Gaspard des montagnes - Tome III
Première Veillée ................................................................. 4
PREMIÈRE VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Le retour de J.-P. Grange. – Il parle de l’héritage. – Ce que lui apprend Anne-Marie. – Lorsque Grange revint des Îles, dit la vieille, il acheta un cheval à Bordeaux et prit sa route par Limoges. De Billom, où il avait couché, il repartit avant le jour.
C’était un de ces matins rafraîchis de bise, où le soleil sort de la brume au-dessus des pacages. Ses premiers rayons, la feuille de trois bouleaux bruissante et fuyante, les roues des araignées secouant des gouttes brillantes entre les genêts, ces poursuites de lueurs de côte en côte à travers la campagne fumeuse, tout cela fait un monde de vie et de jeu-nesse. Pas très haut, en l’air, le vent emporte deux pans de nuages où il s’entonne comme dans de grandes pièces de linge. À chaque tournant s’étendent plus au large des loin-tains qui ont la couleur de des clochettes bleues sur le bord de la route.
De Mauzun, au pied des tours en ruine, sur ce fond éta-lé, cette banquette de vingt lieues de montagnes qui fu-maient comme des soupes parce que le soleil levait la rosée, Grange retrouvait toutes choses par leurs noms, à leurs places : les vallées, les bourgs, les buttes à châteaux, les pas-sages, les puys des Dômes, emmêlés de nuées, et les monts Dore, ces sommets où l’été on monte avec les bêtes…
– 4 –
Il se souvint d’un mot de sa pauvre mère. Elle n’était pas de trois jours à la foire de Beaucaire, qu’elle disait : « J’aime tellement le pays que quand je reviendrai, j’irai embrasser tout le monde dans toutes les maisons. »
Près de Toutée, pour raccommoder son éperon, il entra dans une métairie. Là, le pied sur le banc, quand il respira une odeur froide de lait, de foin, de vieillerie paysanne, il dut reprendre souffle comme s’il venait de boire un coup trop fort.
Maintenant il reconnaissait les champs. On avait mis en jachère cette pièce, et là, au contraire, arraché les balais de la lande. Les sapins de ce bois avaient richement monté. Mais ce pauvre M. Verdier fume ses terres avec du fumier d’alouette. Ça se connaît, un pré de métayer et un pré de propriétaire.
Tout devait aller bien aux Escures. Tout irait bien à pré-sent. Les lettres, elles ne peuvent pas en dire long, les lettres.
Il comprit confusément qu’il s’était amusé à des re-marques sans cesser de songer à ce qui l’attendait à la mai-son. Anne-Marie donnait les nouvelles du domaine plutôt que celles de son ménage. Elle écrivait que son mari avait été obligé de partir pour l 1 ’ Espagne…
Grange enfila au trot l’allée de sorbiers. Une servante, avec un effort de reins pour passer sur les pierres, poussait un bayard chargé de liasses de draps. Elle allait les étendre
1 Voir : À la Belle-Bergère.
– 5 – sur le pré, au-dessus du jardin. Des fumées sortaient par la porte de la buanderie. En mettant pied à terre sous le tilleul, Grange voyait tout, jusqu’à la brosse de chiendent qui traî-nait près d’une terrine. La matinée sentait le savon, le lessif. C’était un jour de ces grandes buées qui reviennent deux fois l’an.
Il dégrafait son manteau, il se retourna : Anne-Marie et Pauline, les voilà, hors d’haleine. Ces grands baisers de l’arrivée. On s’arrête, les mains aux épaules, pour se consi-dérer, et puis on se reprend… Grange donnait des coups de tête, comme quelqu’un qui est là, à la fin des fins. « Et lais-sez-moi souffler : je vous raconterai tout un peu plus tard. »
Anne-Marie le trouvait vieilli : ses favoris bouffant contre son col avaient grisonné ; sa face à gros plis s’était jaunie, amollie ; les yeux semblaient fouettés d’un peu de sang rouge. Il respirait fort, passant le regard, pour en re-prendre possession, sur le vieux château de pierre grise. Voici la cour du frêne pleureur, les bâtiments, sous la bosse en sapins de la montagne. Du jardin on a devant soi le val de prairies et d’arbres qui descend vers la vallée d’Ambert jusqu’aux monts du Forez. Un canton lavé comme une feuille d’avoine, encore bien frais, bien vert aux approches de septembre.
Grange voulut aller remplir lui-même une bouteille au cellier ; puis il s’assit devant la table, tira le tiroir au pain. Comme autrefois, il taillait des bouchées qu’il piquait de la pointe du couteau, trempait dans le verre de vin et portait à sa bouche. C’était ce qu’il nommait déjeuner avec le marquis de Vinageac.
— J’ai vu que vous aviez su tout gouverner ; des terres bien épierrées, sans un fil de chiendent…
– 6 –
— Une triste année. Les blés n’ont rien rendu.
Mais il les regardait comme s’il hésitait à parler. Il se passa lentement une main sur la figure. Puis d’un ton chan-gé :
— Alors ? Vous êtes seules, ici, toutes deux ?
Ils ne s’entretinrent qu’après le dîner de midi. Dans le cabinet, entre l’armoire à graines et le petit bureau surmonté de registres, dormait toujours un relent de chandelle et de cuir. La branche qui frottait aux vitres assombrissait le jour un peu plus qu’autrefois.
Anne-Marie avait fermé la porte. Le père y alla, la re-ferma. Pour lui, elle ne pouvait être vraiment fermée que s’il l’avait fermée lui-même.
— Tu me dis que Robert est encore en Espagne ?
Au fond, il aimait mieux ne pas avoir à exposer les af-faires devant son gendre. Il repoussa machinalement un pa-quet de plumes, près de l’écritoire. Eh bien, ce n’était pas du trop bon qu’il rapportait. Tout n’irait pas comme on l’avait pensé. Mais il ne fallait point se démonter encore.
Le sang aux joues, il se réinstalla dans le fauteuil de ba-sane rouge. La succession de son frère Jérôme s’était em-brouillée petit à petit. On avait présenté des corps de billets valablement signés par lui, comme en témoignaient des per-sonnes respectables qui l’avaient vu les écrire. Durant des mois ces lettres de change s’étaient succédé et finalement le défunt laissait presque autant au débit qu’à l’avoir.
– 7 –
Peu avant sa mort, Jérôme avait dit à un capitaine de vaisseau marchand qu’il possédait une belle fortune et qu’il allait la réaliser pour rentrer en Auvergne. Les choses ne s’expliquaient donc que d’une façon : il avait dû fournir des signatures de complaisance à un sieur Coussangettes, instal-lé à la Guadeloupe pour faire l’escompte et la banque. Sans doute ils étaient secrètement associés. Jérôme, pour ses sû-retés, avait certainement retiré une déclaration de ce Cous-sangettes. Mais on ne l’avait pas retrouvée dans les papiers ; non plus que le livre-journal, d’ailleurs. Grange pensait que Jérôme, toujours méfiant, pouvait l’avoir serrée dans leur maison de Chenerailles. C’était pour cela qu’il avait, lui, de-mandé à Anne-Marie d’aller visiter la cachette, derrière la plaque de la cheminée. Cette visite n’ayant rien donné, re-tombaient ainsi sur la succession trois cent vingt mille francs de dettes fictives.
Le père se noyait dans les faits, les dates, les explica-tions, tant il tenait à prouver qu’il n’avait pu mener la liqui-dation autrement. Il avait engagé certaines affaires qui don-neraient sous peu de beaux profits. Et il saurait remonter sur sa bête. « Suivez-moi bien, mes petites ; il est forcé que d’ici quelques mois… »
Il se tuait en assurances. Mais à ce tassement du dos, à ces reprises de souffle, on le sentait las et vieilli. Il allumait un cigare comme un planteur – c’est lui qui a fumé les pre-miers dans le pays, – et le rougeoiement éclairait une épais-seur de graisse jaune sous un teint brouillé aux joues, brûlé aux tempes, qui n’annonçait pas la vraie santé.
– 8 –
S’il avait été moins préoccupé, il aurait deviné que ce qu’il venait d’apprendre à ses filles n’était pas une nouvelle pour elles. Anne-Marie lui dit enfin qu’elle ne s’attendait pas à mieux. Ce M. Coussangettes était un cousin de Robert…
Le père n’en pouvait revenir. Et elle ne le lui avait pas fait savoir ! Une idée l’aborda : Robert avait épousé Anne-Marie la sachant riche héritière et l’a abandonnée voyant la succession tourner à rien. Mais si Robert pouvait aider à re-trouver trace des garanties ?
Grange balança un peu, dit son idée, et il s’y prenait tout en parlant, entrait mieux dans son espérance.
Il fallut bien le mettre au fait. D’abord, il ne comprenait pas. Puis il ne voulut pas comprendre.
Oui, l’oncle Jérôme, expliquait Anne-Marie, avait signé des traites de complaisance pour fournir un fonds de roule-ment à Coussangettes. Mais une contre-lettre de Coussan-gettes reconnaissait que son soi-disant débiteur ne lui devait rien et le déchargeait de tout payement. C’était pour re-prendre ce papier considérable caché en effet à Chenerailles qu’une nuit était venu là-bas le monsieur en noir.
Grange, les yeux attachés sur Anne-Marie, martelait à petits coups de poing le bord du bureau. Tout à coup, il écla-ta. Mais elle était folle de ne lui avoir rien écrit. Même si leur voleur avait détruit la contre-lettre, il fallait engager un pro-cès. Quand il devrait aller parler aux juges, aux ministres, au roi !
Il s’était levé, empoignait une chaise, la plantait de côté, la replantait. On verrait s’il ne saurait pas reprendre l’affaire.
– 9 –
— Écoutez, pauvre père, le monsieur en noir, c’est un cousin de Coussangettes…
Tournant court, Anne-Marie déclarait d’une voix plus serrée que puisque l’héritage était leur bien, à Pauline et à elle, c’était à elles de se résoudre, et elles avaient résolu de le laisser aller. L’argent, l’argent ! Si l’on savait comme la poursuite de l’argent peut boucher la vue et mettre du mal-heur dans toute une vie !
C’était pour aller recueillir l’héritage, que son père l’avait contrainte au mariage avec Robert : de l’héritage, elle ne voulait plus rien savoir. À vingt-deux ans, malgré les peines qu’elle avait eues, il y avait encore de l’enfance en elle. Sa joue tremblait et se creusait au-dessus de la mâ-choire. Mais dans l’instant, elle dut comprendre qu’elle en voulait au père. Elle lui mit les bras autour du cou :
— Rappelez-vous ce que disait ma pauvre maman : « La fortune ! Plutôt manger vingt et une soupes par semaine et être tranquille ! »
Sans le lâcher alors, elle lui confia que le monsieur en noir, eh bien, c’était Robert, qu’il l’avait épousée pour avoir la contre-lettre, n’ayant pas su trouver ce papier à Chene-railles, où un autre avait dû le découvrir plus tard. Pour cela et surtout, selon sa menace, pour tirer vengeance d’elle, qui lui avait tranché trois doigts sous la porte, la nuit de sa ve-nue. De fait il s’était vengé : il l’avait laissée pour morte d’un coup de couteau trois jours après le mariage et il avait en-suite fait enlever leur enfant.
Le père était tombé dans un silence où il regardait droit devant, assis et comme assommé dans le fauteuil. Pauline disait que Gaspard avait tout démêlé ; qu’ensuite, avec ses
– 10 – frères et Valentin Verdier – Plampougnis et Jeuselou aussi, ajoutait Anne-Marie – il les avait sauvées, arrachées au guet-apens où Robert les avait attirées dans le cabaret du Pont-du-Merle. Elle l’étourdissait de détails, pour le voir s’intéresser à ce qu’elle contait et revenir à soi. Il ne parla que pour demander où était Robert, à présent. En Espagne, dans une geôle ?