Gaspard des montagnes - Tome III
Sixième Pause ...................................................................... 276
SIXIÈME PAUSE
Le réveil à l’Ermitage. – Messe dans la prairie. – L’été sur la montagne. – En s’éveillant il se vit dans une chambre blanche où le soleil entrait. Il crut un instant au rideau blanc plein de soleil qu’il avait devant soi en ouvrant les yeux, dans l’enfance, le matin de Pâques. La joie d’alors, la même, mystérieuse et sans cause, le soulevait encore.
Aussitôt son idée le jetait hors du lit. Il faut qu’Anne-Marie sache ! Vite et vite. Il fait du vent. C’est le vent du beau temps. La journée sera bonne pour lui rendre son petit garçon.
Le Père avait ouvert aux demoiselles un bâtiment séparé dans la cour. L’enfant était avec elles. La Fanchon, d’ailleurs, ne l’aurait pas quitté, ni pour prières, ni pour menaces.
Leur caravane, dans la matinée, redescendrait sur Ol-liergues. Lui, il allait partir, dévaler par les bois, trouver un cheval, et galoper de bourg en bourg, plus vite que la poudre et le vent du matin, avec cette joie au bout de sa route.
Il oubliait la messe du Père. C’était vrai qu’il y avait des grâces à rendre. Et c’était bien ainsi. Il y aurait même plaisir à rompre cette promptitude, puisqu’elle n’allait à rien qu’on pût faire, seulement à de la joie. Cependant, il ne tenait pas en place. Il courut se laver à grande eau à la fontaine.
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Comme il revenait, il avisa les bottes du Barthaut. Sa tête avait dû travailler dans le sommeil. Tout d’un coup ses idées se rejoignirent, s’éclairèrent. Ces bottes, mais ce sont celles de M. César. Amédée les portait, le gland d’or enlevé pour le deuil. Ce sont celles d’Amédée… Il les prit, les palpa. Il avait une oreille à entendre pousser l’herbe : il lui sembla que sous ses doigts une des tiges crissait un peu. Il passa la lame de son couteau entre le cuir et la doublure, ramena un feuillet.
« Je soussigné, Joannès Coussangettes, banquier, reconnais et déclare qu’encore que, par diverses obligations passées au-jourd’hui devant Me Pannetier, notaire à la Pointe-à-Pitre, il paraisse que le sieur Jérôme Grange me doive des sommes mon-tant à trois cent vingt mille francs, la vérité est qu’il ne me doit rien et que je n’ai accepté lesdites obligations qu’à sa prière et pour lui faire plaisir ; desquelles je le décharge entièrement, ain-si que du payement desdites sommes… »
Amédée avait dû cacher le papier là, ces derniers jours, soit pour le soustraire à ceux qui le chercheraient chez lui, soit pour pouvoir en racheter sa vie, au cas d’un trop grand péril. Gaspard relut ; ses yeux se foncèrent comme quand il s’animait ; il écouta ses compagnons qui se levaient dans les cellules voisines, plia la contre-lettre et la mit dans sa poche.
Il aimait faire et ne rien dire.
Une cloche tinta dans le soleil sur la montagne. Entre les feuillages pendants, encore moites de nuit, et les fougères trempées, s’illuminent les métairies où la femme à genoux ravive les braises ; les châteaux de tours rondes où les pi-geons remuent au premier trait du soleil, au-dessus de la
– 277 – chambre à fleurettes de la demoiselle ; les villages où les at-telages de vaches viennent savoir aux fontaines quel goût aura l’eau ce matin.
Gaspard restait debout à la fenêtre ouverte. Dans sa tête, l’enfant, la contre-lettre, Amédée et les autres, faisaient un peu la sarabande. Mais il ne se laisserait entamer par rien, pas même par la joie.
Le soleil montait, prenant le ciel pour lui tout seul. Les compagnons s’appelaient dans la cour, les jeunes filles les rejoignaient sans presque se faire attendre. Un aigle, porté par les courants de l’air, tournait là-haut comme pour les couronner tous au nom de la montagne. Les fumées d’encens du matin, déployées en contre-bas sur les collines, s’élevaient et s’évanouissaient comme des anges. Les con-trées, les cantons des sorbiers et de l’herbe, des pommiers et du seigle, avec tous leurs endroits de travail et de vie, s’éveillaient à présent, au large de l’espace. Le métayer, con-sidérant de la porte le temps qui se mettait au beau, décro-chait pour la faire chanter la faux éblouissante. Les filles avaient envie de prendre leur mouchoir de cou le plus rouge, et de chanter en battant le linge au puits-fontaine. Tout le peuple de la campagne sortait pour être heureux en face des monts fumants et roses.
Gaspard aurait voulu déjà galoper sur la route. Mais il devait arriver ce matin-là, à tous ces amis et amies, un acci-dent de grande conséquence. Ils se virent brusquement en face de la chose. Tout s’était préparé sans qu’aucun s’en doutât, et il eût même été trop tard pour reculer.
Dans le chemin, simplement, le vieux Père leur annonça qu’il allait les marier. Barthélemy ne leur avait parlé du petit Henri à l’Ermitage que pour les amener devant l’ermite. Et
– 278 – son mensonge, à lui si candide et si vrai, ne put même pas en être un. Le Père vivait en grand air dans les monts, sans rien vouloir savoir de ce qui n’était pas la voie droite. Lors-que le Barthaut l’eut entretenu et qu’il eut considéré ces jeunes gens, il décida de leur donner la bénédiction nuptiale. Car il n’y a pas tant à tourner : la simple déclaration faite devant un prêtre qu’on entend se prendre pour mari et femme comportait autrefois le mariage. Et cette volonté, voi-là le sacrement même ; ni arrêtés, ni règles ne vont contre cela.
Lucie fut la première à donner son accord. Mariette ne marchanda pas longtemps. Fanchon acceptait aussi de se marier, mais ne quitterait pas le petit garçon avant de l’avoir remis à Mme Anne-Marie.
Pauline avait pris Valentin par la main. Elle lui dit à mi-voix qu’elle était pauvre à présent, et qu’elle avait moins l’orgueil que lui, car on pourrait raconter qu’elle avait su profiter des apparences pour conclure son mariage.
— Si vous vous embarrassez de considérations, c’est que votre amitié n’est point pareille à la mienne.
« J’aurais aimé leur jouer le tour, et Barthaut le leur joue. » Ainsi songeait Gaspard, tandis que le Père, avant de les confesser, leur adressait quelques paroles.
« Oui, le Père a raison : c’est beau, l’homme et la femme habitant la maison et ne faisant qu’un par le cœur. Il s’agit seulement de savoir si vous avez trouvé la femme de toute votre vie, celle avec qui vous pouvez tout partager. Vous n’aurez plus rien à vous seul. C’est cela, le mariage, cette es-pèce de pacte contre nature, cette foi donnée afin qu’on
– 279 – puisse au moins s’assurer sur l’amitié d’un être. Qu’est tout le reste, qui n’est pas cela ?
« Eh bien, encore aujourd’hui, je sais qu’avec Anne-Marie ç’aurait été cela. Mais qu’est-ce que j’étais, moi, pour avoir droit au bonheur ? »
L’ermite le moins âgé avait dressé, dès l’aube, un autel de roches et de gazon. Des carreaux de pierre bruts, à plu-sieurs pans, comme des cellules d’abeille, entouraient d’une marge la petite église. Le soleil buvait déjà sur les foins toute l’eau de l’aurore. Des lotiers, plus éclatants que le genêt, et des trèfles roses, poussant dans les joints, envahissaient la place et le parvis, au dedans même des murailles rompues. La prairie se mêlait ainsi aux ruines. Et il n’est pas de prai-ries sur terre qui portent de plus grandes fleurs et à plus grand’foison que celles de l’Ermitage.
Leur foin bougeait, aux souffles qui couraient sur sa houle comme des fumées roses ou rousses, couchant et rou-lant par ondes toute sa fine bourre de panaches, d’aigrettes, de pinceaux, de massettes et de pampilles. Les fleurs, là-dedans, c’étaient cent mille personnes d’un monde de cou-leur. Sur les bords, la verveine et des touffes de mauves bleues aux feuillages en ramages ; et, dans les creux, ces soucis d’eau luisants qu’on a nommés des joyes, de hauts bouquets de reines des prés, des angéliques ; la marguerite qui sait les secrets et l’arnica qui est comme une marguerite jaune ; la centaurée, le nez-d’ivrogne, le silène, l’orpin, le mélilot, le lychnis, la bourrache ; des boutons d’or aussi gros que des anémones ; et partout la pensée avec la campanule, l’œillet de la montagne et le mille-pertuis, le sceau de Salo-mon, le gant de Notre-Dame. Toutes, toutes, en astres ou en rosaces, en grappes ou en clochettes, on les découvrait,
– 280 – peintes à vif dans leur fraîcheur mouillée. C’était la fête des fleurs, une fête qui rafraîchissait le sang ; et l’on comprenait que ce lieu eût paru à un petit garçon l’entrée même du pa-radis.
Quel bienheureux silence ! Les jeunes filles s’étaient agenouillées sur leurs mouchoirs. Gaspard, d’un long regard, ne lâchait plus ces couples. Valentin avait pâli. Très lente-ment, comme sans bouger, il levait une main, touchait d’un doigt le coin de son œil, redevenait immobile. Il dit son oui assez bas, en appuyant de la tête, à peine, avec une gravité d’émotion qui saisissait. Pauline, au contraire, était fort rouge, et ouvrait de grands yeux brouillés et brillants. Le oui, elle le murmura, mais en le marquant bien. « C’est tout de bon, songeait Gaspard, et tout le cœur y entre. Que de pa-reilles choses soient, voilà qui vous réconcilie avec la vie. Ce que nous n’avons pu faire, eh bien, que nos amis sachent le faire pour nous. »
Mais le Grand-Blanc hennit, là-bas, vers l’Ermitage, comme s’il annonçait du nouveau, une arrivée. Les jeunes filles, mariées maintenant à la face du ciel, suivaient la messe sans détourner la tête. Gaspard se déplaça, de façon à tenir le chemin sous son regard.
Il crut entendre un pas léger, suspendu, dans les pierres. Le vieux Père élevait l’hostie, la chair et le sang. Le pas re-prit, derrière les saules. Gaspard vit, devançant Grange et Jean Domaize, et, déjà toute proche, Anne-Marie.
Lorsque, en arrivant au moulin, elle avait appris qu’ils étaient tous ainsi partis pour Pierre-sur-Haute, elle l’avait
– 281 – pris fort mal. Peut-être n’était-elle pas sans se douter de ces espérances sur son petit garçon. Là-dessus, on ne la trom-pait guère. Si fin que fût Martin, il n’y put rien ; elle eut vite percé ce qu’il ne voulait pas lui dire encore. Tout de suite, elle avait décidé de rattraper la caravane, avec son père et son cousin Jean.
Comme père et cousin la rejoignaient, au coude du sen-tier, elle leur fit le signe du silence. Pour approcher sans bruit, elle marchait sur l’herbe. Maintenant elle découvrait ce que lui avaient caché les pans de muraille : ces quatre couples à genoux, si recueillis qu’ils ne s’étaient pas aperçu de son arrivée. Surprise, un peu choquée, amusée peut-être, des yeux elle questionnait Gaspard. Sans paraître com-prendre, il l’envisageait d’un air dur. L’officiant disait le Pa-ter. Elle s’attacha à le dire avec lui, comme si elle le formait de son cœur : ç’avait toujours été sa prière la mieux aimée, parce que c’est celle que nous tenons de Dieu même. Lors-que le prêtre eut communié, elle ne put s’empêcher de ques-tionner de nouveau son cousin, toujours à la muette. Alors, il s’effaça un peu. Et elle vit à côté de Fanchon un petit garçon en guenilles.
Elle devint blanche comme sa guimpe, et dut faire un ef-fort incroyable pour éviter de défaillir. Il y eut un instant où les yeux seuls parlèrent. Elle comprit que c’était bien cela, qu’elle ne se trompait point : Gaspard le lui disait.
On ne raconte pas une pareille heure : l’enfant trouvé, ces quatre mariages… Grange, malgré les soumissions de Valentin, ne savait comment prendre la chose. Sur ce point, Gaspard tira de sa poche la contre-lettre.
La tête reportée en arrière, Grange essayait de déchif-frer, mais la feuille dansait sous ses yeux.
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— Lis, toi, je ne sais pas ce que je lis, je ne suis pas sûr de comprendre.
Le papier lu, il se le fit relire. Enfin, tout hors de lui, il ju-rait qu’il le savait, qu’il l’avait assez dit à tout le monde. Il tendait le papier à Plampougnis, au Dragon.
— Tiens, petit, tiens-le ! Tu pourras te vanter d’avoir te-nu trois cent vingt mille francs dans tes doigts !
Gaspard reprit le papier, le remit dans sa poche :
— Je vous le rendrai aux Escures.
Anne Marie avait peut-être compris que Pauline était mariée, mais non pas que son père avait recouvré la contre-lettre. « Ce matin-là, dit depuis Lucie, nous nous sommes crus au milieu des étoiles. »
Il faisait chaud, et c’était bon dans ce grand air. La prai-rie nageait dans l’été. Ces épaisseurs de trèfle surtout, parmi les lotiers et les carreaux de pierre tiède autour des ruines. Du simple trèfle, mais aux énormes boules laineuses, d’un rose ici pâle et passé, là d’un ton aussi franc que la chair de la fraise, tournant au cramoisi, au grenat, au ponceau. Une odeur de miel flottait, si épaisse que Gaspard crut d’abord qu’il y avait dans la muraille quelque nid de bourdons.
Ils s’arrêtèrent, éblouis par le bonheur de la pleine mati-née. La grande vue, ces lieues de forêt puissante, les blocs de roche et les cimes, tout cela parlait de la force. Mais la pelouse, avec son peuple de fleurs et l’innocence de l’immense jour bleu, quelle douceur d’enfance ! Cette force et cette enfance ensemble, c’était la montagne. Une rumeur d’abeilles s’étendait, s’enflant dans l’odeur des trèfles et les parfums poivrés qui bougeaient sur l’herbage. Ô goût, par
– 283 – brûlantes bouffées, de la belle saison ! Et ces solitudes sem-blaient s’enlever de la terre pour monter vers la lumière, ain-si que les rides d’air chaud.
Gaspard regardait contre Anne-Marie ce petit garçon : le fils de Robert. Le cœur lui cognait à coups sourds sous la côte. Heureux, malheureux, il ne savait. Une force l’emplissait comme une onde de sang. Il lui semblait, c’était fou, être une de ces roches, qui dévalaient, là-bas, au gourg du Drac, qui dévalaient à travers les buissons, les genièvres, frappant le sol, allant toujours. Il irait, il ferait. Ce n’était plus la vieille colère de tant d’années, mais un poids tranquille. Un poids tel que de ces masses sous les gazons et les clo-chettes bleues. Il releva la tête, cherchant la vraie fille de la montagne et la lumière de ses yeux châtains.
« Anne-Marie… Et notre vie à nous, que sera-t-elle ? Je ne sais où j’en suis. Mais, pourvu que je sache ce qui est à faire, le reste ne regarde personne. »
FIN
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