Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 32 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Deuxième Pause ................................................................. 207

M. Jean rencontra les trois frères et leur fit part de cette conversation. Il fut convenu que tous prendraient le lende-main les précautions les plus exactes.

 

DEUXIÈME PAUSE

 

La grande battue. – Gaspard et Valentin au bois des Tourtes. – À la pointe de l’aube Gaspard se leva.

De sous les Fourches, il vit un matin plein de rumeurs, de rosée, de feux légers sur les nuages. Le coton traînait par touffes d’où sortaient les buissons et les arbres. Toute la montagne fumait. L’eau déroulait, au talus, des crosses de fougères.

L’air était maintenant tout de vagues buées et de trouées de bleu. Il ne faisait pas chaud. Des roulements de carrioles, des appels lointains, des rayons humides, emplis-saient la campagne. Le brouillard se massait, coulait dans les fonds en bancs couleur de tourterelle.

Une troupe passa sur la gauche ; des paysans. Une autre de gens du bourg, le maréchal, le boulanger, le messager de la poste, qui avaient de gros souliers ferrés et des casquettes de cuir. On les entendait parler : « Je mangerais bien ma paye sans ça… », disait le maréchal. Ils allaient vers les bois armés de baïonnettes emmanchées et de sabres, les sabres rapportés de l’armée en 1815, pour traverser les départe-ments où l’on égorgeait les soldats. Comme cela est déjà loin ! Il ne faut que vivre pour tout voir.

Des abois couraient sous les sapins des Chapioux. Les chasseurs, ceux qui avaient des fusils, coupaient par les pa-

– 207 – cages pour gagner leur poste. Deux cornets se répondaient et s’éloignaient vers Virennes.

Gaspard irait le plus loin qu’il pourrait, tout le long des rabatteurs. Le lendemain, comme s’il s’était égaré, il pousse-rait jusqu’à Saint-Vert, fameux par sa côte qu’il faut deux heures pour monter. La vraie France bossue. Sur ces déva-lées, vous voyez pourtant les vaches chercher leur vie, tour-nées et ramenées par les chiens. Mais si quelqu’une se manque, elle roule jusqu’au bas.

Il avait pris du pain pour deux jours dans son sac.

Dès le matin, il vit que la battue suivrait un train désor-donné. Vingt communes avaient été convoquées, tous les hommes valides devant rejoindre, depuis Saint-Amand jusque vers Fayet-Ronnaye et Sainte-Catherine-du-Fraisse. M. de Chaméane, qui avait promis d’amener sa meute, n’avait point paru au rendez-vous. Mais il était venu plu-sieurs bourgeois d’Ambert, le procureur du roi et ses gen-darmes, le garde général avec les forestiers de toute la ré-gion. Chacun de ces messieurs commandait, de sorte que tout se faisait dans le plus grand bruit et sans aucun ordre. On se groupait à volonté ; on tirait des coups de fusil de droite et de gauche ; les uns allaient de la lisière au milieu du bois, les autres du milieu du bois à la lisière. Ceux-là bat-taient en retraite, disant avoir tout fouillé, alors que ceux-ci en étaient encore à fourrager dans les taillis.

Deux ou trois communes firent cependant de bonne be-sogne, et, menés par leur maire, ceux de Champétières sur-tout.

 

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Dans le bourg, en mangeant la soupe de midi au pas des portes, on raconta que Valentin Verdier avait tué de bonne heure un loup gris entre Fournols et le Chambon.

Comme ils passaient par là sur les huit heures, Gaspard et Valentin avait été appelés à la rescousse par des paysans contre un vieux loup qu’on venait de lever et qu’on traquait. Valentin abattit la bête d’une balle placée en plein crâne. On fit une décharge pour l’annoncer aux chasseurs, et la nou-velle en courut par tout le pays.

D’autres, cependant, battaient les bois des Escures et de la Souderie, le Bois-Noir et le bois des Fayes. Dans le haut du Bois-Noir, ils découvrirent le cadavre d’un loup qui pa-raissait ne porter aucune blessure. Ce loup avait écarté et déchiré toute la mousse du lieu, d’où l’on conclut qu’il était mort de la rage. Il se fit une seconde décharge. Ceux de Champétières, qui l’avaient trouvé, voulurent l’emporter, comptant le promener dans les villages pour se faire donner des œufs et du lard. Ceux de Saint-Amand accoururent et il s’éleva une grande querelle.

 

Pendant que les choses allaient partout avec cette con-fusion, Gaspard veillait à ne pas quitter Valentin. Il s’était gardé de dire où ils passeraient ; mais le loup de Fournols les avait signalés ; et depuis, il avait le sentiment qu’ils étaient suivis.

De bois en bois, de buissons fous en buissons fous, ils se trouvèrent au bois des Tourtes. (Il a pris ce nom des tourtes que ceux de Saint-Bonnet-le-Chastel y apportaient au pied des arbres, durant une grande peste. C’était pour fournir des

 

– 209 – secours aux pestiférés d’Arlanc et de Marsac, dont ils fuyaient l’approche.) À la fin, Gaspard voulut en avoir le cœur net. Il laissa Valentin prendre quelque avance et se pe-lotonna au milieu des genêts.

Un moment passa. Mais Valentin, qu’il avait averti ce matin de se tenir sur l’œil, fut surpris de sa disparition. Il re-vint sur ses pas, l’appelant de place en place. À cet instant, Gaspard vit un grand homme maigre sortir de derrière une aubépine et se montrer tout juste le temps de faire un geste du bras du côté de Valentin. Peut-être pour le signaler à d’autres estafiers de par là-bas ? Plutôt, semblait-il, pour le mettre sur ses gardes. Mais Valentin, qui lui prêtait le flanc, ne regardait point de son côté.

Gaspard avait des yeux à voir courir le vent. Il était sûr d’avoir vu clair.

En un tournemain, il se débarrassa de sa carnassière, encombrante avec sa ration pour deux jours ; il signifia à Chopine de se coucher là ; et, le fusil en main, il se mit à courir tout courbé vers le coin du bois où Valentin et l’homme avaient disparu.

Il n’avait pas fait trente pas. Tout à coup, à main gauche, il vit ou devina un remuement, à peine, dans une touffe de sureau, et un point d’acier qui étincelait. Avant même de rien penser, il plongea comme une cane, la tête en avant. Jamais il ne l’échappa si belle. La balle fit voler son feutre. Il épaula tout courant, lâcha son coup sur la bouffée de fumée qui se coupait aux fûts des arbres. Pour recharger il se jeta derrière un gros pin. Et il ne giberna pas. Dès qu’il fut paré, il commença d’avancer vivement, le doigt sur la gâ-chette, de tronc en tronc. Valentin l’appelait sans qu’il ré-pondît.

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