Gaspard des montagnes - Tome III
Quatrième Pause ............................................................... 219
QUATRIÈME PAUSE
Le chasseur et ses propos. – Pauline et Fanchon au pavil-lon . – Le chasseur poussa d’un coup de pied la porte ronde, battit le briquet. Une chouette s’envola, qui se coulait là, par la lézarde. La première salle avait une fenêtre bouchée de planches et des murs verdis par le bas, d’un vert gluant de marécage. Des gravats encombraient la cheminée à hotte. La seconde, derrière, avait jadis été décorée de chasses au loup en grisailles : des futaies couleur de plomb, des pour-suites, des mêlées de loups-cerviers et de limiers hagards, échines hérissées et crocs dehors ; tout cela figuré par un méchant peintre dans un royaume de brouillard, de larves et de furies. Parmi ce gris qui s’effaçait, quelques touches rouges avaient tenu, d’un rouge de poison, aux gueules et aux yeux de ces bêtes diaboliques.
On posa Pauline près de Fanchon, sur un lit de grosse menuiserie à quatre colonnes. La fenêtre garnie de forts bar-reaux donnait sur rien, sur des branches.
Le grand maigre, qui serrait les épaules sous sa limou-sine, parut demander au chasseur s’il ne devait pas délier les prisonnières. L’autre relâcha encore un peu les nœuds. En-suite, il dit à mi-voix de porter la servante sur le devant dès que l’autre arriverait.
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— Moi aussi, je veux passer un moment d’agrément. Mais je vais descendre le chercher, puisqu’il ne connaît pas les chemins.
Il se rapprocha, pourtant, toucha l’épaule de Pauline :
— Faut pas avoir la tremblote, mademoiselle. Si vous faisiez la sauvage, alors, oui, on pourrait vous attacher aux quatre montants par les poignets et par les chevilles. Vous recevrez une petite visite, voilà. Mais vous ne voulez pas rester novice toute votre vie ?…
Il riait, penché sur elle. Pauline entendait, encore occu-pée par son idée d’une farce abominable, mais s’enfonçant dans sa honte et dans sa transe. À quatre heures, elle cousait sur la terrasse, devant la campagne. Elle avait remarqué des bêtes à bon Dieu sur le parapet. Il y avait des semaines de cela. La tête fumante, les mains mortes, elle demeurait soi-gneusement immobile, comme si le moindre mouvement devait faire crouler tout le malheur.
Fanchon, reprise certainement de sa folie, se tendait, avec un furieux désir de faire craquer les cordes, et tenait fi-chés sur le chasseur des yeux aussi luisants que ceux d’une bête.
Il se redressa pour moucher entre deux doigts la mèche pleine de champignons qui empuantissait l’air. Il la posa à la porte, de façon à éclairer les deux salles.
— Je descends. Les margajats sont dehors, qui boivent devant le feu.
Ils avaient allumé du feu dans la première salle aussi. Les flammes éclairaient d’en bas le grand maigre, qui de-meurait là, comme un homme dans l’indécision. Il alla à cô-
– 220 – té, couvrit un peu ce feu, déplaça la lanterne, revint. Lors-qu’il fut près du lit, se retournant, il glissa derrière son dos quelque chose entre les mains de Pauline. Puis, avec une contenance singulière, il fit le simulacre d’enfoncer son cha-peau et de s’enfroquer dans la limousine. Après quoi, il laissa couler la limousine à terre et posa le chapeau, comme s’il les abandonnait à qui les voudrait. On l’entendit prendre à bras-sées les feuillages du brancard, et se coucher dessus.
Pauline l’avait regardé avec tout ce qui se peut d’attention. C’était un couteau qu’il lui avait remis entre les mains, et ce couteau la rendait à la vie. Elle scia péniblement les cordes de ses poignets, trancha celles qui lui garrottaient les bras, les jambes, et, avant même de se débarrasser de son bâillon, délivra pareillement sa compagne.
De bouche à oreille, elle la suppliait de faire sans faute et sans bruit ce qu’elle lui dirait. Elle, elle allait prendre le manteau, le chapeau ; Fanchon se glisserait derrière elle, qui la masquerait à ceux du dehors, et essayerait de gagner le bois.
Elle lui répétait tout cela en lui tenant les mains.
Fanchon souffla :
— Je donnerais un de mes bras pour que ce fût ce chas-seur qui dormît à côté. Je ne partirais pas si vite.
Pauline la devinait reprise de sa folie, et se demandait, dans des affres terribles, si ces hommes ne faisaient pas que leur tendre un piège. « Dès que nous bougerons, ils se jette-ront sur nous comme des bêtes. »
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Elle voulut reprendre le couteau. Fanchon, qui s’en était emparé, le serrait si sauvagement qu’elle n’osa le lui dispu-ter. Elle l’aurait pourtant payé de tout son bien.
Pour mettre Dieu de son côté, elle fit un signe de croix ; et elle se laissa glisser à bas du lit. Elle crut ne pouvoir se te-nir debout : ses jambes lui semblaient de laine. « Ce sont ces cordes, si longtemps. Mais la force, j’aurai la force. » Elle se roidit, marcha en s’appuyant au mur, alla se coiffer du cha-peau et endosser la limousine. Une limousine bien trop grande, qui traînait. Jamais ils ne voudraient la prendre pour l’homme.
Ses souliers de prunelle craquaient, et ce bruit lui était comme le crépitement de la mèche allumée à la poudrière. Le dormeur paraissait comme mort. Mais, au premier faux mouvement, l’explosion pouvait, dans un fracas de feu, abattre les murailles et la forêt sur elles.
Les deux brutes avaient allumé leur feu à six ou huit pas du pavillon, là où la terre était la moins fangeuse. Ils avaient un tas de bois mort derrière eux, et en tiraient de quoi jeter à la flamme. Voyant une ombre avancer hors de la porte, ils tendirent un gobelet et crièrent au camarade de venir boire un coup de riquiqui.
« Ma taille va me trahir », pensa Pauline. Elle s’assit aussitôt sur le seuil même, baissant la tête.
— Les filles sont ficelées, elles ne s’envoleront pas !
Entre Pauline et eux il y avait, appuyé au mur, un fusil de munition. Le feu l’éclairait en plein. Elle le regardait, à croire qu’elle se l’entrait dans les yeux. C’était comme si elle le tenait dans ses deux poings serrés. À ce moment, elle se sentait la force de dix hommes.
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