plongeante sur le coucher de soleil. Ils empruntèrent un petit sentier assez abrupt qui serpentait entre les rochers. Ils ne croisèrent personne, pas plus qu’arrivés au sommet, il faisait bien trop froid et l’obscurité commençait à s’installer. Le vent soufflait fort, elle le tenait bien par la main de peur de perdre l’équilibre au cours d’une bourrasque. Le spectacle qui s’offrit devant leurs yeux était sublime. À perte de vue la mer et au loin le soleil qui venait se poser tout doucement sur l’horizon, jusqu’à se faire engloutir par l’étendue salée. Ils avaient du mal à s’entendre à cause de la bise qui s’engouffrait dans l’espace tout autour d’eux et les déferlantes qui inlassablement se fracassaient contre les rochers une dizaine de mètres en contrebas. Malgré le fond de l’air glacial, elle ne pouvait que s’incliner devant cette beauté sauvage. Elle se pressa un peu plus contre lui.
Bien qu’il trouvât quelque peu saugrenue cette idée de se retrouver là par cette météo déplorable, il n’en laissa rien paraître. Les femmes étaient bien toutes les mêmes avec leur romantisme à deux balles. Mais il devait s’en accommoder pour mener son projet à terme, il était si près du but. Il lui murmura des mots doux à l’oreille. Il la souhaitait mûre à point pour le coup de grâce. Elle se détacha de lui pour fixer son regard puis l’embrassa avec fougue. Il se dit qu’il ne la quitterait pas avant de l’avoir bien baisée, cette salope transpirait le sexe. Voilà qu’il était tout émoustillé, cette nana le rendait fou de désir. Devant cette bouche gourmande, il se demanda à nouveau si c’était bien cela qu’il voulait. Après tout, il était toujours temps de changer de trajectoire, et pourquoi pas, d’envisager de profiter d’elle encore un peu. Il aurait pu faire ce choix de collectionner les instants de sexe avec elle seule, plutôt que les ruptures avec d’autres. Il avait envie d’elle au plus haut point et cela altérait son jugement. Non, il ne pouvait pas se permettre la moindre faiblesse et renoncer à son plus beau palmarès. Pas maintenant. Ce serait probablement encore plus jouissif que les autres fois.
Pris dans ses pensées et l’esprit confus par son irrépressible désir, il ne remarqua pas l’expression de son amante changer et ne se méfia pas lorsqu’il la vit s’avancer brusquement vers lui et plaquer avec force ses mains contre son torse. Pas plus qu’il ne comprit au moment où il l’entendit crier ces mots : « Crève, connard ! » tandis qu’il basculait dans le vide…
Pauvre taré, tellement sûr de lui et de son minable petit stratagème qu’il ne l’avait même pas reconnue il y a quatre mois lorsqu’ils s’étaient croisés à proximité du square de son quartier. Tu parles d’un hasard… Voilà cinq ans qu’elle avait emménagé dans cet appartement à quelques centaines de mètres du sien. La seule partie du plan qui n’était pas prévue. Comment aurait-elle pu, il ne lui avait jamais communiqué sa véritable adresse. Cinq années à observer son petit manège et à comprendre que ce qui lui était arrivé à elle, quinze ans en arrière, il le perpétuait religieusement chaque année à la même date. Elle l’avait suivi de loin, discrètement, souvent. Elle avait assemblé les pièces des puzzles, s’était débrouillée pour recueillir l’air de rien les confessions de ces femmes après elle. Elle avait saisi l’horreur. Son désir de vengeance s’était décuplé au fil de ces nouvelles relations, sans qu’elle ne sache trop comment l’assouvir. Jusqu’à ce qu’ils se croisent dans ce square en novembre dernier et qu’il l’aborde comme s’il la voyait pour la première fois. « Je m’appelle Anna », avait-elle dit pour brouiller les pistes. Il n’avait pas fait le rapprochement. Jamais. Même lorsqu’ils avaient passé leur première soirée ensemble. Même lorsqu’il avait caressé ce corps qu’il connaissait déjà. Tellement centré sur lui, incapable de la moindre marque d’attention aux autres. Tant mieux, cela la servirait. Elle l’avait tant et si bien épié qu’elle savait qu’il n’avait pas d’amis ni de famille. Que le nom qu’il lui avait donné n’était pas le sien. Pas plus que l’adresse. Son plan stupide se retournerait contre lui au moment où on repêcherait son corps déchiqueté par les rochers et emporté au loin par les vagues. Quelle chance que les conditions météo soient à ce point favorables. La police conclurait probablement à un accident, un suicide, ou bien, s’ils grattaient un peu et mettaient le nez sur ses différentes identités, à un règlement de comptes. Elle serait peut-être interrogée si jamais ils parvenaient à retrouver son portable, mais elle leur servirait sa pathétique histoire de pauvre fille laissée en plan le soir de la Saint-Valentin. Personne pour attester de leur présence ensemble sans remonter une semaine en arrière au moins.
Elle marcha une heure pour se décharger de son adrénaline, et après avoir consulté sa montre, pressa le pas pour rejoindre le restaurant où elle avait réservé. Tout était calculé. Elle se présenterait seule et attendrait fébrilement celui qui n’arriverait jamais. Puis, après avoir tenté en vain de le contacter et informé son amie qu’elle s’était fait poser un lapin, elle rentrerait chez elle, le cœur lourd.
Elle sourit tristement en pensant que ce soir, des milliers de couples célébraient la Saint-Valentin. L’amour, elle aurait pu y croire si elle n’avait pas, un jour, croisé la route de cet homme cinglé et maléfique, collectionneur de ruptures de Saint-Valentin.
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