Foutue Saint-Valentin !
Cupbidon
Écrit par Dylan Chatelin
OceanofPDF.com
La Saint-Valentin… Ce jour si spécial pour tant d’êtres… Adoré par certains, haï par d’autres. Pour lui ? Oh, mais c’était un jour tout à fait spécial ! Peut-être même le meilleur de l’année ! Que valaient Noël, son anniversaire ou n’importe quelle fête à côté de ce frisson annuel, cette extase d’un jour ? Absolument rien. Ce jour était si spécial qu’il en était haletant. Chaque année, il plongeait dans cet océan étouffant, dans cette fièvre onirique avec la ferveur d’un religieux. Parce que ce jour, ce 14 février, c’était son jour.
Rien qu’à lui.
***
Cette année, ce quatorze marqué au fer rouge dans son esprit, du rouge de la passion, du rouge qui l’hypnotisait comme un taureau, commença par un ciel laiteux qui déversait des flocons de neige. Ces cendres pures, symboles de joie, ces larmes célestes qui venaient se poser sur leurs épaules à eux tous. Des larmes… oui. Il préférait ça. De belles larmes, des perles.
C’était le grand jour !
Et tout débutait par la douche la plus brûlante de l’année, plus brûlante encore que la passion ardente qui animait cette humanité décomposée. Tout devait être parfait. Pas un poil de trop, pas de saleté qui traînerait sur sa peau. Parfait et rien d’autre. Avec ses années d’expérience dans son domaine, il avait soigneusement étudié ce qu’il fallait à son corps pour incarner la perfection d’un rendez-vous. Un savon doux, au parfum presque neutre, un shampoing délicat, aromatisé pour offrir un léger effluve de quiétude. Une mousse à raser sans parfum, totalement neutre, un after-shave délicatement corsé, puis venait le temps du parfum.
Soigneusement étudié.
Il était homme attirant. Bien bâti, grand, le visage plein de confiance mais avenant. Un savant mélange qui faisait de lui ce redoutable charmeur. Et quoi de plus facile en ce jour si spécial ? Il prit la bouteille. Un musc épicé, puissant, mais pas trop. Soigneusement étudié. Si c’était trop fort, ça repousserait, si ça l’était juste assez, il devenait un véritable aimant, l’incarnation même des rêves éveillés. Il se mettait à transpirer la sécurité, la puissance, l’allégresse, et en fait, tout ce qu’on pouvait attendre de lui.
Maintenant, l’habillage ! Un frisson primal remonta le long de sa colonne vertébrale. Il enfila le jean bleu, pas trop clair, pas trop sombre, puis la chemise noire impeccablement repassée. Il fallait paraître sérieux, mais pas trop non plus. Tout était question d’équilibre. De faire équilibrer. Son regard bleu chaleureux s’examina avec minutie dans le grand miroir de cette chambre délabrée. Un endroit, bien sûr, soigneusement étudié.
Parfait. C’était le grand jour…
***
La neige tombait lentement lorsqu’il quitta la maison soigneusement choisie. Passer devant tout ce qu’il avait prévu pour la journée déclencha en lui le besoin irrépressible d’agir. Et d’agir vite. Cette journée n’était, hélas, pas éternelle ! Il grimpa à bord de la voiture, tout aussi, bien entendu, soigneusement étudiée…
Pour sa grande journée, bien peu de choses devaient être laissées au hasard. C’était trop… risqué. Il démarra, lançant enfin le train qui fonçait droit vers le précipice tant attendu. Un an ! Trois cent soixante-cinq jours à attendre ! C’était comme pour les gamins avec Noël, sauf que dans son cas, il n’attendait pas les cadeaux, il les distribuait. C’était lui qui partageait, lui qui jetait les pétales de roses, lui qui les noyait sous le rouge passion.
Rien de plus facile en ce jour béni !
***
Choisir, ou plutôt repérer était d’une facilité évidente. En ce jour, les esseulés privés de compagnie qui voyaient pulluler autour d’eux le bonheur de ces couples se distinguaient comme le nez au milieu du visage. Il y avait les dédaigneux, ceux qui haïssaient cette fête stupide et commerciale, eux, il fallait les éviter. Puis il y avait les tristes, les mélancoliques qui rêvaient leur amour, qui s’imaginaient au bras de cet inconnu charmant. C’était eux. Pourquoi ? Mais parce que ces gens, qu’il repérait si facilement, déployaient une faiblesse émotionnelle dans laquelle il se faufilait avec aisance.
Parce que c’étaient eux en qui il devait faire disparaître la tristesse.
Le plus dur, avec son idée, c’étaient les hommes. Ils ne se laissaient pas approcher aussi aisément, et certains de ces isolés picolaient pour oublier, ça les rendait parfois très violents. Alors il commençait par les femmes. Jeunes, jolies, attirantes et bien sûr, sur le point de sombrer dans le désespoir. S’il était une chose exploitable sans effort, hormis l’humain tout court, c’était bien la faiblesse émotionnelle de ces coquilles vides qui désiraient plus que tout être remplies, comme les autres.
La flèche de Cupidon, les chocolats, l’amour. Il se chargeait de ça.
L’homme élégant qu’il était arrêta sa voiture en plein centre-ville, non loin d’un bar. Bien entendu, tout avait été étudié, repéré. Un bref coup d’œil à son reflet dans le rétroviseur, bon sang ce qu’il se trouvait beau ; et il quitta le véhicule, un air radieux sur le visage. Il ajusta son long manteau noir, parfait pour renforcer l’aspect de confiance avec sa chemise. Tout naturellement, il entra dans le bar. C’était plutôt bien rempli pour ce jour si particulier, surtout à cette heure. Ce n’était que le début de l’après-midi, il avait déjà pas mal travaillé et les choses allaient se simplifier encore plus !
Le frisson, l’extase, qui montaient lentement, qui noyaient ses veines d’adrénaline et son cerveau de sérotonine… Ses puissantes doses annuelles de drogues qui l’immergeaient dans sa fièvre… Quel délice !
Il la repéra aussitôt, le flot de drogues naturelles l’invitant à passer à l’action. Elle était jolie, cette jeune brune, et son air désespéré lui ouvrit la porte. Elle était seule, une isolée de plus, et sirotait un café, les yeux rivés sur la télé qui, bien sûr, en était à rappeler à tout le monde qu’aujourd’hui, c’était le jour ! Le grand jour des amoureux !
LE GRAND JOUR !!!
Il s’éclaircit la voix, s’ébroua pour que le frisson de la chasse le quitte un instant.
La jeune femme se tourna vers lui.
— Bonjour, mademoiselle, est-ce que je peux ?
Elle accepta, sans grande conviction, distraite, la tête appuyée contre sa main.
— Vous avez l’air bien seule, se risqua-t-il.
— Ouais, et ?
— Voir des gens seuls, ça m’attriste.
Il offrit un léger sourire.
— J’ai juré de tout faire pour faire naître les sourires autour de moi.
— Vraiment ? Et en quel honneur ?
Il sourit, fouilla ses poches pour lui tendre une petite carte de visite. Association sourire sans solitude.
— J’avais une femme…
Il piqua l’intérêt de la brune. Au fond de lui, loin derrière le masque invisible, un sourire gigantesque étira le visage qu’il cachait.
— Lorsqu’elle est morte, j’ai tout perdu. Mais elle m’avait demandé de ne pas laisser les gens seuls. L’avoir à mes côtés, ça m’avait permis de connaître le bonheur, expliqua-t-il. Aujourd’hui, je veux le partager, le faire connaître à de parfaits étrangers.
— C’est quoi, votre asso’ ?
— C’est très simple, assura-t-il. Chaque année, à la même période, l’association fondée par ma défunte femme se balade en ville et réunit les solitaires. Nous sommes, en quelque sorte, un site de rencontres. Nous organisons des journées à chaque Saint-Valentin, pour tout le monde, tous les isolés qui souhaitent passer une bonne journée.
Elle fit tourner la petite carte entre ses doigts, intriguée.
— C’est totalement gratuit, bien sûr. Vous êtes libre de venir, de ne pas venir, et de partir quand vous le désirez. Si vous venez.
Impitoyablement doué. C’était ainsi qu’il se montrait, justement en se dissimulant derrière un écran de bienveillance. Il n’insistait pas trop, il titillait juste assez la curiosité, faisait vibrer la corde sensible.
Équilibre.
Convaincre quelqu’un, c’était jouer au jongleur. Il fallait lentement s’infiltrer jusqu’au cœur de leurs cellules grises.
— Mais vous m’expliquez pourquoi vous faites ça chaque année ?
Il haussa les épaules, esquissa un sourire mélancolique.
— Je l’ai promis à ma femme. Je veux, aujourd’hui plus que jamais, partager un peu de joie de vivre autour de moi. Un petit repas, du chocolat, ça ne fait de mal à personne, après tout !
Il y était presque. Encore un peu et le poisson serait ferré.
— Rien ne vous engage, je précise.
Une chose sur l’humain : il tenait plus que tout à sa liberté. L’Histoire l’avait prouvé. On souhaitait juste faire de cette liberté des moments de partage. Alors évidemment il ne fallait surtout pas les aborder en leur promettant déjà les fers aux chevilles ! La douceur, c’était la règle. Lentement, presque tout le temps avec un brin de sensualité, c’était la bonne période.
— Donc, si je veux, je viens et c’est tout ?
— Tout à fait, s’inclina-t-il. C’est juste histoire de passer un agréable moment, et peut-être de trouver quelqu’un avec qui en partager d’autres.
Elle était encore un tout petit peu sceptique. Un microdoute. Qu’il se fit un plaisir de faire disparaître avec un sourire agréable et une gestuelle aussi accueillante que rassurante.
— Et on y va comment ?
— Je sers de taxi, rit-il. Comme mes collègues.
— Y a déjà du monde ? s’étonna-t-elle.
Il hocha la tête, sortit son téléphone pour lui montrer les photos des participants de cette année. On ne le disait plus, ils avaient tous été soigneusement choisis. Tous attirants, tous jeunes, tous tristes et mélancoliques d’être seuls sans qu’une seconde ils se soient rendu compte de la chance que la vie leur avait déjà offerte. Et tout comme cette sélection, les clichés étaient… étudiés avec soin. Il la laissa regarder tranquillement, en se délectant lentement de cet intérêt qui grandissait en elle. Ça… Ça, c’était ce qui faisait couler toujours plus de drogue dans ses veines enflammées. Un nouveau frisson d’extase se propagea dans son corps.
— Alors, tentée ?
— Pourquoi pas… Qu’est-ce que j’ai à perdre, après tout ? sourit-elle, ragaillardie.
Bingo ! Si facile ! Bordel, c’était à peine s’il avait encore des efforts à fournir ! Il lui présenta un bras, l’air galant et amusant.
— En route !
La jeune brune aux yeux marron chocolat, d’ailleurs incroyablement beaux, se mit enfin à sourire. Il sourit en retour, s’assura qu’elle avait pris son bras avant de s’en aller.
Pour elle, le glas avait commencé à sonner.
Une fois dans la voiture, il la prit en photo, comme tous les autres avant elle. Elle afficha un beau sourire, un regard convaincu, une certaine joie se dégageant de son visage. Tout ça, pour inciter de futurs participants.
— Parfait ! Ceinture, et en route !
La jeune femme tourna la tête pour l’attraper, il frappa. L’aiguille s’enfonça dans sa gorge et il déversa le sédatif avant même qu’elle comprenne ce qu’il lui arrivait…
***
Cette fois, tout était prêt. Les invités étaient tous là. Sacrée journée ! Mais enfin il allait prendre son pied, avoir sa dose annuelle. Quatorze femmes, quatorze hommes. On était le 14, non ? Ça se fêtait ! Et puis, il y avait bien vingt-huit jours au mois de février, deuxième raison de faire cette réunion ! Tout était rassemblé pour déverser sa rage, pour les couler sous une dalle de haine. Ils avaient joué assez longtemps, l’heure de payer la note tombait !
Oh, et puis encore un peu de calme. Les mains dans le dos, un sourire béat aux lèvres, il les regardait. Tous assis, attachés solidement à leur chaise grâce à des cordes. Des liens. Il rit discrètement. Des beaux liens amoureux. Il s’éclaircit la voix, se remit à rire, partit en fou rire silencieux.
Des liens amoureux !!!
Quelques minutes passèrent avant qu’il regagne son calme en posant une main sur son sternum pour apaiser sa respiration. Un dernier petit hoquet amusé lui échappa, puis il soupira. Il inspira. L’heure était venue. Ses vingt-huit otages ne devaient plus être sous l’effet du sédatif. Ils dormaient tout simplement.
Il frappa durement la plaque en acier du poing. Le son métallique qui résonna fit faire un sursaut à tout le monde. Juste une seconde avant qu’ils se rendent compte de leur situation, des liens qui les retenaient, et de l’endroit inconnu dans lequel ils se trouvaient. Un sourire dément étira ses lèvres.
— Allez, on se réveille, tous ! Fini, la sieste !
Il tapa dans ses mains, soulevant un vent glacial de terreur. Le sol de toute la pièce était recouvert de plastique, il portait des gants. Il ne leur en fallut pas plus, malgré les boîtes de chocolats qui s’empilaient par dizaines non loin, et malgré les pétales de roses et les bouquets de fleurs, pour savoir que cet homme n’était pas qui il prétendait être, et surtout, qu’il n’était pas là pour faire se rencontrer des couples…
Mais quel genre de taré psychopathe kidnappait vingt-huit personnes en une seule journée pour les réunir autour de la même table gigantesque ? Le plus grand gaillard, celui avec qui ça avait failli mal tourner, redressa fièrement le menton. Lui, il l’avait choisi parce que c’était le cas typique de l’apollon connard qui profitait de son physique avantageux. Et visiblement, monsieur connard allait l’ouvrir pour jouer les durs.
— Et t’es qui, toi ? cracha-t-il.
— Moi ? Mais je suis celui qui en a assez de vous voir vous foutre de sa gueule ! s’amusa-t-il.
— Avec ton air de bouffon, ça m’étonne carrément pas…
Il esquissa un sourire, s’avança à côté d’un mur. Il était tout près de ce connard qui se la racontait, juste à sa droite.
— Tu sais ce qu’on dit ?
Le type fit « non », arrogant. Il jouait le sans-peur, très bien, il n’aurait pas le temps d’avoir peur, ni même de se faire pardonner.
— Allez, c’est la Saint-Valentin, fais tourner ton cerveau, Cro-Magnon !
Le gars lui envoya un sourire narquois. Il sourit à son tour, de toutes ses dents.
— L’amour, ça coupe le souffle !
La hache vola avant qu’il ne la voie. Il la lui enfonça en plein sternum, à travers, jusqu’à sentir la chair sous les os réduite en bouillie. La violence du coup, de ce choc monstrueux, entraîna la chaise au sol, sur son dossier, le cadavre en devenir. Il écrasa le corps sous un pied, arracha l’arme dans un bruit de succion atroce. Des filets rouge sombre éclaboussèrent le plafond et le visage de la demoiselle juste à la droite du tueur qu’il était.
— OH ! Mais regarde-toi, chérie, le rouge t’a choisi !
L’Arctique et ses pires blizzards cisaillaient ses captifs. La terreur, l’appréhension. Qui serait le prochain ? Pourquoi étaient-ils tous là ? Qui était ce type, ce cinglé fiévreux avec ses yeux fous, ses traits tendus à s’en déchirer la peau ?
Le tueur posa la hache pleine de sang contre le mur alors qu’à ses pieds, une flaque sombre s’étendait.
— Allez, faites un petit effort ! Pourquoi êtes-vous ici et qui suis-je ? À la prochaine mauvaise réponse, j’offre du chocolat à foison…
Le ton qu’il employait, son sourire narquois, ses iris qui balançaient la foudre. Il fit quelques pas en cercle, les mains jointes dans le dos, menton relevé. Du coin de l’œil, il en voyait une qui se demandait si elle devait se risquer à parler. Son regard fuyait du cadavre à lui, frénétique. Son sourire en coin s’accentua. Bientôt, il verrait leurs yeux rougir sous l’effet de la peur, de cette terreur qu’il infiltrait en eux. Qui leur ferait regretter, à tous, ce qu’ils lui avaient fait !
Il distinguait aussi les regards qui se voulaient discrets. Les communications silencieuses visant à trouver un moyen de s’extirper de ce bourbier. Il sourit, narquois, sûr de lui. Quelques-uns gigotaient pour tester la résistance de leurs liens, de ces cordes si serrées autour de leurs poignets qu’elles en lacéraient la chair. Il n’était pas expert en nœuds, et dans tous les cas, il y avait toujours une possibilité de se défaire d’eux. La jeune femme mûrissait visiblement ses mots tandis qu’un autre se rendait compte, après avoir forcé, que la corde qui tenait ses poignets était la même qui reliait ses chevilles. Il sourit de plus belle. Ce n’était pas tout à propos des cordes… Dissimulées dans les méandres des nœuds, il avait caché de jolies petites lames de rasoir. Un geste trop brusque, et ils pouvaient tous dire au revoir à leur capacité de marcher…
Il sourit encore.
— On ne sait pas qui vous êtes ! scanda enfin celle qui voulait parler.
Il planta son regard sur elle, sur celle qui parvenait à briser les chaînes qu’il imposait. Celle qui venait de remporter beaucoup de chocolats !
— Oh que si, Marta, tu sais très bien qui je suis…
La déchirure lente de sa voix maîtrisée s’insinua dans chaque recoin de leur cerveau. Ce barbelé rasoir qui lacérait doucement, les affaiblissait, les tuait à petit feu. Comment connaissait-il son prénom ? Il commença à s’avancer vers elle, lent, mesuré, terreur incarnée. Son visage n’exprima plus que du mépris, de la rage, l’envie de dévorer leurs corps et leurs âmes, de les précipiter dans un tourbillon vertigineux d’effroi pur. Il le ressentait, ce qu’il faisait, c’était comme leur injecter de l’azote liquide dans les veines.
— C’était il y a trois ans… Marta…
Il se planta derrière elle, abattit ses mains sur le dossier de la chaise en bois. Et il sourit joyeusement.
— Mais tu as gagné le chocolat ! s’amusa-t-il. C’est le bon jour pour s’en faire offrir jusqu’à plus faim !
Il tira la chaise derrière lui, les hurlements, les gémissements et la terreur totale lui servant de mélodie.
***
Dès son départ glaçant avec sa deuxième victime, la table s’anima. L’une des proies s’agita pour défaire ses liens.
— Attends, lui glissa un autre. Je me suis coupé ! Y a quelque chose avec la corde !
Il était juste à côté d’elle et parvint à déplacer un peu la chaise pour lui dire d’examiner la corde. Un foutu méli-mélo. Et les petites lames scintillèrent un instant.
— Faut que l’un d’entre nous se tire !
Celui qui venait de balancer ça, comme si personne ne s’en doutait, se pencha un peu en avant, réussit à se mettre sur la pointe des pieds en soulevant sa chaise. C’était atrocement douloureux, mais au moins, il savait qu’il pouvait agir ! Une autre chercha la sortie du regard, fébrile, son cœur prêt à éclater. Elle vit enfin la porte, se décomposa. Des cadenas partout, à codes… Des hurlements leur parvinrent, dressant chacun de leurs poils.
— La hache !
Celle qui était le plus près du mur où elle l’avait vu prendre puis laisser la hache se dandina pour bouger avec sa chaise. Elle réussit à faire un bond en arrière. Les lames de rasoir entaillèrent sa chair, elle gémit alors que le sang chaud glissait sur ses pieds. La douleur monstrueuse remonta son corps à la vitesse d’une balle. Ses tendons d’Achille !
— Y a des fenêtres ? bégaya un autre.
Oui, bien sûr. Sauf qu’elles étaient toutes barricadées !
***
Lorsqu’elle se rendit compte qu’il l’avait emmenée dans une salle de bain, Marta était déjà noyée dans sa peur. En silence il se préparait, donnant assez de temps à cette coupable pour qu’elle voie bien les marmites sur réchaud chauffer sans arrêt depuis des heures. Pleines de chocolat. De ce délice en ébullition… Le souffle chaotique, Marta ne put que se laisser faire quand il la détacha de la chaise pour lui attacher les mains dans le dos avant de la jeter dans la baignoire. Il sifflotait joyeusement un air romantique. Romantique, mais avec un quelque chose de très… brutal ? Il entonna même quelques paroles :
Captivate me
Become my escape
Can’t look away
You were my everything…
Puis il se planta face à elle, tapa dans ses mains en les joignant devant lui.
— Bien, Marta, c’est l’heure du chocolat !
Elle voulut le supplier, mais il fut plus rapide. En un instant, infini et éphémère à la fois, il attrapa une marmite et lui versa le chocolat brûlant sur la peau. Marta hurla à pleins poumons, il recommença. Encore. Et encore et encore. Jusqu’à la noyer sous le liquide brun, jusqu’à ce que ses cris se transforment en gargouillements, puis en râles. Jusqu’à ce qu’elle meure, noyée et brûlée vive. La mort donnée, il s’extasia devant la future sculpture en chocolat. Lorsque tout ça aurait refroidi. Le chocolat, et son corps.
Il sourit, inspira l’odeur mélangée de cacao et de chair brûlée. C’était ça aussi la passion ! La chair, le feu !
— Délicieux…
Il tourna les talons.
***
Les vingt-six suivants, changés en statues de glace prêtes à fondre ou à se briser, avaient entendu les hurlements. Du début à la fin. Quoi que ce type ait fait à cette Marta, l’odeur qui flottait dans la maison les rendait de plus en plus nauséeux. Un murmure de rébellion passait dans les yeux de certains. Vite étouffé par le retour de leur bourreau, une main dans la poche, tenant visiblement quelque chose, l’air radieux, et par le chant qu’il entonnait avec une délicatesse embrumée dans un quelque chose d’infiniment viscéral :
We’re dancing like flames
Flickering in the night
We sway in time with the wind
Before melting away…
Il était envoûté par son propre chant, sûrement mêlé à l’intégralité de cette musique qui bouclait dans son esprit. Il glissa enfin les yeux vers eux, remarqua la lividité de celle qui s’était déplacée, ses tendons tranchés nets, le sang qui s’accumulait à ses pieds. Il sourit.
— Bon… Le chocolat lui a beaucoup plu ! Vous ne devinez toujours pas, alors je vais vous donner un indice.
Il pointa une jeune femme du doigt de sa main libre, puis un jeune homme.
— Voilà un joli couple, sourit-il en se positionnant à côté de l’homme.
Il darda un regard incandescent sur la jeune femme.
— Il te plaît ?
Elle hocha vivement la tête, prête à tout pour lui obéir, même à mentir. Et il le savait pertinemment.
— Et toi, Jason, elle te plaît ?
Un frisson charcuta sa colonne vertébrale. Il les connaissait tous ! La jeune femme qui ne le lâchait plus des yeux pouvait supplier tout ce qu’elle voulait.
— Non, admit-il, la voix tremblante.
Jason l’entendit rire délicatement.
— Bah… tu sais ce qu’on dit, sourit-il en lui faisant face du mieux qu’il le pouvait. L’amour rend aveugle !
De simples mots, si puissants, si terrifiants, qui firent faire un saut périlleux à leur cœur. Sauf à Jason. Lui, il ne vit qu’un éclair argenté s’enfoncer dans ses yeux, l’un après l’autre. Le jeune homme hurla à pleins poumons alors que le taré leur laissait à tous le dégoût de découvrir les rivières sanglantes qui sillonnaient les joues de la victime, de voir deux trous, deux gouffres sanguinolents. La longue aiguille à tricoter, objet du méfait, dans la main, il reporta son attention sur la jeune femme sélectionnée aux côtés de Jason. Pour ce dernier, une mort par hémorragie gagnait du terrain.
— C’était pas très gentil de sa part… Il croit tout savoir, tout voir. Mais toi, toi…
Il fit le tour de la table, toujours aussi lent, d’une manière toujours aussi bien étudiée pour distiller un peu plus de terreur dans leurs veines. La dose injectée de force devait déjà crever le plafond. Mais ils devaient tous payer.
— Toi, tu m’as fait confiance.
— Oui… bégaya-t-elle.
Il se mit face à elle, recula la chaise pour qu’il puisse se placer convenablement.
— Mais tu m’as menti.
Jason n’émettait plus un bruit, tête baissée. C’était fini pour lui, l’hémorragie l’avait emporté.
— Ce n’est pas bien de se voiler les yeux, ma petite Élise.
L’aiguille s’enfonça, presque sans résistance, jusqu’au fond de son globe oculaire. Elle ne hurla pas, ne fit pas un bruit, se figea purement et simplement entre la surprise et la douleur aussi intense que rapide qui venait de la foudroyer. Les hurlements communs reprirent. Si puissants. Teintés de tant de peur. Il savoura un peu, puis décida de passer à la suite. Il n’avait pas tout son temps !
Les yeux clos, il leva ses deux mains, comme un chef d’orchestre.
— Chut, chut, chut… Chuuuut… Chut…
La musique bouclait dans son esprit, si belle, si délicate et brutale à la fois. Si rapide, fugace comme l’amour d’un jour. Il fit le tour de la table, gagna un coin à peine visible pour eux.
— Vous ne savez toujours pas ?
Il ne laissa à personne le temps de répondre.
— Je vais vous donner un autre indice, ça va vous faire réfléchir.
Il fronça le nez en reniflant, s’empara d’un arc et prépara une flèche. Un sifflement, bref et strident. Et un mort. Flèche en plein cœur. Il en encocha une autre, tira sur une jeune femme, plein cœur encore. Rapide, efficace. Au moins, ceux-là étaient libérés et n’avaient même pas eu le temps de souffrir !
— Je ne loupe jamais ma cible, précisa-t-il.
— Ro… Robin des bois… ? tenta une bien belle rousse.
Il rit de bon cœur, pendant une longue minute. Sans s’arrêter de s’esclaffer, il encocha une autre flèche, l’envoya en plein dans le cœur de la rousse.
— Perdu, mais c’était marrant !
Une mare de sang commençait à grandir en dessous de la table, noire, aussi sombre que le gouffre qui dévorait chacun d’entre eux, au fin fond de leurs entrailles, au cœur de leurs âmes.
— Mais il faut que j’égalise, maintenant.
Nouvelle flèche dans le cœur. D’un homme cette fois. Il reposa son arc, tapa dans ses mains.
— Alors ? Personne ne devine ?
Une jeune femme releva la tête, la vue brouillée par ses larmes. Il avait toujours su qu’elle était intelligente, bien plus que tous les autres, mais pas assez pour écouter ce qu’il lui avait un jour dit. Elle, elle n’avait même pas essayé de suivre les autres dans leurs vaines tentatives pour trouver une solution et s’évader.
— Oui ? Vas-y, parle, exprime-toi, ma chérie !
Ses lèvres tremblèrent. Il sourit largement. L’overdose était un risque qu’il n’avait pas à prendre, mais si un jour il mourait, il voudrait que ce soit comme ça. D’une overdose de ses drogues annuelles.
— Vous… vous…
— Hum ?
Il tendit l’oreille, railleur.
— Vous êtes Cupidon ?
Il sourit de toutes ses dents en se penchant en arrière pour la féliciter avant de se mettre à applaudir.
— Mais Cupidon… il, il ne tue pas, il rend les gens amoureux ! protesta un autre.
— Ouais… bouillonna-t-il. Et ça vous est jamais arrivé de vous dire que Cupidon pouvait péter les plombs ?
Il les défia du regard, un par un.
— Vous, les humains… Je vous offre l’amour, et vous foutez tout en l’air !
— Cupidon est un petit ange !
— Tout le monde grandit, Jeanne… s’amusa-t-il.
— Mais pourquoi ?
— Je vous ai fait le cadeau de l’amour et vous l’avez piétiné, souillé, jeté dans la boue ! explosa-t-il. Ce jour, c’est mon jour et vous en avez fait une fête commerciale !
Enfin, les choses se précisaient pour tous. Ils allaient apprendre la vérité, les raisons qui les avaient piégés ici pour voir un homme devenu fou déverser l’égout de haine qui circulait dans ses veines sur eux.
— C’EST MON JOUR ! Le mien ! Et vous, qu’est-ce que vous en foutez ?
Il mit en évidence, sous leurs yeux, sous le reflet de leurs émotions, un bidon rouge.
— Vous me le volez… Vous en faites un moyen de toujours plus vous engraisser comme des porcs, de vous en mettre plein les poches ! Et pire que tout, vous insultez l’amour que j’offre avec vos saloperies. Avec votre technologie, votre incapacité à vous dire qu’il faut savoir se battre pour lui. Non ! Au lieu de ça, vous enchaînez, ouais, vous vous noyez dans la concupiscence, dans le plaisir instantané !
Il versait de l’essence loin d’eux, pour que le feu prenne son temps.
— On le fera plus ! Promis, on vous écoutera, maintenant !
Il se figea, se redressa et regarda la jeune femme.
— Mais tu crois que l’amour, le vrai, ça existe en plusieurs exemplaires ? railla-t-il. Tu crois que vous êtes seuls sur cette planète ? Non, pour vous…
Il jeta son jerricane vide, fouilla lentement sa poche.
— Pour vous, c’est fini, et vous savez ce qu’on dit ?
Il mit des allumettes en évidence devant lui.
— L’amour brûle…
Il leur sourit une dernière fois alors qu’ils suppliaient pour leur vie.
— Cupidon a pété les plombs, parce que pour vous, l’amour est devenu bidon.
Il craqua l’allumette, mit le feu à l’essence. En plein fou rire, il les abandonna à leur sort, quitta la maison soigneusement choisie. Parce qu’elle était isolée, parce qu’il n’y avait personne qui habitait dans les vieilles baraques alentour. Alors que, derrière, les flammes commençaient à dévorer la bâtisse d’où émergeaient tant de hurlements, il enfila une paire d’oreillettes, riant, sifflotant joyeusement. Enfin, il écoutait à nouveau cette puissante mélodie…
Pull me into the pyre,
Engulf me in flame
Captivate me, eidolon
Gravity, magnetic
Pull me toward my ecstasy…
— Ah… Lorna Shore… frissonna-t-il.
Il posa la touche finale. Une belle petite plaque en métal gravée L’amour, c’est bidon ! juste devant la maison en flammes, et alors que les sirènes lointaines résonnaient, que la musique tambourinait dans ses oreilles, Cupidon, pour qui l’amour était bidon, disparut dans la nuit…
Et vivement l’année prochaine ! Alors, souvenez-vous tous que je veille au grain…
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